LIVRE U
« nades, des myrtes verts'5 el y viennent
a chaque matin à grandes volées toutes
« sortes d'oiseaux, les uns pour y trouver
Œ à repaître, les autres pour y chanter; car
« il est couvert d'ombrage, arrosé de trois
« fontaines, et si épais planté d'arbres, que
« qui en ôteroit la muraille qui le clôt, on
a diroit à le voir que ce seroit un bois.
a Aujourd'hui environ midi, j'y ai vu un
a jeune garçonnet sous mes myrtes et gre-
« nadiers, qui tenoit en ses mains des gre-
« nades et des grains de myrte, blanc
« comme lait, rouge comme feu, poli et net
« comme ne venant que d*étre lavé. Ilétoît
« nu, il étoit seul, et se jouoit à cueillir de
a mes fruits comme si le verger eût été
oc sien. Si m'en suis couru pour le tenir,
« crainte, comme il étoit frétillant et re-
a muant, qu'il ne me rompît quelqu^e ar-
a buste ; mais il m'est légèrement échappé
a des mains, tantôt se coulant entre les ro-
a siers, tantôt se cachant sous les pavots,
a comme feroit un petit perdreau; J'ai au-
a trefois eu bien affaire à courir après quel-
« ques chevreaux de lait, et souvent ai tra-
a vaille voulant attrapper de jeunes veaux
a qui sautoient ay^our de leur mère; mais
« ceci est toute autre chose, et n'est pas pos-»
« sible au monde de le prendre. Par quoi.
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i4 DAPHNIS ET CHLOÉ.
« me trouvant bientôt las, comme vieux et « ancien que je suis, et m'appuyant sur 5 mQ^ bâton, en prenant garde qu'il ne (n s'enfuît, je lui ai demandé à qui il étoit « de nos voisins, et à quelle occasion il ve- <t nolt ainsi cueillir les fruits du jardin a d*autrui. Il ne m'a rien répondu^ mais, « s*appfochant de moi, s'est pris à me souii rire fort délicatement, en me jetant des V, grains de myrte, ce qui m*a, ne sais com- (( ment, amolli et attendri le cœur, de sorte « que je n*ai plus su me courroucer à lui.
« Si l'ai prié de s'en venir à moi sans rien a craindre, jurant par mes myrtes que je le ffi laisserois aller quand il voudroit, avec a des pommes et des grenades que je lui « dopnerois, et lui soufirirois prendre des 5 fruits de mes arbres, et cueillir de mes <t fleurs autant comme il voudroit, pourvu # qu'il me donnât un baiser seulement.
« Et adonc se prenant à rire avec une « chère gaie, et bonne et gentille grâce, ce m'a jeté une voix si aimable et si douce^ « que ni l'arondelle, ni le rossignol, ni le « cygne, fût-il aussi vieux comme je suis, « n'en sauroit jeter de pareille , disant :
g; Quant à moi, Philétas^ ce ne me seroit « point de peine de te baiser; car j'aime « plus être baisé que tu ne desires, toi, re-