‹ Les Patriotes de 1837-1838Chapitre 23 sur 49 · CHÉNIER · texte numérisé non relu

CHÉNIER

Peu gi*and, mais robuste, les épaules lai'ges, la tête imposante, un peu renversée en aiTÎère, les membres musculeux, une physionomie franche, ouverte, le regard fier et hardi, des traits pleins de virilité, des manières vives, ta parole véhémente, un esprit prompt et logique, une âme enthousiaste, faite pour le sacrifice et le dévouement. Une figui-e de maréchal de France, ime nature de soldat.

Voilà en miniature le porti-ait de Chénier.

Jean-Olivier Chénier naquit à Longueuil en 1806 En 1817, le Dr Kimber, de Montréal, qui l'avait re marqué, le prenait sous sa protection, et, ne pouvant le mettre au collège, se chargeait lui-même de son instruction. Chénier se livra à l'étude avec toute l'ardeur et l'énergie de son tempérament, se faisait recevoir médecin, le 25 févi'ier 1828, et allait s'établir à Saint-Benoit, dans le comté des Deux-Montagnes. En 1831, il épousait la fille du célèbre Dr Labrie, allait, peu de temps après, à Saint-Eustache, prendre la place de son beau-père qui venait de mourir, et contribuait puissamment à faire donner le siège vacant du regretté défunt, dans l'Assemblée législative, à M. Girouard.

Les injustices du Bureau colonial et les insolences des bui'eaucrates exaspérèrent l'âme ardente et pati'iotique du Dr Chénier. En 1832, on voit son nom figurer en tête d'une réquisition qui avait poui* but de protester conti'e le vol organisé des terres publiques, et de demander un mode de concession plus juste et plus avantageux. La même année, il agissait comme secrétaire d'une assemblée convoquée à Saint-Benoit pour blâmer la conduite des troupes et des autorités dans raffaû.*e sanglante du 21 mai.

Aux assemblés qui eurent lieu à Saint-Benoit, à >3te.- Scholastique et à Saint-Eustache, dans les mois d'avril, de juin et d'octobre 1837, il fut l'un des orateurs les plus véhéments. A Sainte-Scholastique, il prononça les paroles suivantes : " Ce que je dis, je le pense et je le ferai ; suivez-moi, et je vous permets de me tuer si jamais vous me voyez fuir."

Il fut un des premiers, dans le comté, à s'habiller d'étoffe du pays des pieds à la tête. Sa parole et ses exemples avaient une grande influence.

Nous avons, en racontant le combat de Saint-Eustache, fait l'éloge de la bravoure de Chénier. Sans doute, il n'avait ni les connaissances militaires ni les forces qu'il fallait pour entreprendre une lutte semblable.

Obligé de prendre le commandement, à la dernière heure, abandonné par les trois quarts de ses partisans, il aurait mieux fait de céder aux instances du curé de la paroisse et de ses meilleurs amis.

Mais il avait juré de ne pas reculer, il voulut tenir parole; il voulut prouver à ses compatriotes, aux bureaucrates qu'il détestait, qu'un patriote, un Canadien-français savait mourir.

Maintenant, pom-quoi n'aurait-il pas espéré jusqu'au dernier moment une de ces victoires étonnantes que des poignées d'hommes, transformés en héros par l'amoui- de la patrie et de la liberté, remportent quelque fois.

Dans tous les cas, qu'on pense et qu'on dise ce qu'on voudra de l'imprudence, de la témérité de Chénier, une bouche canadienne ne devrait jamais nier sa bravoui*e, son héroïsme. Car ce serait un mensonge, une injustice et une insulte à l'honneur national.

Tout dans ses dernières pai'oles, dans ses dernières actions, dénote un homme décidé à mourii* en brave.

Aux preuves que nous avons déjà données ajoutons les suivantes :

Le jour du combat, quand quelques uns des chefs patriotes, venus de Montréal, voyant la résistance inutile, se décident à s'éloigner, Chamilly de Lorimier avertit Chénier et l'engage à en faire autant.

— Non, répond Chénier, faites ce que vous voudrez, quant à moi je me bats et si je suis tué, j'en tuerai plusieurs avant de mourir.

— ^Eh bien ! alors dit de Lorimier, ému, prenez ces piî^tolets, vous en aurez besoin.

Et il lui remit deux pistolets qu'il avait apportés de Monti'éal.

Voyons maintenant si sa conduite et ses actes ont été confoi'mes à ses paroles et à ses promesses.

