LA CHASSE AU SCANDALE
Le lendemain, vers midi, une voiture de remise d’un modèle antique s’arrêta devant l’hôtel de la marquise de Flavey. Lady Mac Aura descendit ayec peine du véhicule champêtre et traversa la cour d’un pas pesant. La figure rose de miss Agnès était, depuis plusieurs heures déjà, comme encadrée dans l’une des fenêtres qui dominaient la porte d’entrée; elle disparut un instant. Quelques secondes après, si la jeune lady eût relevé sa tête affaissée elle eût puvoir les yeux de la marquise fixés sur elle avec la plus impertinente curiosité.
Honoria avait veillé toute la nuit ; elle bondit avec un élan de joie au coup de sonnette qu’elle crut reconnaître pour être celui de sa maîtresse. Mais sa joie fut courte, et ses jolis yeux devinrent humides quand elle jeta un regard sur cette figure pâle, sur ces paupières rouges et cerclées
de noir. Lady Mac Aura, sans la regarder en face, lui dit qu’elle n’y était pour personne, et elle se dirigea vers sa chambre à coucher.
Quand la nuit fut presque venue, un coup de sonnette appela la femme de chambre. Eilleen était étendue sur un divan ; le lit n’avait pas été défait, et Honoria, que l’obscurité empêchait d’interroger les traits de milady, se sentit le cœur serré en entendant cette même voix brève et fiévreuse qui l’avait frappée le matin. Lady Mac Aura lui demanda s’il était venu quelqu’un.
— Seulement M. le chevalier de Lescombart, milady. 11 a paru ennuyé quand je lui ai dit que milady ne recevait pas. Vers le soir, miss Agnès est venue, comme furtivement. Pendant qu’elle était à la porte, elle regardait toujours derrière elle, comme si elle avait peur d’avoir été suivie. Elle m’a dit quelque chose que je n’ai pas bien pu comprendre, car elle avait la voix entrecoupée — elle paraissait si confuse qu’on aurait cru qu’elle venait de commettre un grand crime; — mais, certainement, il y avait ceci dans ses paroles, qu’elle était votre compatriote et que c’était son devoir de venir, quoi qu’on puisse dire.
— Qu’est-ce que c’est? dit Eilleen en se soulevant brusquement.
Puis elle haussa les épaules et demanda avec une sorte d’anxiété :
— La marquise n’est pas venue?
— Non, milady.
— Elle n’a pas envoyé demander de mes nouvelles ?
— Non, milady.
— Vous n’avez vu ni M me di Tabani, ni M. Vernon, ni M . de Balles ?
— Personne, milady. M. de Baltes est entré chez M me la
marquise, mais il n’est pas venu ici. Je l’ai rencontré dans la cour quand il sortait ; il a fait un pas pour s’approcher de moi, puis il s’est éloigné comme tout tristement.
— C’est bien, ma bonne Nora, déshabillez-moi. Vous viendrez m’habiller demain de grand matin, vers neuf heures, et vous direz au cocher d’atteler à dix.
— Milady sait que je lui suis bien dévouée, dit la jeune fille avec sa plus douce voix. Si elle voulait me pardonner la liberté que je prends, je lui dirais que je suis inquiète pour sa santé. Si rnilady voulait que j’aille chercher le docteur ?
— Non , ma bonne Nora ; je suis un peu fatiguée , voilà tout. Demain il n’y paraîtra plus , je l’espère.
Honny poussa un soupir si léger que sa maîtresse ne l’entendit pas ; mais la jeune fille n’avait pas le même espoir que sa maîtresse. L’intérêt si subit et si bizarrement exprimé, par miss Agnès l’avait mise en défiance; elle craignait un danger et elle était tout émue. Sa maîtresse était si bonne, si belle! et puis n’était-elle pas comme elle-même une fille de la terre d’Irlande? Ali! cher, bien cher pays et si loin ! Elle se promit qu’elle veillerait, qu’elle mettrait aux champs ses plus vives malices pour parvenir à connaître et à éloigner ce danger. Mais que pouvait-elle faire? Elle avait essayé d'interroger Pierre-Louis; il s’était tenu dans une réserve presque rogue ; jamais il ne lui avait paru si peu bienveillant.
