Encore un vers de douze pieds
4. Toutes ces citations sont tirées de l'édition originale du Simple discours de Paul-Louis. Paris, de l'imprimerie de Bobée, 1821. ;
user quand il s’adressait à des lettrés, comme ceux auxquels il destinait ses : Fragments d'une traduction nouvelle d'Hérodote.
Voici par quelles considérations il justifie, dans sa préface, l'emploi d'une langue archaïque empruntée aux écrivains des xv® et xvi° siècles. Le style d'Hérodote, d’une « naïveté bien souvent un peu enfantine », le fait ressembler à nos anciens auteurs, avec lesquels «il a d’ailleurs tant de rapports qu’il n’y a pas peut-être «une phrase... sans excepter la plus gracieuse et la plus belle, qui ne se trouve en quelque endroit de nos vieux romanciers ou de « nos premiers historiens ».
Ce rapport, si frappant pour Courier, tient surtout à ce que la langue d'Hérodote est poétique. « Or, la langue poétique partout, « si ce n'est celle du peuple, en est tirée du moins. »
Voilà bien une idée chère à Courier, ce que l’on pourrait appeler une de ses idées fondamentales. Elle est d’ailleurs un corollaire de son mépris absolu de l'aristocratie, des gens de cour, dont il incrimine jusqu'à la langue, « cérémonieuse, raide, apprêtée », comme celle des académiciens qui en dérive.
Une fois sur ce terrain, qui lui est cher, il développe : cette langue poétique d'Hérodote ne se peut traduire dans l’idiome des salons, celui « des dédicaces, des éloges, des compliments ». Pour la rendre, il faut « employer une diction naïve, franche, populaire et riche, comme celle de La Fontaine ». On voit qu'il nous livre lui-même, dans cette dernière phrase, le nom de son modèle de prédilection, celui auquel nous avons fait voir qu'ila tant emprunté.
Or, cette langue riche et poétique, savoureuse et expressive, Courier la possède à fond, non seulement pour l'avoir étudiée dans les Fables et les Contes du « bonhomme », mais parce qu'il l'a entendue et apprise dès son enfance, puisque c'est celle des paysans de Touraine que parlent ses voisins «allant vendre un âne à la foire de Chousé ».
Dans cette étude sur la langue d'Hérodote et sur la meilleure façon de la rendre en français, il y a certes nombre de vérités de détail ; mais, dans l’ensemble de sa doctrine, Courier n'est-il pas dupe d’une illusion lorsqu'il assimile l'époque des premiers conteurs grecs à notre moyen âge ? Villemain a très bien vu et résumé les critiques que mérite cette opinion :
« Les temps décrits par Hérodote, les temps où il vivait et dontil
1. Courier cite avec beaucoup d’à propos Malherbe, poète de cour, disant t « J'apprends tout mon français à la place Maubert. »
«dépose par ses récits, et plus encore par son langage, étaient sim- « ples, peu cultivés même dans le sens moderne; mais ils étaient « poétiques : les nôtres étaient barbares ; nulle liberté, peu de « grandeur, une rusticité bourgeoise et non cette belle simplicité « qui respire dans les pages d'Hérodote.. Notre moyen âge avec « sa grossièreté bourgeoise, ses serfs, ses corporations de métiers, « ses hommes d'armes et son commun peuple, ses savants et ses « tribunaux qui parlaient latin, n’est pas fait pour rendre le lan- « gage simple mais poétique, les tournures élégantes et pit- « toresques d’un historien formé par Homère et qui formera « Thucydide. » Enfin, étudiant le détail du style chez Hérodote et en montrant l'harmonie, Villemain conclut que « rien ne res- « semble moins à l’élocution inculte de nos chroniqueurs ».