Le témoignage de M. Paquin, qui le traite si sévèrement, pouii-ait suffire. Yoici ce qu'il dit :

" Le Dr Chénier voyant que tout espoir était perdu et qu'il ne pouvait plus songer à se défendre dans l'église qui était devenue la proie des flammes, réunit quelques-uns de ses gens et sauta avec eux par les fenêtres du côté du couvent. Il voulait essayer de se faire jour au travers des assaillants et de s'enfuir, mais il ne put sortir du cimetière, et bientôt, atteint d'un coup de feu, il tomba et expira presque immédiatement."

F. H. Grignon, surnommé VOurs Blanc, à cause de son courage, a été témoin oculaire des derniers instants de Chénier, il a raconté à tout le monde ce qui s'est passé et personne n'a jamais songé à le contredire. Il a vu Chénier tirer plusieurs fois sur l'ennemi après êtro sauté dans le cimetière. Il ajoutait que Chénier et Guitard ne voulurent pas fuir avec les autres, mais qu'ils firent face à l'ennemi et se battirent jusqu'à la mort.

L'Américain Teller qui a écrit l'histoire des événe-

ments de '37 auxquels il prit part, dit à la page 11 de Bon livi'e:

" Chénier sauta dans le cimetière. Une balle l'abattit ; il se releva et deux fois il chargea et déchargea son fusil avant de moui'ir."

Le lendemain du feu de Saint-Eustache, l'un des principaux officiers de Colborae disait, à Saint-Benoit, en présence de plusieurs pei*sonnes, que Chénier était mort en brave, en combattant, et que les soldats avaient été obligés de l'achever.

Une dame présente am-ait alors dit : " H n'y a qu'un soldat anglais capable de tuer un homme blessé et incapable de se tenir debout."

Dans un livre publié, il y a quelques mois, par M. Globenek}^, fils du capitaine Globensk}' qui commandait une compagnie de volontaires à Saint-Eustache, on a lu avec sui-prise la déclaration d'un nommé Cabana qui cherche à faire croire que Chénier, voyant l'église en feu n'avait songé, comme lui, qu'à fuir. Mais ce pauvi-e Cabana ne sait pas plus- ce qu'il dit qu'il ne savait ce qu'il faisait, lorsqu'il s'est enfui du clocher de l'église. Nous ne prendrons pas même la peine de publier les déclarations contraires faites sous serment par de nombreux témoins oculaires, afin de ne pas pai'aître attacher la moindi-e importance à un livre pitoyable, et aux divagations de pauvi-es gens qu'il faut plutôt plaindre que dénoncer.

Le li^Te -de M. Globensky a été le dernier coup de boutoir porté pai* la bureaucratie à des hommes dont l'honneur est le bien de la nation ; c'est le dernier cri d'un parti condamné depuis longtemps par l'opinion publique.

La tradition rapporte qu'après le combat le corps du Dr Chénier fut trouvé vers six heures et porté dans l'auberge de M. Addison, où on l'étendit sur un comptoir, que là on lui ouvrit la poitrine, qu'on lui arracha

le cœui' et qu'on promena ce cœur au bout d'une baïonnette, au milieu des imprécations d'une soldatesque effrénée. M. Paquin nie ce fait ; il prétend que les médecins ouvi-irent la poitrine de Chénier simplement pour constater les blessures qu'il avait reçues, et M. de Bellefeuille, qui a écrit l'histoire de Saint-Eustache, corrobore son assertion.

Mieux vaut, poui' l'honneur de l'humanité, accepter la version de M. Paquin.

Mais nous ne voyons pas comment on peut refuser de croire les personnes qui affirment sous serment avoir vu ce qu'elles racontent. Il est un fait certain et admis par tout le monde : c'est que le corps de Chénier a été ouvert, dans le but, dit-on, de constater exactement la cause de la mort

Cett€ explication est assez ridicule. Depuis quand ouvre-t-on les corps des soldats tués sur un champ de bataille poui* savoii- de quoi ils sont morts ?

De tous les chefs patriotes, Chénier est celui dont la mémoire vivi-a le plus longtemps. Quel que soit le jugement que l'on porte sur l'opportunité de l'insun-ection de 1837, et sui* la témérité de ceux qui se cnii*ent assez forts pour résister par la force au gouvernement anglais, on ne pouiTa reprocher à celui-là d'avoir abandonné, au moment du danger, ceux qu'il avait soulevés, d'avoir déserté le di-apeau qu'il portait si fièrement à l'assemblée de Saint-Charles. Sa mort atteste la sincérité de son patriotisme, et .justifie la confiance que le peuple avait en lui. Les Canadiens-français ne cesseront jamais de se répéter, de père en fils, le récit de sa mort héroïque et longtemps on dira : " Brave comme Chénier."

