‹ Les patriciens de Paris Charles d'HéricaultChapitre 6 sur 8 · II I · texte numérisé non relu

II I

Eilleen s’était endormie sur le malin. F.lle fut réveillée très-tard par un rayon de soleil qui s’était glissé à travers les rideaux et qui venait caresser son front couvert de sueur. Son premier mouvement fut un sourire de joie; il lui semblait si bon de revoir le soleil après une pareille nuit ! Elle sonna afin qu’on ouvrît ses rideaux et qu’elle pût se baigner tout entière dans la chaleur. Elle ramena sur ses joues pâlies, pour les protéger contre les rayons déjà brûlants, une grappe de ses beaux cheveux blonds qui s’épandaient sur l’oreiller, et elle s’affaissa avec un abandon lourd, mais qui était le bien-être après cette nuit fiévreuse. Elle resta quelque temps comme hébétée, sans souvenir et bien heureuse, occupée à regarder, à

travers les anneaux de sa chevelure, le sommet des arbres du jardin qui s’agitaient dans leur cadre d’azur.

Puis sa vue tomba sur une lettre posée sur un guéridon près de son lit. Elle la saisit ; c’était l’écriture de la marquise. « Allons, Dieu est bon; il avait montré à celle-ci toute l’injustice de ses soupçons. » Elle rompit le cachet, puis froissa la lettre, et laissant échapper sur son oreiller des larmes de colère, elle - se promit qu’elle n’espérerait plus jamais, car elle souffrait trop à ces alternatives répétées de crainte et d’espoir.

La marquise lui disait d’une façon sèche qu’elle avait quelque monde le soir, un monde intime à qui elle voulait présenter sa fille aînée. Elle supposait que les plaisirs de pensionnaires n’auraient aucun attrait pour lady Mac Aura, qui était d’ailleurs trop souffrante pour qu’on mit' sa gracieuseté à l’épreuve en la forçant d’accepter par politesse une invitation peu agréable.

— Soit, dit Eilleen, je n’ai pas besoin de ces gens-là ; il reste, Dieu merci, d’autre monde à Paris. J’irai ce soir chez la comtesse Paulowitch. Là, du moins, je ne serai pas exposée à ces misérables persécutions.

Le soir venu, elle se fit très-belle, mit sur ses joues une légère couche de rouge, et après avoir longtemps étudié dans son miroir une physionomie joyeuse, coquette et conquérante, elle se rendit chez la dame russe. Elle fut reçue à bras ouverts, avec des démonstrations d’affection qui ressemblaient à du respect, presque à de la reconnaissance.

Il vint quelques personnes. Eilleen fut admirée. La fièvre lui donnait un éclat qui ne lui était pas habituel. La comtesse l’assura qu’elle ne l’avait jamais vue aussi charmante. Eilleen sourit en demandant à sa voisine, vieille fille débonnaire et qui ne songeait plus guère à mal, si elle devait se réjouir de cet éloge qui l’humiliait

pour le temps passé. Enfin elle était toute joyeuse ; elle se sentait comme dans le paradis en songeant à ces trc^| horribles soirées qu’elle venait de passer.

On annonça bientôt M. Beaumont Vernon.

'Celui-ci entra et fit un geste de surprise en apercevant lady Mac Aura qui riait alors de tout son cœur. Il s’avança d’un pas plus roide encore et plus solennel que celui qu’il mettait habituellement au service de sa cravate blanche. Après s’étre incliné d’un air offensé devant la maîtresse de la maison, il se tourna du côté de lady Mac Aura, fit signe de ne pas la voir, et salua sa voisine avec un respect qui faillit réveiller dans le cœur de la pauvre vieille fille des idées funestes.

Eilleen trouva que ses compatriotes étaient parfois grotesques et qu’ils exagéraient l'a-dessus les dons naturels que la Providence leur avait .départis. Puis, riant presque au nez du gentleman stupéfait, elle se leva, arracha sa* voisine à la contemplation des douceurs de l’hyménée, et passa avec elle dans un autre salon. Elle prit quel ;ue intérêt à une série de parties d’écarté où le comte Paulowitch livrait à un Polonais un combat désespéré. La pauvre Pologne fut victorieuse, elle sut forcer les rois à se dévouer à sa cause. Lady Eilleen avait fait des vœux pour elle, par compassion pour un col plus militaire que frais qui ornait le cou de son représentant, et après être restée quelque temps à observer ces vilaines mais expressives physionomies de joueurs, elle rentra au salon.

11 lui sembla que tout y était changé depuis son absence. Les figures étaient longues, les physionomies contraintes, chacun paraissait ne savoir que faire de ses yeux. Les uns regardaient vaillamment les plus laids visages de leur voisinage; les autres, après avoir jeté sur la belle lady ce coup d’œil curieux qu’on accorde à toute chose nouvelle, se détournaient d’un air exagérément

indifférent. La maîtresse de la maison était évidemment fort mal assise; elle tourmentait les bras de son fauteuil comme si elle eût voulu y chercher quelque ressort mystérieux, et malgré tous ses efforts pour diriger la conversation sur un comédien à la mode, toute l’attention restait concentrée entre lady Mac Aura et M. Vernon.

Ce dernier était devenu d’une gravité de mandarin; il paraissait porter sur sa tète la grande tour de porcelaine, tant les muscles de son cou étaient tendus.

Le digne homme venait d’accomplir consciencieusement un office de bourreau. Il avait fait, avec douleur, mais avec l’implacable sévérité imposée à toute magistrature, une exécution mondaine, et autant qu’il était en lui il allait retrancher du nombre des vivants une grande coupable. Il n’avait pas perdu toute idée de mariage; il se promettait d’épouser la première très-belle jeune fille qui s’éprendrait d’admiration pour la dignité dg sa prestance ; et, au nom de l’épouse qu’il pourrait avoir un jour, en songeant au danger qui eût menacé M. Vernon, si Mme Vernon se fût trouvée dans la compagnie d’une femme coquette et corrompue comme lady Mac Aura, il avait frissonné; il s’était persuadé qu’un grand devoir lui était imposé, et il l’avait rempli avec cette gravité qui tue sans rémission l’innocence qu’elle accuse.

'Il venait de raconter comment « une jeune femme, que son honneur l’obligeait à nommer — il la nommerait pour l’exemple des femmes coquettes, c’était la charmante femme qui venait de sortir du salon — cette charmante femme — contre les usages de laquelle tout Anglais devait protester pour l’honneur de son pays — elle avait — profitant de cette liberté qui honore l’Angleterre aux yeux des nations étrangères, de cette liberté, voulait-il dire, que la sainte gravité des mœurs insulaires protège contre tous les excès — elle avait osé, osé, oui, elle avait osé passer la nuit h la campagne avec un jeune homme. Il

était malheureux d'être ainsi obligé de nommer les choses par leur nom, mais il voyait avec bonheur qu’il n’y avait dans l’assemblée que des femmes graves et respectables (murmures). Or, il le demanlait à tous ceux qui avaient foulé le sol de la noble Angleterre, quelqu’un oserait-il dire que ce fût un usage admis dans la bonne compagnie de permettre aux jeunes femmes de passer la nuit à la campagne avec les jeunes hommes? 11 était persuadé de la complète innocence de celle qu’il ne voulait plus nommer, mais il devôit protester au nom de son pays contre l’interprétation qu’on pourrait tirer d'un pareil fait provenant — il espérait qu’on ne l’accuserait pas de dépasser les bornes de la vraisemblance — provenant d’une femme qui avait tout droit à représenter par sa beauté, par sa grâce et par sa noblesse, le plus noble sang des Trois- Royaumes. *

L’honnêteté bien connue, la politesse et la réserve ordinaires de M. Vernon ne permettaient pas de mettre en doute la vérité de ses paroles. L’intention qui le poussait , en éloignant toute idée d’animosité personnelle, donnait à sa déclaration la plus grande force, et nul ne songea à dire que lady Mac Aura n’était peut-être pas coupable.

Son retour au salon gêna tout le monde. Chacun ne tarda pas à se retirer après avoir fait à milady un aussi maigre salut qu’il était possible. La comtesse Paulowilch était compatissante, quoiqu’on ne l’accusât pas d’avoir toujours eu une haine farouche contre les jeunes hommes; elle accompagna Eilleen jusqu’à la porte de l’appartement.

— Est-il possible, lui dit-elle tout bas, que vous ayez été aussi maladroite ! Comment pourrons-nous arranger’ tout cela? Pourquoi ne m’avez-vous pas demandé conseil?

Comme Eilleen, plus humiliée de cette condamnation tacite qu’elle n’eût été d’une injure volontaire, voulait protester, la bonne dame mit un doigt sur ses lèvres et ajouta :

— Venez me voir bientôt, mais quand il n’y aura personne. Vous avez remarqué les grimaces que tous vous ont faites après que ce sot a eu raconté votre histoire.

