LIVRE II
a tourner en ta jeunesse : mais garde que ce « que tu me demandes ne soit un don mal a séant et peu convenable à ton âge, pource « que ta vieillesse ne t'exemptera point de « me vouloir poursuivre, quand tu m'auras a une fois baisé; et n*y a aigle ni faucon, ni a autre oiseau de proie, tant ait-il l*aile « vite et légère, qui me pût atteindre. Je ne « suis point enfant, combien que j'en aie « Tapparence ; mais suis plus ancien que a Saturne, plus ancien même que tout le a temps. Je te connois dès-lors qu'étant en a la fleur de ton âge, tu gardois en ce proa chain pâtis un si bea.u et gras troupeau a de vaches, et étois près de toi quand tu ft jouois de la flûte souç ces hêtres, amou* 9. reux d'Amaryllide. Mais tu ne me voyois «c pas, encore que je fusse avec ton amie, <£ laquelle je t'ai enfin donnée, et tu en as « eu de beaux enfants, qui maintenant « sont bons laboureurs et bouviers; et pour « le présent je gouverne Daphnis et Chloé; « et après que je les ai le matin mis en- « semble, je m'en viens en ton verger ; là a je prends plaisir aux arbres et aux fleurs, a et me lave en ces fontaines; qui est la a cause que toutes les plantes et les fleurs « de ton jardin sont si belles à voir, pour ce « que mon bain les arrose. Regarde si tu ver-
« ras pas une branche d'arbre rompue, ton a fruit aucunement abattu ou gâté, aucun « pied d'herbe ou de fleur foulée, ni jamais « tes fontaines troublées; et te répute bien a heureux de ce que toi seul entre les a hommes, dans ta vieillesse, tu es encore (c bien voulu de cet enfant. »
a Cela dit, il s'est enlevé sur les myrtes ne « plus ne moins que feroit un petit rossi- «c gnol, et, sautelant de branche en branche a par entre les feuilles, est enfin monté t< jusquesà la cîme. J*ai vu ses petites ailes, c< son petit arc et ses flèches en écharpe sur a ses épaules, puis ai été tout ébahi que je a n'ai plus vu ni ses flèches ni lui. Or, si « je n'ai pour néant vécu tarît d'années, et « diminué de sens en avançant d'âge, mes « enfants, je vous assure que vous êtes tous « deux dévoués à l'Amour, et qu'Amour a « soin de vous. »
Ils furent aussi aises d'ouïr ce propos comme si on leur eût conté quelque belle et plaisante fable. Si lui demandèrent que c'étoit d'Amour; s'ilétoit oiseau ou enfant, et quel pouvoir il avoir. Adonc Philétas se prit derechef à leur dire : « Amour est un « Dieu, mes enfants. Il est jeune, beau, a « des ailes; pourquoi il se plaît avec la jeu- « nesse, cherche. la beauté et ravit les