‹ Les patriciens de Paris Charles d'HéricaultChapitre 4 sur 8 · U II · texte numérisé non relu

U II

— Hé! cavalier! cria Guillaume, n’est-ce pas que nous ne sommes pas sur la route d'Orléans ?

Le cavalier ainsi interpellé s’arrêta, mais avec l’intention bien marquée de se tenir hors de la lumière des lanternes; puis il reprit sa route sans répondre et fila rapidement, tandis que M. de Lescombart, à qui ce cavalier semblait donner à réfléchir, se levait et le regardait s’enfoncer dans l’ombre vers Sceaux.

— Monsieur le chevalier, dit Guillaume, ma conviction de citoyen" libre est que nous ne sommes pas dans le chemin. Je vous en conjure, dans l’intérêt de madame, continua-t-il en appuyant sur ces mots, qu’il supposait devoir être irrésistibles, arrêtons-nous à cette lumière que j’aperçois là-bas. Aussi bien, -PCrformer soufflera. Méchante bête ! Je ne l’ai jamais vu aller comme aujourd’hui. 11 va à droite, il va à gauche* comme un homme ivre ; c’est humiliant pour un conducteur qui se respecte.

— Si cela peut rassurer milady, soit.

On ne tarda pas en effet à rencontrer un cabaret borgne, bien connu des rôdeurs de la banlieue. Quoiqu’il ne fût pas loin de minuit, l’intérieur du cabaret était éclairé ; l’on entendait des voix rauques qui- criaient et se disputaient de façon à ne pas laisser le moindre doute sur la composition de l’assemblée. M. de Lescombart, après quelques excuses à lady Mac Aura, descendit, alla se placer à la tète du cheval, tandis que Guillaume donnait un coup de pied dans la porte. Elle s’ouvrit ; et, d’une voix aussi digue que possible, le domestique demanda où l’on était.

— Tiens ! dirent deux ou trois individus en s’avançant, un bourgeois bien couvert qui est perdu sur la grande route ; le pauvre homme !

— Avec une voiture et une belle dame seule. Madame s’ennuie ! Hé ! les autres.

La porte s'ouvrit toute grande, et laissa voir à Eilleen un spectacle tellement'hideux, qu’elle se crut en face d’une scène de l’enfer.

Elle détourna la tète pour ne pas apercevoir cette réunion d’hommes et de femmes, les uns couchés sur des tables, les autres se menaçant, tous hurlant et gesticulant au milieu d’une atmosphère enfumée et d’une lumière livide. La partie la plus valide de l’assemblée s’approcha du seuil.

— Tiens, tiens, tiens, dit un grand drôle aux épaules carrées, à l’habit en lambeaux, qui s’avança vers Guillaume ; le voilà, l’avocat ! Nous avons un vieux compte à régler, double ver; ah! tu viens me chercher jusqu’ici, langue pendante ! Jë savais bien que tu ne serais pas toujours sous la protection des municipaux, vermine de police !

Guillaume, tremblant de frayeur, se sauva à reculons, ét se réfugia sous la protection de son maître. Celui-ci se détacha alors de l’ombre où il était resté inaperçu.

— Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a , dit-il de sa vo»x ferme et sarcastique, et en mettant la main à la poche de côté de sa redingote. 11 me semble que vous êtes bien méchants. Allons donc, lâches coquins !

Et il tourna vers la porte un objet qui fit reculer précipitamment les curieux.

Il se retourna vivement alors, prit le bras de Guillaume, le lui serra avec énergie en lui disant quelques mots a l’oreille, et sauta dans la voiture tandis que le domestique montait lestement sur son siège.

— Pique, cria le chevalier.

— Oui, je piquerai, grommela Guillaume en détachant un coup de fouet à Perforiner, qui fit un bond furieux et partit au galop ; je piquerai et une tète aussi, mais pas seul, sois-en sùr, chevalier de malheur.

— Vous voyez, milady, dit le chevalier d’une voix tranquille, que ces gens sont plus laids que méchants.

La jeune femme ne répondit pas, et son interlocuteur put voir couler le long de ses joues quelques larmes arrachées par une émotion nerveuse. Il sourit d’un méchant sourire.

On arriva bientôt à l'endroit où le chemin de fer coupait la route. Guillaume put contenter son désir de prendre à gauche. Il quitta la grande route et tourna encore si court pour se lancer dans le chemin qui conduit à Bagneux, que lady Mac Ayra, secouée vivement, et comprenant qu’on venait de faire un grand coude, ne put s’empêcher de dire à son voisin d’une voix tremblante :

— Le garçon de l’hôtel ne nous avait-il pas recommandé d’aller toujours tout droit?

Le chevalier tressaillit légèrement; il répondit cependant d’une voix indifférente :

— Je crois que vous vous trompez, milady; je comprends que ces horribles visages vous aient un peu émue; mais je ne suppose pas que nous ayons quitté la route ; seulement ce malheureux est tellement hors de lui qu’il ne sait plus comment conduire et nous mène par soubresauts. C’est sur vos prières, vous vous le rappelez, que je l’ai gardé. Je crains bien qu’il ne tourmente Performer ; il l’irritera et le poussera à s’emporter.

Le chevalier ne se trompait pas. Le cheval secouait la tête et la crinière à chacun des coups de bridon inintelligents qui blessaient sa bouche sensible et le tiraient violemment tantôt à droite, tantôt à gauche. Guillaume paraissait prendre un malin plaisir à se venger sur lui des brusqueries de son maître.

Enfin, au moment où l’on. apercevait dans le lointain des lumières un peu confuses, le cocher, arrivé sans doute au dernier degré de l’ivresse, donna un tel coup de

fouet accompagné d’un si brutal coup de bride à gauche, que le cheval porta une roue de la voiture sur un amas de cailloux qui bordait la route. La voiture inclina à droite, et l’on entendit, en même temps qu’un cri d’effroi d’Eilleen, un bruit de bois brisé : la roue gauche venait de retomber sur la terre après avoir dépassé le tas de cailloux, et le brancard était allé violemment heurter contre un arbre de moyenne grosseur. Performer* irrité de cet obstacle, recula ; mais la roue rencontra le mont de pierres. Le cheval, se sentant comme enfermé, piqua droit devant lui, se précipitant avec fureur du côté de l’arbre ; il y prit la roue, acheva de briser le brancard, fu fléchir l’essieu ; l’arbre emboîté entre cette roue et le corps de la voiture, opposait un obstacle insurmontable aux efforts que le pauvre animal faisait pour avancer. Il se mit à souffler, à ruer, à se cabrer. Le chevalier, avec un grand sang-froid, bondit hors de la voiture, sauta aux naseaux du cheval, et saisissant le fouet que Guillaume avait lâché pour glisser jusqu’à terre, il s’en servit en guise de masse pour frapper avec l’extrémité plombée le front de la bête.

La lutte dura un instant. Killeen avait fermé les yeux, ses mains tremblantes se cramponnaient aux rebords de ^américaine; elle avait eu assez de force, cependant, pour retenir de nouveaux cris d’angoisse, et dans la nuit, au loin silencieuse, on n’entendait que des piétinements, deux souffles ardents, des bruits de coups sourds se mêlant au bruit plus sonore des pieds du cheval retombant sur la terre. Les secousses cessèrent enfin. Le chevalier s’approcha de sa compagne et s’informa si elle était blessée. Elle lui répondit que non, mais d’une voix tellement haletante qu’il alla détacher une des lanternes et revint près d’elle. Elle était livide; ses mains serraient la voiture avec une énergie folle, tandis que ses dbudes étaient agités de mouvements saccadés. Il vit qu’elle était

incapable de bien le comprendre. Le même sourire sinistre que nous avons déjà signalé vint crisper ses lèvres. 11 posa, comme pour la rassurer, l’une de ses mains sur les siennes; puis, la portant sur sa propre poitrine qui battait encore violemment :

— Où es-tu, drôle? cria-t-il.