LE PEOCÈS JALBEET

Mardi, 3 septembre 1839, le capitaine Jalbert comparaissait à la barre du Palais de justice de Montréal, après une incarcération de près deux ans, pour i-épondi-e à l'accusation d'avoir mis à mort, le 23 novembre 1837, le lieutenant Georges Weir, du 32ème régiment de Sa Majesté.

Les juges Pyke, EoUand et Gale étaient sur le banc ; le procureur-général Ogden et le solliciteur-général Andi-ew Stuart représentaient la com*onne ; !MM. "Walker et Cbarles Mondelet occupaient pour l'accusé. Le jury était presqu' entièrement composé de Canadiensfrançais.

On trouve, dans un excellent compte-rendu de ce fameux procès, publié dans le temps, sous les initiales A. E. C, le portrait suivant de l'accusé :

" M. Jalbert annonce un homme qui touche à sa soixantième année. Ses traits, sa physionomie, ses manières, tout dénote cette fermeté et cette franchise que l'âge n'éteint jamais dans un homme naturellement brave et respectable. Sa contenance est mâle, sa taille est moyenne. Ses yeux bleus annoncent de la douceur et de la vivacité. Il jette de temps en temps un regard sui* l'auditoire qui l'envii-onne, et sourit, d'un air calme, à ses amis et à ses connaissances. Il porte surtout bleu, veste noire et pantalon rayé noir. "

Le patriote Jalbert était capitaine de milice à Saint- Denis depuis 1813, et jouissait de l'estime publique dans cette paroisse. Il avait été élu marguillier, syndic pour les écoles et son opinion en toutes choses était considérée. C'était un homme doux, paisible et respectable, au caractère ardent et mobile, à l'esprit inquiet, passant facilement de l'abattement à l'exaltation.

n était intelligent, mais sujet, dit un témoin, le père Cadieux, à des absences d'esi^rit; le moindre chagrin le troublait et le rendait incapable de vaquer à ses affaires. Il se jeta, tête baissée, dans l'agitation populaire en 1837, envoya au gouvernement sa démission comme colonel de milice, et se mit à la disposition de Papineau et de Nelson. C'était le sergentinstructeur des patriotes. Il parut à la grande assemblée de Saint-Charles, à la tête d'une compagnie de fusilliers dont la bonne mine et la discipline furent admirées.

Il était à Saint-Denis, et c'est lui que Nelson chargea de faire conduire le lieutenant "Weir à Saint-Charles, quelques instants avant la bataille de Saint-Denis. Accusé de la mort de cet infortimé jeune homme, il avait été arrêté, dans les premiers jours de décembre, près de la frontière américaine, et il y avait deux ans qu'il languissait dans les cachots de la prison de Montréal, lorsqu'on se décida à lui faire subir son procès.

Le 30 août précédent, M. Charles Mondelet avait fait, devant la Corn* du Banc du Eoi, une motion demandant qu'il fût permis au prisonnier de retirer son plaidoyer de " non coupable, " et d'y substituer un plaidoyer spécial fondé sm* l'amnistie proclamée, le 28 juin 1838. par lord Durham.

La substance de ce plaidoyer était que, le 25 juin 1838, lord Durham avait lancé une proclamation d'amnistie générale pour tous crimes de haute ti-ahison et autres offences de cette nature ; qu'en vertu d'une ordonnance, publiée le même jour, le prisonniei-, accusé du mem-tre de "Weir, avait été excepté, et que cette ordonnance ayant été désavouée depuis par Sa Majesté, la proclamation d'amnistie générale devait s'appliquer sans exception à tous les délinquants, y compris le prisonnier. Après une vive et habile discussion entre MM. Mondelet et le solliciteui- général Stuart, la motion

avait été rejetée par le tribunal, et le procès de l'accusa fixé au 3 septembre.

