‹ Les pastorales de Longus, ou Daphnis et ChloéChapitre 14 sur 74 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

de s'entendre louer, et aussi que de longtemps elle avoit envie de le baiser, sautant en pieds, d'une gentillp et toute naïve façon, elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser «innocent et sans art ; toutefois c*étoît assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.

Dorcon, se voyant vaincu, s'enfuit dans le bois pour cacher sa honte et son déplaisir, et depuis cherchoit autre voie à pouvoir jouir de ses amours. Pour Daphnis, il étoit comme s'il eût reçu non pas un baiser de Chloé, mais une piqûre envenimée. Il devint triste en: un moment, il soupiroit, il frissonnoit, le cœur lui battoit, il pâlissoit quand il regardoit la Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvroit le visage.

Pour la première fois alors il admira le b!ond de ses cheveux, la douceur de ses yeux et la fraîcheur d'un teint plus blanc que la jonchée du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure il commençoit à voir et qu'il avoit été aveugle jusque-là. Il ne prenoit plus de nourriture que comme pour en goûter, de boisson seulement que pour mouiller ses lèvres. Il étoit pensif, muet, lui auparavant plus babillard que les cigales; il restoît assis, immobile, lui qui avoit accoutumé de sauter plu^ que ses

chevreaux. Son troupeau étoit oublié, sa flûte par terre abandonnée; il baissoit la tête comme une fleur qui se penche sur sa tige; il se consumoit, il séchoit comme les herbes au temps chaud, n'ayant d1''3 de joie, plus de babil, fors qu*il parlât à elle ou d'elle. S'il se trouvoit seul aucune fois, il alloit devisant en lui-même : « Dea, que « me fait donc le baisqr de Chloé ? Ses « lèvres sont plus tendres que roses, sa a bouche plus douce qu'une gauffre à miel, « et son baiser est plus amer que la piqûre <c d'une abeille. J'ai bien baisé souvent mes c chevreaux ; j'ai baisé de ses agneaux à a elle, qui ne faisoient encore que naître, «et aussi ce petit veau que lui a donné « Dorcon; mais ce baiser ici est tout autre « chose. Le pouls m'en bat ; le cœur m'en « tressaut; mon âme en languit, et pource tant je désire la baiser derechef. O mau- « vaise victoire ! O étrange mal dont je ne « saurois dire le nom ! Chloé avoit-elle « goûté de quelque poison avant que de « me baiser? Mais comment p'en est-elle « point morte ? Oh ! comme les arondelles a chantent, et ma flûte ne dit mot ! Comme « les chevreaux sautent, et je suis assis!

a Comme toutes fleurs sont en vigueur, et « je n'en fais point de bouquets ni de cha-

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