UN CHEVALIER DE BEAUCOUP D’INDUSTRIE
M. de HangamafC était parti pour la Normandie peu de jours après sa Conversations avec lady Mac Aura. Il s’était trouvé trop malheureux à Paris, où il se sentait à la fois solitaire et pressé de tous côtés par la pensée d'Eilleen.
Avec la naïve crédulité des âmes naturellement fières, avec cette étourderie énergique des cœurs qui sont restés vierges d'amour tant en grandissant en bonté et en respect d’eux-mêmes, il avait cru qu’il devait être aimé puisqu’il aimait pour la première fois après une si vaillante épargne d’affection, et il avait aventuré tout son bonheur sur cette croyance. Il lui semblait, à cette heure, qu’il avait risqué plus que son bonheur; il souffrait Comme si on eût coupé d’un seul effort les mille fils qui le ratta-
— 108 — • chaient à tous les détails de son existence. Il était la proie d’une froide fièvre, et ses idées désordonnées, comme dans une hallucination, arrivaient pressées, en tumulte, se culbutant, pour ainsi dire, l’une l’autre, et elles s’enfuyaient sans raison, pour faire place à d’autres aussi haletantes, aussi insensées, aussi impatientes d’apparaître et de s’enfuir.
Tout lui était une occasion pour cette fièvre. Tout lui rappelait Eilleen, dans ces rues où il l’avait vue, dans ces maisons où il lui avait souri, la rencontre de celui-ci qui était si heureux au bras de sa jeune, épouse, l’aspect de celle-là qui avait des yeux bleus moins beaux que ceux d’Eilleen ; et, dans cet appartement où il avait rêvé sa chambre nuptiale, sa vie était un délire continuel. Il luttait bravement contre cette obsession dont il rougissait; il luttait. surtout au nom de Dieu, mais Dieu ne vient pas toujours au premier appel, même sincère, des cœurfpas- . sionnés.
Il jeta toute son imagination dans la pensée de cette Normandie où il devait, pensait-il, retrouver le calme dans la joie de ses sympathies et de ses bienfaits. Il partit donc après huit jours de cette effroyable vie que peuvent seuls apprécier ceux qui se sont sentis descendre peu à peu dans la folie.
Il ne tarda pas à comprendre qu’il s’était trompé en songeant, ainsi que font toujours ceux qui souffrent d’intolérables douleurs, qu’un changement de vie lui enlèverait sa souffrance comme en un clin d’œil. Mais, dans son intelligence religieuse et réfléchie, les sages pensées devaient gagner peu à peu du terrain sur la passion. 11 se rappela que la Providence a mis le temps aux mains de ceux qui sont assez forts pour consentir à avoir patience; il se résigna à souffrir jusqu’à ce que vînt l’oubli. 11 se violenta au point de se faire aussi actif que s’il attachait un prix immense à son activité, au point de regarder ses
folles visions comme si elles étaient des souvenirs lointains et les ombres d’un malheur idéalisé par la distance.
11 avait au fond du cœur un espoir, combattu par sa raison, mais qui le venait surprendre à l’improviste, alors que sa volonté était fatiguée de veiller. Oui, il était impossible, lui murmurait cet espoir, qu’elle ne lui écrivît pas bientôt et d’une façon cordiale. Au moins il pourrait encore lui parler, lui parler tendrement, et entendre encore d’elle des mots affectueux. Son cœur bondissait; le sang lui montait aux tempes à cette pensée. Il attendit. Nulle lettre n’arriva. Chaque jour, il suivait du regard le facteur rural jusqu’au bout de l’avenue du château, attentif à ses moindres gestes et espérant toujours . qu’il allait se retourner pour venir apporter une lettre oubliée. Ah! comme il l’eût couverte de baisers, cette svelte et mignonne écriture ! Il lui fallait si peu de chose pour être heureux, pensait-il : quelques petites lignes noires ; c’était si peu pour Eilleen et si peu pour la Providence 1 II était faible en ces moments; cette attente entretenait sa souffrance ; elle remuait chaque matin la masse de ses pensées douloureuses, et provoquait une série de déchirements nouveaux.
Désespéré par ce vain espoir, il songea qu’julleen ignorait peut-être qu’il eût quitté Paris, il pensa que cent raisons de réserve, de prudence, de fierté blessée par son absence, lui interdisaient de s’en informer. Pauvre cœur ! Il mit dans l'esprit de la jeune femme tous les raisonnements qui lui venaient à la pensée, sans songer qu’ils lui venaient uniquement parce qu’il aimait, parce qu’il était bon, parce que son âme était affolée et son intelligence malade. Il crut faire un coup de maître en écrivant à M me de Flavey pour s’excuser de son départ inopiné. Il attendit de nouveau, encore en vain, et il retomba dans une angoisse plus amère que celle où il s’était trouvé à Paris.
Il cessa alors d’espérer, el il sentit pour la première fois s’élever en son cœur comme un mouvement de colère et de haine. Jamais il n’avait entrevil en lui le germe de ces instincts presque cruels qui venaient de se révéler; il s’en effraya, et cet effroi lui fut plus salutaire que tous les efforts tentés jusqu’ici. Il comprit qu’il ne pouvait jouer plus longtemps avec des sentiments qui le menaient à l’injustice et au désir de la vengeance ; sa conscience lui parla avec une vigueur qu’elle semblait avoir perdue ; il se promit de chasser dorénavant avec une courageuse persévérance toute imagination qui lui rappellerait Eilleen.
11 s’entoura des précautions matérielles et morales qui pouvaient l’aider, et, au bout de quelques semaines, après une lutte dont Dieu seul put apprécier lo courage, il se vit sans doute abattu, désolé, inerte, mais enfin maître de soi et résigné à porter sans désespoir son cœur malade. La partie la plus fiévreuse de sa douleur disparut; il ne lui resta plus que cette sorte de nausée morale qui nous force à penser avec dégoût à l’avenir. Pendant longtemps encore, au milieu de tous ces devoirs de protection, d'aide, et de bienveillance, qu’il regardait comme l’attribut d’un grand propriétaire terrien, il se sentit escorté par celte ombre qui devenait de plus en plus diaphane, mais qui ressemblait bien toujours, avec ses yeux bleus, ses cheveux blonds et sa taille flexible, à celle dont le nom le faisait toujours tressaillir.
11 devint bientôt assez fort pour n’avoir plus besoin de chasser ce triste fantôme ; et, qutfnd il se fut bien assuré qu’il n’y avait plus rien en lui dont il dût rougir, sa première pensée fut de songer qu’Eilleen était toujours la fille de son vieil ami, quoiqu’elle n’eût pas voulu devenir sa femme. Un vague et mélancolique sourire effleura ses lèvres au souvenir de cette cruelle scène, une larme de regret vint encore mouiller sa paupière, et il s’en alla
achever une lettre pour l’Irlande, qu’il avait commencée la veille de sa dernière conversation avec lady Mac Aura.
M. O’Flahuttan faillit tomber à la renverse en recevai t, dans le courant de mai, une lettre datée de la fin de mare, et qui le priait de donner promptement — oui, il y avait promptement, en vérité, — des nouvelles du procès. — Promptement ! le mot était môme souligné ! On pouvait espérer gagner quelque argent en pariant que jamais rien de semblable n’avait été raconté. Après tout, qui • pourrait jamais avoir la prétention d’expliquer la conduite d’un Français? Promptement! sur son honneur, cela y était! — M. O’FIahultan se hâta de répondre — promptement c’était un bien bon mot — à la fin de mai :
« Le pauvre Sam avait été à Cork ; il y était encore, et, de ce côté, les affaires allaient passablement, sauf le salut éternel de Sam, qui paraissait fort compromis. Il lui avait fallu, en effet, fréquenter tous les cabarets de la ville et acquérir une réputation de sac b vin, de libertin et de coquin digne de la corde avant de pouvoir se présenter convenablement devant les yeux de M. Richard Sharphand. Toutes les précautions ayant été prises pour mériter la confiance de ce gentilhomme égaré, l’amitié n’avait pas tardé à naître entre les deux personnages. Après avoir absorbé une indicible quantité de rhum, de gin et de bière — indicible, en vérité, voir la note dans le Grand Livre de l’Étude, fol. 1027 et suivants — Sam, le malicieux drôle, s’était introduit dans tous les secrets de l’ennemi. C’était un bon coup. Seulement, l’ennemi ne savait rien. Quelques mois auparavant, M. R. Sharphand avait reçu une lettre anonyme, contenant un billet de 100 livres et la promesse d’une pareille somme tous les trois mois, s’il voulait consentir à recevoir la succession de sir Frédérick Sharphand. Cette succession se montait à peu près à 50,000 iivres. « Il lui fallait uniquement
aller chez M. Thomas Drumderring, avoué à Dublin (celui-ci était averti); là, il remettrait les papiers qui constataient sa parenté avec sir Frédérick, et chargeraitjedit Thomas de revendiquer la succession de ce parent, succession injustement détenue par lady Eilleen Mac Aura. Cette dernière était, en effet, non la fille légitime, mais la fille naturelle de sir Frédérick.» Depuis lors, l’affaire marchait assez mal pour lady Mac Aura. On attendait une nouvelle lettre, qui mettrait peut-être sur la trace du correspondant inconnu; c’était le dernier espoir, et il fallait qu’il se réalisât fort vile, car lui, O’Flahuttan, commençait à avoir des remords. Il craignait pour l’âme de son premier clerc; il avait peur qu’il ne se laissât corrompre par les charmes de l’ivrognerie, par les tentations du jeu, par d’autres attraits sur lesquels il n’était pas nécessaire de s’expliquer catégoriquement; et il ne retrouverait jamais un clerc comme le pauvre Sam.