L'acte d'accusation était porté contre Frs Jalbert, le prisonnier à la barre, J.-Bte Maillet, Joseph Pratte, et Louis Lussier, et renfermait quatre chefs distincts : " lo Que le prisonnier Jalbert avait porté un coup de sabre au défunt, et qu'il était alors aidé, assisté et encourar gé par les trois autres ; 2o Que le nommé Jean-Baptiste Maillet ayant un sabre à la main, le prisonnier, accompagné des deux autres, l'aidait, l'assistait et l'encourageait à commettre le meurtre ; 3o Que le nommé Joseph Pratte, ayant un sabre à la main, le prisonnier, ainsi que les deux autres, étaient là présents, l'aidant, l'assistant et l'encourageant à commettre le meui*ti*e ; 4o que le nommé Louis Lussier, ayant tiré un coup de fusil sur le défunt, Jalbert et les deux autres étaient là présents, l'aidant, l'assistant et l'encourageant à commettre le meurtre, etc., etc."

Les aulorités n'avaient pu, malgré leui'S efforts, mettre la main sur les accusés Maillet, Pratte et Lussier, qui s'étaient réfugiés aux Etats-Unis.

Le solliciteui" général Stuart ouvrit la cause dans un discours assez modéré, et rappella comme suit les circonstances du crime dont le prisonnier était accusé :

" Vous vous rappelez probablement, dit-il, qu'en novembre 1837, un détachement de troupes, sous le commandement du colonel Gore, marcha sui' Saint-Denis. Le lieutenant "Weir, du 32ème régiment de Sa Majesté, qui était alors à Montréal, reçut ordre d'aller à Sorel, ayant avec lui des dépêches pour le colonel Gore. Il partit donc, le 22 novembre, par terre, dans l'espoir de se rendi-e à Sorel avant le colonel Gore, qui était parti par eau. Empressé de le rejoindi-e, il prit une voitui*e dans l'intention de rattraper les troupes sur leur route à Saint-Denis. Il est bon de vous faire remarquer, qu'à la distance d'environ quatre mille de

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Sorel, le chemin se divise en deux branches dont l'une est plus longue que l'autre. Le lieutenant Weir présumant sans doute que le colonel Gore avait pris le chemin le plus court, passa par ce chemin, mais le colonel Gore ayant pris l'autre, le lieutenant Weir ne put le rejoindre. Chemin faisant, il fut an-êté par une garde et conduit comme pi-isonnier chez le Dr Nelson. Ce dernier donna ordi-e qu'on le menât à Saint-Charles sous la garde de Jalbert et des autres. Arrivé chez le Dr Nelson, on lui lie les mains, puis on le fait monter dans un wagon. Peu de temps après on lui délie les mains. Près de l'église, M. "Weir saute hors de la voiture et est frappé par le nommé Maillet qui avait un sabre à la main. Jalbert, qui était en ce moment à cheval et qui avait un sabre à son côté, criait aux autres : " Tuez-le I tuez-le ! le déserteur ! " Au même instant, Jalbert lui donne un coup de sabre sous leqxiel le défunt écrase. Les autres suivent son exemple et le défunt succombe sous une grêle de coups. Le monde se rassemble, et le défunt resph-ait encore, quand on entend de tous côtés des voix qui crient : ** Eachevezle ! rachevez-le I " Le prisonnier était de ceux qui criaient ainsi. Le nommé Lussier arrive et décharge un coup de fusil ou de pistolet sui* le défunt pour le rachever. Plusieui's jours après l'engagement des troupes, on fait la recherche du corps que l'on trouve à une certaine distance dans la rivière, couvert de blessui'es et hon-iblement mutilé. "

Le procès dui-a sept jours, quinze ou seize témoins furent entendus, et les faits avancés par la Coui'onne furent en général établis. Il fut prouvé que Maillet, Pratte et Lussier avaient frappé à coups redoublés le malheureux défunt, mais il y eut contradiction au sujet de la participation du capitaine Jalbert à ce crime. Plusieui'S témoins affirmèrent que Weir était mort, quand Jalbert aiTiva sui- les lieux.

Un témoignage important fut celui de Mignault, celui-là même qui conduisait la voiture où se trouvait l'of ficier. Nous avons cru devoir le reproduire en entier :

François-Toussaint Mignault. — InteiTOgé par le solliciteur général Stuart :