— Monsieur le chevalier, me voici ; mais je suis mort, répondit l’interpellé en gémissant. Ce serait mal d’achever un concitoyen dans l’état où je suis.

— Nous nous expliquerons plus tard; .maintenant, viens ici.

— Monsieur, puisque je vous dis que je suis à l’extrémité; j’ai un pavé incrusté dans la tête.

— Bien, alors. Je vais te guérir.

Il s’avança vers l’endroit où Guillaume était étendu et lui mit sur le front quelque chose de froid qui était sans doute une recette solide du baume de fier-à-bras; car l’agonisant sauta sur ses pieds et se mit à genoux.

— Tu vas aller tout droit devant toi jusqu’à ce que tu trouves une maison; tu frapperas jusqu’à ce qu’on te réponde; tu promettras tout ce que tu voudras, mais qu’on vienne ici.

— Monsieur le chevalier, s’écria Guillaume en pleurant, je vous répète que je suis arrivé au dernier terme de ma malheureuse existence ; jamais, avec mon pavé dans la tête, je ne traînerai jusque-là mes pauvres membres brisés. Je n’aurai jamais assez d’éloquence, d’ailleurs, dans l’état où ce pavé a mis mes idées, pour décider ces bourgeois à quitter les charmes de leur premier sommeil. Oh! laissez-moi garder la voiture, je la défendrai jusqu’à la dernière goutte de mon sang infortuné.

Lescombarl tourna vers lui la lumière, lui fit un geste de menace, et regarda la jeune femme. Elle suivait cette scène avec une sorte d’anxiété qu’il parut comprendre ;

car, avec une étrange mobilité d’expression, il se rapprocha d’elle en souriant.

— Milady, je suis à vos ordres ; et il s’inclina gracieusement. Que voulez-vous que je fasse? Voulez-vous rester ici jusqu’à ce que je revienne avec quelque aide? pouvezvous m’accompagner, ou désirez-vous que je vous laisse sous la garde de cet imbécile ?

— J’attendrai que vous reveniez avec du monde, dit Eilleen d’une voix haletante, mais vivement et avec une sorte de satisfaction.

* Le chevalier s’inclina encore.

— Tiens donc la bride de Performer; il ne bougera plus, je crois ; mais veille, le moindre mouvement brusque pourrait jeter la voiture dans le fossé de la route.

Et il disparut dans l’obscurité. .

M me di Tabani, Agnès, et leurs cavaliers, trouvèrent M m * de Flavey qui les attendait dans son salon, toute curieuse de savoir les incidents de cette joyeuse journée.

— Et lady Mac Aura ? demanda-t-elle.

Les quatre survenants se regardèrent.

— Lady Mac Aura ne nous a pas fait l’honneur de revenir avec nous, répondit M. Vernon, qui avait encore sur le cœur les plaisanteries de la jeune femme.

— Comment cela ?

M. Vernon haussa les épaules d’un air roide et ne répondit pas.

— Mais qu'y a-t-il donc? Vous paraissez tous trois gourmés. Est-ce un accident? Je suis vraiment inquiète.

— Accident? non, madame la marquise, reprit le gentilhomme anglais.

Puis, s’abandonnant enfin h la mauvaise humeur qu’il essayait de retenir depuis son départ, il continua avec aigreur :

— Mais je dois dire qu’à mon sens, c’est une escapade de pensionnaire qui est inconciliable avec le rang de lady Mac Aura. Oui, en vérité, je dois le dire. Sur mon honneur* une lady anglaise ne se fût jamais aventurée ainsi. C’est bien cette légèreté irlandaise que nulle considération de convenance ne saurait arrêter.

Honoria, qui préparait le thé, laissa échapper un geste qu’elle réprima aussitôt, et elle continua ses préparatifs avec une sage lenteur.

— Mais qu’y a-t-il donc, mon Dieu ? s’écria la marquise.

— M. Vernon est sévère, répondit en souriant M me di Tabani ; il exagère la portée d’une fantaisie qui a sans doute passé par l’esprit de milady, et qui n’aura, je l'espère,. aucune suite grave. Voici toute l’histoire, chère marquise : Notre belle compagne n’a pas paru se soucier de revenir avec nous; nous l’avons avertie plusieurs fois qu’il se faisait tard ; elle a toujours accueilli notre hâte avec quelque jolie raillerie. Nous avons dû nous mettre en route, croyant toujours qu’elle nous suivait; nous sommes arrivés au moment où le dernier convoi allait quitter Sceaux. Tout cela ne signifie rien ; notre belle veuve n’a point à répondre de sa conduite, et elle a le droit de préférer pour revenir un agréable et très-innocent tète-à-téte avec le chevalier de Lescombart. La seule chose qui m’a un peu étonnée, c’est la petite ruse qu’elle a employée. Et si vous m’avez vu, en entrant, l’air un

peu soucieux, c’est que je pensais à tous les bavardages qu’on va faire là-dessus.

— Mais, dit Agnès, je ne crois pas que milady ait fait exprès de rester.

— J'avoue, dit Eugène de Baltes, que je suis de l’avis de mademoiselle; milady paraissait toute franche dans...

— Soit, répondit la marchesa ; j’estime trop lady Mac Aura pour lui supposer une arrière-pensée d’intrigue. Cela, du reste, ne me regarde pas; c’est surtout pour vous, chère marquise, que je suis ennuyée.

— Comment donc cela ?

— Vous avez vu dernièrement comment ces chroniqueurs de journaux s’occupent de notre monde. On verra là-dedans je ne sais quoi ; ce seront partout des plaisanteries sur nous, sur elle, sur votre salon surtout, marquise.

M'« e di Tabani avait touché le côté sensible; la marquise fronça le sourcil avec une préoccupation marquée.

— C’est vrai, dit-elle, et je suis tourmentée de cette aventure à un degré que je ne saurais dire. Le chevalier n’était donc point parti? '

— Au fait, demanda Eugène de Baltes, qui nous dit que M. de Lescombart n’était pas déjà parti?

Honoria venait de quitter le salon. Elle tomba comme étourdie sur une chaise de l’antichambje; puis, se relevant avéc vivacité, elle se dirigea vers l’appartement du général. Pierre-Louis n’y était pas. Elle courut à la cuisine, interrogea la vieille Minai; Pierre-Louis l’avait avertie qu’il allait sortir et qu’il ne tarderait pas à rentrer. Nora retourna dans l’antichambre, attendit dix minutes; puis elle parut prendre une forte résolution et alla de nouveau vers la chambre de M. de Flavey.

Les hôtes de la marquise n’avaient point tardé à comprendre qu’elle ne désirait pas les garder plus longtemps. Ils prirent congé, et Agnès, prétextant une grande fatigue,

se retira chez elle. Elle sonna Honoria qui ne répondit pas; elle sonna encore, puis, perdant patience, elle alla, elle aussi, trouver Mimi, et lui demanda ce qu’était devenue la femme de chambre. La vieille cuisinière venait de la voir, fort inquiète de ne pas rencontrer Pierre-Louis, et il lui semblait qu’elle s’était dirigée vers l’appartement du général. Agnès laissa échapper lin cri d’étonnement; . elle revint dans le salon, maintenant vide, et se tint aux aguets.

Au bout de quelque temps, Nora traversa l’antichambre, se dirigeant en grande hâte vers la porte de sortie. Agnès s’avança vers elle, la figure contractée de colère. Honoria fit un pas en arrière en l’apercevant et essaya de dissimuler une lettre qu’elle tenait à la main.