Sans doute on ne saurait mieux dire. Mais Villemain a le tort grave de prêter à Courier,pour mieux le réfuter, des affirmations beaucoup trop intempérantes. Il ne tient pas compte des fines nuances observées par notre traducteur. Courier ne dit pas tout crûment que le style d'Hérodote ressemble à celui de Froissart ou de Joinville, mais seulement que les beautés d'Hérodote se trouvent chez nos anciens auteurs enfouies « comme était l'or dans Ennius, sous des tas de fiente, d’ordures ». En d’autres termes, nos chroniqueurs ont écrit dans la langue vulgaire, celle qui servait « à demander à boire ». Hérodote au contraire ne s’est pas servi de la langue « de son temps commune en Ionie »; son «ionien si suave n'est autre chose que le vieux attique auquel il mêle le plus qu'il peut des phrases d’'Homère et d'Hésiode ». Sa méthode ressemble à celle de La Fontaine empruntant les expressions de Marot et de Rabelais, et par suite, comme le montre cette étude, à la tentative de Courier lui-même.
Nous croyons, par ce qui précède, avoir justifié chez lui le dessein de traduire en français vieilli un texte aussi archaïque que celui d'Hérodote. Mais les raisons assez acceptables qu’il développe à propos du « père de l'histoire », ne s'appliquent plus à Longus, dont le genre est si éloigné de la vraie naïveté. Et sur ce point, Villemain semble avoir raison contre Courier, qui s’est mis en contradiction flagrante avec ses théories en appliquant son vieux français à rendre les Pastorales, « ouvrage artificiel dans « Son origine et, chose unique, rendu naturel par la traduction ». Remarquons-le toutefois : les termes mêmes de cette condamnation renferment une excuse, et, mieux qu’une excuse, une réhabilitation. Oui, l’entreprise était folle, mais le succès l'a justifiée.
C'est que Courier abordait la partie en joueur expert et averti : non seulement il ne pouvait méconnaître l’artifice chez son modèle, mais il s'est attaché en fin lettré, en helléniste consommé, à faire ressortir tous les procédés de pure rhétorique auxquels Longus a recours pour donner à ses récits un air d'ingénuité !.
Nous allons passer en revue les principaux. C’est avant tout l'asyndète, qui se trouve dès le début du roman : sixéva NL CHVE tozoplav Éowros ?, une image peinte, une histoire d'amour. « Cette figure, observe Courier, plaît à Longus et Amyot ne la lui conserve jamais. »
L'asyndète s'accompagne parfois de la répétition : (Didot, page 149, ligne 46) äveo tv aivüv, &vev XA6nç. La consonance est aussi un artifice très familier à l'auteur : (Didot, page 132, ligne 20) no sbpev xxsluevov, nc side Teemmevov À; on en peut dire autant du redoublement de l’article, procédé du langage naïf : 6 3 A6oxuv, Ô fouxéAoc, 6 tic XAONS Épasthc (Didot, page 137, ligne 39); et plus loin, certain article n'étant pas répété, Courier le rétablit (page 153, ligne 3), en disant : « Longus aime les articles.» Il est de fait qu'il forme, au moyen de ces répétitions d'article, des phrases naïves et pour ainsi dire enfantines, en simulant la négligence.
Le traducteur moderne attache, ainsi qu’on l’a vu, une grande importance à toutes ces figures de style, qu’il reproche à Amyot d’avoir beaucoup trop négligées, faute d'en avoir compris l'effet. Pour lui, il s’efforce de les reproduire partout.
Mais il serait facile de montrer que cet air d’ingénuité si soigneusement conservé par notre helléniste est en réalité factice, et qu'il n'y a, pour ainsi dire, dans le roman grec qu’une naïveté d'intention. Elle est certes dans le style de Longus, mais elle n’est point dans son inspiration.
Qu'est-ce en effet que l’auteur ? un sophiste d'époque incertaine mais très basse assurément. Il vécut peut-être au v° siècle, peutêtre plus tard. Quel qu’ait été l'homme, il est impossible certes de manquer de sincérité plus qu'un sophiste de ces temps de décadence. Comment, observe M. Croiset, « même heureusement doué, n’aurait-il pas gardé toujours et partout ses habitudes de raffinement #?» Rien n’était plus difficile à peindre pour lui qu’un
1. Voir les notes fort intéressantes dont Courier a accompagné les textes de À, B, C, en les augmentant d’une édition à l'autre.
2. Edit. de Sinner, Paris, 1829, publiée dans la grande édition Didot.
3. Autre exemple : Oévôpx v xaomoïc, nedia ëv Aniot, p. 139, I. 10.