Eilleen lui jeta un regard de mépris et se sauva en refusant avec un geste de colère la main qu’on lui tendait.

En descendant de voiture, rue de Varenne, elle rencontra la comtesse Odrinska qui avait disparu pendant quelque temps.

— Ma toute belle, dit la grosse Moldave, j’ai mille choses à vous dire. Serez-vous demain chez vous vers deux heures ? Je sors de chez la marquise de Flavey : ces Français ne sont pas polis; et me voici, sans cavalier, exposée à courir les rues à une heure dangereuse pour les jeunes femmes. Quand je pense que j’avais autrefois plusieurs cochers, les plus beaux hommes de Moldavie ! et elle jeta sur l’équipage de lady Mac Aura un regard attendrissant.

— Johny va vous reconduire, madame ; je serai chez moi demain à l’heure que vous voulez bien m’indiquer.

Le lendemain, la comtesse Odrinska fut exacte au rendez-vous. Eilleen l’attendait avec un mélange d'in-

quiétude et de tristesse. Elle avait reçu tant de coups qu’elle commençait h craindre les visites autant qu’elle les avait désirées durant les premiers jours. A côté de cela, elle se sentait humiliée en songeant au prix qu’elle ne pouvait s’empêcher d’attacher à la vue de cette femme pour qui elle n’avait eu jusqu’ici que du dédain.

— Ma toute belle, s’écria la bonne Odrinska en se précipitant vers elle, votre voiture est fort bien suspendue, votre cocher fort complaisant, un beau garçon ! 11 m’a rappelé un de nos jeunes serfs!... Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Voyons, qu’est-ce qui se passe? Vous me voyez toute bouleversée. Je ne vis plus depuis plusieurs jours à cause de vous. Je dois être pâle et maigre. Hier soir, si je n’avais pas été aussi épouvantée par la crainte des aventures nocturnes, je ne vous aurais pas quittée avant d’en avoir le cœur net. C’est horrible, une telle sensibilité ; on ne vit pas pour soi ; on est l’esclave de ses amis. Aidez-moi à ne pas pleurer. Ah! ah ! oah ! Laissez- moi me remettre un peu; car vos beaux yeux si tristes m’ont fait une révolution, et il me semble que si j’étais un homme, je mourrais de langueur à vos pieds. Voyons, là.

J’ai été obligée de m’absenter pendant quelque temps. Je vous conterai plus tard pourquoi; c’est... une affaire politique, nous briserons nos fers. Tenez, j’ai les yeux humides à cette pensée. Ah I ah ! oah ! Avant mon départ, vous étiez la reine du monde, la belle des belles, tout le monde était à vos pieds ; la marquise de Flavey ne tarissait pas d’éloges : Charmante, disait- elle, à mettre les anges en révolution, riche comme une reine de l’Inde, bonne comme une sœur de charité, noble comme le roi. Hier j’arrive ; on m’engage à passer la soirée. Je vous cherche tout d’abord ; car, vous savez, je vous ai toujours portée dans mon cœur. Vous me rappelez ma sœur qui est morte, pauvre cœur si tendre, à la fleur de l’âge ; un

chagrin d’amour ; voici encore les larmes qui reviennent : ah ! ah ! oah ! Je ne vous vois pas dans le salon de la marquise ; je lui demande de vos nouvelles, à cette marquise, elle se contente de lever les yeux au ciel.

Je vous crois morte. Je cours, baignée de larmes, auprès de M. d’Escault.je lui parle de vous; il me regarde avec son grand air de cour et laisse tomber dédaigneusement ces mots: «Vous vous trompez, je crois, madame la comtesse; je ne connais que fort peu lady Mac Aura ; je l’ai rencontrée dans le monde ; j'ai dû la saluer ; il est vraisemblable que j’ai dansé avec elle , je ne jurerais pas que je n’aie eu quelquefois l’honneur de sa conversation ; mais je ne puis permettre qu’on s’adresse particulièrement à moi pour avoir de ses nouvelles. » 11 me fit une inclination et recula fort froidement de quelques pas.

Plus intriguée que jamais, j’aborde mistress Hudifalse, je lui demande ceque vous devenez ; et voici une dissertation sur le culte de la déesse Astarté : — c’est, je crois bien, la déesse de l’amour des petites gens, des étudiants et des blanchisseuses; — moi, je rougis, comme c’était mon devoir, et je m’en vais. Je me hasarde à déranger miss Agnès qui semblait en extase devant M. d’Escault. J’avais à peine prononcé votre nom, que je la vois baisser les / yeux avec un air d’effroi modeste et indigné. Enfin je me pique au jeu, je vais persécuter la marquise qui me répond : « Cela m’a fait de la peine, une grande peine ; je ne l’aurais pas cru ; mais je ne puis oublier que j’ai des filles. » Qu’est-ce que tout cela veut dire?

— C’est une indignité, s’écria lady Mac Aura avec un élan de colère ; c’est une honte, et je veux maudire tous ces méprisables personnages. Savez-vous ce que cela signifie, et d’où vient qu’on me traite comme on n’oserait traiter la plus misérable si elle avait quelqu’un pour la défendre ? J’ai été à la campagne, j’ai manqué le convoi, # je n’ai pu revenir avec les autres, voilà tout.

— Rien de plus ?

— Rien de plus, affirma Eilleen après un mouvement d’hésitation et avec une légère rougeur.

— Mais alors ce n’est qu’un malentendu. Ma toute belle, vous allez voir si je vous aime! Je cours chez la marquise et je vais la faire rougir de ses méchantes idées.

Puis, sans attendre la réponse, excitée par le désir de se faire une amie de cette jeune femme, si riche, si généreuse, qui avait une voiture si bien suspendue et un cuisinier dont on parlait, elle quitta l’appartement.

Une heure, après, Eilleen reçut une lettre ainsi conçue : a Je regrette infiniment, chère lady, que votre manque de confiance en moi m’ai forcée à agir de façon à empirer vos affaires. J’ai été trouver ^i ra • de Flavey. J'ai essayé de lui prouver combien il était ridicule de vous persécuter ainsi pour un accident sans conséquence, combien c’était méchant de vous mettre, pour ainsi dire, hors de la société, parce que vous avez manqué le chemin de fer.

j > — N’y a-t-il rien de plus, croyez-vous? me demanda la marquise.

* — Rien de plus, je vous jure.

» — Comment le savez- vous?

» — Mais, lady Mac Aura l’affirme.

» — Elle affirme cela, vous en êtes sûre !

» — Très-sûre; je la quitte à l’instant môme, et elle m’a répété celle affirmation à deux reprises.

» La marquise resta réellement comme anéantie.

» — "Jusqu’à présent, me dit-elle avec tristesse, je voulais douter, non des faits, mais de leurs conséquences. J’essayais de la défendre. Maintenant elle vient de m’oter les derniers doutes; car soit affirmation est fausse. Pour

Jt

essayer de vouloir dissimuler les faits, il faut qu’ils la condamnant. Pauvre femme, je la plains bien ! Sachez donc, ma bonne Odrinska, qu’il y a quelque chose, et de graves choses en plus. M. Beaumont Vernon a été le lendemain à Sceaux, à l’hôtel où était restée lady .Mac Aura; il a apprit qu’elle était partie sur le tard avec le chevalier de Lescombart, et nous savons qu’elle est revenue seulement dans la matinée du lendemain. Ne m’en parlez plus, je vous en prie, mon devoir est tout tracé dans cette affaire.

» Voilà toute la conversation. J’essayai en vain de proposer quelque considération ; M 1110 de Flavey ne voulut rien entendre. Je crains que cela ne devienne une grosse affaire. J’en suis baignée de larmes. Je vous reste toute dévouée, car je devine comment une pauvre femme loin de son pays peut se laisser entraîner aux nobles élans de son cœur. Mais, pour pouvoir mieux vous être utile, je suis forcée de cesser de vous voir durant quelque temps.

» Comtesse Odrinska, née comtesse Bodinska. »

C’est le comble de l’insulte, se dit Eilleen en relevant la tôte avec animation. Voyons, du courage ! Si je pouvais voir clair dans tout cela ! ajouta-t-elle en se pressant le front. Il faut agir maintenant ; j’ai espéré que cette horrible aventure passerait inaperçue ; ils savent tout ; ils ont accepté les plus affreux soupçons; me voici perdue! Seule, sans un Jfcni, sans un conseil! méprisée! ne trouvant que des ennemies dans le monde, poursuivie làbas, en Irlande, poursuivie ici, bientôt sans nom et sans honneur ! Que faire ?

Je ne puis que donner des démentis, et personne ne

m’attaque directement ! Et encore qui me croira quand les apparences sont contre moi et quand tout m’accable? Puis, expliquer ma conduite, comme si j’étais justement accusée! raconter cette horrible nuit, revenir sur tous ces incidents, voir le soupçon dans tous les yeux, le sourire d’incrédulité sur toutes les lèvres ! N’ètre écoutée avec bienveillance que par les femmes qui me croiront coupable et qui aimeront en moi uniquement une corruption qui me rapproche d’elles!