— D’où sortez-vous ? Et qu’alliez-vous faire ? s’écria miss Agnès.

Honoria resta un instant muette et tremblante; puis, prenant tout son courage, elle répondit d’une voix brusque, avec ce ton d’invincible obstination qui est la fermeté des esclaves révoltés :

— Où je vais? Je sors, mademoiselle.

— Ah ! vous sortez ! Et vous croyez que je vais vous laisser courir, à une heure indue, après de vilaines intrigues, sans doute !

— C’est moi qui lui ai ordonné de sortir, dit d’une voix grave et impérieuse un personnage caché dans l’ombre du corridor. Allez, mon enfant.

L’inconnu, n entendant aucune réponse, retourna sur ses pas comme un homme qui sait n’avoir pas besoin d’une seconde parole pour être obéi, et il rentra dans l’intérieur de l’appartement.

^.gnès était restée silencieuse, car cette voix lui imposait, à elle qui ne respectait rien, une sorte de frayeur

involontaire; mais elle ne quittait pas la jeune fille de son regard et la tenait, pour ainsi dire, clouée à sa place.

— Vous ne sortirez pas, reprit-elle d’une voix concentrée, quand le bruit des pas se fut éloigné.

— Je vais sortir.

— Misérable mendiante ! Tu sais bien qu’une seule de mes paroles peut faire pendre ton père, jeter ta mère, tes sœurs et toi dans la boue !

Honoria ne répondit pas.

— Tu le sais, u’est-ce pas?

— Oui.

— Donne-moi cette lettre.

— Je vais sortir, reprit la jeune fille serrant les lèvres et en faisant un pas en avant, tandis que de grosses gouttes de sueur coulaient de son front.

— Va donc , et dans quatre jours ton père sera en prison.

— Dieu nous protégera un jour; mais je ne commettrai plus toutes ces méchancetés que vous voulez me faire faire, et je sauverai une dame du bon sang d’Irlande.

— Félonne !

Et Agnès, s’avançant vers elle d’un bond et lui serrant le bras, s’efforça de saisir la lettre.

Nora dégagea son poignet et se précipita vers la porte.

— Attendez, attendez, cria miss Agnès, attendez!

Et, après un violent effort sur elle-même :

— Écoutez-moi, dit-elle; je vous laisserai faire tout ce que vous voudrez, et je pardonnerai tout si vous voulez me rendre un service.

Nora la regarda avec hésitation.

— Oui, si vous voulez attendre dix minutes, me laisser le temps d’écrire quelques lignes et les porter, je pardonnerai.

— Vous ne ferez rien contre mon père?

— Rien.

— Jurez-le.

— Je le jure sur le Christ.

— Bien. J’attendrai.

— Vous le promettez ?

— Je le promets. Quand onze heures moins le quart sonneront, alors seulement je partirai.

Agnès revint au bout de quelque temps, lui remit une lettre :

— Pour M. d’Escault, dit-elle, en mains propres. Vous attendrez la réponse. Mais, misérable mendiante, va-t’en, et reste partie si tu veux. Je saurai te faire souffrir.

— Vous ne ferez rien à mon père?

— Rien; je l’ai promis.

Honoria sortit d’un pas rapide.

— Allons, se dit Agnès, rien n'est perdu; j’étais une sotte de craindre, tout va pour le mieux.

Honoria ne trouva pas M. de Hangamare, chez qui elle alla d’abord. Il ne devait pas tarder à rentrer; elle recommanda qu’on remît la lettre bien vite, bien vite, et s’esquiva. Le gentilhomme normand rentra, en effet, vers minuit. Il lut la lettre avec une violente agitation :

« Ce que je craignais est arrivé, disait le billet. On a laissé lady Mac Aura à Sceaux, en compagnie d’un Lescombart et de son domestique. Ce dernier est un espion que j’ai, dernièrement, jeté hors de chez moi. Le maître, je n’en sais pas assez pour pouvoir, sans injustice, en faire autant. C’est un homme habile, déterminé, capable, je crois, de toute méchanceté utile. Avisez.

» Flavey. »

Henry appela les deux seuls domestiques qu’il eût amenés avec lui, deux anciens sous-officiers de chasseurs, gens solides et dévoués à toute épreuve.

— Philippe, tu vas aller chez M. le duc de Montléon, ici près; tu le prieras de me pr. ter un cheval de selle; je le verrai demain pour m’excuser de ne pas lui. écrire.

* Toi, Jean, tu vas seller Picard et Normand.

Philippe revint bientôt dire que le cheval était prêt.

— Très-bien. Laissez-moi Normand. Vous connaissez tous deux l’américaine de M. Lescombart, elle est assez remarquable par ses immenses lanternes; vous allez piquer jusqu’aux barrières, toi, du Maine, toi, du Mont-Parnasse. Vous demanderez aux gens de l’octroi si l’on a vu rentrer cette américaine que vous désignerez. Vous viendrez me rendre réponse au Petit-Montrouge, aux Quatre- Chemins, à l’endroit où la route bifurque.

Tous trois partirent à franc étrtër; M. de Hangamare sortit par la barrière d’Enfer. La voiture de M. Lescombart n’avait point passé par là. Ses hommes, en arrivant au rendez-vous, lui assurèrent qu’elle n’avait pas non plus traversé les autres barrières.

— Philippe, dit alors M. de Hangamare, tu vas prendre la route qui conduit à Chàtillon; toi, Jean, celle de Bagneux. Vous vous tiendrez à l’entrée de chaque village jusqu’à six heures du matin. Si vous voyez la voiture de M.de Lescombart et qu’il y ait une dame, approchez-vous, mettez-vous aux ordres de la dame, en invoquant mon... non, pas mon nom, mais celui de M. de Flavey. 11 y aura peut-être quelque coup de fouet à recevoir, peut-être pis. Cela vous effraye-t-il ?

Les deux braves gens s’inclinèrent.

— C’est bien, allez ; C’est un grand service que vous me rendez.

Tous trois reprirent leur course. M. de Hangamare s’enfonça au grand trot dans la direction de Sceaux.

Charles d’Escault était resté chez lui pendant toute cette journée. Une sorte de malaise s’était emparé de son esprit, nous l’avons dit, depuis sa conversation avec M. de Hangamare. Ce jour-là il se sentait plus que jamais obsédé par la pensée de lady Mac Aura, qu’il voyait coquette, tout entière à la joie de cette fête où elle ne songeait pas sans doute à regretter son absence. Le soir venu, il s’était enfermé dans son cabinet.

Un coup de sonnette bien timide vint l’arracher à ses songes. Qui pouvait venir à une telle heure ? Les yeux doux et brillants d’Honoria Cavanah lui répondirent. La jeune fille s’avança jusqu’à lui d’un pas indécis, et silencieusement, d’une main tremblante, elle lui remit une lettre. Il jeta un regard fiévreux sur l’adresse, et, quand il releva les yeux, la jeune fille avait disparu en essuyant furtivement une larme. On lui avait recommandé de remettre la lettre en mains propres; elle s’était promis, quoique son cœur dût battre bien fort, d’obéir; on lui avait enjoint d’attendre la réponse, elle s’était sentie tout heureuse en entendant cet ordre, et pourtant elle était partie sans attendre un second de ces regards froids et hautains que M. d’Escault avait jeté sur elle. Charles ne songea même pas à s’étonner de sa brusque disparition. 11 rompit vivement le cachet de la lettre. Dès les premières lignes, le rouge lui monta au visage, et il froissa

le billot dans ses mains. Puis, dominant ent élan d'orgueil blessé, par un puissant effort de volonté, il reprit sa lecture.