"Je suis natif de Saint-Denis. J'y suis maître de poste depuis quinze ans, et aubergiste depuis, à peu près, le même nombre d'années. Je connais le capi, taine Jalbert depuis longtemps. Je sais, que le 23 novembre 1837, un officier des troupes de Sa Majesté vint à Saint-Denis. Comme je sortais de chez moi, avec ma voitui-e, sui* les huit heures ou huit heures et demie du matin, pom* aller chez un voisin, je rencontrai le nommé Jean-Baptiste Maillet, sergent de milice, armé d'une épée. Il était accompagné de deux hommes, aussi armés, et dont l'un était, je crois, le nommé Pierre Gruertin. Ils me commandèrent de me rendre de suite chez le Dr Nelson, pour de là conduire un officier prisonnier à Saint-Charles. Je leur répondis q^e je n'avais pas de voiture. Ils me dirent qu'ils avaient un waggon de prêt. J'allais donc chez le Dr Nelson, où je vis, en effet, le waggon qui attendait à la porte. En arrivant, je ne vis pas d'abord l'officiel*, mais je vis le Dr Nelson qui me dit: "Yousêtes l'homme qu'il faut poui- conduire l'officier à Saint-Charles." J'entrai dans la chambre, et je vis l'officier ; il était entouré d'un bon nombre de personnes. Je demandai au Dr Nelson si l'officier était armé, ajoutant que je n'avais pas même un canif sur moi. Il me répondit que non. L'officier était assis. Il avait, je crois, sur lui, quand je suis entré, un gilet blanc, et en partant, je lui aidai à mettre un surtout bleu. Je suis resté une dizaine de minutes chez le Dr Nelson, avant de pai'tir. Je n'avais aucun ordre quelconque du Dr Nelson ; il est probable que le sergent en avait. C'est moi qui devais conduire le waggon. J'embarquai à di'oite, sui* le devant de la

Toiture, et je fis mettre l'officier à mon côté. Guertin était assis siu* le deiTière, à droite, et Maillet à côté de lui, à gauche. Quand nous fûmes avancés à environ un quart d'arpent de l'endi-oit d'où nous étions partis, je fis débarquer Guertin, en conséquence des mauvais chemins, et vu que je pensais que nous étions assez de deux poui" reconduii"e l'offlcier ; ce dernier m'avant auparavant donné sa parole d'honnem- qu'il ne s'échapperait pas ; puis, nous continuâmes à marcher. Il avait les mains liées ; et m'étant aperçu qu'elles lui devenaient bleues pai- le froid, je lui donnai mes gants, ajoutant qu'il n'avait rien à craindre, qu'il était sous ma protection, et que je le conduirais sain et sauf jusqu'à Saint- Charles. Il ne me répondit pas. Je crus qu'il ne me comprenait point ; je lui parlais en français, et lui disais quelques mots en anglais, essayant de mon mieux à me faire comprendre de lui. Rendu à un quart d'arpent de l'église, le sergent Maillet lui passa autom* du corps la strappe qui servait auparavant à lui lier les mains. Je ne crois pas que le prisonnier se soit aperçu qu'il était ainsi retenu par derrière. L'officier ayant sauté hors de la voiture, la strappe que tenait Maillet le fit tomber à genoux, la voiture continuait à marcher. Maillet avait alors avec lui une ancienne épée française, d'environ un demi pied de long. Il sauta hors de la voiture, et se mit à frapper, tant sur le waggon que sur l'officier. Je crois qu'il frappa avec le plat de l'épée ; l'épée cassa. Je crois qu'il ne fit que couper le collet de l'habit de l'officier. Il donna trois ou quatre coups : Je ne puis pas dire s'il frappa avec le ti'anchant, ou avec le plat de l'épée. Je ne crois pas qu'il ait infligé de graves blessui-es au défunt. Maillet demanda mainforte. J'étais ti'ansporté et excité. Ma voiture marchait toujours ; de sorte que je me trouvai à trente ou quarante pieds de l'officier, qui s'était avancé un peu, en voulant gagner les troupes. Les troupes étaient

