‹ Les Patriotes de 1837-1838Chapitre 29 sur 49 · S LES PATRIOTES · texte numérisé non relu

S LES PATRIOTES

charges et les devoirs de la vie, à un âge où l'on n'en voit généralement que les plaisirs et les illusions.

!Mme Duquet, connaissant le cœiir de son fils, n'hésita pas à sacrifier le peu qui lui restait poui- lui permettre d'étudier la profession de notaire qu'il avait adoptée.

Il eut d'abord pour pati'ons Cardinal et de Lorimier.

Tout le secret de sa destinée est là. On comprend l'effet que produisit sur cette nature généreuse et dévouée le patriotisme ardent de ces doux hommes.

Le sort voulut qu'il allât compléter sa cléricatui*e chez son oncle Demaray, notaire de Saint-Jean et député, au moment même où les autorités faisaient an'êter ce dernier avec le Dr Davignon. Cette arrestation acheva d'exaspérer Duquet. Il aurait voulu l'empêcher par la force ; il disait hautement qu'on aui'ait dû se préparer à recevoir la ti-oupe à coups de fusil. Mais les pati'iotes, pris à l'improviste, n'avaient pas eu le temps de se préparer.

Duquet voyant la résistance inutile, part à course de cheval pour Montréal, afin de prévenir les amis de ce qui venait de se passer et de prendre les moyens d'ai-racher les prisonniers aux mains de la police. Ai-rivé à Laprairie, il ne peut traverser ; les communications sont rompues. Il se rend alors à Longueuil et a le plaisir d'apprendre en arrivant dans ce village que Bonaventure Viger et une vingtaine de braves avaient délivré les prisonniers sur le chemin de Chambly. Il se fit conduire à l'endroit où étaient les patriotes et aiTiva au moment où ils célébraient la victoire qu'ils venaient de remporter. Quand on connut le but de son voyage, on le félicita chaleureusement et on lui fit une véritable ovation.

Mais lorsqu'après les fumées de l'enthousiasme on se demanda ce qu'on devait faire, on arriva à la conclusion que pour échapper aux pom*suites du gouvernement, il fallait fuir. Quelques uns se rendirent à Saint-Denis,

mais Davignon et Demaray prirent le chemin des Etats-Unis et Duquet les suivit.

Le 6 décembre, Duquet était au premier rang dans le bataillon qui, sous la conduite de Malhiot et de Gagnon, traversa la frontière, le di'apeau de l'indépendance à la main. Il se battit bravement à Moore's Corner et retourna aux Etats-Unis après la défaite. Il demeui-a à Swanton jusqu'à la proclamation d'amnistie de lord Durham, et revint alors dans le pays.

Il revit avec bonheur sa mère et ses sœurs qui le reçurent avec des larmes de joie, et lui reprochèrent tendrement de les avoir rendues si inquiètes. Il promit d'être plus sage à l'avenir et la paix fut scellée par des baisere innombrables.

Quant il apprit que les patriotes réfugiés aux Etats- Unis, se préparaient à rentrer dans le pays, sous la conduite de Robert Nelson, ses rêves d'indépendance revinrent, et il se jeta, tête baissée, dans le mouvement. Intelligent, actif et dévoué, toujours prêt à marcher et à travailler, à s'exposer pour la cause commune, il était très populaire parmi les patriotes. Il fut un des plus actifs organisateurs de l'association secrète des Chasseurs, et fut nommé Aigle ou chef de division. Il fut sur le chemin nuit et jour, dans les mois de septembre et d'octobre, allant d'une paroisse à l'autre, donnant des instructions et des nouvelles, excitant les gens à se préparer au grand soulèvement du trois novembre. Cardinal qui lui avait inspiré ses sentiments et avait beaucoup contribué à le lancer dans l'insurrection l'aimait comme son enfant.

Le ti'ois novembre. Cardinal et Duquet furent à leur poste ; ils s'emparèrent des principaux torys du village de Laprairie et, le 4, de bon matin, ils partirent, à la tête d'une centaine d'hommes, pour prendre possession des ai-mes des sauvages à Caughnawaga. Mais, trahis par ceux qui devaient les aider, ils échouèrent dans leur

entreprise, forent arrêtés et conduits à la prison de Montréal.