Elle ledit, cette Odrinska : « Une faiblesse de cœur!» Elle le disait hier soir, cette comtesse Paulowitch : « Je vous aiderai. » Oui, elles m’aideront dans une intrigue ! Personne ne me croira innocente, ni les bons, ni les méchants. Et tout cela pour un accès de coquetterie ; pour avoir voulu me venger de la froideur de cet orgueilleux vicomte! Où me réfugier? Que faire, Seigneur! que faire !

Ah! oui, vous êtes toujours là, s’écria-t-elle avec un élan de joie ! vous êtes toujours là, chevalier Henry, toujours bon, toujours généreux, toujours dévoué ! Vous, vous me croirez, vous viendrez à mon aide et vous me défendrez ! J’ai été méchante et égoïste vis-à-vis de vous, vos yeux, quand vous m’avez quittée, m’annonçaient toutes ces douleurs ; mais ils me disaient aussi que vous m'aimeriez toujours. Oui, ce sera vous qui me sauverez.

Elle prit d’une main tremblante une feuille de papier.

C’est bien lâche, cependant, se dit-elle, d’aller implorer l’aide de celui dont j’ai repoussé l’amour, et de ne penser à lui qu’au moment où il m’est utile. Allons, je ne puis faire autrement ; je lui sourirai si doucement pour le récompenser ! Et puis... et puis... s’il le" faut... où trouverai-je jamais un mari plus dévoué.?

Elle écrivit quelques mots à la hâte et sonna.

— Vite, ma bonne N ira, coure' chez M. de Hangamare. S’il est à Paris, qu’on lui remette cela de suite; s’il n’v est pas, qu’on l’envoie. Mais il faut qu’il y soit ! Dieu me doit bien ce léger bonheur après tant d’insupportables souffrances... Allez vite; je ne viverai pas jusqu’à votre retour, ma bonne Nora.

Nora courut de son pied le plus léger. Elle revint portant une lettre à la main. Eilleen se précipita sur ce billet : c’était le sien. Elle interrogea la jeune fille d’un regard presque effrayé. M.tie Hangamare avait en effet passé par Paris. Il était parti, le lendemain de son arrivée, pour la Belgique. Il n’y était plus; mais on ignorait où il se trouvait maintenant.

Eilleen congédia Nora d’un signe de tête, et elle se laissa tomber dans un fauteuil.

Elle resta longtemps les yeux fermés et sans larmes, le front appuyé sur la main, sans guère donner d’autre signe de vie que les contrastions nerveuses de ses lèvres et le battement violent de sa poitrine.

E ! le avait sans doute passé à réfléchir la plus grande partie de ce temps, car elle se leva avec un visage sinon calme, du moins empreint d’une résolution arrêtée. Elle se dirigea d’un pas ferme vers le guéridon où était posé son buvard. Elle écrivit quelques lignes touchantes, sans doute, car ses yeux devinrent humides. Elle fit mettre la lettre à la poste, à l’adresse de- M me Hudifalsc.

La pauvre femme s’était dit qu’un seule chose pouvait la sauver, c’était l’appui cordial et sincère d’une Xemme grave, respectée par tout le monde. Elle avait écrit à mislress Hudifalse pour lui demander un rendez-vous.

Elle tremblait le lendemain en recevant la rép'onse. Cette fois sa crainte était vaine : mistress Hudifalse serait chez elle, le jour suivant, dans la matinée, à la disposition de lady Mac Aura.

C’était Ia»dernière chance de secours sur laquelle Eilleen pouvait compter encore. Elle se rendit auprès de la vieille dame avec cet espoir qui soutient jusqu'au bout ceux qui risquent dans une suprême tentative le reste de leur fortune, avec cette défiance aussi qui donne un si cruel supplément d’angoisses à ceux qui ont longtemps souffert.

Elle trouva M me di Tabani à côté de sa mère. Judith se leva, salua froidement la nouvelle venue et se retira.

— Elle est fière comme Abdenago — que quelques-uns appellent Azarion — la douce et charmante fille ! Je ne saurais la blâmer pour ne pas vouloir adorer la statue de ISabuchodonozor, c’est-à-dire — comme l’explique le révérend et saint docteur Josuah Hatepeas — le symbole de la gloire et de la beauté mondaine. Pensez et réfléchissez, et rappelez-vous comment il fut changé en bête, ô milady !

Eilleen, fort surprise de ce début, balbutia quelques mots en rougissant.

— Parlez sans crainte, puisque vous êtes venue vous réfugier auprès de moi comme au tribunal d’Abdon, d’Abesan et d’Ahialon, juges en Israël. Parlez sans crainte; je m’imiterai pas le cruel Baldad, qui tourmentait Job, tandis que celui-ci grattait devant lui la pourriture qui sortait de ses plaies.

Eilleen jeta à la vieille puritaine un regard si triste et si effrayé que celle-ci, émue sans doute, ou jugeant convenable de simuler l’émotion, s’approcha d’elle et l’embrassa sur le front. Elle l’engagea à parler en négligeant de chercher un nouvel encouragement dans le fumier cfe Job.

Eilleen raconta minutieusement l’histoire de ces derniers jours. Mistress Hudifalse l’écouta gravement sans témoigner ni impatience ni fatigue. Elle ne paraissait pas plus émue par les accents de colère qui arrivaient parfois aux lèvres de la jeune femme que par les lartnes qui lui échappaient.

Quand milady eut fini, elle attendit, avec une angoisse profonde, avec cette sorte de consolation aussi que donne momentanément le récit de ses douleurs, elle attendit les conseils de la vieille dame. Elle avait compté la voir touchée, pleine de douces paroles; il lui semblait que si elle avait été mistress Hudifalse, elle se serait précipitée vers cette pauvre jeune femme désolée, et qu’elle lui eût ranimé le cœur à force de caressants conseils. Mistress Hudifalse restait roide et comme perdue dans ses pensées. Sa figure bourgeonnée prit enfin une apparence solennelle et magistrale.

— Vous avez été par delà la vallée des enfants d’Ennom; vous avez monté jusqu’en haut de la montagne du Scandale, où Salomon dressa des autels aux idoles. Dans votre voyage, vous avez traversé le torrent d’Arnon, qui est proche du mont Nebo, dont le sommet se nomme Phasga ; vous avez traversé la vallée d’Accaron, où l’on adore Baal-Zebub ; la vallée d’Achor, qui est interprétée la vallée du Trouble, et le torrent de Bezor, qui est près de Carcaa; vous avez traversé le torrent de Nehel-Escol, dans la vallée d’Escol, célèbre par ses grappes de raisin, c’est-à-dire vous avèz bu somptueusement, après avoir fait une partie de campagne dans la société des hommes.

Puis, vous vous êtes réfugiée chez vous, comme les Madianites à Canath, qu’on dit aussi Nobé; et vous vous y croyiez en sûreté comme les rois Zébée et Salmana. Mais tout le peuple vous a vue, nu-pieds, parmi les chemins, tout le peuple, et les Samaritains et les Pharisiens, et les docteurs de la loi et les saintes femmes, et tous ils ont dit : « Voyez celle-ci, qui marche plus brillante que le veau d’or ! Elle se cache, mais ses pieds portent la trace des eaux noires de la vallée du Scandale, et ses joues montrent qu’elle vient du pays de Nebel-Escol. Elle a . visité la statue d’Astarté, qu’on adore au pays d’Astaroth.

— Mais, madame, ce n’est pas cela que...

— - Laissez-moi parler cemme je vous ai laissé parler ; le livre dit : OEil pour œil, dent pour dent.

Que pouvez- vous faire à cette heure ? Je vous le demande, pouvez- vous me le dire?

— Je suis venue vous demander un conseil.

— Personne, non pas même le riche roi Salomon, ni le • puissant Holopherne, ni le vaillant David, personne ne peut vous secourir, vous êtes perdue ; la boue de la vallée d’Àchor tache vos pieds, moi seule je puis vous sauver ; et comment ?

Elle s’arrêta et fixa sur Eilleen un regard perçant qui formait le plus saisissant contraste avec l’expression béate etsolennellement somnolente que présentait habituellement sa physionomie.

— Comment? reprit-elle en enflant sa voix. Je vais vous le dire : Rebâtissez le temple, malgré l’opposition des Dinéens. Oui, montez sur la montagne de Moria, qui a été posée pour la confusion du mont d’Astaroth. Et lb, après être restée des jours et des mois dans la fontaine aux ablutions, reparaissez en dansant, comme je le fais souvent moi-même, devant l'Arche du Seigneur. Coupez ces longs cheveux par lesauels Baal-Zebub le prince des

mouches, attire dan* ses filets les papillons de ce monde insensé. Coupez-les, et vous trouverez grâce devant les hommes, comme Miphiboseth, qu’on appelle aussi Meribbaal, trouva grâce devant David. Remplissez vos yeux de la poussière que l’on trouve dans la fertile plaine de Mageddo. Couvrez vos pieds de? chaussures fortes des gens d’armes du Dieu d’Israël, et revêtez ces vêtements de deuil que la femme captive devait toujours porter quand elle épousait un homme du peuple fidèle.