Le lendemain matin, Honoria, en habillant sa maîtresse tenta timidement d’engager une conversation; ce fut en vain. Lady Mac Aura était plongée dans des réflexions dont elle ne sortait que pour veiller à l’arrangement de sa toilette avec un soin exagéré. Elle s’inquiétait des
moindres détails de sa coiffure, interrogeait la couleur des rubans destinés à orner sa tête et son cou, et consultait son miroir avec une préoccupation qui se traduisait parfois en une brusquerie tout à fait nouvelle pour la camériste. Elle jeta enfin un dernier regard dans la glace, un regard satisfait et escorté d’un sourire, fugitif sans doute, mais qui contrastait avec la figure morne qu’elle avait montrée jusque-là; son teint avait repris presque toute sa fraîcheur, et les souffrances de la journée précédente n’étaient plus marquées que par une langueur charmante qui augmentait encore l’attrait ordinaire de ses doux yeux bleus.
— Où va-t-elle, et qui veut-elle visiter? se demanda Honoria, après lui avoir vu descendre l’escalier avec une démarche déjà plus légère. Serait-ce donc vrai ce que disait la vieille Marguerite hier soir dans la cuisine? Serait- elle vraiment devenue amoureuse de ce chevalier dont les yeux me serrent le cœur? Irait-elle le rejoindre? Oh! non, cela n’est pas possible. Il faut que cet homme soit un méchant avec de tels yeux. Elle doit bien le sentir comme moi. Et pourtant j’aimerais mieux qu’elle aille le rejoindre, lui, que l'autre, pour lequel il me semblait parfois qu’elle avait une grande préoccupation. Oh! non, Seigneur, dit la jeune fille' en tombant sur une chaise et en se prenant le front des deux mains, non, je ne veux pas avoir de telles pensées; le père Mac Dwell m’a trop montré que c’était pour mon malheur et pour ma perte.
Lady Mac Aura avait minutieusement tracé au cocher la route qu’il devait suivre. Tandis que ses chevaux montaient au petit trot l’avenue des Champs-Elysées, elle jetait un regard attentif et presque anxieux sur chacun des rares cavaliers qui, sans souci de l’extravagance de leur conduite, gagnaient le bois à cette heure matinale. Quand elle se vit dans l’avenue de Madrid, elle recom-
manda à Johny de mettre les chevaux au pas et baissa toutes les glaces.
La matinée avait été un peu sombre; le soleil, jusquelà caché, essayait de chasser les nuages qui résistaient encore en se roulant lentement l’un sur l’autre; le ciel développait avec une sorte de lenteur craintive le plus léger de ses manteaux diaphanes. Mais le doux soleil n’avait pas tardé à compléter sa victoire; le voile d’opale s’étendit d’un bout à l’autre de l’horizon; les fleurettes et les feuilles, enivrées et exaltées par la rosée que le brouillard avait versée à grands flots, envoyaient dans le courant d’air formé par les portières ouvertes des parfums tout à la fois frais et pénétrants.
La jeune femme, que ses souffrances nerveuses des heures précédentes avaient rendue plus facilement disposée à souffrir ou à jouir de toute impression extérieure, la jeune femme sentit bientôt que le clair soleil, le ciel tout bleu et les feuilles fraîches luttaient aussi dans son âme contre les souffrances qui assombrissaient ses espérances d’avenir. Elle secoua son front blanc, où il lui avait semblé, la veille, voir apparaître le fantôme d’une ride, et poussa un soupir qui annonçait déjà plus d’impatience que de douleur. Elle osa, pour la première fois, jeter un regard un peu attentif sur la position que le hasard et sa propre imprudence lui avaient faite. Bien des ombres passèrent dans son regard, ses yeux si calmes laissèrent échapper bien des éclairs de colère; mais le long monologue intérieur se termina par un sourire, et, pour quelque temps du moins, les nuages étaient vaincus. Peut-être gagnerait-elle son procès! Oui, Dieu était trop juste pour ne pas la protéger, fût-.ce par un miracle! Quant à ce qui venait d’arriver, la conduite insolente de ' la marquise et des autres la menaçait de quelques ennuis; un mot d’explication suffirait. Il était pénible, il est vrai, 'être obligée de se défendre. Mais seule, comme elle se
trouvait ici, qui pourrait la défendre? Lui... C’est le mot que son sourire avait souligné avec une si charmante expression de tendresse.