» L’autre émissaire était parvenu à suivre jusqu’à Boston les traces de l’intendant voleur, celui qu’on supposait avoir soustrait l’acte de mariage de sir Frédérick. Là, il avait perdu la piste, mais il ne désespérait pas de la retrouver. Tout cela, concluait le digne avoué, était peu consolant. Il pouvait le dire à l’honorable M. de Hangamare, il commençait à désespérer; car le procès marchait toujours. Thomas Drumderring était un habile coquin d’avoué; et, quoiqu’on pût lui montrer encore quelques petits sentiers qu’il ne connaissait pas, on ne devait point espérer retarder longtemps la conclusion de l’affaire.
» Jusqu’ici, on n’avait fait que donner de l’argent, beaucoup d’argent à Joé Tmokins, pour faire en Amérique un voyage de pur agrément; — oui, on pouvait, jusqu’à preuves contraires, le qualifier ainsi ; — beaucoup d’argent à Sam, pour perdre les habitudes d’un travail sérieux, pour avaler plus d’ale qu’on ne devait poliment l’énumérer à la fin d’une lettre, au moment de se dire —
comme lui, P. O’Flahuttan, se préparait à le faire — le très-humble serviteur, etc., etc. »
Ces nouvelles étaient peu satisfaisantes, en effet; Henry se sentit le cœur serré.- Il écrivit à l’avoué, releva son courage, lui indiqua quelques nouvelles tentatives à faire, et, pour la première fois depuis bien longtemps, il se trouva heureux en songeant qu’au moins il pouvait encore travailler au bonheur d’Eilleen.
Ce calme ne dura guère ; une lettre de M ,ne de Flavev vint renouveler ses angoisses. Cette lettre, que la paresseuse marquise avait recommandé à miss Agnès de revoir et de perfectionner, annonçait l’intention de tenir M. de Hangamare au courant de tout ce qui s’était passé depuis deux mois dans le monde. On comprend qu’il se hâta d’arriver jusqu’à ce passage qu’il pressentait, et dont la pensée lui faisait battre le cœur, avec une énergie douloureuse et bienfaisante tout à la fois. Le passage qiii concernait Eilleen était savamment confiné dans les dernières lignes, et la lettre lui échappa des mains lorsqu’il l’eut achevée. Il monta à sa chambre pour cacher son trouble et pour relire ces quelques phrases qui rouvrirent toutes les plaies de son orgueil blessé..
« Notre chère lady est plus belle que jamais ; t>n croirait qu’elle voit sa beauté pour la première fois, du moins paraît -elle disposée à en jouir comme d’une chose nouvelle. Elle est devenue toute gracieuse, toute mondaine, et d’une coquetterie charmante. Cela lui réussit à merveille; elle est vraiment la reine des salons, le bouteen-train de toute fête, et, comme on disait au temps de mon enfance, elle enchaîne à son char une foule d’adorateurs; je crois même qu’on disait des captifs, et le mot serait juste dans le cas présent. Le chevalier de Lescombart lui-même, dont vous avez pu remarquer la réserve dédaigneuse et le peu de galanterie, s’est rendu à merci. Je vous le dis en toute confidence : je m’imagine que ses
intentions ont été goûtées, et que notre belle Irlandaise ne retournera pas porter à l’étranger ses charmes et ses trésors. »
Le coup était rude. Il fallait qu’il le fût pour les résultats qu’on attendait. Henry resta plusieurs jours en proie 1» une irritation, à une instabilité d’actes et de pensées (jui étonnèrent et effrayèrent tous ceux qui l’entouraient, Nul n’en pouvait deviner la cause, mais il était évident que le pauvre gentilhomme faisait de vains efforts pour triompher d’une fièvre intérieure qui le dévorait. Miss Agnès avait touché juste ; dans le premier moment, il se sentit impuissant à triompher des sentiments de mépris et de haine qui s’élevaient en. lui. Eilleen se réjouissait follement de ne plus avoir à craindre son amour ! Elle avait donné son cœur à l’homme le plus méprisable ! Il se vit moqué. Puis, ne pouvant parvenir à s’expliquer comment elle était tombée, selon lui, si bas, et y songeant toujours, il se sentit glisser vers une sorte d’hébétement moral qui succédait à ses élans de haine et le conduisait, quoi qu’il pût faire, à la misanthropie.
En cette cruelle, épreuve, il ne s’abandonna point encore; il avait fui Paris pour échapper aux souvenirs d’Eilleen, ei il en avait déjà peuplé sa nouvelle demeure. Il comprit qu’il fallait fuir de nouveau. Il se prépara à partir pour un long voyagé. Où irait-il ? Il ne savait, nul lieu ne lui souriait; tout horizon lui paraissait noir et froid, et il prévoyait partout quelque scène de bonheur ou de malheur qui lui rappellerait ou son rêve d’amour, ou son angoisse présente. Cependant il se détermina à aller visiter Dublin. Il se vengerait de cette misérable femme en lui portant aide encore ; son cadeau de noce — puisque cet odieux mariage devait s’accomplir — serait le gain de ce procès qui rendrait à cette femme le seul honneur qu’elle pût désormais avoir, l’honneur du nom de son père.
De grosses larmes roulaient sur les joues de cet homme si grave et si sévère, tandis que son noble coeur essayait ainsi de lutter contre sa passion ; et, dans sa colère, il ne pouvait trouver d’autre vengeance qu’un nouveau bonheur à offrir.
Il ayait déjà fait ses visites d’adieu, donné toutes ses instructions et organisé toute chose en prévision d’une absence prolongée, lorsqu’il reçut quelques lignes du général de Flavey, qui dérangèrent encore une fois tous ses plans,
« Vous avez parlé bien haut la dernière fois que vous avez rendu visite chez moi, On a pu deviner la cause de votre départ. Je vous plains sincèrement, mon ami. Mais voici le moment de se montrer homme et chrétien. Revenez à là hàfe, si vous n’avez pas oublié votre vieil ami, sir I'rédérick. Je crois sa fille exposée à quelque vilaine machination. Pierre-Louis sera chez vous le lendemain de
votre arrivée à Paris.
» Flavey. »
La figure de M. de Hangamare s’éclaircit comme par enchantement, et un sourire vint animer son regard. C’était le premier franc sourire qu’on eût pu remarquer sur son visage depuis deux mois,
— Ah ! je savais bien, dit-il en levant vers le ciel des yeux reconnaissants, qu’elle ne pouvait pas être ainsi volontairement méchante !
Le soir même il était à Paris.
Le lendemain de grand matin, Pierre-Louis se présenta chez M. de Hangamare ; celui-ci n’était pas encore levé. On fit asseoir le vieux soldat dans l’antichambre ; mais à peine le valet qui l’avait introduit eut-il tourné les talons, qifil se leva vivement. Tl se mit à arpenter la pièce à grands pas, en poussant des interjections qui ressemblaient à des grognements ; puis il s’arrêta tout brusquement se grattant l’oreille, ouvrant des yeux effarés et se frappant le front. Le pauvre garçon avait un discours à faire; il allait le répétant depuis le lever de l’aurore, mais il lui semblait parfois qu’il venait de perdre le fil de sa narration, et le sang lui sautait au visage, tandis que de grosses gouttes de sueur coulaient le long de ses joues. 11 avait toujours eu un si profond dédain pour l’art d’exprimer sa pensée à l’aide de la parole!