— Allons, se dit-il, ce n’était pas seulement une aventurière I... J’ai été bafoué jusqu’au plus sanglant ridicule! Heureusement personne n’a pu comprendre à quel point je me suis laissé séduire, et j’arracherai de mon cœur jusqu’au souvenir de ce honteux aveuglement. 11 fit quelques pas dans la chambre. Puis, quand il crut avoir repris son sang-froid, il revint s’asseoir et lut une seconde fois,

« Monsieur, je fais sans doute une démarche imprudente et que les habitudes françaises vous porteront à juger sévèrement; mais je n’ai personne poiir me conseiller, et je suis sûre que ma mère me pardonnerait de risquer un peu de ma dignité pour porter secours à quelqu’un qui est peut-être injustement soupçonné. Milady Mac Aura, avec qui nous avons fait une partie de campagne, n’est pas revenue avec nous ; elle est restée à Sceaux, à l’hôtel de Pfenthièvre ; tout le monde ici croit qu’elle l’a fait volontairement, mais, malgré toutes les apparences, il me parait impossible qu’une femme convenable ait voulu causer un tel scandale. Peut-être est-elle exposée à des ennuis et ne sait-elle comment se débarrasser de la société de celui avec qui elle est restée. M mo la marquise de Flavey, comme les autres, la blâme vivement ; personne n’a voulu écouter ce que j’ai dit en sa faveur ; j’ai pensé qu’après M. de Hangamare, absent pour le moment, vous êtes la personne qui connaissez le mieux milady, et , c’est à vous seul que je puis avoir recours pour lui rendre un service bien important. Pardonnez-moi si je juge mal de ce qu’il est possible de faire, mais peut-être milady serait-elle heureuse d’avoir là-bas un protecteur qui

vienne rompre le tête-à-tète auquel elle s’est condamnée.

» Je n’ai pu trouver personne à qui je puisse confier ce message, sauf ma femme de chambre ; j’ai hésité à l’envoyer; la pauvre fille est folle dans ses pensées. Enfin j’ai été bien embarrassée, mais je suis sûre que vous comprendrez, monsieur, les raisons qui ont dicté une telle conduite à

» Agnès Masterson. »

— Ainsi, se dit Charles-Jules, c’est M. de Lescombart, j’en jurerais, qui est resté à Sceaux ! Elle est folle, celte jeune fille ! Qu’ai-je à faire là ? Mais, au moins, je suis content de celte lettre, elle me prouve que j’ai été injuste pour cette naïve enfant ! Oui, il y a là un élan de générosité niaise sans doute, mais sincère ! Ah ! reprit-il avec un sourire amer, je me vois venant interrompre ce beau téte-à-tête ! Ai-je été assez trompé ! Qu’ai-je à faire làdedans? Elle croit, cette fillette, qu’on reste involontairement égaré à Sceaux comme dans les forêts vierges de l’Amérique. Allons, allons, Sceaux est devenu une succursale de Gretna-Green, et je voulais faire ma femme de cette...

lin nouveau coup de sonnette vint l’interrompre, et il se levait pour recommander qu’on ne laissât entrer personne, lorsqu’il entendit la porte se refermer. Il s’assit en essayant de reprendre son masque d’indifférence, et il vit entrer, non sans un profond étonnement, Pierre-Louis, toujours muet, mais avec une figure plus animée que d’habitude.

Le soldat s’avança d’un pas rapide vers M. d’Escault et lui remit un billet qu’il lui recommanda par un signe expressif de lire immédiatement.

« Lady Mac Aura vient d’étre la victime de quelque machination. Elle a été abandonnée h Sceaux. Le but n’est pas encore bien clair pour moi, mais je redoute les conséquences. J’ai été l’ami de votre père, je crois que vous êtes digne de lui. Je vous prie de faire ce que je ferais moi-môme si je n’étais cloué ici, ce que je commanderais à mon fils de faire s’il n’était pas un enfant. Une femme, à l’heure qu’il est, a besoin d’un appui loyal ; si je ne me suis trompé, vous partirez immédiatement. Pierre-Louis vous accompagnera. Il vous donnera les renseignements qui sont à ma connaissance. Les minutes sont précieuses.

» FlAVEY. ï

— Ceci est une autre affaire, dit Charles en relevant la tète, tandis que ses yeux brillaient d’un éclat tout à la fois fier et joyeux. M. de Flavey n’a pas mal préjugé de moi.

11 sonna violemment. Le valet de chambre parut.

— Arthur, vous allez faire atteler Hotspur au grand tilbury.

— Hotspur ! monsieur le vicomte, s’écria le valet avec une sorte d’eiïroi.

— Hotspur; allez.

— Je me permettrai de faire remarquer à monsieur le vicomte qu’Hotspur n’a pas sorti depuis huit jours. C’est un diable ; il va tout casser, si on ne lui livre pas une course de sept lieues à l’heure.

— On la lui livrera, dépêchez-vous.

• — Mais, monsieur le vicomte...

Jules fronça le sourcil.

— Attendez, dit-il, au moment où Arthur se préparait à sortir. Il faut arriver cependant, et vous n’avez pas tout à fait tort. Qu’on attelle la jument baie en arbalète ; elle est

aussi- vigoureuse, mais plus sage; elle le maintiendra ; mettez la martingale et les doubles rênes. Vous savez monter, Pierre-Louis?... Bien. Faites mettre dans le tilbury une selle et des brides. Paul nous suivra monté^ur Purse. Que tout soit prêt dans dix minutes.

Il passa dans sa chambre à coucher et revint, au bout de quelques instants, prêt à partir. 11 alla ouvrir une boîte placée sur un guéridon, il en retira une paire de pistolets, s’assura qu’ils étaieQj chargés et en renouvela les capsules. Pierre-Louis suivait tous ces détails avec un air de satisfaction.

— Bien cela, dit-il en souriant gravement; vous le maître, moi l’autre.

Et passant la main du haut en bas de son ample redingote boutonnée, il dessina les contours d’un sabre qu’il portait suspendu à son cou sous son vêtement.

Ils descendirent à la hâ:e; tout était préparé ; ils sautèrent dans la voiture. M. d’Escault dit quelques mots a Paulet ils partirent. Charles maintint Hotspur tantbien que mal jusqu’à la barrière d’Enfer; arrivé là, il lâcha les rênes ; les deux chevaux s’élancèrent avec une sorte de rage, et Paul, qui les suivait de son mieux, ne tarda pas à perdre jusqu’au bruit de la voiture.

Ils dépassèrent Bourg-la T Reine au moment où , à l’autre extrémité de la bourgade, M. de Lescombart se préparait à quitter la forge où il avait fait mettre un nouveau fer à son cheval.

Trois quarts d’heure après avoir quitté Paris, ils s’arrêtèrent en face de l’hôtel de Penthièvre. Charles-Jules descendit en remettant les rênes aux mains de Pierre-Louis, et frappa magistralement à la porte. Après quelques minutes d’attente et plusieurs coups répétés, la maîtresseservante apparut en maugréant. Charles, pour couper court à ses malédictions, lui mit quelque argent dans la main.

' — Voilà pour nous faire pardonner de vous avoir dé-

rangée, madame; il y en aura autant à recevoir, si vous voulez répondre à deux questions. Vous avez eu dans la journée quelques dames; l’une d’elles n’est-elje pas restée ici après les autres?

— Elle est restée, répondit la hargneuse commère, pour tenir compagnie, bien sûr, à un beau monsieur avec qui elle a fait des manières tout le temps du dîner, caron lui a dit bien souvent qu’il était*temps de partir.

— Ah! dit Charles, comme se sentant mordu au cœur ; et qu’est-elle devenue ?

— Dame! ils sont partis ensemble. Nous ne couchons pas les étrangers, et nous voyions bien que les tourtereaux n’avaient pas leur acte de mariage dans leur poche, répondit-elle en ricanant.

