‹ Les Pastorales de LongusChapitre 67 sur 91 · SYNTAXE DES TEMPS ET DES MODES · texte numérisé non relu

SYNTAXE DES TEMPS ET DES MODES

L'auteur ne pouvait guère se permettre, avec la syntaxe des temps et des modes, des fantaisies qui eussent dérouté le lecteur. Sur ce point, il n’a généralement recours qu'à des tournures classiques et parfaitement claires. Nous allons passer en revue les rares licences du Daphnis.

Temps. — Déjà, nous avons signalé l’emploi du verbe cuider dont l’auteur se sert comme d’une sorte d'auxiliaire ? : IV. 385.

1. Le texte de F accentue encore la hardiesse de cette tournure ; on y lit, en effet : un veau qui seroit prêt à sevrer (page 25). 2. Voir au Lexique.

controuver des menteries pour cuider retenir son fils. Cette construction paraît se défendre par l’analogie de : pour pouvoir retenir. Une certaine irrégularité dans la correspondance des temps, voilà tout ce que l’auteur pouvait laisser passer de la syntaxe du xvi° siècle dans sa copie, et tout ce que pouvait tolérer le lecteur moderne. Nous rencontrons donc des phrases de ce genre : IV. 85. chacun s’efforça de lui faire la meilleure chère qu’on pouvoit; IV. 235. Gnathon.… ne le poursuivoit plus depuis qu’il l’eut reconnu. Or, il est à noter que la syntaxe de ces deux phrases n’est pas copiée d'Amyot; l'irrégularité dans la concordance des temps a donc été voulue et calculée.

En revanche, nous trouvons l'imparfait du subjonctif là où nous mettrions le présent dans la phrase suivante : IL. 415. il n’y a plus chez nous de bêtes que je pusse garder.

Modes. — Avec certains verbes qui expriment un état d'âme, comme la joie, la douleur, l’étonnement, le verbe subordonné n'est pas toujours au subjonctif, comme il devrait l'être aujourd’hui; mais on peut avoir recours à une tournure où entre le verbe falloir, qui sert à introduire une idée de conditionnel : IV. 157. Chloé lamentoit son pauvre Daphnis, s’il falloit qu'il fût pendu.

Propositions complétives. — Bien qu'il y ait peu de régularité dans la syntaxe des modes, on peut noter toutefois que, dans les propositions complétives, Courier emploie le subjonctif toutes les fois qu'il y a doute, incertitude, hypothèse : II. 440. Lamon et Myrtale qui sont jetés à terre comme toi, croyant que tu aies été pris et emmené sur les vaisseaux. I. 655. il lui étoit avis que son ame fût toujours entre les brigands ; I. 238. pensant que ce fût la musique qui la faisoit paroître ainsi ; I. 104. et pour mieux faire croire qu'elle fût sienne, lui donna... un nom pastoral. I. 429. si peu rusés qu’ils estimèrent que cette embüûche de Dorcon... ne fût que jeu seulement.

En revanche, dans bien des cas où l'usage moderne comporte emploi du subjonctif, le verbe subordonné est à l'indicatif, parce que l'idée contenue dans le verbe principal ne domine pas la phrase. Nous pouvons citer la phrase rapportée plus haut comme exemple de la non-concordance des temps : IV. 85. chacun s’efforça de lui faire la meilleure chère qu’on pouvoit; on se borne, on le voit, à énoncer le résultat de l’effort. [. 229. doutant à part soi qui des deux avoit le corps plus délicat. On voit, dans ce dernier exemple, l’objet du doute exprimé avec le mode indicatif qui convient à l’énonciation des faits positifs.

Tel est l'usage du xvi° siècle, dont Courier voulait reproduire les façons d'écrire. Mais on peut dire que sa syntaxe est essentiellement fantaisiste et libre en ce qui concerne l’emploi des modes. Il se réserve toujours la faculté d'exprimer de fines nuances de sens en employant le mode qui convient le mieux à l'intention qu’il veut marquer !. D'ailleurs, c'est ici le lieu de rappeler que notre auteur n'est nullement grammairien, mais qu'il est avant tout artiste et amateur d’antiquités et de curiosités littéraires. Dès lors, on ne sera pas surpris de constater qu’il n’a pas appliqué dans sa syntaxe des principes très rigoureux.

L’incertitude de la syntaxe du xvi° siècle s’ajoutant à la fantaisie de l’auteur, on comprendra qu'il soit impossible de trouver des règles pouvant s'appliquer à l'emploi des modes dans les diverses sortes de propositions circonstancielles. Nous renonçons donc à les passer en revue. Nous nous bornons à signaler quelques archaïsmes.