M. de Hangamare sonna. Pierre-Louis fut introduit dans sa chambre à coucher, et grimaça un sourire piteux qui faisait un contraste grotesque avec l’austérité calmé et dédaigneuse de sa physionomie habituelle.
— Bonjour, sergent; le général m’a écrit que vous avez quelque chose à me raconter.
Le vieux soldat cligna de l’œil, essaya un nouveau sourire et inclina la tète d’un air penaud.
— Allons, je sais que vous n’aimez pas les longs préambules; attaquez l’higloire; le coup droit; je vous écoute.
— Mon lieutenant, dit Pierre-Louis en levant légèrement la main, le pouce écarté, mon général a dit : Va dire à M. de Hangamare ce que tu sais. Me voici.
— Bon.
— Faites excuse, mon lieutenant — nouveau geste de la main — mais si c'était un effet de votre bonté de me laisser aller.
— Va comme tu veux. Assieds-toi.
— Faites excuse, mon lieutenant, je ne pourrais jamais parler assis.
M. de Hangamare se tut prudemment. Pierre-Louis se mordit la moustache et s’essuya le front ; il colla de nouveau ses mains le long de son pantalon , puis, relevant brusquement la droite, il saisit, comme un naufragé qui saute sur une planche- de salut, le premier bouton de sa redingote :
— Nora, la femme de chambre de l’Ang’aise, va faire des robes chez lady; elle sait tout, entend tout, me raconte tout, hum ! *
Il passa au second bouton :
— La lady, vous parti, fut joyeuse; elle chantait. File reçut des lettres de son pays, elle pleura; puis elle fut plus joyeuse qu’avant.
Troisième bouton :
— M mc la marquise lui 'conseilla de s’amuser, la marchesa aussi, la vieille dévote anglaise aussi, la jeune Anglaise aussi, la grosse baragouin aussi; la lady se jeta à corps perdu dans les danses, les musiques, les promenades à cheval ; toujours des robes neuves, des coiffures, des bracelets; elle a les yeux brillants, elle regarde les hommes, elle sourit à tout le monde ; elle pleure quelquefois toute seule les jours où elle reçoit des lettres de son pays.
Quatrième bouton :
— On veut qu’elle épouse le chevalier de Lescombart, tout le monde y pousse. Nora a entendu des mots en cachette là - dessus. Nora croit qu’elle aimerait mieux M. d’Escault, mais ils ne peuvent s’entendre; tout le monde s’y oppose ; on les boule par des petits mots et des mensonges, M. d’Escault surtout; on le fait tourner comme un conscrit ; Nora dit qu’elle épousera le chevalier malgré elle, si on ne se met pas en travers.
Cinquième bouton :
— Le général veille, Nora aussi ; moi aussi, j’ai ma consigne. Le général est à la piste sur M. de Lescombart; il ne sait pas grand’ chose encore ; il dit qu’il voudrait bien perdre un doigt et que ce mariage ne se fasse pas. « Tu diras au lieutenant qu’il veille, aussi. » Guillaume est devenu le domestique de M. de Lescombart; c’est un coquin malin : avis pour vos domestiques. C’est un poltron ; en le menaçant de lui casser les reins, on le bloque.
Sixième bouton : ;
— Le général a dit encore par trois fois : « Pas de brusquerie ni de scandale, si on peut, par rapport à M m e la marquise.»
Ici, Pierre-Louis poussa un profond soupir; il regarda M. de Hangamare enseveli dans ses pensées, salua et s’esquiva avec une vivacité merveilleuse. Après quelques minutes de réflexion, le gentilhomme normand se leva et passa la main sur son front. Il venait de perdre son dernier espoir.’
Il secoua la tète ; ce n’était pas à lui qu’il fallait penser maintenant, mais à elle ; son bonheur, son avenir étaient en jeu. Que pourrait-il faire? Veiller à distance, oui, il le pouvait. Avant tout, il fallait tâcher de pénétrer le mystère qui entourait la vie de M. de Lescombart, et éclaircir
Uigitizea Dy Guogle
ce qu’il y avait de vague et d’incomplet dans le récit de Pierre-Louis. Il acheva de s’habiller, sortit et se dirigea vers la demeure d’Eugène de Baltes.
Lady Mac Aura avait bien passé par cette variété de sentiments qu’Honoria avait pu observer et que le vieux sergent avait essayé de raconter. Elle avait ressenti, nous l’avons déjà indiqué, cette grande dilatation de cœur, celte soif de jouissances, ce développement de personnalité qui suivent la rupture de toute chaîne. Elle eût volontiers ri, chanté et dansé, quand elle avait été bien assurée que Henry de Hangamare était découragé pour toujours. Elle commença à jeter ia bride sur le cou à toutes ses rêveries d’amour, à qui elle n’avait permis jusque-là que des apparitions furtives et souvent condamnées. Elle ouvrit les yeux tout grands pour regarder ce monde qu’elle n’avait osé observer qu’à travers son voile de veuve ; elle oublia beaucoup de choses pour se rappeler uniquement qu’elle était jeune, belle, riche et libre, et qu'elle avait • dans sa main blanche tous les bonheurs qui s’étaient échappés de la boite de Pandore.
Elle trouva bientôt que la coquetterie était une charmante occupation, et qu’il était doux d’être recherchée par tous les regards, approuvée par toutes les lèvres. Elle se sentait caressée par cette admiration muette qui la portait au-dessus de terre comme ce nuage mystérieux et embaumé, placé par les poètes païens sous les pieds de3 déesses. Tout le monde, d’ailleurs, l’aidait à oublier la gravité de la vie, le délicat respect de soi et surtout la fière réserve des pensées chrétiennes. M me de Flavey, vertueuse et digne, eût pu la mettre en garde; mais on lui présentait cette coquetterie sous son apparence gracieusement mondaine, et d’ailleurs elle était contente de l’éclat, de l’animation que lady Mac Aura répandait dans son salon.
Une seule pensée venait parfois troubler cette joie va-
niteuse qui faisait si doucement vivre Eilleen, et ce n'était pas la pensée de Henry de Hangamare, c’était celle de Charles-Jules d’Escault. Souvent, en rentrant chez elle, en rappelant les souvenirs de sa soirée, il lui semblait bien que ce nuage rose, dont l’admiration des hommes les plus élégants avait entouré son front, s’était ouvert çà là. Elle avait entrevu, comme dans une éclaircie, un regard froid et doux pourtant, dédaigneux et cependant désarmé par une nuance de tendre pitié. Ce regard, parfois presque colère et peut-être jaloux, la poursuivait longtemps, et c’était celui de Charles-Jules.
Elle s’était sentie entraînée vers lui par une sympathie qui n’avait été, dans le principe, qu’une estime profonde, nous l’avons déjà indiqué ; et, à coup sûr, elle en serait restée là, si son- cœur inoccupé, sa pensée oisive et le besoin d’amour ne l’avaient poussée à changer son estime en tendresse. Peu à peu, dans ces rêveries amoureuses qu’elle caressait constamment, c’était à lui qu’elle avait donné son cœur. Mais, dans son imagination, ce cœur, il le lui demandait avec des yeux bien tendres que Charles d’Escault ne lui avait jamais montrés ; avec des paroles gracieuses que Charles d’Escault ne lui avait jamais dites. Celui qui lui disait ces paroles et la regardait avec ces yeux, c’était M. de Lescombart.
Il était noble aussi, lui, beau, distingué ; toutes les amies de milady chantaient ses louanges avec conviction, adresse et persévérance ; cela avait fait impression sur Eilleen et était parvenu à affaiblir cette antipathie qu’elle avait ressentie contre lui tout d’abord. 11 n’était plus le même d’ailleurs, il paraissait avoir absolument perdu cette impertinence de gestes, cette insolence de regards, cette désinvolture railleuse et pleine de fatuité qu’il avait montrées jusque-là. Il était devenu attentif et doux ; il savait parfois même faire vibrer avec une délicatesse parfaite ces cordes de rêverie poétique, chevaleresque et géné-
rcuse qui résonnaient si harmonieusement dans l'imagination de la belle Irlandaise.
