LIVRE I
« flige, et si n'ai perdu pas une de mes «t brebis. Je brûle, assise sous une ombre « si épaisse. Combien de fois les ronces « m'ont égratignée, et je ne pleurois pas !
« Combien d'abeilles m*ont piquée de leur A aiguillon, et j'en étois bientôt guérie! Il « faut donc dire que cequi m'atteint au cœur « cette fois est plus poignant que tout cela. « De vrai, Daphnis est beau, mais il ne Test « pas seul. Ses joues sont vermeilles, aussi « sont les fleurs; il chante, aussi font les « oiseaux; pourtant quand j'ai vu les fleurs « ou entendu les oiseaux, je n'y pense plus « après. Ahl que ne suis- je sa flûte, pour « toucher ses lèvres ! que nesuis-je son petit « chevreau, pour qu'il me prenne dans ses « bras! O méchante fontainequi l'as rendu « si beau, ne peux-tu m'embellir aussi ? O « Nymphes ! vous me laissez mourir, moi « que vous avez vue naître et vivre ici « parmi vous ! Qui après moi vous fera des a guirlandes et des bouquets, et qi^i aura < soin de mes pauvres agneaux, et de toi a aussi, ma jolie cigale, que j'ai eu tant « de peine à prendre? Hélas! que te sert « maintenant de chanter au chaud du « midi ? Ta voix ne peut plus m'endormir « sous les voûtes de ces antres; Daphnis « m'a ravi le sommeil. » Ainsi disoit et sou-
piroît la dolente jouvencelle, cherchant en soi-même que c'étoit d'amour, dont elle sentoit les feux, et si n'en pouvoit trouver le nom.
Mais Dorcon, ce bouvier qui avoit retiré de la fosse Daphnis et le bouc, jeune gars à qui le premier poil commençoit à poindre, étant jà dès cette rencontre féru de l'amour de Chloé, se passionnoit de jour en jour plus vivement pour elle, et, tenant peu de compte de Daphnis, qui lui sembloit un enfant, fit dessein de tout tenter, ou par présents, ou par ruse, ou à l'aventure par force, pour avoir contentement, instruit qu'il étoit, lui, du nom et aussi des œuvres d'amour. Ses présents furent d'abord, à Daphnis une belle flûte ayant ses cannes unies avec du laiton au lieu de cire, à la fillette une peau de faon toute marquetés de taches blanches, pour s'en couvrir les épaules. Puis croyant par de tels dons s'être fait ami de l'un et de l'autre, bientôt il négligea Daphnis; mais à Chloé chaque jour il apportoit quelque chose. C'étoient tantôt fromages gras, tantôt fruits, en maturité, tantôt chapelets de fleurs nouvelles, ou bien des oiseaux qu'il prenoit au nid ; même une fois il lui donna un gobelet doré sur les bords, et une autre fois un petit