— Mais, chère "madame, en me jetant ainsi dans la pénitence et la solitude, — car c'est cela que vous me con-. seillez, n’est-ce pas? — je confirmerai le monde dans ses soupçons et je donnerai raison aux calomnies.-

— Ne soyez pas orgueilleuse comme l’orgueilleux Jabin ; faites pénitence de tout le mal que vous auriez pu faire. Si le monde dit: Celle-ci est bien sale, puisqu’elle passe ses nuits dans les ablutions, répondez -lui en vous cachant jusqu’au fond de la fontaine, et en restant la tète sous les eaux. Car je vous le dis: il ne faut jamais attaquer l’opinion des hommes en face ; mais il faut se détourner et se cacher, et revenir derrière eux, et les montrer au doigt à son tour en criant: Voyez celui qui m'accuse, comme il trébuche ! C’est lui qui est rempli du vin de la vallée des Grappes.

Vous m’avez demandé conseil, je vous ai conseillée en .essayant de vous enivrer du vin des forts ; mais vous ne pouvez encore comprendre ces généreuses paroles. Je vais vous parler le langage de la chair. Voici donc la seule chose qui peut vous sauver. Quittez le monde et les habits des enfants dé Belial. Venez avec nous dans le désert. Je vous introduirai dans un cercle de femmes fortes en Israël, de matrones respectables qui vouent aux bonnes œuvres une vie qu’elles pourraient abandonner aux alléchements de Satan. Mais nous méprisons les discours flatteurs des enfants des hommes et les tentations

de l'ange de la chair, continua la vieille dame avec un sérieux parfait. Nous % emplovons nos heures et notre fortune à répandre la haine de l’erreur dans les tribus les plus sauvages ; nous poursuivons les circoncis jusqu’au fond des mers. Imitez-nous, et le monde vous respectera.

Vous êtes riche; j’écrirai en votre faveur au saint docteur Josuah Hatepeas ; il a quelque déférence pour mon opinion; il vous recommandera aux femmes choisies, comme une chèvre égarée qui veut rentrer dans les pâturages abondants. Vous prendrez part à nos œuvres. Et, quand vous aurez passé quelques années dans cette sainte compagnie, vous serez purifiée de vos souillures. Le monde ne vous reconnaîtra plus; vous serez digne du bonheur des saints : nous vous choisirons pour mari un homme fort en Israël, et votre postérité sera nombreuse comme les étoiles du firmament.

Un sourire fugitif traversa le regard de lady Mac Aura. La vieille dame fixa sur elle des yeux irrités.

— Prenez garde, dit-elle, votre position est désespérée, et je ne tiendrai pas longtemps la branche salutaire suspendue à la portée de votre main.

— Je vous remercie de vos conseils, madame, répondit Eilleen d’une voix triste et ferme; mais agir comme vous me le conseillez, c’est reconnaître qu’on m’accuse avec raison. C’est la conduite d’une coupable, et je suis innocente.

— Allez donc dire à qui vous voulez, cria la vieille femme avec emportement, que vous avez voyagé une partie de la nuit innocemment, et que, le reste de la nuit, vous l’avez passé innocemment dans une maison solitaire avec un jeune homme que vous avez attiré par vos coquetteries jusque dans vos bras.

— Madame, dit Eilleen avec colère, vous avez une

mauvaise mémoire; je crois que vous avez oublié qui je suis et ce que je vous ai confié !...

Là-dcssus elle salua froidement et quitta l’appartement.

Eilleen avait quitté précipitamment le salon de mistress Hudifalse ; elle sentait que le courage l’abandonnait. Presque courant, elle descendit l’escalier en refoulant les sanglots qui se pressaient à sa gorge, et en demandant à Dieu avec angoisse de lui permettre de retenir ses larmes jusqu’à ce qu’elle fût sortie de cette maison.

Elle se jeta dans sa voiture, donna l’ordre de retourner rue de Varenne, et elle s’affaissa sur les coussins en éclatant en sanglots.

C’était toute l’histoire de sa vie actuelle : un peu d’espoir, un cruel désappointement et des larmes, encore et toujours des larmes; on eût dit qu’elle n’avait plus d’autre défense contre les coups dont la Providence l’accablait. Tous ses efforts, tous ses raisonnements, toutes ses réflexions aboutissaient à des pleurs, car elle voyait que tous ses efforts étaient vains, que tous ses raisonnements étaient obscurs, et elle remplaçait par des larmes la conclusion sage qu’elle sentait bien manquer à toutes ses réflexions.

En arrivant rue'de Varenne, elle rencontra Pierre-Louis. Elle leva machinalement sur lui ses yeux rougis, et elle vit sur la figure du vieux soldat un si évident mélange de

pitié et de respect qu’elle se sentit émue de reconnaissance. C’était la première fois peut-être qu’elle regardait le sergent; il n’avait guère été pour elle, jusqu'ici, qu’une machine dressée pour servir ; mais elle était si peu habituée depuis de longs jours à voir à son approche un sentiment de respect, que la physionomie du vieux domestique lui parla avec une douceur indicible. •

Elle rentra chez elle légèrement consolée. Son imagination , préoccupée de ce respectueux regard, lui suggéra une pensée à laquelle elte rattacha bientôt, comme elle l’avait fait pour toutes les idées qui lui étaient venues depuis huit jours, la certitude de son salut.

Si ce domestique me respecte, se dit-elle, n’est-ce pas une preuve que le maître m’estime aussi? Ne dit-on pas que ce vieux soldat est en toute chose l’écho de son général? M. de Flavey est bizarre, h ce qu’on assure, mais tout le monde le vénère. C’est un gentilhomme, il comprendra l’appel d’une femme ; et c’est un vieillard, je puis m’adresser à lui. Peut-être, malgré sa bizarrerie, est-il un homme de bon Conseil: il m’aidera. C’est lui qui me sauvera»

Elle lui écrivit pour lui demander un rendez-vous.

En revenant de porter la lettre, Honoria introduisit la comtesse Odrinska, qui se précipita avec une lourdeur empressée dans les bras d’Eilleen. Celle-ci essaya en vain de se soustraire à cette tendresse, la caressante grosse femme la serra de nouveau sur son sein. Puis, la regardant avec des yeux attendris, ah! ah! oah! elle versa quelques larmes sur son épaule.

— Allons, chère belle, dit-elle avec un soupir moldave, il faut prendre tout votre courage. Tout va mal, de mal en pis. J’ai en vain essayé d’arranger les choses; les soupçons ont pris de la consistance, et ceux qui doutaient encore sont entraînés par les autres. Je n’entends partout

dans noire monde que des allusions à vous et à voire aventure. La marquise de Flavey assure qu’il lui est désormais impossible de vous recevoir. Je l'ai entendue dernièrement dire à la comtesse Paulowilch « qu’il fallait opter, car, de vrai, ni elle ni aucune personne de son monde ne se hasarderait dans un salon où. l’on serait exposé à vous rencontrer. Pour éviter le scandale d’une malhonnêteté directe, elle conseillait à la comtesse de ne plus vous inviter. » Cela vous dit tout. Cependant, continua-t-elle en voyant Eilleen la regarder avec un visage froid, cependant il est. necessaire que vous sortiez. Je vous avertis que votre solitude fait le plus vilain effet. On regarde partout votre disparition comme un a\eu des fautes qu’on vous reproche.

— Ah!

— Oui, et c’tst pour cela que moi, qui suis votre amie dévouée et qui vous servirai jusqu’à la mort, je vous apporte une invitation de M me de Champolles.

— M rae Maria de Champolles, celte dame qui a fait un roman? Mais elle a la plus médiecre réputation!

— D’abord, ma chère belle, vous voyez par w)us-même comment on fait les réputations. Puis il faut tout dire — ne vous fâchez pas, j’agis comme les médecins qui font souffrir pour guérir — vous ne {.ouvez pas actuellement choisir. Et, je vous le répète, il est nécessaire que vous vous montriez. M ro ® de Champolles est bien un peu coquette, et je ne vous dis pas qu’elle reçoive la toute fine fleur... Mais elle est bien née, elle a eu des amis puissants, et il y a des gens convenables chez elle.

— C’est impossible, ma chère comtesse. M me de Champolles est généralement méprisée; je serais cent fois plus perdue en allant chez elle, que...

— Êtes-vous étrange àvec vos préjugés britanniques ! Je vous répète que l’important, actuellement, est d’oppc-

ser un front dédaigneux à toutes les attaques. Vous n’arriverez jamais par le raisonnement, mais soyez certaine que quand on vous aura vue courtisée, belle et riche comme vous êtes, les uns suivront les autres et tout le monde reviendra à vous.

