‹ Les Pastorales de LongusChapitre 8 sur 91 · N (SL · texte numérisé non relu

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dos et les épaules, et en le lavant sa peau lui sembla si fine et si douce, que plus d'une fois, sans qu’il en vit rien, elle se toucha elle-même, doutant à part soi qui des deux avoit le corps plus délicat. Comme il se faisoit tard pour lors, étant déjà le soleil bien bas, ils ramenèrent leurs bêtes aux étables, et de là en avant Chloé n'eut plus autre chose en l’idée que de revoir Daphnis se baigner. Quand ils furent le lendemain de retour au pâturage, Daphnis, assis sous le chêne à son ordinaire, jouoit de la flûte et regardoit ses chèvres couchées, qui sembloient prendre plaisir à si douce mélodie. Chloé pareillement assise auprès de lui, voyoit paître ses brebis ; mais plus souvent elle avoit les yeux sur Daphnis jouant de la flûte, et alors aussi elle le trouvoit beau; et pensant que ce fût la musique qui le faisoit paroître ainsi, elle prenoit la flûte après lui pour voir d’être belle comme lui. Enfin, elle voulut qu'il se baignât encore, et pendant qu’il se baïgnoit elle le voyoit tout nu, et le voyant elle ne se pouvoit tenir de le toucher ; puis le soir, retournant au logis, elle pensoit à Daphnis nu, et ce penser là étoit commencement d'amour. Bientôt elle n'eut plus souci ni souvenir de rien que de Daphnis, et de rien ne parloit que de lui. Ce qu'elle éprouvoit, elle n’eût su dire ce que c'étoit, simple fille nourrie aux champs, et n'ayant oui en sa vie le nom seulement d'amour. Son ame étoit oppressée ; malgré elle bien souvent ses yeux s'emplissoient de larmes. Elle passoit les jours sans prendre de nourriture, les nuits sans trouver de sommeil : elle rioit et puis pleuroit; elle s’endormoit et aussitôt se réveilloit en sursaut: elle pâlissoit et au même instant son visage se coloroit de feu. La génisse piquée du taon n’est point si follement agitée. De fois à autre elle tomboit en une sorte de rêverie, et toute seulette discouroit ainsi : « À cette « heure je suis malade, et ne sais quel est mon mal. Je souffre, et « n'ai point de blessure. Je m'afflige, et si n’ai perdu pas une de « mes brebis. Je brûle, assise sous une ombre si épaisse. Combien « de fois les ronces m'ont égratignée ! et je ne pleurois pas. Combien « d'abeiïlles m'ont piquée de leur aiguillon ! et j'en étois bientôt « guérie. Il faut donc dire que ce qui m’atteint au cœur cette fois € est plus poignant que tout cela. De vrai Daphnis est beau, mais Qil ne l'est pas seul Ses joues sont vermeilles, aussi sont les € fleurs ; il chante, aussi font les oiseaux ; pourtant quand j'ai vu € les fleurs ou entendu les oiseaux, je n'y pense plus après. Ah!

F 241. nud, — 243. id.

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« que ne suis-je sa flûte, pour toucher ses lèvres ! Que ne suis-je « son petit chevreau, pour qu'il me prenne dans ses bras ! O « méchante fontaine qui l'as rendu si beau, ne peux-tu m'embellir « aussi? O Nymphes! vous me laissez mourir moi que vous avez vue « naître et vivreici parmi vous ! Qui après moi vous fera des guir- « landes et des bouquets, et qui aura soin de mes pauvres agneaux, « el de toi aussi, ma jolie cigale, que j'ai eu tantde peine à prendre ? « Hélas ! que te sert maintenant de chanter au chaud du midi ? Ta « voix ne peut plus m'endormir sous les voûtes de ces antres ; « Daphnis m'a ravi le sommeil.» Ainsi disoit et soupiroit la dolente jouvencelle, cherchant en soi-même que c'étoit d'amour, dont elle sentoit les feux, et si n’en pouvoit trouver le nom.

Mais Dorcon, ce bouvier qui avoit retiré de la fosse Daphnis et le bouc, jeune gars à qui le premier poil commençoit à poindre, étant ja dès cette rencontre féru de l'amour de Chloé, se passionnoit de jour en jour plus vivement pour elle, et tenant peu de compte de Daphnis qui lui sembloit un enfant, fit dessein de tout tenter, ou par présents, ou par ruse, ou à l'aventure par force, pour avoir contentement, instruit qu'il étoit, lui, du nom et aussi des œuvres d'amour. Ses présents furent d'abord, à Daphnis une belle flûte ayant ses cannes unies avec du laiton au lieu de cire, à la fillette une peau de faon toute marquetée de taches blanches, pour s'en couvrir les épaules. Puis croyant par de tels dons s’être fait ami de l’un et de l’autre, bientôt il négligea Daphnis ; mais à Chloé chaque jour il apportoit quelque chose. C'étoient tantôt fromages gras, tantôt fruits en maturité, tantôt chapelets de fleurs nouvelles, ou bien des oiseaux qu'il prenoit au nid : même une fois il lui donna un gobelet doré sur les bords, et une autre fois un petit veau qu'il lui porta dela montagne. Elle, simple et sans défiance, ignorant que tous ces dons fussent amorce amoureuse, les prenoit bien volontiers, et en montroit grand plaisir; mais son plaisir étoit moins d’avoir que donner à Daphnis.

Et un jour Daphnis (car si falloit-il qu'il connût aussi la détresse d'amour) prit querelle avec Dorcon. Ils contestoient deleur beauté, devant Chloé, quiles jugea, et un baiser de Chloé fut le prix destiné au vainqueur ; là où Dorcon le premier parla : «Moi, dit-il, je suis

268. Vu. — 270. et qui élevera mes pauvres agneaux ? Qui aura soin de toi... — 275. ce que c'étoit qu'amour. — 279. jà de. — 296. moins manque. 268. vu. — 296. moins manque.

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