La vengeance des bureaucrates et des volontaires 'fut, comme nous l'avons dit, cruelle. Pendant qu'on 'jetait dans les cachots ces braves gens, victimes de leur patriotisme, on incendiait leurs demeures, on lançait sui' les chemins publics leui's femmes, leui'S mères et leui'S enfants.

Mme Duquet, au désespoir, confiait ses trois petites filles à des parents et amis, et se rendait à Montréal pour voir son fils, être près de lui, le consoler, le sauver si c'était possible. Les barbares qui avaient brûlé sa maison et tout ce qu'elle possédait, lui avaient dit que son fils serait pendu dans quelques jours. On peut se faire une idée de la ti'istesse de la première enti-evue qui eut lieu entre cette mère et ce fils qui s'aimaient tant.

Mme Duquet espéra Jusqu'au dernier moment ; elle ne pouvait croire qu'on lui enlèverait son fils, son seul soutien, son espérance, son orgueil ; elle était convaincue qu'on aui-ait pitié d'elle, qu'on pardonnerait à un enfant de vingt ans de s'être laissé enti'aîner par des sentiments si nobles, si louables. Même quand il fut condamné, lorsqu'il n'avait plus que trois jours à vivi'e, elle refusa de croire à la tei-rible réalité; faisant un effort sublime d'énergie, elle descendit à Québec, alla se jeter aux pieds de Colborne et lui demanda la grâce de son fils dans la lettre touchante qui suit :

"A Son Excellence Sir John Colborne,

" Gouverneur-Général, etc.

" Qu'il plaise à Yotre Excellence. La vieille mère d'un fils malheui*eux, que son âge tendi-e a entraîné au bord de l'abîme, se jette aux pieds de Yotre Excellence,

la donleur dans le cœur, les sanglots dans la voix, pour demander à Votre Excellence le pardon de son fils. Demain, l'ordre fatal en vertu duquel le fil de ses jours sera tranché, doit être exécuté. Faut-il qu'il meure au matin de la vie, lui, le seul soutien de sa vieille mère dans les derniers jours de son existence, lui, le seul protecteur de ses trois jeunes sœurs, lui, ce modèle parfait de piété filiale et d'amour fraternel, lui, si chéri de tous ses amis 1 Faut-il que sa jeune tête tombe en sacrifice sur l'échafaud ensanglanté ? Faut-il que votre Eequérante et les enfants qui lui restent (peut-être, hélas ! pour son malheur) soient réduits à mendier leur pain de chaque jour ? Si abondant que serait ce pain, il sera toujours mangé dans l'amertume de notre âme, car il ne viendrait plus d'un fils bienaimé, d'un frère idolâtré I Et tout cela, parceque l'infortuné jeune homme s'est un moment laissé égarer et s'est jeté dans la tempête qui a enveloppé tant d'hommes d'âge et d'expérience. Non, non ! Votre cœur qui connaît le sentiment de l'amour paternel, doit compatir à ma situation. Vous ne pouvez dédaigner la prière d'une mère malheureuse ; et si vous ne me rendez pas mon fils, vous commuerez au moins sa sentence et lui donnerez au moins le temps de se repentir. Vous vous souviendrez qu'il n'a pas réj^andu une seule goutte du sang de ses semblables. Vous n'oublierez pas ce qu'il a déjà souffert. Vous n'oublierez pas non plus ce que votre Eequérante a souffert pour lui, lorsqu'elle fut chassée de sa demeure par le feu qu'y avait allumé la main de l'incendiaire. La clémence, qui est la vertu des rois, devi-ait être une de vos plus nobles jouissances. Pai-donnez donc à mon fils, et tous ses compatriotes se joindi'ont à moi pour bénir votre mémoire. Pardonnez à mon fils, et l'expérience apprendra au monde que la miséricorde et non la rigueur produit la loyauté. " Et votre Eequérante no cessera d'implorer le ciel

pour la conservation et la gloire de Votre Excellence et le bonheui" de votre famille.

