LIVRE I
veau qu*il luî porta de là montagne. Elle, simple et sans défiance, ignorant que tous ces dons fussent amorce amoureuse, les prenoit bien volontiers, et en montroît grand plaisir; mais son plaisir étoit moins d'avoir que donner à Daphnis.
Et un jour Daphnis (car si falloit-il qu'il connût aussi la détressse d'amour) prit querelle avec Dorcon. Ils contestoient de leur beauté, devant Chloé, qui les jugea, et un baiser de Chloé fut le prix destiné au vainqueur; là où Dorcon le premier parla :
a Moi, dit-il, je suis plus grand que lui. Je « garde les bœufs, lui les chèvres; or, aua tant les bœufs valent mieux que les chè- « vres, d'autant vaut mieux le bouvier que if le chevrier. Je suis blanc comme le lait, a blond comme gerbe à la moisson , frais « comme la feuillée au printemps. Aussi a est-ce ma mère, et non pas quelque béte, a qui m*a nourri enfant. Il est petit, lui , « chétif, n'ayant de barbe non plus qu'une « femme, le corps noir comme peau de ce loup. Il vit avec les boucs, ce n'est pas ce pour sentir bon. Et puis, chevrier, « pauvre hère, il n'a pas vaillant tant « seulement de quoi nourrir un chien.
a On dit qu'il a tété une chèvre; je le c crois, ma fy, et n'est pas merveille si ,
c nourrisson de bique, il a l'air d'un bîa quet. »
Ainsi dit Dorcon; et Daphnis : « Oui, « une chèvre m*a nourri de même que Ju- « piter, et je garde les chèvres, et les rends « meilleures que ne seront jamais les vaches « de celui-ci. Je mène paître les boucs, et tt si n'ai rien de leur senteur, non plus que «c Pan , qui toutefois a plus de bouc en sol « que d^autre nature. Pour vivre )e me con- « tente de lait, de fromage, de pain bis, et (c de vin clairet, qui sont mets et boissons « de pâtres comme nous , et les partageant ce avec toi , Chloé , il ne me soucie de ce a que mangent les riches. Je n*ai point de « barbe, ni Bacchus non plus ; je suis brun:
« l'hyacinthe est noire, et si vaut mieux « pourtant Bacchus que les Satyres, et pré- «L fère-t-ôn l'hyacinthe au lis. Celui-là est (( roux comme un renard , blanc comme « une fille de la ville , et le voilà tantôt a barbu comme un bouc. Si c'est moi que (C tu baises, Chloé, tu baiseras ma bouche; a si c'est lui , tu baiseras ces poils qui lui (C viennent aux lèvres. Qu'il te souvienne, K pastourelle , qu'à toi aussi une brebis t'a m donné son lait, et cependant tu es belle. 9 A ce mot, Chloé ne put le laisser achever :
mais, eo partie pour le plaisir qu'elle eut