Eilleen secoua résolûment la tète, et elle cherchait par quelles paroles elle pourrait se débarrasser de cette insistance, lorsque Nora vint lui remettre la réponse de M. de Flavey.

« Milady,

» Je regrette qu’un violent accès de goutte me prive de. l’honneur de vous aller voir, m’interdise aussi, ce que mon âge pourrait permettre, l’honneur de vous recevoir. Je me suis tenu au courant de tout ce qui vous concerne. Bientôt je pourrai vous montrer l’intérôt que j’y prends. La situation est grave, il ne m’est pas possible de vous en dire aujourd’hui nettement. mon avis. Je vous engage à ne pas désespérer. Je vous prie cependant de vous interroger. Je ne dois pas blâmer les miens légèrement. Voyez si vous n’avez rien à vous reprocher dont les ennuis actuels seraient une sévère mais juste punition.

» Je reste dévoué à la fille de sir Frédérick Sharphand, un de mes plus vieux amis.

» Flavey. »

— Une juste punition! murmura Eilleen en courbant la tête. C’était le dernier espoir! Eh bien, puisque les bons me calomnien’, puisque tout ce qui est honnête m’accuse... Ma chère comtesse, reprit-elle à voix haute, je serai chez vous à neuf heures et vous mènerai chez

M me de Champolles. Je vous remercie de votre bonne amitié. Je suis un peu souffrante, et je suppose que vous avez vos arrangements de bal à préparer. Bonsoir.

La comtesse se retira en songeant qu’elle avait dorénavant son couvert mis à une riche table, et qu’elle venait de gagner, à l’aide de quelques larmes, l’usufruit d’une voiture fort bien suspendue.

A partir de ce jour, le bel équipage fut à la disposition de M mP Odrinska, qui devint le guide officiel de lady Mac Aura. Elle l’introduisit dans des maisons joyeuses, où la jeune femme, fêtée et adulée, essaya d’oublier les reproches qui lui avaient été prodigués durant ces derniers jours. Elle se sentait revivre au milieu des sourires, qui avaient été pendant sa jeunesse l’élément de sa fierté. Mais l’oubli venait lentement. Quand elle rentrait chez elle, après la fêle terminée, elle trouvait toujours ses pensées aussi sombres et son avenir aussi incertain.

11 lui fut, du reste, bientôt impossible de se dissimuler qu’elle faisait de fort mauvaises connaissances. Les noms qu’on prononçait autour d’elle étaient inconnus; elle voyait beaucoup de prétentions, point de dignité; de brillantes toilettes, point de tenue et peu d’intelligence.

Elle écoutait retentir beaucoup de titres sonores et ne rencontrait pas un gentilhomme ; ses habitudes de bon

ton et de réserve tranquille, son tact et son besoin de respect étaient à chaque instant mis à de rudes épreuves. Toute conversation roulait sur des sujets qui lui étaient «étrangers ou qui lui paraissaient nauséabonds; toujours des anecdotes équivoques, le récit de cent intrigues, la narration de mille amourettes.

Elle entendait vanter le mérite de certains hommes, qui n’étaient que des bohèmes affublés de décorations étranges ; la distinction de tels personnages, qui n’étaient que de» réfugiés parasites; le charme de certaines femmes, qui lui paraissaient des grandes dames d’arrière-boutique. Sans cesse des visages de libertins, des grimaces de coquettes, des allures de maquignons.

Elle comprit bientôt qu’elle se trouvait dans un cercle de femmes repoussées par leurs maris, de nobles ruinés et débauchés, d’étrangers inconnus à leurs ambassadeurs.

Il lui fallait subir dans les promenades les saluts de ses danseurs de la veille, et ces danseurs, son père les eût chassés de son antichambre de crainte qu’ils ne corrompissent ses domestiques. 11 lui fallait sourire à des femmes dont elle se faisait la compagne de fêtes, et qui n’eussent jamais osé espérer qu’elle leur adressât la parole.

Elle rougissait alors et se promettait de quitter un tel monde. Mais que pouvait-elle faire ? Elle avait le choix entre cette humiliation et la solitude qui lui était insupportable, qu’on lui assurait d’ailleurs être un aveu de culpabilité.

Elle se laissa entraîner sur cette pente dangereuse où elle risquait de perdre le respect d’elle-môme et où elle avait déjà perdu le respect d autrui. Elle y glissait en résistant chaque jour de moins en moins, car chaque jour elle se sentait de moins en moins blessées par ces intrigues, par ces positions équivoques, par ces personnages déclassés qui l’avaient révoltée tout d’abord.

A part la comtesse Odrinska, elle ne voyait aucune personne de son ancien monde. Il ne lui revenait plus aucun mot, aucune critique, et jamais non plus aucune marque de sympathie. 11 lui semblait qu’elle avait été • mise, par tout ce monde, au rang des choses qui n’existent point ; et cependant elle se disait qu’il était impossible qu’il ne fût plus jamais question d’elle. Quoi ! ni des bons ni des méchants aucun souvenir ! M. de Flavey,

M. d’Escault, M. de Hangamare lui-même, tous l’avaient oubliée ! Et M œe di Tabani et miss Masterson ! Son cœur se serrait en songeant à ce désert qu’on avait fait autour d’elle ; ce silence lui paraissait plein de menaces. Étaitce la peur occasionnée par cette suite d’angoisses, étaitce sensibilité nerveuse ou pressentiment ? Il lui semblait que ses anciennes amies la guettaient et lui préparaient de nouvelles douleurs, à côté desquelles celles qu’elle venait d’endurer seraient un vrai repos. M. de Lescombart avait disparu comme tous les autres. L’avoué d’Irlande gardait un silence qui était de mauvais augure.

La vie de la pauvre jeune femme se partageait entre des fêtes où, au risque de se déshonorer pour toujours, elle allait chercher un peu de fièvre ou d’oubli, et entre une solitude peuplée de réflexions amères qui la poussaient jusque bien près du désespoir. Elle pensait parfois à ces pauvres animaux dont elle avait tant pleuré le sort * quand elle était enfant, à ces poissons volants qui sont poursuivis dans l’air comme sous les eaux, et qui rencontrent partout le danger, l’ennemi et la mort. Elle se disait que c’était bien là le symbole de sa vie actuelle. Si douloureuse qu’elle fût, cependant, Dieu seul savait si bientôt elle n’allait pas avoir à la regretter.

.Plusieurs semaines s’étaient passées dans la situation que nous venons d’esquisser; lady Mac Aura était restée dans cette vie peu digne, partagée entre des plaisirs bruyants et d’inexprimables angoisses. L’avenir était tou-

jours menaçant, et le désert que le monde avait fait autour de la jeune femme ne s’était peuplé, nous l’avons dit, que de personnages équivoques.

M mc Odrinska lui avait présenté, entre autres personnes, le marquis d Herbeville, la fleur des pois, disaitelle, le parangon de toute noblesse, l’archétype de la distinction, la quintessence de la chevalerie. Ce personnage présentait en effet quelques restes d’une distinction native ; il possédait un nom #éel et avait défendu contre la débauche quelques traits d’une physionomie autrefois belle. Il tranchait sur ce fond d’Italiens, sigisbés de vieilles femmes, sur ce fond de Polonais joueurs, d’Américains rustres, d’Anglais pédants, de Français bâtards et décorés de plusieurs ordres. Il était le roi des salons d'étrangers ; il y représentait encore la France. Il pouvait être considéré comme un des dignitaires de ce que je nommerai la chevalerie des déclassés , qui constitue à •Paris un ordre considérable, et qui se compose de personnages nés en tous pays, descendant de classes riches ou nobles. et réfugiés dans la grande ville après avoir brisé leurs liens de famille et de société.

Eilleen commençait à être entourée de cette chevalerie, qui constitue la dernière classe des patriciens de Paris, et, sans grande sympathie pour M. d’Herbeville, elle lui permit bientôt d’ètre son cavalier habituel.

Un jour que lady Mac Aura se promenait au bras de M. d’Herbeville dans une des allées du Bois, elle vit venir à sa rencontre Francis de Bruneu et Charles d’Escault. C'était la première fois qu’elle rencontrait ce dernier depuis la matinée dont nous avons dit les incidents. Comment allait-il se conduire? Quelle expression prendrait son visage ? Peub-ètre sa méchante humeur était-elle passée? Il lui parlerait alors avec bienveillance ; ce serait encore le salut. Peut-être allait-il se détourner ?

Non. Charles-Jules continua de suivre une ligne droite

qui ramenait en face de lady Mac Aura. Le cœur de la jeune femme battait à tout rompre, ses joues étaient devenues brûlantes, et M. d’Herbeville dut sentir trembler sa main. Jules arriva à côté d’elle, il jeta sur M. d’Herbevillë un coup d’œil hautain, et, après avoir arrêté sur elle un regard d’une tranquille indifférence, il continua sa route sans la saluer. Cela fut d’autant plus cruel qué Francis de Bruneu s’inclina avec toutes les marques du respect qu’il devait à une f^nme connue de sa mère.

