‹ Les pastorales de Longus, ou Daphnis et ChloéChapitre 60 sur 74 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

toit aussi comment il parleroit à ce maître, et étoit en grand émoi touchant leur mariage, ayant peur qu'il ne s en allât comme un songe en fumée ; tellement que , pour ces pensers, leurs ordinaires baisers étoient mêlés de crainte et leurs embrassements soucieux, où ils demeuroient long-temps serrés dans les bras Tun de l'autre; et sembloit que déjà c3 maître fût venu et que de quelque part il les eût pu voir. Gomme ils étoient en cette peine, encore leur survintil un trouble nouveau.

Il y avoit là auprès un bouvier nommé Lampis, de naturel malin et hardi, qui pourchassoit aussi avoir Chloé en mariage, et à Lamon avoit fait pour cela plusieurs présents, lequel ayant senti le vent que Daphnis la devoit épouser, pourvu que le maître en fût content, chercha les moyens de faire que ce maître fût courroucé à eux, et, sachant qu'il prenoit sur-tout grand plaisir à son jardin, délibéra de le gâter et diffamer tant qu'il pourroit. Or s'il se fût mis à couper les arbres, on l'eût pu entendre et surprendre; il pensa donc de plutôt faire le gât dans les fleurs. Si attendit la nuit, et, passant par-dessus la petite muraille, s'en va les arracher, rompre^ froisser, fouler toutes comme un san*

Iî2 DAPHNIS ET CHLOÉ.

glier,. puis sans bruit se retire; âme ne l'aperçut.

Lamon j le jour venu , entrant au jardin, comme de coutume, pour donner aux fleurs l'eau de la fontaine, quand il vit toute la place si outrageusement vilenée qu'un ennemi, en guerre ouverte, venu pour tout saccager, n'y eût sçu pis faire, lors il déchira sa jaquette, s'écriant : « O Dieux ! » si fort que Myrtale, laissant ce qu'elle avoit en main, s'en courut vers lui, etDaphnis, qui déjà chassoit ses bétes aux champs, s'en recourut aussi au logis, et, voyant ce grand désarroi, se prirent tous à crier, et en criant à larmoyer; mais vaines étoient toutes leurs plaintes.

Si n'étoit pas merveille que eux qui redoutoient Tire de leur seigneur en pleurassent , car un étranger même à qui le fait n'eût point touché en eût bien pleuré de voir un si beau lieu ainsi dévasté, la terre toute en désordre jonchée du débris des fleurs, dont à peine quelqu'une, échappée à la malice de l'envieux, gardoit ses vives couleurs, et ainsi gisante étoit encore belle. Les abeilles voloient alentour en murmurant continuellement, corilme si elles eussent lamenté ce dégât, et Lamon, tout éploré, disoit telles paroles : « Ah! mes

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