En ces moments, celle-ci devenait pour lui bienveillante et gracieuse, et c’était cette- bienveillance même qui rendait plus froids les regards que Charles d’Escault laissait parvenir jusqu’à elle. Car, mondaine, il la méprisait. 11 sentait, lui aussi, qu’il l’aimait ; il avait voulu durant quelque temps s’aveugler là-dessus, mais il n’avait jamais pu oublier cet élan d’admiration quf l’avait ravi à l’aspect de la belle lady. L’effort qu’il avait tenté pour la chasser de son esprit et mettre à sa place la pensée d’Agnès n’avait fait que souffler plus vivement sur la flamme d’amour jusque-là languissante en son âme ; du moins, jamais, dût-il en mourir, il ne s’inclinerait devant une femme légère et n’avouerait sa passion pour une femme coquette. *
Parfois, cependant, les fâcheuses nouvelles qui lui venaient d’Irlande attristaient la jeune femme et lui faisaient prendre en dégoût le bruit, les fêtes et jusqu’aux satisfactions de la vanité. Elle se tenait grave et calme, distraite au milieu de ses adorateurs ordinaires. Charles-Jules s’approchait alors, attiré par ses regards pensifs et par ses lèvres muettes plus qu’il ne l’avait jamais été par ses yeux riants et les jolis mots de sa bouche en fête. Sa physionomie, pleine d’une intelligente et caressante pitié, consolait Eilleen avec une énergie mystérieuse que les plus expressives paroles de tout autre n’auraient pu rencontrer. La musique intérieure de l’amour traversait les plus simples paroles du jeune homme ; pour un autre, il semblait que sa voix n’était pas changée, et cependant elle allait faire vibrer jusqu’au fond du cœur de lady Mac Aura une émotion qui murmurait comme un écho : Tu es aimée, aimée, aimée. Elle aimait plus encore. Elle attendait pour l’heure suivante, peut-être, pour le lendemain, sûrement, une parole claire qui la ferait rougir d’une rougeur assez
charmante pour lui épargner toute autre réponse. C'était ainsi qu’elle voulait, pour la première fois, dire a son bien-aimé : Je t’aime ; à la façon des jeunes filles qui chassent au mariage dans les romans anglais, Elle se l’était promis dans les plus anciens de ses rêves, et peutêtre n’avait-elle jamais pardonné à lord Mac Aura de ne pas lui avoir fourni l’occasion de jouer cette jolie scène de la comédie des épousailles.
Charles-Jules voyait autre chose dans son amour; il songeait' au long avenir de la vie commune. II était trop délicat pour faire le premier pas avant d’être décidé à faire tous les autres; il étudiait attentivement ces alternatives de fièvre mondaine et de triste gravité. Eilleen ne comprenait pas ce cœur réservé et timide, ce caractère fier et réfléchi ; parfois humiliée, souvent irritée, elle raisonnait comme une enfant boudeuse, et ne voyait d’autres moyens de piquer le cœur de Charles que la coquetterie.
Elle s’efforça d’être plus libre, plus admirée, plus recherchée qu’elle n’avait encore été. Elle y réussit parfaitement. Charles-Jules la trouva plus brillante que jamais, plus que jamais aussi il craignit qu’elle ne fût pas la compagne qu’il voulait pour les heures sérieuses de la vie ; et pour n’êtro pas perdu dans la foule des adorateurs, lui qui se trouvait si supérieur h cette troupe de sots charmants, il se tint maussadement à l’écart.
M. de Lescombart profitait habilement de ces malentendus. Sa conduite simple, attçntive, imperturbablement dévouée, faisait ressortir les boutades muettes mais expressives de M. d’Escault. Les froideurs fréquentes de celui-ci, ses absences momentanées, ses regards sévères faisaient la partie belle à son rival, qui, toujours souriant, était aux aguets de tout plaisir qui pourrait distraire la jeune femme. Il était d’ailleurs fidèlement servi auprès de lady Mac Aura par tout l’entourage de celle-ci, tandis que toutes les actionsde Charles, mal interprétées ou tour**
nées en ridicule, fournissaient ample matière aux railleries aigres-douces de M me di Tabani,
La marchesa, cependant, pouvait voir qu’un regard affectueux de M. d'Escault répandait sur le visage de la belle Irlandaise un air de joie intime que les plus délicates attentions du chevalier n’y avaient jamais fait naître. Il était vraisemblable, pour elle, qu’Eilleen et Charles- Jules finiraient par se rencontrer, et feraient cesser ce colin-maillard amoureux. L’aveuglement classique du petit dieu pouvait un jour, en ce temps de révolution romantique, se trouver en défaut ; et, que le plus petit coin du bandeau cédât, le galant chevalier n’aurait plus qu’à arracher une flèche au carquois bien connu pour s’en percer le flanc. Telle était l’opinion fort arrêtée de M ,ne di Tabani : et si l’on eût pu faire à la candide Agnès l’injure de supposer qu’elle pouvait avoir la moindre relation, même intellectuelle, avec un tel bandeau et un tel carquois, on eût aisément cru qu’elle était bien aussi de cet avis. Il était évident, d’ailleurs, que si ce bandeau était menacé de quelque accident, ce devait être dans un temps très-prochain.
Le mercredi qui suivait le retour de M. de Ilangamare avait été choisi pour une partie de campagne. Lady Mac Aura, Agnès et la marchesa, escortées par MM, d’Escault, de Baltes et de Lescombart, s’étaient promis de visiter les environs de Sceaux. Dans la liberté d’esprit, de cœur et de démarche que conseillent les courses joyeuses à l’ombre des grands bois, il était apparent que nos deux amoureux trouveraient mainte occasion de tête-à-tête et d’explications. Entre deux cœurs qui se cherchaient si maladroitement, mais si énergiquement, toute explication, c’était évidemment le bonheur et l’amour pour jamais.
Ces pensées préoccupaient M™* di Tabani, et quoiqu’elle fût arrivée depuis quelque temps déjà auprès de miss Agnès, à qui elle avait demandé rendez-vous, elle
restait silencieuse et le front plissé. Enfin, un sourire dérida ses vilaines lèvres pâles, et elle jeta un regard furtif mais pénétrant sur la douce jeune fille qui travaillait à côté d’elle avec un air de parfaite indifférence.
— J'ai assisté dernièrement, miss Agnès, dit M me di Tabani, à une scène assez finement jouée. Une de vos amies de Dublin est venue vous voir, Nelly Blackbody, je crois, la fille du propriétaire d’un journal de Dublin, qui a un joli titre, the Rùjhl Lawyer, ce que ces malins Français traduiraient volontiers par l’Honnête Procureur. Une fille fort distinguée et d’un fort bon monde, j’en suis sûre, mais timide ! Elle vous disait d’une voix presque basse — mais j’étais si près et j’ai l’ouïe si fine ! — qu’on parle beaucoup en Irlande d’un procès fort curieux, concernant votre amie, comme elle appelait milady Mac Aura. Ce procès, dont elle vous raconta le but et les détails, excita votre indignation, une noble indignation, ma chère Agnès; et votre tendresse pour milady vous emporta si bien, que, sans vous en apercevoir, vous parliez presque haut. M. d’Escault faillit entendre; mais c’est un homme bizarre, il pousse le... — dirai-je le dédain ou le mépris, ma chère Agnès ? — jusqu’à la surdité. Vous vous êtes récriée : Lady Mac Aura, une fille illégitime 1 C’était absurde ! Vous n’en croyiez rien ! C’était une calomnie ! Vous avez ajouté fort sagement et à voix contenue, par affection pour votre amie, que c’était mal à elle de se
faire l’écho de tels mensonges ; que vous ne la reconnaissiez plus là ; qu’elle devait savoir mieux que personne combien une telle affaire eût attiré l’attention des journaux, si elle eût été vraie ; or, les journaux n’en avaient pas parlé. Ce raisonnement était concluant. La charmante fille de l’Honnète Procureur sortit toute stupéfaite ; je crois même pouvoir assurer qu’elle avait les yeux humides, mais moi seule je le vis. C’était un jour bien malheureux: M me de Flavey ne songea même p3s à demander ce qu’avait la jeune fille. Êtes-vous bien sûre, ma chère Agnès, continua la marchesa, avec un regard railleur, que le Ilirjkt Lavoyer , en bon père de famille, n’a point parlé de cette affaire depuis lors? Je ne sais, mais il me semble qu’il y aurait profit à lire attentivement ce numéro que miss Nelly Hlackbody a oublié hier ici, sur ce canapé, ef que vous avez pris pour en faire un éventail, avec un geste charmant et rêveur, qui m’a rappelé les jeunes filles allemandes effeuillant les marguerites. Mais ce M. d’Escault, c’est un homme si bizarre ! il pousse le... — vous ne m’avez pas répondu tout à l’heure, je crois pouvoir dire le mépris, n’est-ce pas? — jusqu’à l’aveuglement. Ma chère Agnès, conclut-elle d’une voix non plus ironique, mais nette et ferme, cet éventail est redevenu un numéro de journal ; il est dans votre chambre à coucher, précieusement serré, car, comme M. d’Escault ne va pas dans votre chambre à coucher, il serait inutile de le laisser traîner. Ce numéro, voulez-vous me le prêter ?