Eilleen se sentit comme suffoquée. Elle pria M. d’Herbeville de faire avancer sa voiture. Elle y monta, salua silencieusement en signe de congé son compagnon de promenade, et donna à Johny le premier nom qui lui vint sur les lèvres. Elle acheva ainsi son après-midi à faire visite sur visite, comme si elle eût voulu noyer dans ces sourires qui accueillaient partout sa venue le souvenir de ce regard froid qui l’avait humiliée.

Elle rentra chez elle un peu calmée et distraite ; mais le hasard conspirait ce jour-là contre sa tranquillité. La première personne qu’elle aperçut en mettant le pied dans la cour fut ce même Charles d’Escault, sortant de faire une visite à M m « de Flavey. Elle passa à côté de lui en donnant à sa physionomie un air de profond dédain. Charles la salua avec une courtoisie respectueuse.

Eilleen s’arrêta, et prenant une de ces résolutions qui donnaient autrefois une si charmante originalité à son caractère, elle marcha vers M. d’Escault et lui dit:

— Puis-je espérer, monsieur, que vous voudrez me faire l’honneur de m’offrir le bras jusqu’à mon appartement?

Charles s’inclina et offrit son bras. Quand Honoria fut venue, toute rougissante, ouvrir la porte, il s’inclina encore et fit un pas en arrière comme pour se retirer.

— Mettez le comble à votre courtoisie, monsieur, dit Eilleen, veuillez entrer.

Charles-Jules hésita une seconde.

— Ce sont des faveurs que ies femmes demandent rarement, reprit Eilleen, mais qu'un galant homme ne refuse jamais; du moins en est-il ainsi en Irlande.

Charles sourit, avec une expression rare chez lui et où il eût été facile de trouver une ombre de tristesse. Il entra dans le salon, et lady Mac Aura ne tarda pas à venir le rejoindre.

— Je vous prie, monsieur le vicomte, dit-elle en entrant brusquement en matière, de répondre franchement, sans réserve et sans affectation de délicatesse, à une question que j’ai à vous adresser. Ne craignez pas que je mette votre chevalerie à une trop-rude épreuve. Je sais bien que je n’ai plus à compter sur cette bienveillance amicale que vous me montriez dernièrement. Comment ce changement est-il venu? peu importe. Ce n’est pas là-dessus que je désire vous interroger; ces questions de sympathie sont délicates à traiter. Mais j’ai gardé tout droit à votre respect. J’ai été vivement blessée par vous cette après-midi. Vous avez oublié que je suis une femme que nul gentilhomme ne doit offenser sous peine de perdre toute prétention au titre d’homme du monde, aux prérogatives d’un homme d’honneur. Expliquez-moi la cause de l’insulte que vous m’avez faite; je l’exige, et j’ai le droit de l’exiger. .

Sa tête s’était relevée, le ton habituellement doux et calme de son visage avait cédé la place à une expression fière, et quelques lueurs de colère hautaine traversaient ses beaux yeux bleus. Charles- Jules la regarda avec une sorte d’étonnement, avec admiration peut-être, mais il garda le silence.

— Répondez-moi, monsieur, je vous en supplie, vous priant de vous rappeler que nous descendons tous deux de races où les femmes ne doivent pas supplier et où les

hommes ne doivent pas permettre à une femme de répéter deux fois la même demande.

Charles ouvrit la bouche, puis il se mordit les lèvres. Il fronça les sourcils et passa la main sur son front :

— Vous me mettez, madame, à une rude épreuve. Je vous prie à mon tour de vouloir bien m’excuser. Je ne saurais parler sans que mes paroles soient un blâme de votre conduite, et...

— Si vous avefc pu agir en me blâmant, vous pouvez parler en me blâmant. La même raison qui vous a paru rendre votre conduite légitime doit aussi légitimer vos paroles. Ne craignez pas de m’offenser davantage. Je ne suis plus une jeune femme timide, protégée contre les rudesses de la vie par la bonté sans cesse renaissante de la Providence ; j’étais peut-être cela il y a un mois, et ni les hommes ni les événements ne m’avaient encore infligé le moindre blâme. Aujourd’hui, j’ai appris à tout souffrir ; je suis protégée dans ma fierté, dans ma sensibilité, par les coups mêmes que j’ai reçus.

— Soit donc ; mais je vous prie de vous rappeler milady, que vous avez insisté de façon à ce qu’il ne me fût plus possible de refuser. Je ne vous ai pas saluée, parce que vous étiez au bras de M. d’Herbeville.

— Mais n’est- ce pas un homme du monde, un homme de bonne famille, votre parent, il me semble ?

— Cela est vrai, et c’est pourquoi je suis sévère pour lui jusqu’au point de faire retomber sur ceux qu’il fréquente le mépris qu’il m’inspire. Il nous faut être implacables pour ceux d’entre nous qui, traîtres et renégats, se font nos pires ennemis puisqu’ils tendent k nous déshonorer. Les gens comme M. d’Herbeville, continua- t-il en jetant sur Eilleen un regard enthousiaste et vaillant, je crois que je ne les méprise pas, je les hais ; je les hais comme des obstacles honteux qui s’opposent à l’accomplissement des plus nobles projets.

Diaiiizo abv Goa glc

S’il était le fils de quelque homme riche, mais sans tradition, sans devoir de race, je lui pardonnerais de se déshonorer; car il ne déshonorerait que lui. Il pourrait être ce qu’il est, libertin effronté, joueur sans délicatesse, bretteur sans dignité; il pourrait mettre son nom à la tète de ces entreprises industrielles qui sont des vols; il pourrait se faire maquignon, parasite ou sigisbé. 11 resterait toujours un misérable, mais il n’insulterait pas toute une lignée d’honnètes gens qui portent son nom; il ne déshonorerait pa» une idée qu’il représente, quoi qu’il fasse; il n’pntraînerait pas avec lui dans le dédain railleur de l’opinion publique des gens loyaux et austères qui ont commis l’unique crime d’être du même sang que ce misé- » rable. Penser que la conduite d’un homme comme lui nous fait plus de mal que toute une vie de dévouement comme celle de M. de Hangamare ne peut nous faire de bien ! Et je n’ose pas dire que cela est injuste. Qu’avonsnous, en effet, nous, gens de noblesse, pour nous protéger, aux yeux de l’opinion publique.? De la puissance, de l’autorité? Les huissiers de nos bourgades nous priment en influence. De la richesse? Tout industriel en a plus que nous. Du courage, de la loyauté, de l’honneur? Tout homme qui porte épaulette est notre égal là-dessus. De la dignité? Les fonctions publiques en ont donné à tout haut employé. Et quoi? de l’intelligence, des vues, de l’inspiration? La bourgeoisie, en cela, vaut mieux que nous. De l’esprit? Les vaudevillistes l’ont pris aux anciens marquis et ils ne l’ont pas rendu à tous les nouveaux. Que nous reste-t-il? Un ensemble de toutes ces qualités, oui, mais un ensemble qui n’a rien de cette exaltation nécessaire pour saisir l’opinion publique.

Ce que nous avons, par-dessus tout, ce que du moins nous pouvons avoir aisément, vaut mieux, c’est l’orgueil, le grand, le légitime orgueil qui provient surtout du respect de soi, qui est entretenu par un continuel sacrifice

de soi-même, par un sacrifice fait à son nom et pour autrui. Nous avons longtemps commandé, nous avons été au-dessus de tous, soyons aujourd’hui plus généreux et plus utiles que tous. De cette habitude du commandement est née la fierté de notre sang, restons fiers, mais surtout vis-à-vis de nous-mêmes, fiers d’être les plus dévoués enfants du cher pays. Ainsi encore nous serons au-dessus de tous; ainsi, d’ailleurs, le veulent les idées de notre temps, que la masse d’entre nous ne veut pas combattre, niais diriger à bien. C’est tout cela qui ptut encore sauver la noblesse.

J’aurais pu, comme tout autre, jouir des fêtes de la jeunesse; mais j’avais une idée plus grande. Je me suis fait calme et sage, implacable vis-à-vis de moi-même, inflexible vis-à-vis des autres. C’est ainsi que j’ai acquis le droit d’appeler M. d’Herbeville un misérable et de le faire chasser de toute honnête compagnie. Aujourd’hui je considère comme indigne tout gentilhomme qui le hante, et comme prête à déchoir toute honnête femme qui salit son bras en l’approchant du sien.

Eilleen ne songeait pas à protester contre ces rudes conclusions. Charles d’Escault se montrait à elle sous un jour tout nouveau. Son teint animé, la vivacité passionnée de son langage, l’éclat de ses yeux, la pose noble et hardie de sa tète, tout contribuait à lui fairq voir en son interlocuteur un personnage aussi ardent, aussi enthousiaste que celui qu’elle avait vu jusqu’ici était froid et compassé. Elle poussa un soupir en songeant qu’un homme d’un si noble caractère avait pu la dédaigner après l’avoir aimée.