Lui! c’était à lui qu’elle avait pensé plus que jamais durant la journée précédente ! C’est pour lui qu’elle était venue au Bois à l’heure où il s’y promenait chaque matin, dans cette même allée où il était sûrement en cet instant, près d'elle, peut-être; et’, par un mouvement irréfléchi, elle mit la tète à la portière. Puis elle rentra brusquement; ses joues étaient toutes rouges, son cœur battait avec une émotion qui la fit s’enfoncer, comme par un mouvement de pudeur craintive, dans le coin de sa voiture.
— 11 reconnaîtra bien sans doute mes armes, la livrée et Johny.
Et, sûre d’être découverte, elle se dissimula du mieux qu’elle put.
Quelques instants après, Charles d’Escault passa à cheval; il ne regarda ni les armes, ni la livrée, ni Johny. Il passa le front haut; et la jeune femme, qui n’avait pu s’empêcher d’avancer un peu la tête, constata qu’il avait l’air sombre, préoccupé, presque méchant. La pensée de cette préoccupation ramena sur ses lèvres le sourire qui s’était envolé quand Charles-Jules avait eu dépassé la voiture. 11 avait sans doute quelque grave pensée en tète, et, ainsi distrait, ne pouvant d’ailleurs s’attendre à la rencontrer au Bois où elle venait pour la première fois à celle heure, il n’avait Cz tainement pas dû la remarquer.
• Elle descendit bientôt après et se promena dans la contre-allée. Charles d’Escauît, arrivé en face de Madrid, rebroussa chemin. 11 approchait rapidement. Lady Mic Aura, quand elle crut avoir été aperçue, reprit le chemin de sa voiture d’un pas qui ne permettait pas de douter qu’elle ne fût bientôt rejointe. Chaque bruit quelle entendait derrière elle la faisait tressaillir; elle sentait la
rougeur monter à ses joues chaque fois que son imagination lui venait murmurer : « Le voici. » Mais elle arriva en face de Johny avant que l'espoir de son imagination fût réalisé. Elle tourna légèrement la tête avec un mouvement de coquetterie joyeuse : il la suivait sans doute, timide comme elle était timide; il attendait qu’elle se retournât pour être bien sûr que c’était elle et qu’elle l’encouragerait à s’approcher. C’était bien !à l’amour qu’elle avait rêvé, gracieux et délicat, et elle se retourna complètement en oubliant que ses yeux brillaient d’un sourire tout amoureux. L’allée était vide.
Elle regarda le gros Johny avec une expression de colère qui persuada au pauvre garçon que sa maîtresse était bien malade, et elle remonta dans sa voiture en ordonnant qu’on regagnât en hâte la rue de Varenne.
Elle ne tarda pas à se démontrer qu’elle n’avait pas dû être vue par M. d’Escault. Elle se sentait cependant inquiète, et ce double échec qu’avait reçu son espérance lui apportait une gène intérieure dont elle ne pouvait sc débarrasser.
Quand elle fut installée dans son boudoir, elle fit signe à Honoria de la laisser seule et resta longtemps ensevelie dans ses réflexions. Elle débattait dans sa pensée la question de son avenir, et elle se disait qu’il fallait prendre cette fois une résolution grave et définitive. .
— Oui, c’est bien lui que j’aime, se dit-elle, et je le sentais bien. Je viens de jouer un sot jeu ; cette méchante coquetterie qui m’a guidée pendant toute cette partie de campagne, je la déteste bien à cette heure. J’ai agi comme un enfant mutin et sans cœur, et Dieu sait combien je vais en être punie. Mais lui, au moins, il faut que je le voie, que je le prémunisse contre toutes les méchancetés. Oui, je le comprends mieux maintenant; il est trop fier, lui, pour être saisi par la coquetterie, et je l’ai
éloigné. Tout n’est pas perdu encore; oh! non, ce n’est pas possible.