Agnès avait écouté ces paroles avec un grand calme. Ses yeux, comme il en arrivait toujours lorsqu’elle se trouvait seule avec M me di Tabani, avaieftt perdu leur regard doux et candide ; elle envisagea son interlocutrice sans étonnement, sans trouble, avec une expression d'inquisition froide.
— Vous aimez M. d’Escault, dit-elle d’une voix tranquille et assurée.
Mme di Tabani se leva d’un bond, ses lèvres blanches se contractèrent et ses yeux s’injectèrent de sang. Elle fixa un regard ardent sur la jeune fille, qui ne baissa pas les yeux. Après avoir, par un vaillant effort, retenu les paroles violentes qui se pressaient sur ses lèvres, elle se détourna, se leva, fit quelques pas, alla regarder un instant par la fenêtre du jardin et revint s’asseoir.
— M. d’Escault ! dit-elle d’une voix brève mais contenue, M. d’Escault ! Vous croyez? Qu’importe? Je suis mariée, je suis laide, je suis méchante. M. d’Escault ! S’il vous méprise, il me hait et me haïra toujours ; c’est tout ce que je veux jamais obtenir de lui. Il ne me méprisera pas.
— Vous ne voulez pas qu’il épouse lady Mac Aura ? repril^Agnès avec cette même voix dont l’intonation tranquille et interrogative ne variait pas.
— Non.
— Et après ?
— Comment?
— Oui, après, vous mêlerez-vous encore de l’empêcher de se marier?
— 11 n’épousera pas lady Mac Aura ; celle-ci en épousera un autre, le chevalier de Lescombart; cela fait, M. d’Escault s’arrangera comme il l’entendra, je ne me mêlerai plus de ses affaires.
— Ni pour ni contre qui que ce soit ?
— Ni pour ni contre qui (yie ce soit. Il y a plus, continua-t-elle avec un sourire ironique, je ferai des vœux pour qu’il épouse miss Agnès Masterson.
Celle-ci haussa les épaules.
— Et pourquoi ferez-vous ces vœux ? demanda-t-elle d’une voix dédaigneuse.
Judith ne répondit pas.
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— Répondez-moi, je vous en prie. Vous devez savoir pourquoi je vous interroge.
— Soit. Je désire qu’il épouse miss Masterson, parce que, faisant cela, il sera le plus malheureux des hommes et qu’il en arrivera peut-être jusqu’à envier le sort de M. di Tabani.
— 11 sera heureux ou malheureux, comme il me plaira, répliqua la jeune fille avec un regard à la fois ardent et profond qui fit tressaillir son interlocutrice, mais ce ne-fut qu’un éclair. C’est bien, reprit-elle, vous avez dit le fond de votre pensée.
Et elle sortit.
— Oh ! non J il n’épousera pas lady Mac Aura ; il serait trop heureux, durant quelque temps du moins. Pourtant j’ai hésité. J’ai deviné toute la nature de cette belle lady. J’ai bien entrevu son égoïsme, oui ; sa jalousie, obi ; et elle peut devenir, oui, implacablement méchante, quand son égoïsme est en jeu. Faible et poltronne nature ! je l’eusse, par la vanité, poussée dans une première faute ; par la lâcheté, dans une seconde, et encore et encore. Je les eusse déshonorés. C’était beau. Mais lui, il est si ferme et si généreux ! il serait longtemps fidèle ! il l’aimerait tant ! Elle a l’càme tendre ; peut-être l’amour la rendrait-il généreuse, loyalè et forte ! Ah ! je ne leur pardonnerai jamais, à elle son bonheur en toute chose, à lui ce dégoût que je lui inspire, car ce n’est pas même du dédain. Une Irlandaise ! race misérable, race de bavards, d’artistes, de domestiques ! Si j’avais eu seulement la moitié de sa beauté et de sa richesse, j’aurais pu être bonne, j’aurais pu être hypocrite, j’aurais pu dissimuler, je l’aurais amené à moi; j’ai assez d’esprit pour paraître ce que je veux, jusqu’à ce qu’à force d’amour et de bonheur il m’eût rendue digne de lui. Ah ! le rêve ! Et cette niaise poupée possède sans effort ce que, moi, j’aurais bien voulu passer toute ma vie à acquérir. Pourquoi nous parle-t-on telle-
ment de l’Ame, quand des lèvres rouges et des yeux brillants ont tant de puissance? Ah !
Elle poussa cette exclamation comme elle eût poussé un sanglot, son front tomba sur sa main et elle resta un instant comme ensevelie sous ses pensées. Elle releva bientôt la tète. Ses traits étaient détendus.
— Je réussirai ! dit-elle. C’est cette petite qui m’a tournée au mélodrame. M’a-t-elle fait sortir de moimême ! Moi aimer ! Mais nous nous retrouverons, ma belle Agnès, et je saurai bien vous forcer à montrer h vos adorateurs ces dents tuyautées et ces pieds d’éléphant que vous cachez si bien. Mais, comme dit ma mère, à chaque jour suffit son mal.
Et la méchante femme sourit du sens odieux que sa méchanceté, dont elle était fière, saurait appliquer à cette citation.
Agnès rentra, tenant à la main un numéro du Riglit Lawycr ; elle indiqua du doigt un passage à Judith, qui le lut rapidement.
— Voilà qui est parfait. Maintenant, ma belle, nous nous entendons. Faites-moi le plaisir de composer quelques lignes un peu spirituelles qui résument cet article. Vous maniez ,fort brillamment la langue française; moi, je ne comprends pas l’orthographe et je n’ai d’esprit que sur les lèvres. Vous savez, ce nouveau journal où il y a un jeune homme spirituel qui déteste les duchesses, les marquises et les ladies ! Bien, je me charge du reste. C’est un tour de pensionnaires, mais nous sommes assez jeunes pour nous égayer un peu. J’imagine que cet Honnête Procureur sera engagé à votre noce. Vous lui devez cela. Nous mettrons ce numéro dans votre corbeille de mariage. Au revoir, ma charmante vicomtesse. Nous en- . gagerons aussi toute votre parenté du Worcestershire, afin que l’ Honnête Procureur ne soit pas trop dépaysé. A
bientôt, ma belle. Moi, je ne réclamerai d’autre bonheur que celui de vous fournir vos souliers de bal.
Agnès tressaillit légèrement; Judith la remercia de ce tressaillement par un affectueux sourire et disparut.
Peu de jours après cette conversation et le lendemain de l’arrivée de M. de Hangamare à Paris, M. d’Escault reçut le numéro d’un journal qu’il ne lisait pas ordinairement, pour ne pas désapprendre, disait-il, la langue française.
— Voilà qui est réjouissant, se dit-il ; qui est-ce qui peut m’envoyer ce patois démocratique? Croit-on que je puisse lire ces choses-là sans truchement 1 Ah ! c’est sans doute quelque ennemi ariiéré de la féodalité qui n’aura pas voulu me laisser perdre une occasion de lire quelque injure contre moLou les miens. Voyons.
11 commença à lire avec quelque dédain, puis tout d’un coup le rouge lui sauta au visage. Il relut avec anxiété et sonna vivement.
— Arthur, vous allez courir rue de Rivoli jusqu’au cabinet de lecture où je prends habituellement les livres anglais. Vous demanderez si l’on reçoit un journal irlandais intitulé le Riyht Lawyer. Tenez, pour le plus sûr, voici le titre par écrit. Il me faut la collection des deux dernières semaines.