Charles- Jules fut touché peut-être de cette lueur de tristesse presque humble qui traversait les yeux d’Eilleen.

11 lui sourit avec une bienveillante courtoisie.

— Vous m’avez écouté sans m’interrompre, cela est

méritoire. Excusez mon ardeur; c’est le seul sujet qui ait la possibilité de m’émouvoir. Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai dû faii'e signe de ne pas vous connaître en vous voyant au bras de mon indigne parent.

Eilleen rougit et baissa la tète. Charles-Jules s’approcha d’elle, et lui tendant la main :

— Nous ne nous verrons plus peut-être, dit-il; je vous ai dévoilé la partie la plus intime de mes sentiments, laissez-moi être franc jusqu’au bout. J’ai ressenti pour vous tout d’abord une étrange sympathie; si les circonstances ne nous avaient séparés, je vous eusse demandé la permission de laisser cette sympathie se développer. Actuellement, les quelques folles et douces visions qui ont pu agiter mes pensées oisives ont disparu. Rien ne saurait leur redonner la vie; mais voulez- vous, milady, que nous nous quittions avec une bonne et amicale pensée ?

Eilleen lui tendit la main et détourna la tête car elle sentit que ses yeux devenaient humides. Charles-Jules s’inclina, posa ses lèvres sur le bout de ces longs doigts si fins et si blancs. En relevant la tète il vit ces yeux dont on essayait en vain de lui cacher la tristesse; il saisit les deux mains de la jeune femme dans les siennes et, l’attirant jusqu’à sa poitrine, il lui dit avec une voix douce et presque suppliante :

— Croyez-moï, quittez Paris. Vous n’y sauriez rester dans une position digne de votre nom, de votre éducation, de votre délicatesse naturelle. Laissez à ceux qui vous estiment le soin de vous défendre. J’ai pu vous trouver légère et imprudente, *c’étâit assez pour tuer l’a...ffection ; mais jamais, tant que Charles-Jules d’Escault vivra, nul ne prononcera votre nom sans respect.

Il s’inclina de nouveau, posa encore ses lèvres sur les

mains qu’il tenait, joua un instant d’un air distrait avec les doigts que la jeune femme lui abandonnait, puis, secouant la tête, il salua et se retira.

Arrivé à la porte, il se retourna encore :

— Partez, croyez-moi ; il y a des gens qui ne valent pas même M. d’Herbeville. Et il sortit.

Eilleen resta longtemps perdue dans ses réflexions.

— Premier amour, murmura-t-elle, ce n’est pas ainsi que je t’avais rêvé quand je te voyais sourire sur les lèvres entr’ouvertes des premières roses. Me voici devenue vieille ! et elle secoua sa tête blonde. Je vais aller en Angleterre, j’épouserai un lord éloquent et je lui ferai défendre les droits de la noblesse, ou sinon je le rendrai malheureux.

Elle sonna.

— Nora, je vais quitter Paris; voulez-vous m’accompagner?

— Oh foui, milady; et où irons-nous?

— Mais en Angleterre, je suppose.

— En Angleterre ? Milady ne m’avait-elle pas dit qu’elle avait là des affaires ennuyeuses qui l’empêchait d’y aller ?

— Ah ! mon Dieu, dit Eilleen en se touchant le front, je l’avais oublié ! Allons, souffrir toujours ! Épouser un lord ! pensa-t-elle ; dans bn mois on publiera peut-être que je suis une fille illégitime. Mon Seigneur, que cela est rude ! Eh bien, je ne veux plus pleurer ! Je veux être une femme, enfin! Nora, nous irons en Italie; préparez tout pour notre départ.

— Mais, milady, fit Honny avec hésitation.

— Quoi ! ne voulez-vous plus m’accompagner ?

— Oh ! oui; mais, pardonnez-moi, il faut que j’en demande permission à miss Agnès.

— Vraiment ! D’où viennent de tels liens entre vous ? Nora baissa les yeux et ne répondit point.

— Soit, reprit milady, je suis sûre que vous ne pouvez mal faire; demandez votre permission et préparez tout ; le plus tôt sera le mieux.

Honoria ne tarda pas à rejoindre lady Mac Aura. Elle avait les yeux rouges, la figure contractée, et sa voix tremblait encore quand elle dit à sa maîtresse qu’elle ne pouvait l’accompagner.

— Comment cela ? dit Eilleen.

Honoria baissa de nouveau la tète et ne répondit pas. Puis elle quitta l’apparteptent en essayant de cacher de grosses larmes qui lui arrosaient le visage. Eilleen se sentit un peu ébranlée par ce contre -temps. Elle avait pris de l’affection pour la jeune fille ; il lui semblait qu’elle serait moins amèrement triste en compagnie de celle qui avait vu tous ses chagrins et avec qui elle pourrait causer du temps passé. Comme elle était encore sous l’impression des paroles de Charles d’Escault, elle commença, avec quelque nonchalance peut-être, ses préparatifs de départ.

Miss Agnès; après sa conversation avec Honny, avait fait venir une voiture et elle s’était fait conduire chez M me di Tabani.

Le soir même, celle-ci se présenta chez lady Mac Aura. Elle débuta, comme M me Odrinska, par se jeter au cou <f Eilleen.

— Ma pauvre et chère amie, murmura-t-elle en ca-

chant sa tête sur l’épaule de la jeune femme, combien vous avez dù souffrir et combien je vous avais mal jugée ! Me le pardonnerez-vous jamais? Aussitôt que j’ai pu croire que les apparences m’avaient trompée, continua-t-elle en relevant la tète, je n’ai pas eu un instant de repos que je n’aie tiré toutes choses au clair. J’y ai passé ma journée, et me voici, vous demandant pardon avec un regret infini. • •

— Vous avez accueilli bien légèrement les mauvais soupçons, ma chère marquise, et...

—Oui, je le sais. Que pouvâis-je faire? Vous connaissez ma position : vous savez combien je suis naturellement portée à me mettre au-dessus des insinuations et des médisances, mais M. di Tabani m’a imposé, en me quittant si déloyalement, des devoirs de sévérité dont je ne puis me départir sans donner raison aux méchants bruits. Puis, toutes les apparences étaient contre vous, ma pauvre amie. Et, entourée de gens qui vous, attaquaient avec la plus habile méchanceté, forcée -d’obéir à ma mère qui m’interdisait, au nom de ma position délicate, toute relation avec vous, j’étais obligée de cacher cette sympathie qui m’avait, toujours entraînée vers vous. Mais je n’ai pu résister davantage.

Croyez-moi, ma chère lady, continua-t-elle en lui serrant la main, nous triompherons de tout. Vous savez que je suis aussi franche dans mes amitiés que dans mes antipathies ; la roideur de ma conduite à votre égard doit vous montrer que je ne recule pas quand je crois avoir raison. Je ne reculerai pas quand il s’agira de vous défendre. J’ai déjà ramené à vous ma mère, qui est respectée et dont l’opinion fera autorité parmi les personnes

graves. Je ne regrette qu’une seule chose, dit-elle en essayant de donner à ses yeux froids une nuance d’attendrissement, c’est de vous avoir laissée aussi longtemps souffrir dans cet abandon ; mais, que voulez-vo :s? je ne savais pas.

— Et comment savez-vous maintenant? demanda Eil leen, qui résistait légèrement à cet entraînement d’amitié.

— Soit, il faut que je vous fasse ma confession tout entière.

— Je vous dirai que M. de Lescombart, reprit-elle en jetant un regard furtif et inquisiteur sur le calme visage de la belle Irlandaise, a été, lui aussi, persécuté pour cette affaire. Il partageait votre fortune; et, quoique dans des aventures analogues, les hommes soient généralement plus enviés que blâmés...

— Que voulez-vous dire? Quelle envie pouvait exciter M. de Lescombart pour avoir simplement...

— Je parle en songeant aux fausses conséquences que l’on tirait de votre conduite. Mais, je vous en prie, lais— sez-moi vous dire ma narration. Je sais maintenant à quoi m’en tenir, ainsi ce n’est pas contre moi qu’il faut vous rebeller, ma chère. Je vous disais donc que dans cette affaire l’opinion publique fut plus juste et que M. de Lescombart se vit fort maltraité à la suite de votre partie de campagne.

— Ma partie de campagne?

— Voyons, je vous en prie. Si vous regimbez ainsi à chaque mot... Il suffit que nous nous entendions. M. de Lescombart tomba dans une tristesse qui faisait peine à voir. Souvent je fus tentée de l’interroger. Je ne pouvais deviner tout ce que sa conduite avait eu de fatal et cependant de chevaleresque, car c’est là le mot dont on doit se servir. N’est-ce pas aussi votre avis, ma chère lady?