Propositions hypothétiques. — M. Brunot observe que, dans ces propositions, le conditionnel après si, quoiqu'il se prolonge jusqu’au xvrr* siècle, devient rare au xvr*. Or le Daphnis en offre un curieux exemple : IV. 1. Un des gens du maître de Lamon... lui apporta nouvelles que leur commun seigneur viendroit... voir si la guerre auroit point fait de dommage en ses terres.

Notons, sans y insister, des constructions par le conditionnel comme celle-ci : IV. 176. Astyle leur promit... en prendre sur lui la faute, disant que c'auroient été ses chevaux qui auroient ainsi rompu...

Signalons aussi, pour en finir avec la syntaxe des modes, cette curieuse construction elliptique : II. 151. je criois comme qui m'eût battu.

Infinitif. — Courier se conforme encore à l’usage d’Amyot en faisant un emploi fréquent de la proposition infinitive. Sans entreprendre une classification minutieuse, on peut distinguer deux cas :

1° Le verbe à l'infinitif est à la voix active, qu'il soit transitif ou non : [.92. Dryas estimant cette rencontre venir expressément des Dieux... ; IT. 626, lui promettant faire que ses chèvres porte-

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1. Remarquer notamment l'emploi du subjonctif pour peindre l'incertitude de Dorcon sur le moment où le troupeau de Chloé viendra boire à la fontaine : I. 405. Dorcon se musse là dedans entre ces épines, attendant l'heure que les bêtes vinssent boire.

roient toutes deux chevreaux. On peut ranger dans cette première catégorie les cas où le verbe est étre : III. 12. Il estimoit cela être le fait d'un larron ; IT. 722. croyant les brebis être Dieux... ; II. 341. il... pensoit être impossible qu’il sortit du sang.

2° Le verbe à l’infinitif est à la voix passive : IL. 358. Ils requirent... être vengés de l’outrage.

Toutes ces constructions par la proposition infinitive, Courier ne pouvait oublier leur origine latine, et ainsi elles lui étaient doublement chères.

Gérondif et participe. — Dans la langue du xvr° siècle, il se produit des confusions fréquentes entre le gérondif et le participe présent, qui proviennent de ce que, devant le gérondif, on supprime souvent en, et de ce que la forme du participe n’est plus guère accordée. Ainsi, dans bien des cas, il est difficile de discerner lequel Courier a voulu employer du participe ou du gérondif : [1. 579. Crainte que le loup survenant d'emblée ne fît son coup ; IL. 665. Toutes lesquelles choses il fit de si bonne grace, approchant du naturel ; II. 686. ramena jouant de la flûte ses bêtes aux étables ; IIT. 137. ceux de la maison le prièrent de manger.…. commandant à Chloé qu’elle leur versât à boire; III. 335. Lycenion s’en alla... faisant semblant de chercher.

Dans des cas où l’emploi du gérondif n’est pas douteux, on le trouve tantôt accompagné de en, tantôt sans en; les deux formes se succèdent : II. 235. En voguant ainsi au long de la côte, et descendant ci et là ; III. 201. Ils s’assirent en regardant paître leurs troupeaux et s’entre-baisant quant et quant.

Participe présent. — L'emploi du participe présent ne se distingue en rien de l’usage moderne : I. 9. Femmes s'y voyoient accouchant, autres enveloppant de langes.

Participe absolu. — C’est une construction que Courier affectionne et qu'il a multipliée. Le participe présent et le participe passé sont également construits d’une manière absolue :

1° Participe présent : III. 508. fuyant un chacun la puanteur de cette pourriture ; IL. 320. nature elle-même du reste l'instruisant assez ; IV. 434. et venant celui-ci après tous, le fis exposer au maillot ; I. 117. Telle vision aux bons pasteurs présageant; I. 230. Etant déjà le soleil bien bas ; IV. 64. n’en ayant le loup ravi pas une ; L. 487. disant Chloé que les cheveux de Daphnis...

20 Participe passé : III. 321. Finie l’amoureuse leçon... ; IT. 512. aussitôt dites ces paroles. ; IV. 173. arrivé ce jeune maître,

Lamon se jeta devant ses pieds.

Par de tels exemples, on voit que le participe construit absolu ment équivaut souvent à un véritable ablatif absolu latin.