actuellement à dix ou quinze arpents eu bas du village. L'officier, en sautant hoi-s de la voitui-e, avait dit : Let me see the soldiers, et Maillet lui avait répondu que non, qu'il avait le temps de les voir. Après avoir arrêté mon cheval, je revins près de l'officier, et je trouvai le nommé Joseph Pratte (\m faissait dessus avec un gros sabre de dragon. Il lui avait donné douze à quinze coups. L'officier était tout haché. Je repoussai Pratte et relevai l'officier. Je crus voir qu'il avait trois doigts de la main di-oite coupés, et plusieui-s blessui-es à la tête. En arrivant là où était l'offlcier, je vis Pratte frapper plusieui-s coups sui* lui ; l'officier avait déjà reçu plusieurs auti-es blessui-es. J'étais environné de monde. Après que j'ai été descendu du waggon, j'ai vu porter des coups sui- l'officier, par Maillet ; et c'est en arrivant vers l'officier que j'ai vu Pratte qui le frappait. Jusque là, la foule m'avait empêché de voir. Jalbert n'était pas encore arrivé alors. Quand je relevai l'officier, je lui dis en mauvais anglais : What you want do f Ipromised you my protection, but I cannât help it ; I believe some body will shoot you in a minute. (Que prétendez-vous faii"e ? — Je vous ai promis ma protection ; mais je ne suis plus le maître : je crois que quelqu'un va venir vous fusiller dans l'instant.) J'ai repoussé Pratte en arrivant, poui* l'empêcher de frapper do nouveau. Plusieurs criaient : " Eachevez-le ! rachevez" le ! " Il se mourait alors. Sur ces entrefaites, arrive le capitaine Jalbert ; il était à cheval, un sabre à son côté, un pistolet dans sa selle. Il est probable qu'il a commandé, lui atissi, de le finir, Jalbert était à dix ou douze pieds de moi, à cheval. Je le connaissais depuis longtemps. Je n'ai pas entendu le capitaine Jalbert dii-e : " Eachevez-le ! Eachevez-le ! " mais d'autres le disaient. Jalbert était du nombre de ceux qui le disaient. Je ne puis pas dire si Jalbert a commandé. Je crois que Jalbert a dit : " Eachevez-le ! Eachevez-

le I " Je n'en suis pas certain. Je n'en ai aucun doute Là-dessus, Lussier est an-ivé avec un fusil, et a couché l'officier en joue ; mais son fusil a fait fausse amorce, à trois différentes reprises. Lussier est entré avec son fusil ; et pendant ce temps là, un auti*e individu, que je ne connais pas, est venu avec un pistolet. Je suis alors parti, craignant qu'on me forcit à tirer, comme on l'avait déjà fait. J'avais refusé de le faire, en disant que j'avais toujours promis de ne jamais tremper mes mains dans le sang de mon fi*ère ; et sur mon refus, quelqu'un avait dit: " S'il ne veut pas le faii-e, faisonslui-en autant." Je crois que c'est Lussier qui a apporté lepistolet. J'étais à demi morfossé, et tout hors de moimême. Je n'ai pas entendu le coup de pistolet. Quand je suis revenu à l'officier, Pratte frappait à grands coups ; le sang ruisselait. J'ai reproché à Pratte sa barbarie. Quelqu'un m'a aidé à éloigner le corps de l'endroit où il était. Je l'ai pris à brassée, et Maillet m'a aidé, en le prenant par les jambes. Je n'ai pas vu le capitaine Jalbert frapper l'officier. Je l'ai vu un instant, sm- les lieux, quand on criait : — " Rachevez-le I Eachevez-le I " Il n'avait pas alors son épée tirée. Je ne l'ai plus revu après. Je lui toui'nais le dos, quand il est ari'ivé, et je ne puis pas dire ce qui s'est passé. Lorsque je suis revenu, le capitaine Jalbert n'y était plus. Il n'est arrivé qu'api^s qu'on eût crié: " Eachevez-le 1 Eachevez-le ! " Je ne puis pas drre ce qu'il fit après mon départ. "

Dans le cours du procès, des altercations fréquentes eui-ent lieu entre les avocats de la défense, M. Mondelet sui-tout, et les représentants de la Couronne. Les juges Pyke et Gale ne pai'aissaient pas eux-mêmes à l'abri des passions que ce procès soulevait. Les plaidoiries des défendeurs du prisonnier fui-ent habiles et éloquentes. Elles peuvent se résumer dans les deux propositions qui suivent.

Il n'y a pas de preuve que Jalbert ait contribué à la mort du défunt; l'eût-il fait, ce n'est pas un procès pour meurtre qu'on devrait lui faire, mais pour hautetrahison ; car la mort du lieutenant Weir est un fait politique, un incident regrettable d'une insurruction, l'acte d'un gouvernement de facto, et la faute, s'il y a faute, est celle de tout un peuple.

Nous croyons donner une idée de l'éloquent plaidoyer de M. Mondelet, en reproduisant le passage suivant:

" L'acte dont le prisonnier est accusé est tel, que s'il eût été commis dans des circonstances ordinaires, i y aui-ait de quoi frémir ; mais il est facile de voir de suite que cet acte n'est autre chose qu'un malheureux incident d'un drame encore plus malheureux, que des causes imprévues et extraordinaires ont amené.