Elle se leva, jeta un coup d’œil furtif dans la glace, puis revint à la fenêtre et arrêta sur le ciel bleu un regard profond qui semblait demander tout à la fois une réponse et un encouragement.
— Il m’aimera ; il faut qu’ii m’aime ! J’ai fait un méchant pas qui m’a éloignée de lui, je vais en faire un pour me rapprocher. Je ne lui ai jamais donné un encouragement direct, mais j’ai bien vu qu’il se sentait entraîné vers moi. Oh ! non, il n’est pas possible qu’il soit trop tard! Mais que faire? Ah! dit-elle en battant des mains. Et elle sonna.
— Ilonny, ma chère, allez dans la chambre à coucher; vous trouverez deux volumes de poésie sur un guéridon ; faites-en un paquet et préparez-vous à sortir.
Elle prit dans son buvard une plume neuve, choisit le plus joli de ses porte-plume, et, après avoir encore été constater dans son miroir combien peu ses dernières souffrances avaient laissé de traces sur son visage, elle se mit à écrire :
<r Monsieur,
» Je vous remercie des livres que vous avez bien voulu me prêter; je vous les renvoie à la condition que vous me permettrez de vous rappeler votre promesse de m’en envoyer d’autres. Je vous laisse le choix des ouvrages; mais choisissez-les, je vous prie, exprès pour moi, et faites qu’ils me parlent, comme ceux-ci, de poésie à la fois grave et douce.
» Je suis en ce moment souffrante, je sors peu et ne veux guère recevoir ; ce me sera cependant une double joie de recevoir de votre main las volumes que je vous demande. »
— Gela est bien impudent, dit-elle en souriant.
Elle envoya la lettre et se mit h son piano; elle ne put trouver sous ses doigts que des variations joyeuses, et elle s’arrêta longtemps à cette mélodie de Moore : Fly vot yet (Ne t’envole pas encore) . Honoria revint sans réponse. Mais M. le vicomte d’Escault allait bientôt rentrer, lui avait-on assuré. En effet, peu de temps après, Eilleen reçut un billet qu’elle tourna longtemps entre ses doigts avant de l’ouvrir, et dont elle rompit le cachet avec une émotion qui la fit sourire d’un sourire heureux.
« M. le vicomte d’Escault présente ses respectueux hommages à lady Mac Aura. Il n’a pas su trouver de livres tels que ceux qu’elle lui indique. Il est fort préoccupé d’affaires, il ne peut se promettre l’honneur de la voir. »
Elle laissa tomber le papier et resta un instant comme hébétée. Puis elle ramassa cette lettre dont elle avait senti pour ainsi dire l’expression générale sans en peser les termes. Elle la relut avec un soin minutieux et interrogea chacun de ses mots qui entrèrent dans son cœur comme autant de pointes. Elle la froissa, la jeta encore à terre, la foula aux pieds avec un mouvement de colère et tomba sur le canapé.
Elle resta longtemps ainsi, assise, le buste roide, le front tendu en avant, les yeux fixes ; elle cherchait à démêler la cause de cet excès d’insulte. Enfin, à bout de réflexions, l’esprit troublé, l’intelligence insuffisante à comprendre comment ses jolis rêves avaient pu mériter de s’évanouir ainsi, elle s’affaissa le long du canapé et fondit en larmes.
Combien de temps demeura-t-elle ensevelie dans ce
chaos de pensées sans suite qu’un sanglot brisait toujours et qui n’avaient d’autre conclusion que de nouvelles larmes! Elle essaya enfin de se redresser un peu, et, d’une main tremblante, elle repoussa de ses yeux ses beaux cheveux dénoués qui répandaient sur sa gorge et sur ses épaules leurs anneaux brillants. Le plus fort de la crise était passé. Mais elle restait là la bouche entrouverte, les lèvres humides des larmes qu’elle ne songeait pas à essuyer, et l’esprit alourdi par le contre-coup de l’angoisse qu’elle venait d’éprouver. C’était le premier rêve d’amour qu’elle eût essayé de réaliser ; voilà ce qu’il était devenu: une injure cruelle!