Ce sens d'ablatif absolu se retrouve aussi dans des phrases où le participe est remplacé par un adjectif ou même par une locution adverbiale : III. 114. Dryas et sa famille à table, le pain et la viande {oute prête, chacun entendoit à boire et à manger.

Remarque. — Ce participe construit absolument ne doit pas être confondu avec le cas où le participe est rapporté au sujet du verbe : III. 29. Ainsi se termina la guerre, finie comme elle fut commencée ; IL. 163. eux demeurés tous seuls... se trouvèrent en plus grande détresse.

Négation. — Nombreuses étaient au xvi° siècle les phrases où la négation simple n’était pas renforcée de pas ou point; Courier se conforme naturellement à cet usage : III. 178. Ne te soucie, Daphnis.

Plus curieuses cependant sont les phrases interrogatives directes où la négation est exprimée sans ne au moyen des seuls mots complétifs pas ou point ; elles aussi étaient fort usuelles au temps d'Amyot.

As-tu point de regret aux Nymphes ? III. 249. sont-elles donc pas plus vêtues de leur laine ; III. 245. vois-tu pas que les beliers et les brebis... ?

Dans l'interrogation indirecte, on trouve le même emploi : IT. 120. regarde si tu verras pas.

D'une manière générale, le traducteur moderne de Longus restreint la forme tonique de la négation non aux emplois qui sont encore usuels de nos jours, sauf l’usage qu'il en fait avec le verbe faire. III. 181. Non ferai, par mes chèvres.

Devant plus, il emploie encore non au lieu de pas : II. 152. je ne parlois non plus que si j’eusse été mort.

Notons enfin l'emploi d'une sorte de pléonasme formé au moyen de point qui s’ajoute et se superpose à la préposition sans. II. 172. C'est cela sans point de doute.

Prépositions. — A. Courier fait grand usage de la préposition à que l’on rencontre avec des emplois variés et intéressants.

Elle indique le rapport du sujet au complément: I. 102. Napé.… fut mère à la petite créature ; IV. 116. courroucé à eux. Elle se place avant l’attribut de certains verbes comme prendre, demander : IT. 468. la demander à femme ; IIL. 563. puis leur demanda Daphnis à mari pour Chloé.

Elle s'emploie de même après les locutions avoir regret, avoir

égard, avoir crainte, révérence : IT. 418. As-tu point de regret aux Nymphes et à moi ? II. 507. n'avez point eu de crainte ni de révérence aux Nymphes ?

A s'emploie dans le sens de pour, à cette cause.

Ce sens nous donne l'explication des nombreuses expressions où à est employé pour marquer le but que l’on poursuit : I. 334. cherchoit autre voie à pouvoir jouir ; I. 880. Cuir de bœuf à semeler souliers ; IT. 7. flambeaux à tirer le moût ; I. 262. belle plaine à courir le lièvre.

À prend aussi le sens du latin ad ou de secundum, et équivaut à peu près à selon, dans les emplois suivants : [. 407. pour en faire à son plaisir ; II. 267. s’en servit à son besoin; III, 600. IL a trouvé à son besoin ces trois cents écus.

Ces derniers emplois font penser à la langue latine. En revanche, on en trouve d'autres qui rappellent le vieux français : II. 137. manger à bonne chère. Comparez la vieille expression : manger à grand planté.

DE. De à très souvent le sens de par, au moyen de, qu'il conserve encore aujourd'hui dans nombre d'expressions comme : outré de dépit. IT. 239. attachés d’un brin de fil ; IL. 291. ayant les mains endurcies du labeur des champs.

De se trouve aussi, dans quelques cas, placé entre un verbe et son régime ou attribut, formant des expressions qui ne sont plus usitées dans la langue classique : II. 314. ainsi qu'ils avoient de coutume ; IL. 366. faire du pis qu'il pourroit; III. 376. Daphnis qui savoit que c'étoit de ce retentissement.

Par commence à se substituer à pour, notamment dans la locution par quoi qui remplace pourquoi.

Pour se trouve employé pour indiquer la raison d'une chose, emploi qui tendait, dès l'époque d’Amyot, à se restreindre; IV. 106. pour ces pensers.

Ex. Il se produit des confusions de sens entre en et à ; de même que à remplace en, cette dernière préposition se trouve parfois substituée à l'autre ; Courier nous en offre cet exemple : IV. 98. le coureur... bien affectionné en leur endroit.

Pexpanr. Cette préposition se place parfois après le mot indiquant la durée : III. 289. Chloé ce temps pendant gardera vos

troupeaux.

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