‹ Les Pastorales de LongusChapitre 9 sur 91 · BALE) Q · texte numérisé non relu

BALE) Q

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plus grand que lui. Je garde les bœufs, lui les chèvres ; or autant les bœufs valent mieux que les chèvres, d'autant vaut mieux le bouvier que le chevrier. Je suis blanc comme Île lait, blond comme gerbe à la moisson, frais comme la feuillée au printemps. Aussi est-ce ma mère, et non pas quelque bête, qui m'a nourri enfant. Il est petit lui. chétif, n'ayant de barbe non plus qu'une femme, le corps noir comme peau de loup. Il vit avec les boucs, ce n’est pas pour sentir bon. Et puis, chevrier, pauvre hère, il n'a pas vaillant tant seulement de quoi nourrir un chien. On dit qu’il a tété une chèvre ; je le crois, ma fy, et n'est pas merveille si, nourrisson de bique, il a l'air d’un biquet. »

Ainsi dit Dorcon ; et Daphnis : « Oui, une chèvre m'a nourri de même que Jupiter, et je garde les chèvres, et les rends meilleures que ne seront jamais les vaches de celui-ci. Je mène paître les boucs, et si n'ai rien de leur senteur, non plus que Pan, qui toutefois a plus de bouc en soi que d’autre nature. Pour vivre je me contente de lait, de fromage, de pain bis, et de vin clairet, qui sont mets et boissons de pâtres comme nous, et les partageant avec toi, Chloé, il ne me soucie de ce que mangent les riches. Je n'ai point de barbe, ni Bacchus non plus; je suis brun, l'hyacinthe est noire, et si vaut mieux pourtant Bacchus que les Satyres, et préfère-t-on l’hyacinthe au lis. Celui-là est roux comme un renard, blanc comme une fille de la ville, et le voilà tantôt barbu comme un bouc. Si c'est moi quetubaises, Chloé, tu baiseras ma bouche ; si c'est lui, tu baiseras ces poils qui lui viennent aux lèvres. Qu'il te souvienne, pastourelle, qu’à toi aussi une brebis t’a donné son lait, et cependant tu es belle. » À ce mot Chloé ne

put le laisser achever : mais, en partie pour le plaisir qu’elle eut de s'entendre louer, et aussi que de long-temps elle avait envie de le 330 baiser, sautant en pieds, d’une gentille et toute naïve façon, elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art ; toutefois

c'étoit assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.

Dorcon se voyant vaincu, s'enfuit dans le bois pour cacher sa

honte et son déplaisir, et depuis cherchoit autre voie à pouvoir 330 jouir de ses amours. Pour Daphnis, il étoit comme s’il eût reçu

non pas un baiser de Chloé, mais une piqûre envenimée. Il devint

F 310. teté. — 314. celui-cy. — 320. l'hyacinthe est noir, — 322. lys. — 329

AJ.

longtemps. — 332, ces. — 334. voye. — 336. Cloé. — 336. piquure.

B 310. teté. — 322. lys. — 329. longtemps. — 332. dans ces jeunes. 334. voye

triste en un moment, il soupiroit, il frissonnoit, le cœur lui battoit, il pâlissoit quand il regardoit la Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvroit le visage. Pour la premiére fois alors il admira le 340 blond de ses cheveux, la douceur de ses yeux etla fraîcheur d’un teint plus blanc que la jonchée du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure il commençoit à voir et qu'il avoit été aveugle jusque-là. Il ne prenoit plus de nourriture que comme pour en goûter, de boisson seulement que pour mouiller ses lèvres. Il étoit 345 pensif, muet, lui auparavant plus babillard que les cigales ; il restoit assis, immobile, lui qui avoit accoutumé de sauter plus que ses chevreaux. Son troupeau étoit oublié ; sa flûte par terre abandonnée ; il baissoit la tête comme une fleur qui se penche sur sa tige ; il se consumoit, il séchoit comme les herbes au temps chaud, 390 n'ayant plus de joie, plus de babil, fors qu'il parlât à elle ou d’elle. S'il se trouvoit seul aucune fois‘, il alloit devisant en lui-même : « Dea, que me fait donc le baiser de Chloé? ses lèvres sont plus « tendres que roses, sa bouche plus douce qu’une gauffre à miel, « et son baiser est plus amer que la piqüre d’une abeille. J'ai bien 309 « baisé souvent mes chevreaux: j'ai baisé de ses agneaux à elle, « qui ne faisoient encore que naître ; et aussi ce petit veau que lui « a donné Dorcon ; mais ce baiser ici est tout autre chose. Le pouls « m'en bat; le cœur m'en tressaut ; mon ame en languit, et pourtant « Je désire la baiser derechef. O mauvaise victoire ! O étrange mal 360 « dont je ne saurois dire le nom ! Chloé avoit-elle goûté de quelque « poison avant que de me baiser? Mais comment n’en est-elle point « morte ? Oh ! comme les arondelles chantent, et ma flûte ne dit « mot ! Comme les chevreaux sautent, et je suis assis ! Comme « toutes fleurs sont en vigueur, et je n’en fais point de bouquets ni

F — 339. alors manque dans F. — 339. admira ses cheveux, parce qu'ils étoient blonds, ses yeux, parcequ ils étoient beaux, ses joues, parce qu’elles avoient la couleur des roses. — 341. que d’alors. — 347. Il oublioit son troupeau. — 347. sa flûte même par terre. — 350. Ce n'étoit plus qu'avec Chloé qu'il pouvoit babiiler encore, et aucune fois s'il se trouvoit seul, il alloit ainsi devisant puérilement en lui même. — 352. que me fera le baiser de Chloé ? — 354, et toutefois son baiser blesse plus que l'aiguillon d'une abeille. — 354. J'ai souvent baisé mes petits chevreaux. — 356. et le petit veau que Dorcon lui a donné. — 357. toute autre chose. — 360. n'avoit

elle point goûté.

B 357. toute autre. — 358. âme. — 360. scaurois.

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