Elle leva le front : Honoria était debout devant elle, les mains croisées et les yeux chargés de- larmes. Toute sa pose respirait une pitié profonde et si dévouée, que la pauvre lady laissa échapper un de ces pâles sourires cent fois plus attristants qu’un sanglot. Sans rien dire, Honny s’approcha, empila les coussins derrière Eilleen, et, par une douce pression, la força à s’étendre. Avec cette délicate familiarité, dont sa race a le secret, elle se mit à genoux, lui baisa les mains, et, sans songer à ses propres larmes, lui essuya les yeux et les lèvres. Puis, murmurant une sorte de mélopée plaintive et caressante, elle la coucha entièrement sur le canapé et l’entoura de mille attentions touchantes, tout en continuant ce murmure qui ressemblait tantôt à une incantation, tantôt au chant monotone dont on berce les enfants. Eilleen se laissait faire. La femme de chambre s’assit à côté du canapé; et elles restèrent ainsi jusqu’à la venue du soir, toutes deux muettes, sommeillant en songeant.
— Nora, ma bonne fille, dit Eilleen en se mettant sur son séant par un mouvement brusque, voici quelqu’un qui s’approche de la porte d’entrée ; j’ai entendu un pas ; toutes les portes sont ouvertes- sans doute; un pas d’homme; j’espère qu’on va sonner; va vite, mignonne.
i CoosJjl
— Ah! chère la. ly, pourquoi y pensez-vous encore? Ce n’est pas lui, il est trop orgueilleux.
On sonna au moment même. Honny se leva et courut, mais en ayant soin de fermer les portes sur elle. Eilleen s’était levée ; son âme se réveillait, et, le corps à demi penché, l’oreille tendue , elle écoutait, en maudissant le battement de son cœur qui l’empêchait d’entendre. Nora revint une lettre à la main ; sa maîtresse se précipita, lui arracha presque le papier et regarda l’adresse. Le sang lui monta violemment au visage, ses yeux brillèrent; puis, avec un geste de colère, elle jeta sans l’ouvrir le billet dans une corbeille.
— C’est M. de Lescombart, n’est-ce pas? demandaelle d’une voix brève.
— Oui, milady.
— Que disait-il ?
— Qu’il était très-fâché de ne pas voir milady ; qu’il la suppliait de pardonner la liberté qu’il avait prise d’écrire ; qu’il la priait de lire la lettre. 11 n’avait pas son air insolent.
— Ma bonne Nora , nous allons tout à l’heure descendre au jardin; personne n’y vient à cette heure-ci, et je crois qu’un peu de promenade me fera du bien... Tu me raconteras des choses gaies, n’est-ce pas ?
— Ah ! oui, chère lady, je vous dirai les bonnes plaisanteries que le Leprecan a faites dans notre village, et comme il faillit rendre fou Pad O’Garter, la veille de ses noces. Comment pourriez-vous rester triste, vous êtes si jeune et si belle ! Qui pourrait ne pas vous...
La jeune fille se mordit les lèvres.
— Ne pas m’aimer, n’est-ce pas? Descendons vite, ma bonne fille ! Il me semble que l’air de cet appartement engage à pleurer.
it.
Eilleen avait ressenti une telle souffrance que jamais, lui semblait-il, elle ne pouvait être plus malheureuse. Mais l’impression n’avait pas eu le temps de pénétrer dans son âme ; et dans cette âme, sans énergie d’ailleurs, les chagrins amoureux ne devaient jamais produire une blessure mortelle : elle n’était point de ceux qui se revêtent désespérément du linceul de leur amour, et qui ne le secouent que pour entrer dans la misanthropie ou dans la charité. Parmi ceux-là, les uns arrivent au libertinage avec une sorte d’infernale rage qui les mène du mépris d’autrui jusqu’au mépris d’eux-mèmes, jusqu’au bonheur de se venger de l’humanité en enfonçant leur âme. dans la corruption ; les autres lèvent leur regard vers le Seigneur et lui offrent un cœur qui veut aimer encore et qui ne veut plus souffrir.