— Elle a donc voulu coucher ici ?

— Oui, mais le commissaire de police n’entend pas ça.

— Et alors ?

— Alors, elle a fait signe d’envoyer chercher une voiture, pour la frime, vous entendez ; un chacun sait bien qu’il n’y a plus de voitures après neuf heures du soir dans un pays honnête.

— Puis?

— Mais, je vous l’ai dit, ils sont partis ensemble ; partis, ce disant pour Paris; mais, qu’est-ce qu’on en sait? Il y a Bourg-la-Reine, il y a Fontenay, il y a Chatillon, il y Cachan, il y a Bagneux, et pas de commissaire là.

— C’est bien, dit Charles en serrant les poings, voici pour vous.

Il remonta dans la voiture et prit le chemin de Paris.

— Pas vrai, dit Pierre-Louis, qui avait pu remarquera la lumière des lanternes les sourcils froncés de M. d’Escault, pas vrai ; le chevalier a payé pour dire ça. Milady

une honnête dame, dit Nora : le général ne protège pas • une coquine.

.Charles ne répondit pas, mais ces quelques paroles jetèrent une ombre d’espérance au milieu du trouble de ses pensées. Arrivés à Bourg-la-Reine, ils se demandèrent si ceux qu’ils cherchaient ne se seraient pas arrêtés là. Mais à qui s’adresser ? Le bruit d’un galop de cheval se fit entendre. Paul arrivait à fond de train ; il avait des nouvelles.

C’était bien lui ce cavalier qui avait croisé nos voyageurs; il avait parfaitement reconnu l’américaine, et, pour ne pas exciter de soupçons, il avait continué sa route. Mais, arrivé à quelque distance, rebroussant chemin et se jetant dans les bas-côtés afin d’assourdir les pas de son cheval, il avait suivi la voiture de M. de Lescombart. Il l’avait vue s’arrêter devant le cabaret isolé. C’était un garçon hardi et intelligent; il s’était approché à son tour. 11 avait interpellé l’individu qui, étourdi d’abord à l’apparition du chevalier, s’exterminait à crier tandis que la voiture s’éloignait : •

— Coquin, fainéant, canaille, je te repincerai!

— Si tu veux que je t’aide, mon vieux, lui avait dit Paul, je suis ton homme, et je payerai un fameux canon encore, si tu veux me dire ce qu’ils t’ont demandé.

— Tiens, il pleut donc des chevaux et des bourgeois?

— Je ne suis pas un cheval ni un bourgeois, mon garçon.

— C’est yrai, tu as une livrée, tu es un aristo. Qu’estque tu me veux ?

— Te payer un canoR, je t’ai dit, si tu veux me raconter ce que ces gens-là t’ont demandé.

— Qu’est-ce que tu leur veux ?

— Moi, rien; mais mon maître les cherche pour les rouler un peu proprement, et comme tu ne. parais pas les

porter dans ton cœur, je pensais que lu voudrais me répondre.

— Où est-il, ton maître ?

— Là, derrière moi.

— Eh bien, ça m’est égal ; va le chercher, je lui dirai un mot qui lui fera plaisir.

— Tu peux bien me le dire, à moi.

— Non, je te dis, je ne te connais pas : mais je verrai si ton maître vaut la peine qu’on lui parle. Je l’attendrai là devant la porte.

Le récit de Paul achevé, on remit Hotspur au grand trot. L’homme les attendait comme il l’avait promis ; il s’appÆcha de la voiture, jeta un regard fixe sur M. d’Escault.

— Moi, je me moque de vous tous, dit-il, arrangezvous. Mais si vous avez un mauvais coup à faire contre Guillaume, ça me va. Il m’a fait fourrer dedans ; c’est une rusée canaille, et il ne le portera pas en paradis. le veux bien vous dire une chose : je suppose que vous’ courez après la belle dame ; eh bien, dépêchez-vous, parce qu’elle est dans de fameuses mains. Guillaume est un mouchard ; et celui qui est avec lui... Suffit, ça n’est pasma partie, mais c’est un gaillard à poil, à ce qu’on dit, et ce qu’il veut, il le veut bien.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ? demanda Paul en intervenant.

— Ils m’ont demandé la route.

— Par où ?

— Ah ! voilà ! Mais soyez tranquilles ! cherchez bien à droite et à gauche, parce que m’est avis qu’ils n’ont pas envie de retourner tout de suite à Paris. Bonsoir. Si, d’hasard, vous cassez les reins à Guillaume, venez me le dire ici, je vous revaudrai ça. Et une autre fois, laquais,

pas tant de familiarité; j’ai tué, mais je ne vole pas et je ne sers pas.

— Chacun son goût, vieux, cria Paul ; j’aime mieux servir les gens que les tuer.

Mais l’étranger avait déjà disparu derrière la maison.

— Tout cela ne nous apprend pas grand’ehose, sinon que lady Mac Aura s’est mise dans un danger plus grand que nous ne le croyions. Enfin, c’est une femme.

Ils reprirent leur course. Arrivé à l’embranchement de la route de Cachan, Charles s’arrêta et appela Paul:

— Dételez la jument baie : sellez-la ; je vais la prendre et piquer vers Cachan. Dussé-je réveiller tout le bourg, je saurai s’ils s’y sont arrêtés. La première route qilfe vous trouverez à votre droite, c’est celle de Bagneux. Pierre- Louis, à cet endroit, Paul vous cédera son cheval. Vous piquerez vers Bagneux, et vous vous informerez par n’importe quel moyen. Ce coquin m’a épouvanté pour lady Mac Aura. Vous, Paul, vous continuerez votre route jusqu’aux fortifications ; vous tâcherez de savoir si la voiture de M. de Lescombart est passée. Si l’on vous assure que non, vous reviendrez tranquillement en tenant Hotspur par ia bride. Vous nous attendrez à l’embranchement de la route de Bagneux. C’est bien entendu.

11 s’enfonça dans le chemin de Cachan.

Quand la voiture arriva à l’endroit désigné, Pierre- Louis descendit, enfourcha Purse et, prenant le bord de la route, il s’avança au petit trot vers Bagneux, tandis que Paul continuait à suivre le chemin qui conduit directement à Paris.

A quelques centaines de pas de l’endroit où il avait quitté la voiture, Purse fit un écart et recula.

— Qu’est-ce qu’il y a donc, mon garçon? dit Pierre- Louis. Allons, pas de bêtise, continua-t-il en lui frappant •amicalement sur le cou ; j’ai servi dans les dragons, mon camarade.

Mais Purse ne parut pas touché de l’éloquence du vieux soldat. 11 soufflait et s’obstinait à ne pas avancer.

— On doit contrarier les hommes, mais jamais les animaux raisonnables, murmura le sergent ; voyons ce qu’il veut me dire, pauvre bête, en son langage.

Il descendit, passa la bride sous son bras et s’avança. Des ronflements sonores lui expliquèrent l’effroi de son cheval, et il distingua vaguement un homme étendu en travers du chemin, la tête appuyée sur un tas de pierres qui lui servait d'oreiller.

— Ah ! tu as peur des ivrognes, mon camarade ; allons, tu n’as pas servi dans les 'dragons, pauvre innocente bête ! Qu’est-ce qu’il fait ici, celui-là? J’ai envie de le réveiller d’un coup de pied pour lui apprendre à se garer des voitures et lui demander des nouvelles. Bah ! 11 y a un Dieu pour les braves gens ; et qu’est-ce. qu’il pourrait m’apprendre? Laissons-le dormir. C’est arrivé à plus d’un honnête homme de se trouver pris par un dernier coup > en faisant la conduite à des amis libérés. Je me rappelle, moi, murmura-t-il, en remontant sur Purse, après l’a—

voir mené de l’autre côté de la roule; non, je n’ai jamais si bien dormi, et je me suis réveillé au petit jour avec une grenouille sur l’estomac. Quinze jours de prison ! mais que j'ai bien dormi!