Le valet s’inclina, et Charles-Jules, après avoir relu
l’artide, était en train d’y réfléchir avec une agitation fort marquée lorsqu’on annonça M. de Hangamare. Après l’échange des questions banales que l’usage impose aux gens convenables, même lorsqu’ils ont de l’intelligence, M. d’Escault dit au visiteur :
— Vous arrivez fort à propos, monsieur, pour me tirer d’un grand embarras. Je lis là quelque chose qui vous intéresse plus que moi. C’est une infamie, je pense; mais cela est si net, que je suis tout troublé.
11 tendit le journal à Henry et le regarda avec attention. Celui-ci laissa bientôt tomber la feuille avec un geste d’étonnement et de colère; puis ses yeux* indiquèrent un mélange de tristesse et d’inquiétude qui fit sur Jules beaucoup plus d’impression encore que l’article n’en avait fait.
— Eh bien, monsieur, lui dit-il, vous gardez le silence de façon à m’indiquer qu’il n’y a pas là seulement une calomnie. Je n’ai aucun droit à vos confidences, mais je sais que vous avez le plus grand amour de la vérité.
Henry réfléchit un instant et dit avec une nuance d’embarras :
— Je regrette cette misérable attaque. Elle est fausse et calomnieuse au fond; elle renferme pourtant une ombre de vérité, Je n’ai jamais rêvé rien de si perfide.
Il reprit la feuille et lut avec lenteur comme s’il voulait peser chaque mot.
œ Nos opinions sur l’aristocratie sont trop connues pour que nous puissions être accusés de nous intéresser à elle bien particulièrement; nous ne l’aimons pas assez pour lui donner de bons conseils, et elle est assez tombée pour qu’il soit inutile de s’en occuper, même pour s’en moquer. Nous la laissons volontiers mourir de sa belle mort. Cette contre-révolution de salons qu’elle essaye de faire nous semble complètement inepte. On peut conserver ses salons
à l'aristocratie, puisqu’on établit bien des salles moyen âge dans nos musées; la jeune France doit y aller faire ses études d’archéologie. Elle trouvera là des esprits coiffés à l’oiseau royal et des intelligences en cadogan. Vous y verrez, comme on dit dans les boniments, des comtesses d’Escarbagnas vieillissant, des marquis de Carabas reverdissant, ânonnant des espérances dont trois révolutions ont fait justice.
» Il y a cependant encore de braves gens, non émancipés, qui n’ont pu se débarrasser de tous ces préjugés de race que l’ancien régime avait posés à côté des préjugés religieux comme les fondements de sa tyrannie. Ces braves gens ont appris, parfois à leurs dépens, que nos marquis ont plus de branches à leur arbre généalogique que dans les forêts paternelles, et qu’ils portent le portrait des princes dans leur cœur plutôt que dans la poche de leur gilet. Mais ils s’imaginent que les salons où viennent grimacer les fils des croisés sont le rendez-vous de tout ce qu’il y a de plus honnête, de plus digne, de plus respectable. Excellents gobe-bouches! Voulez-vous savoir quelle a été h femme la plus fêtée, la plus honorée cet hiver w dans le monde aristocratique? C’est lady M... Voulezvous savoir qui est cette milady ? Ouvrez un journal irlandais, le premier venu, le Iiiglit Latvyer , par exemple, il vous dira que cette belle dame a fui son pays assez lestement, qu’elle est venue se réfugier au sein de la noblesse française parce que les tribunaux de Dublin sont sur le point de déclarer qu’elle est une fille naturelle. Pour nous, nous ne lui en faisons pas un crime ; en fait d’amour, un peu de cérémonies, beaucoup de cérémonies, point de cérémonies, tout cela est affaire de goût ; les uns aiment les sages lenteurs, les autres les détestent. D’ailleurs la jeune lady est fort belle, fort coquette; nous ne voyons pas pourquoi quelque jeune marquis, sans préjugé, ne l’aiderait pas à se débarrasser de ces habits de veuve qui
la gênent fort. Mais il faut avouer que les gens qui prétendent représenter la famille, le principe d’hérédité, la pureté de la race, ont singulièrement choisi la reine de leurs salons. »
— Connaissez-vous le Right Laioyer, monsieur d’Escault ?
— Non, mais je viens de l’envoyer chercher.
M. de Hangamare resta enseveli dans une foule de pensées poignantes qui contractaient son noble et expressif visage.
Arthur revint bientôt et : tout en soufflant pour témoigner de la rapidité de sa course, il remit les journaux à son maître. Celui-ci trouva bientôt un article sur lady Mac Aura, article fort bref du reste, et annonçant qu’on attendait prochainement l’issue du procès intenté par l’honorable Richard Sharphand à la dame connue sous le nom de miss Eilleen Sharphand, femme du dernier lord Mac Aura. L’honorable demandeur attaquait la légitimité de la naissance de ladite lady, et les amis de la défenderesse avaient de grandes craintes, etc., etc.
— Eh bien, monsieur, que pensez-vous de tout cela ? dit Charles d’Escault.
— Que voulez-vous ? Ce journal irlandais dit la vérité ; pourtant il y a évidemment là partout la trace de quelque odieuse machination. Je ne puis entrer dans les détails de ce procès. Mais vous savez si je tiendrais à la dignité de ma femme, si je tiens à l’honneur de mon nom ; eh bien, je vous jure que je suis prêt à offrir ce nom à lady Mac Aura.
— Que pensez-vous donc qu’on doive faire vis-à-vis de cet odieux journal ?
— Ah ! reprit vivement M. de Hangamare, il faut se garder d’y accorder la moindre attention et laisser tomber tout cela.
— C’est le système des gens qui ont plus à gagner au silence qu’à l’exposition sincère de la vérité.
— Vous devez cependant comprendre que lady Mac Aura ne saurait chercher à attirer l’attention sur les difficultés très-réelles de sa position.
— Elle profitera donc du bénéfice de la lettre initiale, répliqua Charles avec quelque ironie. Pour moi, si j’avais l’honneur d’être son ami, je croirais digne d’elle l’aveu franc et net de cette position. Vous voyez les commentaires.
— On peut pardonner aux femmes quelque frayeur de l’opinion publique. Nul galant homme connaissant la fille de sir Frédérick Sharphand ne l’accusera jamais d’avoir quelque arrière-pensée d’intrigue ; on laissera toujours le monopole de pa refis soupçons à des misérables comme ces journalistes qui jugent nos femmes et nos sœurs d’après l’opinion que les courtisanes, dont ils se sont entourés, le’ur ont donné sur la nature féminine.
Charles-Jules s’inclina d’un air froid qui contrastait avec l’enthousiasme chaleureux de M. de Ilangamare, et celui-ci, sur quelque prétexte poli, ne tarda pas à prendre congé.
A la suite de cette conversation, le vicomte d’Escault s’abstint de visiter la marquise de Flavey et sa charmante hôtesse. Il reçut un mot qui lui rappelait la partie arrangée pour le mercredi suivant ; il répondit, avec l’expression du plus vif regret, qu’il était absolument empêché, et s’enferma chez lui. Il revenait sans cesse sur chacune ries insinuations renfermées dans l’article du journal. Il se sentait tantôt irrité contre la jeune femme qu’il accusait de tromperie, tantôt désolé de voir s’envoler ces rêves d’amour qu’il caressait avec une joie si délicate depuis un grand mois. Enfin, comme s’il était dans la destinée d’Eilleen de faire souffrir tous ceux qui s’attachaient sin-
cèrement à elle, le pauvre garçon devint sombre. Il se résolut, pour échapper h ce spectre de bâtardise qui était devenu son cauchemar, à quitter Paris et à aller oublier, lui aussi, au milieu de son domaine, quelle rude blessure venaient de recevoir son orgueil et son cœur par les mains de celle à qui il avait si naïvement donné son amour.
Lady Mac Aura s’était sentie fort blessée du refus de M. d’Escault, et le ton du billet l’avait particulièrement choquée. M me di Tabani la trouva plus disposée que jamais a écouter des comméntaires sur les impertinents caprices du vicomte, et la jeune lady se promit de prouver à M. d’Escault que ses désobligeantes fantaisies ne l’attristaient guère. 11 fut décidé qu’on s’amuserait, qu’on laisserait de côté tout ce qui serait possible en fait d’étiquette ; on se réjouirait enfin bourgeoisement comme de petites ouvrières; ce serait une très-charmante escapade.