Eilleen ne devait ni s’élever si haut ni tomber, à ce coup, si bas ; beaucoup dè vanité, du reste, la garderait toujours contre beaucoup de souffrances ; et le souvenir d’un éloge ou d’un regard d’admiration pouvait suffire, en lui murmurant une vague promesse, à la protéger contre la persévérance des larmes. Elle avait, dans cette circonstance, été plutôt surprise que désolée, et sa vanité avait été plus bouleversée que son cœur.
Elle porta cependant bravement, durant trois jours, le deuil de son premier amour. Elle pleura sincèrement en
songeant, non pas à Charles-Jules, mais à ses rêves de jeune fille qu’elle avait réveillés en son honneur ; elle les avait ornés de fleurs nouvelles pour souhaiter la bienvenue k ce brillant fiancé, et elle les voyait désolés, comme la fille de Jephté, de mourir sans avoir connu les joies pour lesquelles ils étaient nés.
Au bout de trois jours, elle s’était consolée. Elle se disait qu’elle venait de souffrir assez pour espérer que tous ses maux étaient terminés. La Providence lui devait la fin de tous les ennuis qui la menaçaient dans sa fortune, dans son nom, dans son avenir enfin.
Elle s’était enfermée durant ces trois jours. La plus grande partie de la dernière journée, elle l’avait passée à songer à cette solitude où on la laissait. Ses yeux pleuraient encore et son veuvage d’amour faisait bonne contenance, mais ses réflexions étaient déjà plus inquiètes qu’aba'ttues. Tandis que son cœur maudissait machinalement l’amour, son -esprit était anxieusement préoccupé de chaque coup de sonnette qui se faisait entendre. Était-ce la marqfiise de Flavey ? la marquise diTabani ? De Charles- Jules, il n’était plus question.
Mais nulle amie ne se présenta. La jeune femme, sérieusement effrayée, réfléchit gravement enfin à cette nuit passée hors de chez elle, et aux circonstances qui avaient accompagné cette aventure. Elle avait jusqu’ici voulu se distraire quand sa raison lui disait qu’il fallait chercher là seulement la cause de cette série de désappointements. Elle essayait de les attribuer au hasard ; mais le hasard est rarement si persévérant; elle fut obligée d’en convenir et d’envisager avec soin la position qui paraissait la menacer.
Elle pensa, pour la première fois, que cette aventure avait dû faire quelque bruit. Elle avait espéré que ses compagnes s’empresseraient d’expliquer l’affaire comme
un accident banal, légèrement ridicule sans doute, à propos duquel on devait ou la plaindre, si on le prenait quelque peu au sérieux, ou la railler gaiement, si on l’envisageait par son côté grotesque. Elle se préparait ou à exciter la commisération sur ses mains endolories, ou à se poser en héroïne à cause de cette nuit sombre. Tout en maudissant intérieurement M. de Lescombart, elle s’était promis de le laisser dans l’ombre; elle s’était demandé uniquement quel côté de la position, ou gai ou touchant, il valait mieux montrer, sans jamais prévoir que sa conduite pût être blâmée.
La question commençait à se présenter autrement à ses yeux. Une sorte d’angoisse lui serra le cœur. Puis elle se persuada qu’elle avait exagéré la portée de cette solitude où on la laissait.
Elle se rassura et revint à son idée première, qu’après tout quelques explications suffiraient. En tous cas, il était temps, paraissait-il, de se montrer, de savoir à quoi s’en tenir, de commencer à se défendre si on était attaqué. Dès le lendemain, elle irait faire une visite de convalescence chez M me de Flavey.
Le lendemain, en effet, elle se fit annoncer chez la marquise. Celle-ci était en grande conversation avec miss Agnès. Eilleen, en voyant la figure étonnée des deux personnages, conjectura qu’on parlait d’elle. Elle s’avança le front haut et le visage calme, et tendit à la marquise une main qu’on reçut avec froideur. La conversation s’engagea sur quelque sujet banal, mais lourdement. 11 était évident que l’esprit des interlocuteurs était loin du sujet qui occupait leurs lèvres. M mc de Flavey semblait plus embarrassée, plus attristée que malveillante; elle répondait à lady Mac Aura sans lever les yeux sur elle. Agnès avait pris une broderie ; de temps en temps, elle baissait les yeux vers la terre, comme si elle voulait chercher l’explication de quelque étrange mystère que sa naïveté ne lui permettait
pas de percer, et, parfois aussi, elle regardait Eilleen avec une expression pleine de pitié. La belle Irlandaise s’en sentait blessée comme d’une insulte, tandis que la marquise, poussée à la sévérité par cette compassion dangereuse à encourager, reprenait la conversation avec une voix plus sèche.