Et le brave homme, qui ne savait parler qu’avec ses pensées, continuait sa route en cherchant à se rappeler les détails de cet exploit bachique.

— Du diable si je croyais que Bagneux était si loin que ça ! Cet animal de Guillame ! J’avais toujours cru qué c’était un pas grand’chose ; mais un mouchard ! un vrai mouchard ! Je lui raserai le sourcil droit la première fois que je le rencontrerai. Penser qu’avec un pareil métier sur la conscience il a l’audace de venir parmi les honnêtes gens, qu’il a eu le front de s’asseoir pendant des mois à • côté de moi! Je lui raserai...

— Eh ! là-bas, qu’est-ce que je vois ? fit-il en arrêtant brusquement son cheval. Une procession qui vient par ici ! des torches ! la tentation de saint Antoine ! Voilà qu’ils . s’arrêtent auprès, oui ma foi, auprès d’une voiture. Eh! diable! qu’est-ce que ça veut dire? Je crois que je vais découvrir la pie. Mais c’est gênant une machine comme ça entre les jambes, car je n’ai pas toujours servi dans les dragons, mon vieux, quoique je t’en aie dit tout à l’heure, — il faut bien être parfois rusé, — et j’aime mieux me servir de mes jambes que de celles des autres. Allons, tu vas être bien sage, bonne bête, continua-t-il en descendant et en attachant son cheval à un arbre de la route. Nous allons nous séparer pour un instant. Tu ne tireras pas au renard, hé ! tu n’éternueras pas, hé ! là, tout serait fichu. Allons, soyons sage, ou je te promets une raclée que le diable en. porterait les armes. Bon, il est fatigué, il sera sage comme une image. S’il passe quelqu’un, fichtre, flambé! Bah! qu’est-ce qui passerait? Et puis où irait-il? moi en avant, M. d’Escault à droite, Paul à gauche ! Et à la fin des fins qui ne risque rien...

Pierre-Louis s’avança à pas de loup jusqu’à peu près une cinquantaine de pas du lieu où la lumière s’était arrêtée. Il se cacha derrière un gros arbre et concentra toute son attention sur les personnages qui s’agitaient dans le cercle éclairé.

— A moi le pompon! murmura-t-il; oui, c’est lui, ce chevalier ; j’ai mis la main dessus ; il n’y a pas deux déhanchements comme ça au moijde.

Il se rapprocha encore et put embrasser tous les détails de la scène. Le chevalier paraissait inquiet, il tournait autour de la voiture et regardait de chaque côté de la route avec une animation évidente. Il fit un geste pour recommander le silence et cria trois fois de sa voix la plus aiguë :

— Guillaume !

Puis ne recevant point de réponse, il fit quelques pas dans la direction de Pierre-Louis.

— Eh ! se dit celui-ci, il va se passer quelque chose ! Vous ne courez pas les champs sans munition, bien sûr, et on dit que vous êtes rageur, monsieur le chevalier. Vous avez un coup pour vous, mais du dia'ble si vous en tirez un second.

Et, déboutonnant le haut de sa redingote, il fit jouer dans son fourreau le sabre qu’il portait suspendu à son cou.

— On fera honneur à son brevet de prévôt, murmura- t-il.

Mais le chevalier retourna sur ses pas et rentra dans la lumière. Il s’approcha de lady Mac Aura qui, debout, immobile près de la voiture, paraissait regarder attentivement ces hommes qui s’agitaient autour d’elle. Il lui adressa quelques mots auxquels elle répondit par un geste négatif; il insista, elle renouvela son geste; alors, après avoir haussé les épaules avec impatience, il appela ut.

des hommes, lui dit quelques mots, à la suite desquels le paysan courut vers le village.

— Si elle se retourne une seule fois par ici, se dit Pierre-Louis, j’accours; si elle ne se retourne pas, c’est qu’elle ne veut pas d’aide et qu’elle est contente de tout ça. Mon général m’a dit de regarder et de ne pas me conduire en conscrit.

Lady Mac Aura restait toujours immobile, et le vieux soldat ne pouvait pas 'facilement se rendre compte du degré d’attention qu’elle apportait à ce qui se passait autour d’elle ; son profil et le jeu de sa physionomie lui échappaient complètement, mais sa pose lui semblait aussi roide,. aussi tranquille que quand elle était au milieu du salon de la marquise, entourée de respects.

— Ces Anglaises, murmura-t-il, comme on voit bien que c’est fait pour habiter les grands chemins !

Enfin on parvint à dégager la voiture, on fixa la roue avec des cordes, et chacun parut attendre les ordres de M. de Lescombart. Celui-ci s’approcha de la jeune femme, lui montra la voiture; elle fit un geste négatif; il lui offrit alors son bras qu’elle accepta ; un des hommes prit le cheval par la bride, et toute la troupe se dirigea vers le village.

— Ah ! milady, pensa le sergent, je n’aurais pas cru ça de vous! vous n’aviez qu’à vous retourner pour me faire venir. Allons, ça vous plaît. Si au moins vous étiez montée en voiture ! Mais accepter son bras, et avec un beau signe de tète encore !

Il suivit la caravane en marchant sur la pointe du pied.

Il la vit s’arrêter en face d’une maison dont la grande porte était ouverte ; on y fit entrer la voiture. Pendant ce temps, lady Mac Aura, sur une indication qu’un des hommes lui donna, s’avança vers un hôtel situé à peu près vis-à-vis.

Elle frappa ; une grosse femme armée d’une bougie ouvrit

la porte presque immédiatement. Eilleen lui adressa une question à laquelle la grosse femme répondit par un geste d’étonnement; Eilleen insista. La femme prononça quelques mots avec un geste vif; lady Mac Aura entra, et Pierre-Louis ne tarda pas à voir s’illuminer une des fenêtres du premier étage.

M. de Lescombart, qui avait suivi tous ces détails d’un regard attentif, entra dans la première maison, où l’on avait logé son cheval et sa voiture. 11 en sortit peu d’instants après et se dirigea vers l’hôtel. Arrivé à la porte, il hésita un moment, puis continua sa route, il s’arrêta encore au bout de quelques pas, parut réfléchir profondément et revint vers l’hôtel. La grosse femme reparut. Elle fit un salut tout à fait gracieux et la porte se referma.

Pierre-Louis reporta alors ses regards vers le premier étage, dans l’espérance de voir briller une seconde lumière à une nouvelle fenêtre. La lune venait de sortir des nuages et jetait une lueur claire sur la façade de la maison. Le soldat vit bientôt qu’il ne pouvait plus distinguer les fenêtres éclairées de celles qui ne l’étaient pas. Il jeta un regard attentif vers le ciel; il n’aperçut plus un seul nuage à l’horizon.

— Allons, pensa-t-il, voilà ma faction finie. J’aurais bien voulu voir de la lumière dans une autre chambre ; pas moyen. Je ne distingue même plus la fenêtre où j’ai vu tout à l’heure une si belle illumination.

Il retourna sur ses pas en réfléchissant profondément. Son cœur battit d’aise en retrouvant l’honnête Purse.

— Tu as bien monté ta faction, foi de dragon ; tu auras double ration, mon vieux. Maintenant, ce n’est pas tout : voyons un peu, tandis qu’il fait clair, que je me rende un peu compte des affaires qu’ils ont faites ici, pour en donner une idée un peu finie à mon général. Allons, camarale, quelques pas en avant; nous visitons le champ de

bataille, et puis nous ne nous arrêtons plus jusqu’à notre écurie.