On devait aller à Sceaux, tout simplement par le chemin de fer. M. de Lescombart, qui avait le plus aristocratique dédain pour ce moyen banal de locomotion, supplia qu’on lui permit devenir dans son américaine; et il prouva si gaiement que le chemin de fer était antipathique h ses nerfs, que, pour lui éviter une migraine, on lui concéda ce détail.
Le mercredi, de très-grand matin, vers onze heures, les trois femmes se retrouvèrent h la barrière d’Enfer, escortées par Eugène de Baltes et par M. Beaumont-Vernon. Celui-ci était un gentleman anglais de la bonne race, respectablement insignifiant, mais courtois comme il convient à un vieillard mondain. 11 avait pour vertu principale un profond respect de toute femme : vieille, laide ou maussade, peu lui importait, c’était toujours un être classé à l’article petits soins, dans l’histoire naturelle de la Grande-Bretagne. Cette qualité le rendait précieux pour une femme comme M me di Tabani ; son âge d'ailleurs devait protéger, aux yeux du monde, cette partie un peu folle, et son désir sincère de plaire l’empêchait d’être gênant.
M. de Lescombart arriva à Sceaux, h l’hôtel de Penthièvre, peu de temps après les autres. M. de Baltes avait déjà offert son bras à miss Agnès, M. Vernon à M me di Tabani ; lady Mac Aura accepta celui du nouvel arrivant, et les trois couples s’envolèrent- joyeusement vers les bois d’Aulnay.
La journée fut charmante. Eugène de Baltes était le plus heureyx des hommes; M. Vernon racontait d’intéressantes particularités sur son séjour dans l’Inde; M. de Lescombart, causeur ingénieux et paradoxal, ne tarda point à faire oublier à Eilleen le capricieux personnage qui avait dédaigné de prendre part à cette pastorale. Le chevalier était d’ailleurs délicatement attentif, sans empressement exagéré et sans la moindre apparence d’arrière-pensées ou le moindre désir de familiarité.
On revint assez tard à l’hôtel Penthièvre; le dîner se fit encore attendre, et le vin de Champagne semblait avoir remplacé toute pensée grave par la plus joyeuse insouciance, lorsque M. Beaumont- Vernon affirma qu’on avait à peine une demi heure pour rejoindre le dernier convoi. On le railla agréablement sur son empressement à partir, et
lady Mac Aura, chez qui le moindreverre de vin de Champagne excitait toujours un moment d’enthousiasme, le prit gaiement à partie. Judith et Agnès, tout en se préparant a quitter l’appartement, entrèrent dans cette raillerie. Eilleen se décida cependant; elle commanda à une servante de lui aller chercher son chapeau et son mantelet de dentelles; M. de Lescombart, après avoir présenté ses compliments d’adieu, était sorti quelques instants avant pour faire atteler. Eilleen ne put s’empêcher de rire à l’aspect de l’inquiétude que M. Vernon témoignait.
— Irish frivolity, murmura le gentilhomme anglais avec un air si maussade que lady Mac Aura, reprenant son sérieux, lui dit d’un ton très-froid :
— Précédez-moi, je vous prie; on m’apporte mon chapeau; je vous suis.
Mme (Ji Tabani lui fit un petit signe de tète amical; les quatre personnages sortirent et hâtèrent le pas; ils arrivèrent juste à temps.
Judith se pencha vers Agnès :
Les gens du journal n’ont pas respecté votre prose, mais le sort vous devait une compensation vî tout a été à merveille. Le beau Ténébreux n’épousera pas notre reine de beauté; mais il n’y a que le premier acte de joué. Moi, je passe à l’état de spectatrice.
Agnès la regarda d’un air étonné.
— -Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, avec ma prose et mon journal. Ah ! cette conversation que nous avons eue l’autre jour ! J’espérais que vous auriez assez d’estime de moi pour croire que je la regardais comme une plaisanterie. Je suis sûre que, pas plus que moi, vous n’auriez rien voulu faire de désagréable à milady. Si vous le permettez, nous ne reviendrons plus sur cette plaisanterie, qui, en effet, pourrait être mal interprétée. J’y ai songé depuis.
M m o di Tabani, malgré son audace habituelle , était restée muette à cette déclaration. Agnès lui envoya un sourire affectueux, et elle alla donner la main à M. de Baltes, qui l’aida à monter en wagon. 11 se retourna ensuite vers la marchesa et lui dit, après quelque hésitation, qu’il serait peut-être convenable à lui d’aller au-devant de lady Mac Aura pour la presser. M me di Tabani haussa les épaules en lui jetant un coup d’œil railleur et en disant que l’excès de politesse touchait parfois à l’indiscrétion. Eugène de Baltes la regarda avec les marques d’un étonnement sincère, et sur un nouveau geste moqueur de la mar- chesa, il baissa la tète et rejoignit Agnès dans le wagon.
Lady Mac Aura, dont le chapeau avait été long à trouver, mettait le pied sur le seuil de l’hôtel, lorsqu’elle entendit un coup de sifflet strident. C’était le dernier convoi qui partait pour Paris. 11 était neuf heures et demie.
Elle se sentit tout émue ; mais elle se railla de cette crainte vague qui l’avait saisie à la pensée de se trouver seule en ce pays inconnu. Elle remonta à l’appartement où on avait dîné, fit une légère moue. à l’aspect des bouteilles de vin de Champagne et sonna. Une maîtresse-servante, laide et renfrognée, monta. Miladv demanda à voir le maître de l’hôtel. Monsieur .était couché; il avait soixante ans ; il ne se relèverait pas pour une princesse, répondit la servante è qui déplaisaient fort les manières aristocratiques de la jeune femme. Celle-ci demanda s’il y avait possibilité de passer une nuit à l’hôtel de Penthièvre. La servante fit une mine irrespectueuse et répondit par un geste négatif. L’hôtel de Penthièvre ne logeait que ses habitués; tout était loué ; d’ailleurs M. le commissaire de police avait donné l’ordre formel de ne point recevoir à coucher des inconnus sans papiers. C’était trop facile de se donner rendez-vous et de manquer le chemin de fer; on connaissait ça.'
Lady Mac Aura ne comprit pas bien les insinuations de
la mégère, mais le ton insolent de cette fille lui déplut ; elle la renvoya avec hauteur, en lui donnant ordre de faire monter le garçon. La domestique haussa les épaules et descendit en grommelant. Eilleen attendit; elle se préparait de nouveau à sonner avec un mouvement de colère, lorsque M. de Lescombart entra en sifflant, le chapeau sur le tète, comme un homme qui a oublié quelque chose et qui ne s’attend évidemment pas à rencontrer quelqu’un. Milady le croyait parti; elle fit un geste de contrariété; il' lui sembla qu’elle commençait à comprendre les insinuations odieuses de la servante, mais le chevalier se découvrit avec un mouvement si naturel, il laissa échapper un geste d’étonnement si sincère et resta si visiblement stupéfait , qu’elle vit bien qu’il la croyait fort loin. 11 s’approcha respectueusement avec un regard poliment interrogateur. Eilleen lui répondit par un sourire un peu forcé, et, du ton le plus dégagé qu’il lui fut possible, elle raconta sa mésaventure.
— Ma voiture est à votre disposition, vous le savez, milady; mais vous aimerez mieux, j’en suis sûr, en trouver ici une qui soit à vous.
Eilleen le remercia par un nouveau sourire de 1? délicatesse de cette pensée. Le chevalier sonna ; un gros garçon vint présenter sa figure tout à la fois lourde et rusée.
— Je voudrais, lui dit Mac Aura, que vous me trouviez une voiture. Vous en aurez facilement une, j’espère.
— Facilement, ali! non. Depuis le chemin de fer, n’y a plus d’argent à gagner. Et puis il est diablement tard.
— Comment ! dit la jeune femme, qui sentit la rougeur lui monter au front, mais ce n’est pas possible !
— Allez chercher une voiture, comme madame vous Je demande, dit le chevalier d’un ton impératif.
Le gros garçon le regarda avec un léger clignement d’yeux qui échappa h Eilleen. «
— Allez ! répéta M. de Lescombart.
Et le domestique sortit.
Les deux jeunes gens restèrent silencieux. Lady Mac Aura se sentait saisie par une inquiétude qu’elle essayait en vain de combattre, et le chevalier, après quelques paroles banales accueillies distraitement, comprit qu’il devait respecter la préoccupation intérieure de sa voisine.
Le domestique ne tarda pas à revenir.