Agnès quitta un instant le boudoir. La marquise, débarrassée de ce témoin qui imposait à sa conscience un devoir sévère, et laissant sa bonté naturelle reprendre le dessus, se hasarda à considérer la jeune femme. L’expression pure et sincère de ces yeux fatigués lui remua le cœur; elle se dit que peut-être elle avait été trompée; qu’il était impossible qu’un tel regard cachât un cœur indigne. Si Eilleen eût adouci alors cette apparence fière et dédaigneuse qu’elle croyait convenir à sa dignité offensée, il s’en fût suivi sans doute quelque explication, et l’avenir eût été lancé dans une autre voie.
Agnès rentra, et, après l’échange de quelques nouvelles banalités, Eilleen prit congé. Elle conservait peu de doutes sur la manière dont sa conduite avait été interprétée. Qu’allait-elle faire ? Il lui répugnait de provoquer des explications qu’on ne lui demandait pas; elle trouvait humiliant d’être forcée de se défendre. Elle voyait néanmoins qu’il ne fallait pas attendre plus longtemps. Elle se rappela l’amitié que lui avait toujours témoignée M mc di Tabani ; elle avait confiance en cet esprit vif et hardi; elle se décida à lui demander conseil.
Elle se fit conduire chez mistresslludifalse qui demeurait avec sa fille depuis la disparition de l’illustre marquis di Tabani. La concierge assura que ces dames étaient chez elles, mais milady ne fut pas reçue.
Ce coup lui fut douloureux, et elle revint chez elle en proie à une grande agitation.
Dans le courant de la soirée, miss Agnès lui envoya demander la permission de la voir. Honoria accomplissait
cette commission avec une mauvaise humeur évidente. Elle espérait que sa maîtresse lui répondrait qu’elle n'y était pas, et avait laissé la porte entr’ouverte pour mettre sa responsabilité bien à couvert en permettant à la visiteuse, qui attendait dans la chambre voisine, d’entendre le refus de recevoir.. Elle ne put s’empêcher de laisser échapper un geste de contrariété en présence de l’ordre contraire.
— Que signifie votre geste, ma bonne Nora? demanda Eilleen à voix haute.
— Ce n’est rien ; j’en demande pardon à milady ; je crois que mon pied a frôlé ce fauteuil, répondit la femme de chambre en se tournant vers la porte- avec une sorte d’effroi.
— Puis, s’approchant brusquement, elle dit à l’oreille de sa maîtresse :
— Je crois que miss Agnès déteste milady.
Elle se retourna et alla ouvrir la porte toute grande.
■Agnès lui jeta en passant un regard inquisiteur plein de mépris et de menaces, puis elle s’avança vers Eilleen l’air timide et embarrassé. Elle la salua en lui tendant la main avec une affection marquée et en levant vers elle un regard doux et caressant qu’un peintre eût voulu saisir pour le mettre dans les yeux de l’ange de la Charité. Eilleen lui répondit par un coup d’œil défiant, froid et hautain qui parut déconcerter la jeune fille..
— Ah ! je vous en prie, milady, dit-elle d’une voix émue, ne me regardez pas avec de tels yeux, ils me font froid au cœur et j’oublie ce que je veux vous dire. Je sais bien que je fais ce qu’une jeune fille ne devrait pas faire, mais je n’ai pu résister. Vous êtes si bonne et si belle, et puis seule, comme moi, en ce pays étranger ! Quand je vous ai vue, cette après-midi, avec cet air de souffrance qui vous rend plus belle encore, mais qui attriste, j’ai
pensé que je ne devais plus hésiter et que je devais venir vous parler.
— Je vous remercie de votre bon sentiment, mademoiselle ; mais vous avez exagéré, je l’espère, l’indisposition fort légère que j’éprouve.
