‹ Les pastorales de Longus, ou Daphnis et ChloéChapitre 66 sur 74 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

« véritable de* ce pauvre vieillard ; je jure « les Nymphes et le dieu Pan que je ne te a mentirai d*un mot. Je ne suis pas le père tt de Daphnis, ni n'a été ma femme Myr- « taie si heureuse que de porter un tel a enfant. Il fut exposé tout petit par des a parents qui en avoient possible assez « d'autres plus grands. Je le trouvai abantt donné de père et de mère, allaité par une a de mes chèvres, laquelle j'ai enterrée « dans le jardin, après qu'elle fut morte de a sa mort naturelle, l'ayant aimée pource « qu'elle avoit ^ait œuvre de mère envers « cet enfant. Je trouvai quant et quant des « joyaux qu'on avoit laissés avec lui, pour « une fois le reconnoître. Je le confesse, et « les garde; car ce sont marques auxquelles « on peut voir qu'il est issu de bien plus « haut état que le nôtre. Or ne suis-je point a marri qu'il serve ton fils Astyle, et soit a à beau et bon maître un beau et bon ser- « viteur : mais je ne puis du tout souffrir a qu'on le livre à Gnathon pour en faire a comme d'une femme. »

Lamon, ayant dit ces paroles, se tut et répandit force larmes. Gnathon fit du courroucé en le menaçant de le battre; mais Dionysophane , frappé de ce qu'avoit dit Lamon, regarda Gnathon de travers et lui

comniancla qu'il se tût , puis interrogea de rechef le vieillard, lui enjoignant de dire vérité, sans controuver des raenteries pour cuider retenir son fils. Lamon, persistant dans son dire, attesta les Dieux, et s'offrit à tout souffrir s'il mentoit. Dionysophane adonc, examinant ses paroles, avec Qéariste assise auprès de lui : « A quelle fin auroit « Lamon controuvé ce récit , vu que pour c un chevrier on lui en veut donner deux?

a Comment seroit-ce qu'un rude paysan « eût inventé tout cela ? Puis, n'étoit-il pas « visible qu*un si bel enfant n'avoit pu a naître de telles gens? » Sf pensèrent d'un commun accord que, sans y songer davantage ni tant deviner, il falloit voir les en seignes de reconnoissance, pour s assurer si elles appartenoient, ainsi qu'il disoit, à plus haut état que le sien. Myrtale les alla incontinent quérir dedans un vieux sac où ils les gardoient. Le premier qui les vit fut Dionysophane; et dès qu'il aperçut le petit mantelet d'écarlate avec une boucle d'or et le couteau à manche d'ivoire, il s'écria à haute voix : « O J upiter ! » et appela sa femme pour les voir aussi; laquelle, sitôt qu'elle les vit, s écria semblablement : « O fatales a Déesses! ne sont-ce point là les joyaux « que nous mîmes avec notre enfant, qu^Qd

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« nous l'envoyâmes exposer p^r notre serr a vante Sophroné? Il n'y a point de doyte, « ce sont ceux-là mêmes. Mon m^ri, lenr « farit est nôtre. Daphnis est ton fils et a garde les chèvres de son propre pèr^. j^

Comme elle parloit encore, et qye Dipr nysophane, jetant abondance de larmes, dq grande joie qu'il avoit, baisoit ces enseÎT gnes de reconnoissance , Astyle, ayant en-s tendu que Daphnis étoit son frère, posa yitement sa robe et s'en courut par je jardin, pour être le premier à le baiser. Daph-r nis, le voyant accourir vers lui avec tant de gens, et qu'il crioit: « Daphnis, Paphnis!»

pensant que ce fût pour le prendre, jette sa flûte et sa panetière, et se met à fuir versj la mer pour se précipiter du haut 4u rocher; et possible Daphnis, par étrangie acciçient, alloit être aussitôt perdu que retrouvé, si Astyle, se doutant pourquoi il fuyoit, ne lui eût crié de tout loin : « Arrête, Daph- « nis; n aie point de peur; je suis ion (réfe; a tes maîtres sont tes parents; JLamon nous c< a tout conté, nous a tout njontré; rcgai'de « seulepient, vois comme nous rions. Mais « baise-moi le premier. P^r les lymphes, « je ne te flaents ppii^t. »

A peine s'arrêta Daphnis quand il eut oui ce serment ^ et at^endi j Asty^e , qui , le§

bras ouverts, accouroît, et l'ayant joint Tembrassa. Puis toute la maison, serviteurs, servantes, père, mère, venus, à leur tour Tembrassoient, le baisoient. Lui de sa part leur faîsoit fête, mais sur tous autres à son père et à sa mère , et sembloit qu'il les connût jà long-temps auparavant, tant les serroit contre son sein , et à peine se pouvoit arracher de leurs bras. Nature se reconnoît d*abord. Il en oublia un moment Chloé. Si le conduisirent au logis, et lui donnèrent une belle et riche robe neuve ; puis étant vêtu, fut assis auprès de son père, qui leur commença tel propos :

a Mes enfants , je fus marié bien jeune, « et après quelque temps devins père bien « heureux, comme il me sembloit pour « lors ; car le premier enfant que ma femme « fit fut un fils, le second une fille, et le « troisième fut Astyle. Je pensai que trois a me seroient suffisante lignée , et venant a celui-ci après tous, le fis exposer au « maillot, avec ces bagues et bijoux, que « jcrcroyoîs pour lui ornements funéraires, ce plutôt que marques destinées à le faire « connoître un jour. Mais fortune en avoit « autrement disposé. Car mon fils aîné et « ma fille moururent de même mal en « même jour; et toi , Daphnis, par la pro-

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