LIVRE 'IV
a pleine jarre .de vin vieux, à qui semft' bloient tes cuisiniers la âeur des beautés « de Mitylène, il ne trouve plus rien de beau ce ni d'aimable que Daphnis seul au monde.
« Oui, je voudrois être une de ses chèvres, a et laisserois là tout ce qu*on sert de meil- « leur à ta table, viande, poisson, fruit, a confitures, pour paître l'herbe au son de « sa flûte et sous sa houlette brouter la a feuiliée. Mais toi, mon maître, tu le (f peux, sauve la vie à ton Gnathon, et, te « souvenant qu*Amour n'a point de loi, < prends pitié de son amour : autrement, « je te jure mes grands Dieux qu'après « m'être bien empli !« ventre, je prends « mon couteau, je m'en vas devant la porte « de Daphnis, et là je me tuerai tout de « bon, et tu n'auras plus à qui tu puisses « dire : « Mon petit Gnathon, Gnalhon « mon ami. »
Le jeune homme, de bonne nature, ne put souffrir de voir ainsi Gnathon pleurer et derechef lui baiser les mains et les pieds, mémement qu'il avoit éprouvé que c'est de la détresse d'amour. Si lui promit qu'il demanderoit Daphnis à son père, et l'emmèneroit comme pour être son serviteur à la ville, où lui Gnathon en pourroit faire tout ce qu'il voudroit; puis, pour un peu le
'conforter, lui demanda en riant s'il n'auroît point de honte de baiser un petit pâtre tel que ce fils de Lamon, et le grand plaisir •que ce lui seroit d'avoir à ses côtés couché un gardeur de chèvres ; et en disant cela il faisoit un fi, comme s'il eût senti la mauvaise odeur du bouc. Mais Gnathon, qui avoit appris aux tables des voluptueux tant qu'il se pexit dire et conter de propos d'amour, pensant avoir bien de quoi justifier sa passion, lui répondit d'assez bon sens :
« Celui qui aime, ô mon cher ttiaître, ne * se soucie point de tout cela; ains n'y a « chose au monde, pourvu que beauté s'y « trouve, dont on ne puisse être épris. Tel « à aimé une plante, tel un fleuve, tel « autre jusqu'à une bête féroce, et si pource tant, quelle plus triste condition d'amour « que d'avoir peur de ce qu'on aime?
« Quant à moi, ce que J'aime est serf par a le sort, mais noble parla beauté. Vois-tu « comment sa chevelure semble la fleur « d'hyacinthe, comment au-dessous des « sourcils «es yeux étincellent ne plus ne « moins qu'une pierre brillante mise en « œuvre, comment ses joues sont colorées « d'un vif incarnat ! et cette bouche verce meille ornée de dents blanches comme « ivoire, quel est celui si insensible et si