LIVRE IV
et adonc Lamon, prenant la parole, dit :
« C'est celui, mon maître, qui garde tes « chèvres. Tu m'en baillas cinquante avec « deux boucs, et il t*en a fait cent, et dix c boucs. Vois-tu comme çlles sont grasses « et bien vêtues, et qu'elles ont les cornes « entières et belles! Il les a instruites, et « sont toutes apprises à entendre la musi- • « que, et font tout ce qu'on veut en oyam « seulement le son de la âûte. »
Cléariste, qui étoit là présente, eut envie d'en voir l'expérience. Si commanda à Daphnis qu'il jouât de la flûte ainsi qu'il avoit accoutumé quand il vouloit faire faire quelque chose à ses chèvres, et lui promit, s'il âûtoit bien, de lui donner un sayon neuf, une chemisette et des souliers. Adonc Daphnis, debout sous le chêne, toute la compagnie en rond autour de lui, tira sa flûte de sa panetière, et premièrement souffla un bien peu dedans; soudain ses chèvres, s'ar' rêtant, levèrent toutes la tête; puis sonna pour les faire paitrç, et toutes, aussitôt, mettant le nez en terre^ se prennent à brouter; puis il leur sonna un chant mol et doux, et incontinent se couchèrent à terre; un autre clair et agu, et elles s'enfuirent dans le bois comme à l'approche du loup ; tOt après un son de rappel, et ^donc, sortant
toutes du bois, se viennent rendre à ses pieds. Varlets ne sçauroient être plus obéissants au commandement de leur maître qu'elles étoient au son de sa flûte; de quoi tous les assistants demeurèrent émerveillés, spécialement Cléariste, laquelle jura qu'elle donneroit ce qu'elle avoit promis au gentil chevrier, qui étoit si beau et sçavoît si bien Jouer de la flûte. Après cela ils s'en allèrent, et, rentrés au logis, soupérent et envoyèrent à Daphnis de ce qui leur fut servi, qu'il mangea avec Chloé, joyeux de goûter des mets apprêtés à la façon de la ville, au reste ayant bonne espérance de parvenir^ du gré de ses maîtres, au mariage de son amie.
Mais Gnathon, que la beauté de Daphnis, . tel qu'il Tavoitvu avec son troupeau, enflammoit de plus en plus, croyant ne pouvoir sans lui avoir aise ni repos, profita d'un moment qu'Astyle se promenoit seul au jardin, le mena dans le temple de Bacchus, et là se mit à lui baiser les mains et les pieds; et Astyle lui demandant pourquoi il faisoit touUcela, et que c'étoit qu'il vouloit dire : « C'en est fait, mon maître, dit- « ilyAu pauvre Gnathon. Lui qui n'a été « jusqu'ici amoureux que de bonne chère, « qui ne voyoit rien si aimable qu'une