" Je dis que le drame malheureux qui a été joué en 1837, a été amené. . . il a été accéléré, messieurs, après avoir été produit par la conduite du gouvernement même. Il est connu de vous tous que le gouvernement impérial n'ayant tenté rien de moins que de mettre la main sur nos deniers, sans le consentement de la législature de ce pays, des assemblées nombreuses furent tenues dans différentes parties de la province, dans l'été de 1837. Des résolutions énergiques furent adoptées ; et il fut, entre autres choses, déterminé que l'on détruirait par la non-consommation, un revenu que le gouvernement avait la prétention inconstitutionnelle et injuste de s'approprier sans notre consentement. L'assemblée des Six Comtés eut enfin lieu, à Saint-Charles, en octobre 1837, et là aussi, on adopta des résolutions aussi énergiques que les circonstances l'exigeaient. Dans la supposition où l'on y am-ait fait quelque chose de répréhensible, aux yeux des lois (ce que je n'admets point, me bornant à le supposer, pour donner plus de latitude au gouvernement), dans ce cas-

LES PATRIOTES IGl

là, l'on aurait pu, tout au plus, arrêter, pour menées Béditieuses, ceux que l'on aurait accusés de ces offenses imaginaires ; mais jamais l'on eût dû lancer des warrants de haute-trahison par la raison toute simple qu'aucun overt-act, aucun acte ouvert de haute-trahison n'avait alors été commis. Cependant le gouvernement d'alors eut le malheu^" de bien d'autres gouvernements ; celui d'être entouré d'ignorants, de méchants et de coquins, qui savaient ou devaient savoir qu'aucun acte de haute-trahison n'avait été commis à cette époque. Ces hommes ignorants et méchants, ces coquins osèrent aviser le gouvernement d'émettre des warrants de haute-ti-ahison, contre le Dr Wolfred Nelson et autres hommes marquants, qui n'avaient rien fait qui constituât l'offense bien définie de haute-trahison. Le Dr Wolfred Nelson et ses amis, informés qu'il existait des gens assez ignorants on assez méchants pour pervertir ainsi la loi, pressentirent bien natm-ellement qu'un gouvernement assez immoi-al pour en agir ainsi, le serait assez pour trouver les moyens de les faire condamner et de les faire exécuter. Ils décidèrent donc bien naturellement qu'il valait mieux pour eux périr honorablement dans la tranchée, que de sei*vir, sur l'échafaud, de victimes d'expiation, à la vengeance des coquins qui entouraient et conseillaient le gouvernement. Ils préférèrent les chances du combat à la certitude d'une mort sur l'échafaud, qui, bien qu'elle n'eût pas été déshonorante, n'en était pas moins à éviter. Ils résistèrent. C'est donc le gouvernement qui a causé et accéléré l'insurrection de 1837. C'est sur le gouvernement, et sui* le gouvernement seul, qu'en doit retomber la responsabilité.

" Il est certain qu'à cette époque, les esprits étaient tellement excités, et la détermination d'opposer la force à la force, tellement enracinée parmi les habitants de cette section de la rivièi-egChamWv, ou se

trouve Saint-Denis, que l'autorité du gouvernement était méconnue et rejetée. Les oifici-ers publics avaient été remplacés par ceux que s'était choisis le peuple, et aucun des oflSciers du gouvernement n'était assez imprudent pour tenter d'agir ; il ne l'eût pu. L'autorité du peuple était la seule que l'on reconnût, et à laquelle l'on obéit ; et il y avait assurément, dans cette partie de la province, un gouvernement de facto, c'està-dire une aurorité de fait, et celle qu'exerçait le peuple par ses chefs. Que cette autorité fût ou ne fût pas légitime, qu'elle fût usurpatrice, ou ne le fût pas, elle n'en existait pas moins, le gouvernement ne s'étant fait connaîti-e ensuite que par l'envoi du député-shérif, et des troupes, qu'on regardait comme venant porter le fer et le feu dans les campagnes, pressentiments que la suite a bien justifiés. Ceux, par conséquent, qui prirent part aux troubles de 1837, étaient conduits par la force et l'influence irrésistible d'une autorité qui était le peuple même. II est certain, messieurs, que les lois, en Europe, reconnaissent une telle chose qu'un gouvernement 6?e/acf(9 ; aussi a-t on vu des actes du gouvernement impérial (sous Henri YII) excuser et exonérer de haute-trahison ceux qui avaient obéi à un gouvernement de facto, usurpé, qui avait précédemment établi son autorité ; autorité qui était ii-résistible. Le gouvernement qui, dans ce pays, a été la cause pjemière de ces malheurs de 1837, devrait être le dernier à vouloir atteindre du glaive sanglant ceux entre les mains desquels il l'a mis lui-même.