EiJIeen ne répondit pas, et Judith continua :

— Sans doute, Tort de sa conscience, il espérait que tous ces mauvais bruits tomberaient d’eux-mémes, et craignant peut-être de vous compromettre davantage, il prenait patience. Je crois que cela lui fut difficile, car vous savez qu’il a la réputation d’être le plus brave et le plus délicat du monde. Je le voyais parfois se mordre les lèvres et serrer les poings k l’aspect de tel regard curieux, de telle allusion vague qui lui parvenait.

Depuis quelques jours, il nous était facile à nous qui prenions, à cause de vous, intérêt k toute cette aventure, ' car je vous aimais toujours, chère belle, quoiqu’il me fût impossible de vous le montrer, il nous était donc facile de voir qu’il avait pris une résolution ferme. Son front s’était redressé, son regard était redevenu fier. Hier soir, il y avait une fête au Pecq, chez une dame américaine que vous ne connaissez pas. J’arrive un peu sur le tard ; je ne trouve personne dans le premier salon. J’avance et je vois tout le monde rassemblé autour de deux jeunes gens, l’un, M. de Lescombart, l’autre un jeune fat. Italien-, railleur, méchant, assez brave, du reste, même sans poignard, et volontiers duelliste. Je ne sais comment la querelle avait commencé, mais au moment où j’entrais, j’entendis M. de Lescombart dire, de cette voix nette, sèche et ferme que vous lui connaissez :

— Je vous défends, monsieur , de prononcer aucun nom. Mais il suffit ! Votre raillerie sur les coquetteries anglaises et le regard que vous m’avez adressé me renseignent suffisamment sur votre intention.

L’autre, un peu ému, malgré sa bravoure, par cette voix dominatrice qui ne laisse personne sans émotion, essaya de répliquer.

— Taisez- vous ! s’écria le chevalier, si vous ne voulez pas qu’il y ait ici un scandale devant lequel je ne recule -

rai pas, je vous jure. Votre but est clair et votre insolence sans excuse; je dis sans excuse, ne l’oubliez pas. Je suppose que si vous êtes renseigné sur les coquetteries anglaises, vous avez quelques notions sur les habitudes françaises. Voici, du reste, un de vos amis qui porte l’épaulette, il vous dira au besoin ce qu’il convient de faire.

Là-dessus, il tourna le dos avec un sang-froid superbe. 11 s’approcha de moi et me dit à voix basse :

— Si j’étais tué, ditee-lui que je meurs malheureux d'avoir été l’occasion de ses souffrances, mais joyeux de mourir en la défendant. Que n’a-t-elle lu les lettres que je lui ai fait remettre.

Il me quitta. Cette scène m’avait émue. Dès le matin, je lui lis tenir un mot pour le prier de venir me voir aussitôt qu’il le pourrait. Les choses se sont bien passées. 11 fit une blessure légère à son adversaire, qui s’excusa à propos des coquetteries britanniques. Il vint me voir, me raconta cette aventure de Sceaux, et me voici, mon amie, tout humble et plus dévouée à vous que jamais.

Eilleen lui tendit la main avec un sourire triste encore et qui fit froncer les sourcils à la marchesa. Elle ne tarda pas à reprendre la parole, et ÿvec cet esprit incisif et plein de verve qui la distinguait, elle donna à la conversation une tournure joyeuse. Elle fit à Eilleen la caricature de tous les personnages qui s’étaient mêlés à cette affaire, raconta les grimaces, les suppositions grotesques, le tout avec un entrain si parfait et un ton si réjouissant, que le front d’Eilleen s’éclaircit définitivement. Four la première fois, oubliant cette série d’épreuves douloureuses qui venaient de l’accabler, elle se persuada qu’elle avait pris trop au sérieux ces ridicules ennemis et ces bavardages où son habile interlocutrice ne lui laissait voir que de niais commérages.

Au milieu de ce pétillement d’esprit, Judith faisait ap-

paraître çà et là M. de Lescombart. Sa physionomie dominait tonte la scène. Ce caractère qu’on montrait si fier et si dévoué ressortait d’autant plus par le contraste qu’il présentait avec les autres individualités plates ou méchantes.

Judith se garda de faire allusion au départ projeté ; mais elle quitta milady avec de nouvelles protestations, en lui persuadant que tout était bien fini.

Après son départ, Eilleen n’eut rien de plus pressé que de courir à son buvard. Elle saisit avec une émotion véritable les lettres de M. de Lescombart restées jusque-là intactes. Elle les lut, les relut, et tomba dans des réflexions profondes qu’elle n’interrompit que pour les relire encore.

Honny préparait tout pour le coucher de sa maîtresse. Elle connaissait, comme c’était son devoir, les secrets de ce buvard, et elle avait assez souvent considéré ces lettres, pour pouvoir les reconnaître dans les mains de milady. Elle semblait en proie à une grande agitation pendant ces longues lectures suivies de rêveries si profondes. Plusieurs fois elle parut prête à prendre une détermination hardie, et elle s’approcha de sa maîtresse comme si elle voulait parler, mais toujours une arrière-pensée la retint, et elle quitta précipitamment la chambre. Arrivée da: s l’antichambre, elle se mit à serrer les poings et à murmurer des menaces avec une sorte de rage, puis elle disparut.

Eilleen souriait alors et une douce langueur s’était répandue sur son visage. Les lettres qu’elle avait lues étaient pleines d’un sentiment doux et triste, de pensées nobles, d’assurances respectueuses et dévouéès exprimées avec une mesure parfaite.

— Allons, à demain, se dit-elle.

Et elle secoua la tète comme pour chasser quelque petit

rêve aux fraîches couleurs qui commençait à se montrer dans la porte à demi entrouverte de l’avenir.

— A demain ! J’aurai l’esprit plus clair.

Le lendemain elle fut réveillée par deux billets. L’un était de mistress Hudifalse. On l’assurait qu’on allait faire tous ses efforts pour la tirer de la fosse aux lions, et on l’engageait à chanter le cantique des Enfants d’Israël quittant les rives de Babylone. Dans l’autre, M mc de Flavey engageait milady à une soirée intime qui devait avoir lieu à quelques jours de là. L’opinion publique revenait donc à ellle.

Le soleil brillait de tout son éclat sur les cristaux du cabinet de toilette ; le bouvreuil, caché dans sa cage dorée, au milieu de la jardinière remplie de fleurs, chantait ses plus joyeuses notes ; le rêve gentil qui avait souri la veille à milady la regardait maintenant de ses deux yeux tout riants, et il avait entr’ouvert plus largement encore le voile de l’avenir. Eilleen pouvait voir, dans l’ombre déjà plus lumineuse, une belle et fière figure qui ressemblait fort à celle de M. de Lescombart.

Elle se leva en rougissant un peu, mais en souriant aussi. Elle relut les lettres et y découvrit de nouvelles beautés. Elle ouvrit les fenêtres, resta longtemps dans le soleil, parfumée par les senteurs qui montaient du jardin, et essayant de reconstituer dans sa pensée la scène que Mme di Tabani lui avait dépeinte la veille.

— Oui, tout cela devait être vrai. Le chevalier était beau, noble et brave. Elle avait été injuste à son égard. Il s’étaii vengé en la défendant au péril de sa vie. 11 était le seul qui l’eût défendue ! le seul qui se fût montré vraiment gentilhomme ! Et il avait partagé avec elle les insultes du monde 1

Elle resta longtemps sur ces pensées embellies par la splendeur de cette matinée d’été.

— Et pourquoi, lui murmurait son cœur, tout bas d’abord, puis bien haut, pourquoi ne l’aimerait-elle pas? Que lui manquait-il pour qu’il réalisât ce rêve d’amour qu elle avait tant caressé ! N’était-il pas un modèle de toutes ces qualités aristocratiques qu’elle s’était promis de tant admirer quand elle les rencontrerait? D’ailleurs, elle lui devait une profonde reconnaissance. Il avait montré dans sa conduite plus que de la délicatesse, plus que du respect, il avait prouvé un amour profond et dévoué jusqu’à la plus complète abnégation.

Elle avait toujours ressenti, il est vrai, une sorte d’antipathie contre lui, mais elle voyait bien qu’il fallait tenir peu de compte de ces préjugés. Ces derniers événements lui avaient été une leçon. Les trois personnes contre qui elle avait éprouvé cet éloignement, la comtesse Odrinska, Mme di Tabani, M. de Lescombart, étaient les seules qui l’eussent servie. M ma de Flavey, vers qui elle s’était sentie si entraînée, l’avait abandonnée, et M. d'Escault, pour qui elle avait eu un si vif sentiment, l’avait plus maltraitée encore. Enfin, ce qui était certain, c’est qu’elle devait une grande reconnaissance à M. de Lescombart.

Eilleen, comme toujours, faible, facilement variable et facilement confiante, écrivit une lettre de remercîment au chevalier.

Celui-ci y vit un permission de se présenter devant la jeune femme. Il vint faire une visite, et fut reçu avec un embarras charmant.

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