LIVRE IV
tant plus affection de le marier oti il vouloit, il employoit toute la peine, soin et diligence qu'il pouvoit à les rendre belles, les menant aux champs dès le plus matin et ne les ramenant qu'il ne fût bien tard.
Deux fois le jour il les faisoit boire, et leur cherchôit tous les endroits où il y avoit meilleure pâture : il se souvint aussi d'avoir des battes neuves , force seilles à traire et des éclisses plus grandes; enfin, tant il y mettoit d'amour et de souci , il leur oignoit les cornes, il leur peignoit le poil ; à les voir on eût dit proprement que c'étoit le .
troupeau sacré du dieu Pan. Chloé en avoit la moitié de la peine, et, oubliant ses brebis, étoit la .plupart du temps embeso* gnée après les chèvres ; et Daphnis croyoit qu'elles sembloient belles à cause que Chloé y mettoit la main.
Eux étant ainsi occupés, vint un second messager dire qu'on vendangeât au plus tôt, et qu'il avoit charge de demeurer là jusqu'à ce que le vin fût fait, pour puis après s'en retourner en la ville quérir Içur maître, qui ne viendroit sinon au temps de cueillir les derniers fruits , sur la fin de l'automne. Ce messager s'appeloit Eudrome, qui vaut autant dire comme coureur, et étoit son métier de courir par-tout où on
Daphnis et ChloL 9
lyo DAPHNIS ET CHLOÉ.
Tenvoyoït. Chacun s'efforça de lui faire la ttieilleure chère qubn pouvoit. Et cependant ib -se mirent tous à vendanger, si qp'en peu de joufs on eut dépouillé la vigne, pressé le raisin , mis le vin dans les jarres, laissant une quantité des plus belïes grappes aux branches pour ceux qui viendroient de la ville, afin qu'ils eussen't une image du plaisir de la vendange, et penv sassent y avoir été.
Quand Eudrome fut près de s'en aller, Daphnîs lui fit don de plusieurs choses, mémement de ce que peut donner un che- Vrier, comme de beaux fromages, d'un petit chevreau, d'une peau de <:hèvre blanche ayant le poil fort long, pour se couvrir rhyver quand il alloit en course, dont il fut aise, baisa Daphnîs en lui promettant de dire de lui tous les bieqs du monde à leur maître. Ainsi s'en retourna le coureur à la ville, bien affectionné en leur endroit, •et Daphfiis demeura aux champs en grand souci ^vec Chloé. Elle avoit bien autant de peur pour lui que lui-même, songeant que c'étoit un jeune garçon qui n'avcit jamais rien vu, sinon ses chèvres , la montagne, les paysans et Chloé, et bientôt alloit voir son maître, dont à peine il avoit ouï le nom avant cette heure-là. Elle s'inquié-