" Le prisonnier, dont il est temps de vous parler, se trouva, par sa situation distinguée dans sa localité, placé de manière à ne pouvoir se soustraire, l'eût-il même voulu, à l'effet de cette force supérieure qui, dès lors, menait dans une seule direction les masses et les esprits. Le courage élevé qui lui fit tirer le glaive en 1813, pour voler aux frontières, et y défendi-e ce gou-

veraement qui, en 1837, ne le protégeait plus, ce même courage élevé le décida à tirer l'épée contre un pouvoir qu'il regardait coasciencieusement comme oppresseur et spoliateui". Quelle que soit l'opinion de certaines personnes sur ce qu'elles considèrent comme une eiTCui', elles doivent au mois apprécier les motifs, et respecter le courage du brave capt. Jalbert.

" Vous le voyez, messieurs ; il est devant vous. Portez vos regards sur ces traits vénérables, et dites-moi si ce calme admirable qu'ils peignent, n'est pas la vive expression de ce qui se passa dans cette âme ti*anquille et dans la conscience sans reproche de l'homme vertueux : la douceur l'humanité et la bienveillance sont les traits caractéristiques de cette figure admirablement tranquille.

" Le prisonnier, messieurs, ne tient guère à la vie ; sa carrière a été honorable, et celui qui a eu le courage de passer, sans fléchir, à travers les balles et les boulets, ne craint guère la mort. Il m'a chargé de vous déclarer, de sa part, qu'il est innocent ; et moi, je vous répète avec confiance que je le ci-ois innocent. S'il m'eût avoué qu'il était l'auteur du crime atroce dont on l'accuse, je ne vous le dirais pas, comme de raison ; mais comme il a toujours protesté de son innocence, je vous en fais la déclai-ation intime. Il m'a souvent assui'é, et je le crois, car c'est un homme d'honneui*, que si, dans un moment d'erreui- ou d'excitation, il eût trempé ses mains dans le sang de l'infortuné lieutenant Weir, il nous l'aurait déjà avoué, et n'aurait jamais fait rejaillir sur d'autres l'accusation d'un crime qu'il aurait eu le courage d'expier.

" Messieurs les jurés, notre respectable client, le prisonnier à la barre, est accusé d'avoir, le 23 novembre 1837, commis un meurtre, en mettant à mort le lieutenant Georges "Weir, du 32e régiment de Sa Majesté. C'était, comme on vous l'a prouvé, le joui- où les trou-

pes en sont venues aux mains avec les habitants de Saint-Denis et de quelques autres paroisses, et qu'elles ont été repoussées dans cette lutte. La mort de M. Weir a eu lieu dans un moment où l'excitaion, le désespoir et l'indignation étaient à leur comble dans Saint-Denis ; les troupes entraient dans le bas du village, le tocsin sonnait, l'on criait et l'on volait aux armes de tous côtés ; les pères, les mères, les frères, les sœui-s, voyaient en imagination ce que la réalité devait leui* montrer quelques jours après : le fer et le feu portés dans leurs paisibles habitations. Si l'on joint à cela que le bruit com-ait dans le village que l'infortuné "Weir avait été fait prisonnier, qu'il était un espion portem* de dépêches pour faire marcher les troupes de Chambly sui* Saint-Denis, qui am-ait, par ce moyen, été investi en tous sens, et la crainte que dut causer la nouvelle que cet ofl&cier avait réussi à s'échapper, l'on aura encore qu'une faible idée de l'état dans lequel se trouvait la population, dont la terreur devait s'accroître au bruit de la mousqueterie, qui se faisait déjà entendi-e dans le bas du village ! ! ! Les atrocités qui ont été commises sm' le corps dn lieutenant Weir (mais auxquelles. Dieu merci, le prisonnier est étranger) n'ont pu avoir lieu que dans un moment comme celui-là. Jamais, non jamais des Canadiens dont la douceur, l'humanilé et l'hospitalité sont passées en proverbe, ne s'en seraient souillés BOUS d'autres circonstances.

" Avant le malheureux moment où cet infortuné jeune homme tenta de s'échapper, après avoir donné sa parole d'honneui" qu'il n'en ferait rien, les soins les plus continus lui avaient été prodigués ; on l'avait traité comme un gentilhomme, et, s'il se fût conformé aux avis du brave Dr Nelson, aussi bienfaisant que courageux, il n'aurait pas essayé à s'enfuir ; sa vie, pai* conséquent aurait été consei-vée. Voyez Maillet luimême, un de ceux qui l'ont tué ; Maillet, depuis la

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