— Oh ! ce n’est pas de cela que je voulais vous entretenir ! Mais encouragez-moi, je vous en prie, et permettez-moi de vous parler à cœur ouvert.
— Je n’ai nulle crainte que vous puissiez jamais me dire quelque chose qui me blesse. Asseyez-vous, je vous en prie, et parlez à votre aise.
La jeune fille secoua la tète avec un charmant mouvement de désappointement.
— Si vous saviez, milady, combien je voudrais pouvoir vous être de quelque utilité, et que vous me permettiez de prendre votre parti contre ces méchantes gens qui vous calomnient.
— Je vous remercie de nouveau, répliqua lady Mac Aura avec un sourire amer. Je ne puis comprendre à quoi vous faites allusion, mais je ne suppose pas que j’aie des ennemis. En tous cas, mon parti est assez fort par luimême, j’en suis sûre, et je ne veux pas, chère mademoiselle, vous permettre de courir quelques chances d’ennui en me défendant contre qui que ce soit.
Agnès se leva en poussant un soupir de douce compassion.
— J’avais espéré, dit-elle, que malgré la différence de nos rangs et mon ignorance de toute habileté, vous voudriez bien ne pas dédaigner mon pauvre secours. Je n’ai pas voulu croire un mot des méchantes choses qu’on dit partout de vous. Non, c’est trop indigne de vous ! Ces Français, calomnier ainsi une noble lady anglaise. Je ne puis pas oublier mon pays, continua-t-elle en levant au plafond ses yeux devenus brillants, et je l’ai dit cette
après-midi à M. d’Escault lui-même. Il a compris, j’espère, en voyant mon indignation, qu’il ne convient pas à un gentilhomme de poursuivre de railleries dédaigneuses une jeune femme qui est venue, seule et sans défense, se confier à l’hospitalité française. La marquise m’a fait de grands reproches en m’assurant qu’il s’agissait ici de choses dont une jeune fille ne doit pas se mêler. J’étais accourue cependant pour vous avertir ; j’étais prête à endyrer encore le blâme de mes meilleurs amis pour prendre toujours et contre tous votre cause. Ces gens ne savent pas ce que c’est qu’une jeurte fille anglaise qui prend la défense d’une noble dame de la vieille Angleterre ! Et vous, milady, vous ne voulez pas le savoir non plus !
Puis baissant vivement les yeux, tandis qu’une rougeur subite envahissait son visage à la pensée de la grande . hardiesse qu’elle venait de déployer, elle s’inclina tristement et sortit. Elle quitta l’appartement avec un sourire de satisfaction que Nora saisit au passage et qui lui serra le cœur. La jeune femme de chambre vint en toute hâte trouver sa maîtresse.
— Je crois bien, dit-elle, que miss Agnès a dû faire souffrir milady, car elle était bien contente, la méchante, murmura-t-elle.
— Miss Masterson ne 'peut pas me faire souffrir, ma bonne Nora, répondit Eilleen en secouant la tète.
Elle prit un livre avec un air de profonde indifférence, mais son orgueil n’était que factice, et quoiqu’elle gardât les yeux fixés sur son livre, son esprit cherchait avec angoisse quelles étaient ces railleries blessantes que M. d’Escault avait pu lancer contre elle. Que faire, encore et toujours que faire ? Expliquer sa conduite ? Elle le voulait hier ; aujourd’hui, à deux reprises différentes, elle en avait eu l’occasion, et sa fierté s’était révoltée à l’idée
d’accepter le jugement de ces gens, de reconnaître le droit qu'ils avaient de l’accuser, en s’abaissant jusqu’à se défendre. Pourtant, il fallait arrêter ce flot de calomnies ! Allons, la nuit porterait conseil sans doute.
La nuit lui apporta une de ces fièvres qui ne permettent au corps fatigué qu’un demi-sommeil. Sa pensée n’était plus assez lucide pour pouvoir lutter au nom du bon sens contre les horribles fantômes que l’anxiété faisait naître dans son imagination, et son esprit ne pouvait jamais se calmer assez pour lui permettre d’arriver à cet état d’inertie qui ôte la conscience de la douleur.