— Pas plus de voiture que dans mon lit, dit-il. J’en connais trois. Jacques Molument, là, au coin de l’église, m’a envoyé à tous les diables, et je sais bien que c'est vrai qu’il ne bouge jamais une fois le chemin de fer parti ; tant pis pour ceux qui sont pris, qui dit, c’est à eusst de ne pas venir en chemin de fer. Et c’est raisonnable, puisque le chemin de fer lui fait la concurrence. Louis Bretonneau, au grand magasin à fourrages, là, au bout de la rue, à main gauche, dans un enfoncement, a un cheval malade et l’autre rentre de course. Quant à Pierrot Cotillon, il dort comme un sabot depuis deux heures déjà; j’ai manqué d’enfoncer sa porte, il n’a point répondu; d’ailleurs ça serait inutile. Il faut bien qu’un chacun vive et se repose.
Eilleen était restée comme atterrée.
— Ce n’est pasuin grand malheur, madame, dit le chevalier avec un geste courtois. Je trouverai bien à me loger dans ce trou. Ma voiture vous conduira à Paris. On viendra me chercher demain.
Eilleen, touchée de reconnaissance, le remercia vivement; elle fit quelques difficultés d’imposer un tel dérangement ; mais il était facile de voir que la politesse seule parlait. M. de Lescombart haussa les épaules et inclina le front en souriant; il remplissait, dit-il, uniquement son devoir. Ils descendirent dans la cour où la voiture était attelée.
C’était, nous l’avons dit, une sorte d’américaine, perfectionnée par M. de Lescombart, et fort remarquable par la courbe élégante de son corps, la hauteur du siège, surtout par la grandeur de ses lanternes, qui ressemblaient à deux phares. Aussitôt que le chevalier s’approcha, il vit s’avancer vers lui, d’un pas mal assuré, son domestique, qui lui dit en bégayant :
— Monsieur le chevalier, le garçon d’ici est une furieuse bête. Je le dénonce comme ayant perdu le respect qu’il doit à un homme honoré de plusieurs confiances. 11 a abusé de ma condescendance pour me dire que je suis incapable d’harnacher un cheval de bois; il l’a dit, de bois! Je suis humilié.
Lescombart quitta le bras de la jeune femme avec un geste de dépit, saisit Guillaume par l’épaule et le poussa deux pas plus loin.
— Te voici ivre-mort, animal!
— Ivre-mort! Quelle illusion! Une honnête ivresse, comme il convenait pour célébrer l’air pur des champs. L’herbe me monte toujours à la tête. D’ailleurs, vous m’avez dit... Aïe... aïe... cria-t-il avec un gémissement de douleur.
— Si tu lâches encore la moindre parole, brute, je te brise la tète avec le bout plombé de ce fouet.
Guillaume resta penaud, l’oreille basse, et se léchant le poignet que son maître lui avait serré dans un accès de colère. Celui-ci revint vers Eilleen. Il la trouva émue : la voix âpre, presque cruelle du chevalier, avait réveillé en elle ces instincts d’antipathie qu’elle avait oubliés depuis quelque temps.
— Je suis au désespoir, dit-il d’une voix qui avait repris presque toute sa douceur! Ce drôle n’est bon à rien. J’ai envie d& le jeter là au coin d’une borne, de monter sur le siège et de vous conduire.
— Oh! non, je vous en prie! s’écria milady avec un empressement qui fit froncer le sourcil au chevalier.
Puis elle se tut, se mordit les lèvres et reprit d’une voix plus lente :
— 11 ne faut pas le punir pour si peu. Confiez-lui les rênes. Je suis sûre que....
— Mon cheval est vif, et je crains fort...
— Bien, monsieur. Vous êtes un galant homme. Nous autres insulaires, nous sommes habitués à plus de liberté. Veuillez, continua-t-elle avec un sourire forcé, me permettre de vous offrir une place dans cette voiture. Vous aurez l’œil sur votre domestique, et tout ira bien.
Le chevalier s’inclina, et un léger soupir détendit sa poitrine. Pour la jeune femme, entre deux maux, elle avait choisi, croyait-elle, le moindre. Elle aimait mieux mettre ce domestique ivre en tiers, que se trouver seule avec le chevalier. Que ne dirait-on pas encore quand on saurait qu’elle avait voyagé la nuit, presque en tête-àtête avec cet étranger! Elle n’y voulait pas songer, mais elle se sentait de plus en plus anxieuse. On monta.
— Quelle est la roule? dit Lescombart au garçon d’hôtel.
— La route d’Orléans, monsieur. Vous allez prendre à gauche ; puis, à un kilomètre, vous trouverez la grande route. Vous prendrez encore à gauche, et vous irez tout droit. La nuit est noire en diable. Je crois bien qu’il y aura de l’orage. Mais vous trouverez, tout le long de la voie, des maisons, surtout des cabarets où il vient un tas de fainéants et de brigands de barrières, mais où on a de la lumière très-tard. Ça suffira pour voir le chemin.
Guillaume, que lady Mac Aura n’avait pas reconnu, lâcha la bride en murmurant des injures contre les rustres de petite ville ; et Performer partit avec la rapidité du vent.
Lady Mac Aura s’était serrée contre un des coins de la voiture, plus effrayée que, par prudence, elle ne jugeait à propos de le montrer. Elle adressait de temps en temps la parole à M. de Lescombart, qui s’était assis à côté d’elle. Celui-ci souriait parfois avec dédain du contraste que présentaient la voix de la jeune femme et les paroles banales qu’elle prononçait; il lui répondait avec une politesse calme et stricte, sans paraître désirer une conversation sérieuse.
La soirée était chaude, un peu orageuse; le ciel roulait de gros nuages sombres qui livraient passage à quelques rayons de lune et laissaient, à découvert, en s’enfuyant, quelques étoiles brillantes, bientôt masquées par de nouveaux nuages. Si Eilleen n’avait pas été toute troublée par la pensée de se voir complètement à la merci de ces deux hommes, l’un ivre, l’autre qu’elle avait toujours instinctivement redouté, elle eût pu remarquer combien M. de Lescombart, lui aussi, malgré son ton dégagé, fronçait fréquemment le sourcil et serrait les lèvres. Sa figure prenait alors une expression froidement énergique et sombre, qui eût augmenté jusqu’à la folie la frayeur de la jeune femme.
On arriva bientôt à la route qui conduit d’Orléans à Paris. Guillaume tourna à gauche, mais si court que M. de Lescombart se leva prêt à lui saisir le bras droit.
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— Tâchez de tourner moins court, dit-il sèchement.
— Tourner court! moi! jamais! C’est une calomnie de mes ennemis. Je fais des ronds moelleux comme une danseuse, monsieur le chevalier.
Celui-ci haussa les épaules et se rassit. Quelques instants après, la voiture s’arrêta.
— Monsieur, Performer boite, pour sûr.
— Allons donc.
— Pour sûr. Je le sentais à la main, et je l’ai vu en passant devant cette maison éclairée. D’ailleurs, j’entends un bruit ; il a un fer détaché ; vous savez comme il est sensible, il ne voudra plus marcher tout à l’heure.
Le chevalier descendit, tâta les pieds de son cheval.
— Miladv, je suis fâché de ce contre-temps, dit-il en remontant, très-fâché ; mais, si nous ne voulons rester en route, il va falloir nous arrêter à Bourg-la-Reine et trouver quelque maréchal qui referre Performer. Vous entendez ! arrêtez-vous au premier bourg que vous rencontrerez et informez-vous.
On découvrit, non sans difficulté, un forgeron à l’autre extrémité de la bourgade. Cette station fit perdre un temps assez considérable. Guillaume mourait naturellement de soif ; et, malgré la surveillance de son maître, il se rafraîchit si bien qu’il eut la plus grande peine à ramener la voiture sur la route d’Orléans. Arrivé là, il parut n’avoir plus qu’une seule préoccupation, qui était de tourner à gauche et d’affirmer qu’on n’était pas dans le bon chemin. Les coups de bride qu’il donnait exaspéraient Performer, et les querelles qui s’élevaient entre le maître et le domestique à chaque apparence de sentier donnant sur la gauche portèrent au comble la fièvre et les appréhensions delà pauvre Eilleen.
A deux kilomètres environ après Bourg-la*Reine, l’oreille attentive de M. de Lescombart entendit le golop d’un cheval qui s’en venait vers eux.