11 revint en effet jusqu’à l’endroit où la voiture s’était accrochée et s’efforça de bien fixer dans sa tète tous les détails de la scène.

— Tiens, qu’est-ce qui brille comme ça? on dirait un morceau d’or. Ali !. oui, c’est ce qu’ils appellent un carnet; et des cartes éparpillées tout autour, et une lettre. Mais à qui ? à la dame ou à l’autre ? Nous verrons ça à la chandelle.

Il mit le carnet dans sa poche, jeta un dernier regard autour de lui et partit au grand trot en continuant ces soliloques qui remplaçaient habituellement pour lui toute conversation.

— Oui, c’est sûr, l’enragé chevalier a crié : Guillaume ! donc la jjratique s’est sauvée. Ah ! diable ! fit-il en bondissant sur sa bête. Eh ! oh ! et ce garçon qui dormait si bien !

11 reprit sa course de plus bellé.

Le gaillard était toujours au même endroit, occupé à ronfler vaillamment. Pierre-Louis descendit.

— C’est ma foi lui ! Bon, tu dormiras bien quelque temps encore.

II remonta sur Purse et lui allongea un coup de talon si formidable que la bonne bête prit le galop.

A l’embranchement de la route, Pierre-Louis se trouva en face deM. d’Escault, de Paul et d’un troisième person-

nage, dans lequel il reconnut M. de Hangamare. Celui-ci avait rencontré Paul et l’avait ramené avec lui Quant à M. d’Escault, sur l’assurance à lui donnée par un maraîcher que nulle voiture de maître n’avait pris la route de Cachan, il avait rebroussé chemin. 11 fut tout à la fois étonné et irrité de la présence de Henry de Hangamare. Il vit là une preuve de défiance de la part de M. de Flavey, et par cette curieuse relation d’idées qui lie l’une à l’autre ies pensées désagréables de la nature la plus diverse, les paroles que la servante de Sceaux lui avait dites lui revinrent en mémoire avec plus de force que jamais.

Pierre-Louis raconta ce qu’il avait vu, le plus brièvement possible.

— Maintenant, dit Charles-Jules qui n’avait plus qu’une seule préoccupation, pensez-vous que M. de Lescombart exerçât quelque contrainte sur lady Mac Aura?

— Pour cela, non, répondit nettement le sergent.

— Pensez-vous qu’elle le suivit avec plaisir?

— Je ne peux rien dire là-dessus : pas vu sa figure ni entendu sa voix.

— Mais enfin, si vous étiez devant un juge et qu’il vous fallût répondre ?

— Je dirais: Je ne sais pas.

— S’il fallait une réponse positive, un oui ou un non ?

Pierre-Louis réfléchit. Les deux gentilhommes attendaient sa réponse comme si l’honneur de la jeune femme et leur propre bonheur en dépendit.

— Eh bien, foi de soldat, dit le sergent en mettant sa main sur sa poitrine, s’il fallait dire: A-t-elle marché avec plaisir ou non ? Je dirais : Avec plaisir.

— Ah ! Pierre-Louis! fit Henry.

— Pardon, mon lieutenant, j’ai commencé par dire : Je ne sais pas ; mais je le crois.

Henry entraîna Charles Jules quelque peu en arrière.

— J’espère, dit-il, que vous n’attachez pas aux paroles de ce brave homme plus d’importance qu'elles n’en méritent. Il n’a pas vu lady Mac Aura crier, résister, se débattre, comme sa propre sœur l’eût fait sans doute; il ne sait pas qu'une femme du monde ne procède point par ces sortes de moyens pour échapper à une position fausse...

— Monsieur, dit Charles-Jules en l’interrompant, la réputation de lady Mac Aura n’a rien à craindre de l’opinion que j’ai pu prendre de sa conduite. Je ne suis pas de ceux qui se plaisent au scandale !

— Vous êtes donc bien persuadé de son imprudence? répondit Henry d’un ton découragé.

Charles ne répondit pas.

— Soyez sûr, continua son interlocuteur en relevant le front, qu’il n’y a rien en tout ceci qui puisse porter atteinte h l’estime qu’on doit avoir pour elle; j’y engagerais volontiers mon honneur.

Charles s’inclina encore sans ouvrir les lèvres.

— Pardon de vous interrompre, dit Pierre -Louis en s'avançant, il y a un moyen de tout savoir. Allons réveiller ce gredin de Guillaume.

Ils s’avancèrent silencieusement jusqu’à l’endroit où le drôle était étendu.

— Allons, coquin, réveille-toi ! s’écria le sergent en le poussant rudement du pied. Ah! lu as fait asseoir un mouchard à côté de moi! Allons donc! fit-il en renouvelant généreusement son invitation.

Guillaume avait répondu au premier coup par un grognement, et, après avoir levé machinalement la tète, il s’était recouché. La seconde apostrophe le toucha, parutil, à un endroit plus sensible; il fit un bond et regarda

autour de lui d’un air hébété d’abord, puis effrayé h l’aspect de ces quatre personnages silencieux. 11 agita ses bras comme pour chasser la dernière influence d’un cauchemar, et quand il fut à peu près revenu à la réalité, tout en frottant la partie attaquée par Pierre-Louis, il recula jusqu’à ce qu’il trébuchât contre les cailloux.

— ll<n’ya pas à se sauver, cria rudement le sergent. Si tu bouges!...

— Ah ! tiens, c’est vous, sergent de mes entrailles ! Elle est bonne la charge ! Je ne la connaissais pas encore ! Je vous ai pris — ah ! oui, elle est bien bonne — pour une représentation de l’Ambigu. Vous m’avez fait l’effet — bien bonne, bien bonne — du tribunal des francs-maçons. Oui, elle est bien bonne, elle est en douze temps, sergent de mon âme.

— Tu ne riras pas longtemps, coquin ! Parle, et si tu bronches d’une semelle...

— Tiens, — grenadier, que tu m’affliges ! — C’est votre jour de paroles ; c’est comme les chats, vous ne parlez que la nuit. Mais vous me dites des mots de caserne, fi ! 11 me semble que vous m’avez manqué de respect quelque part et que vous ne m’avez pas réveillé avec toute la politesse qu’on doit à un camarade respectable, sergent !

Ces derniers mots mirent le comble à la colère du vieux soldat.

— Cré ! s’entendre dire par un espion qu’il a été votre camarade, et penser que c’est vrai ! Mais, tonnerre de tous les diables! ça n’est pas possible, c’est fini de rire! Si tu ne réponds pas, je te coupe comme une soupe.

Et, tirant son sabre, il le fit voltiger autour de la tête de Guillaume, qui tomba à genoux. Il était incapable de résister à ce genre d’argument. *

M. de Hangamare s’était avancé pour retenir le bras du

soldat irrité. Guillaume le reconnut et sc tourna vers lui.

— Monsieur, je vous en conjure, sauvez -moi du sabre de cet invalide, je veux dire... Mais qu’est-ce qu’il me veut ?I1 veut que je réponde et il ne m’a rien demandé. Je suis un simple agneau d’une innocence virginale. Oui, je répondrai toute la vérité, s’écria-t-il en voyant s’agiter de nouveau la lame brillante.

— Quelle est cette machination dans laquelle vous avez aidé M. de Lescombart? demanda le gentilhomme normand.

— Ah ! mon Dieu, j’avais tout oublié ! Où sommesnous ? je vous en prie, dites-le-moi..

— Sur la route de Bagneux.

— De Bagneux ! de Bagneux ! Ah ! vite, allons-nousen ! Laissez-moi me sauver! Il me tuera comme un chien, il me l’a dit ; et maintenant plus que jamais. Sergent, laissez votre sabre ! Non, je ne veux pas me sauver, sergent. Je dirai tout, mais pas ici. Menez-moi à Paris; chez vous, monsieur de Hangamare ; je ne cacherai rien ; mais pas ici. Si vous saviez comme il est méchant ! il me tuera comme un chien.

— Et moi donc ! s’écria Pierre-Louis. Je ne lui en laisserai pas la peine. Il me faut ta langue d’abord, mouchard.

— Monsieur de Hangamare, ayez pitié de moi !

Et le misérable, accablé par sa frayeur, troublé par le reste de son ivresse, épouvanté par cette arme que Pierre- Louis agitait d’un air déterminé, le misérable s’affaissa et laissa tomber son front jusqu’à la terre.

— Soit, dit Henry. Si tel est votre avis, monsieur d’Escault, je vais le faire monter dans votre voiture et le mener chez moi.

— Avant cela, si vous le permettez, je lui ferai une question. M’entendez-vous ?

— Oui, monsieur le vicomte.

— Répondez-moi donc sincèrement, si vous ne voulez pas que je vous abandonne h la colère de Pierre- Louis.

— Oh ! bien vite, je vous en supplie, monsieur le vicomte.

Et, en relevant prudemment la tète, il regardait autour de lui d’un air craintif, comme s’il s’attendait à voir apparaître derrière les arbres la redoutable figure du chevalier.

— Dites-moi, et prenez garde d’être vrai, si l’on a exercé quelque contrainte sur lady Mac Aura.

— Non, monsieur le vicomte, non, et ça m'a même étonné la facilité avec laquelle elle montait en voiture. Elle y est venue si doucement que les projets de M. Lescombart... ali! non, c’est l’ombre d’une branche... oui, ses projets étaient changés; oui ! je dirai tout plus tard ; et même, pendant un instant, il voulait la ramener tranquillement à Paris, tant elle paraissait contente d’être avec lui.

Guillaume fit cette réponsp avec une apparence de telle sincérité que les quelques doutes que M. de Hangamare avait fait naître dans l’esprit de M. d’Escault furent dissipés. Il ne répondit rien.

Pendant que cette scène se passait, M. de Lescombart était sorti brusquement de l’hôtel, peu de temps après y être entré. Il était retourné h l’endroit où le brancard de sa voiture s’était brisé. Il fouilla toute la place du regard avec une apparence d’anxiété, comme si de l’objet qu’il cherchait dût dépendre son bonheur.

— Pourtant, c’est bien là qu’il doit être tombé, se disait-il, et rien! C’est la première fois que je ne prends pas cent précautions pour une. Pourquoi ne suis-je pas remonté pour la serrer, cette maudite lettre ! Cet imbécile qui m’envoie des conseils au lieu d’argent ! Je le tuerai, ce

me sera une consolation. Dix années de prudence, d’adresse infinie, de politique achevée ! J’ai déployé plus de force, d’intelligence, de ruse qu’il n’en eût fallu pour conquérir un royaume !

Il cherchait avec une agitation fébrile, remuant les cailloux, écartant la poussière.

— Qui a pu la prendre? car c’est ici qu’elle a dû tomber! Allons, voilà que je deviens faible, moi aussi. Ce carnet brillant, quelqu’un l’aura remarqué, l'aura enlevé, le prenant pour un porte-monnaie, et voyant qu’il ne coiw tient pas d’argent, il me le rapportera demain pour gagner la récompense due à son honnêteté. C’est évident, et je perdais la tète... Pourtant, il faut tout prévoir; il faut prévoir le pis surtout. Cela me détermine. Je ne voulais plus avoir recours aux moyens violents. Avec une nature délicate et fière comme elle a, un peu de scandale eût suffi pour la pousser vers moi. Certes, elle n’a point, trop fait la rebelle ; la fine marchesa et la naïve Agnès aidant, je suis sûr que tout eût été dit; ma conduite chevaleresque valait bien cent mille écus de rente, sans doute. Maître Guillaume, je vous retrouverai, maudit ivrogne qui avez dérangé tout mon plan, et je vous ferai pâlir le sang dans les veines! Maintenant, il faut aller jusqu’au bout, afin que la belle ne puisse plus refuser de partager mon sort, quel qu’il soit. Oui, c’est bien cela, me voici revenu dans mon bon sens ! Qu’arrivera-t-il ? un peu d’étonnement, un peu d’effroi si je suis obligé d’être brusque ; un peu de morale, un peu de sentiment, quelqueshonnêteslarmes si jesuisamené àêlre tendre. Eh! je puis soutenir tout cela. Il faudra des serments! Mais j’en ai une provision des plus solennels pour de telles aventures. Et le plus étrange, c’est que celui-là je ne demande pas mieux que de le tenir-. Allons donc, tout est au mieux ! Bénie soit cette perte qui me force à prendre le plus sûr parti.

Il jeta encore un regard autour de lui, haussa les épaules et se dirigea vers le bourg d’un pas tranquille, le front haut et le sourire aux lèvres.

A l’autre bout de la route, on venait de pousser Guillaume dans le cabriolet sous la surveillance de Paul. Les trois autres personnages étaient remontés à cheval. Henry et Charles-Jules s’étaient fait un salut cérémonieux. Le premier avait pris la route de Bagneux, le second retournait à Paris, escorté parle sergent qui avait reçu l’ordre de ne pas quitter M. d’Escault.

M. de Hangamare se perdait déjà dans l’éloignement, lorsque Charles-Jules se retourna brusquement; il mit son cheval au galop et ne tarda pas à rejoindre le gentilhomme normand.

— Monsieur, lui dit-il, permettez-moi une. question. Croyez-vous que vous devez courir quelque danger ?

M. de Hangamare, dont le front était resté soucieux jusque-là , sourit , et , lui tendant affectueusement la main : t

— Je vous remercie, dit-il ; j’étais étonné, je l’avoue, que vous ne m’eussiez pas adressé cette parole. Je ne cours pas grand danger, du moins je le suppose. Je n’ai pas l’intention d’augmenter le scandale. Il me parait convenable de ne pas me montrer, à moins de circonstances particulières. Mais il faut que j’aille là-bas. Je me reprocherais de n’avoir pas veillé quand ceux que... j’aime ont peut-être besoin de moi.

— Désirez-vous, monsieur, que je vous accompagne ?

M. de Hangamare réfléchit un instant.

— Je serai complètement franc, répondit-il; je ne vous demanderai pas si vous croyez que railady mérite votre respect — moi présent, personne n’émettra jamais un doute là-dessus — mais si vous croyez qu’en tout ceci elle a été uniquement la. victime d’une méchante intrigue

qu’elle a cherché à éviter par tous moyens, venez, je ne désire pas un meilleur compagnon; mais...

Jules s’inclina silencieusement et reprit la route de Paris. M. de Hangamare le regarda s’éloigner.

— Et celui-ci, se dit-il, représente la meilleure part de notre société. Que penseront les autres? Pauvre Eilleen, pauvre enfant! j’aurais voulu souffrir bien plus encore et que ces chagrins qui se préparent lui fussent épargnés ! Et qui sait le danger qu’elle cAirt entre les mains de ce misérable! Mon Dieu! qui la protégera, si vous ne le faites? et faites-le, Seigneur. Si toutes les larmes que j’ai versées méritent quelque bonheur, donnez le-lui. Pour moi, me voici vieillissant, et puis je sais me consoler avec votre pensée, avec les espoirs que vous m’avez enseignés. Mais elle, avec une longue vie devant elle, avec tant d’illusions, combien ne souffrirait-elle pas! Et tout son bonheur qui se détruit peut-être à cette heure !

Et rapprochant brusquement les éperons du flanc de son cheval, il continua sa route au grand galop; il arriva bientôt devant les premières maisons de Bagneux.

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