" L. Dandurand,

" Veuve Duquet.

"Montréal, 20 décembre 1838."

Colborne fut insensible aux prières de la mère do Duquet comme il l'avait été à celles de l'épouse de Cardinal.

La pauvi-e mère revint, le cœur brisé, l'esprit presque troublé. Quand, à moitié étouffée par les sanglots, elle raconta à son fils ce qui s'était passé, il lui dit :

" Je savais bien, ma mère, que c'était peine perdue ; je ne me suis jamais fait illusion depuis que je suis ici . après demain je serai dans un monde meilleui'. Mon sacrifice est fait ; soumettons-nous, ma mère, à la volonté de la providence."

Ce fut la dernière fois que Mme Duquet vit son fils ; ses parents et ses amis l'empêchèrent de retourner le voir, afin d'épargner à l'infortuné jeune homme les angoisses d'une dernière entrevue, les tortui-es des derniers adieux.

Duquet se révolta d'abord contre la pensée de la mort ; il repoussa le spectre hideux de l'échafaud. Il n'avait que vingt ans ! Il avait à peine commencé à vivi-e I A vingt ans, à l'âge où la vie semble un jardin de fleurs, où l'âme est imprégnée des parfums de l'amour, de la gloire, des sentiments les plus pui's, on ne meurt pas sans regret. Lui si bon, si généreux, il ne pouvait croire qu'on le ferait moui'ir sur l'échafaud poui* avoir trop aimé son pays !

Il comprit bientôt que ni son âge, ni ses convictions, ni l'amour de sa mère ne le sauveraient.

Sa pauvre mère! ses chères petites sœurs! Il ne pensait ^u'à elles, ne s'occupait que d'ellea. Leur

douleur était ce qui le faisait le plus souffrir, la pensée de leur avenir, ce qui le tourmentait le plus. Elles qui avaient tant compté sm- lui poui* vivi-e, qui l'avaient tant aimé, il mourait au moment où il aurait pu leur être utile, rendre à sa mère bien-aimée ce qu'elle avait fait pour lui ! H se reprochait quelquefois de leur causer tant de chagrin, d'avoir compromis le bonheur de toute leur vie, peut-être. La dernière fois qu'il vit sa mère, il lui dit:

" Je m'étais promis de faire une position heureuse à mes chères petites sœurs ainsi qu'à vous-même; ma folle précipitation a déjoué mes projets, détruit vos espérances et les miennes. C'est mon seul regret, mon seul remords. Mais croyez, ma mère, et dites-ie à mes sœurs, que ce n'est pas par mauvais cœm* que j'ai agi."

Prenant aloi's une image de Notre-Dame des Sept- Douleurs qu'il portait constamment sur lui depuis qu'il était en piùson, il pria sa mère de la remettre à ses sœurs, et ajouta cette recommandation :

" Dites-leur, ma mère, de baiser la partie de cette image qui porte la marque de mes pleurs."

Duquet était généi-alement sérieux et pensif; son BOUi"ire était triste, et on put voir plus d'une fois qu'il avait dû pleurer pendant la nuit. Qui dira ce qu'il a souffert, lorsque, dans sa cellule, il restait seul avec ses pensées ? Le cœur bat si fort dans la poitrine de celui qui, en pleine santé, voit approcher la mort I On aime tant ce qu'on est à la veille de quitter poui* toujoiu's 1

Lorsqu'il ne pouvait pas dormir, il se levait et passait une partie des nuits à prier. Comme de Lorimier et Cai'dinal, il priait plus poui* ceux qu'il quittait que pour lui-même. Il se confessa plusieurs fois et fit tout ce qu'il put pour moui'ir en brave et en chrétien.

Nous avons entendu un protestant intelligent et impartial dire:

" Pour vivi'e, je préfère être protestant, mais pour mourir j'aimerais mieux, il me semble, être catholique."

Si c'est vi*ai dans les cas ordinaires, c'est encore beaucoup plus vi-ai dans des circonstances terribles comme celles où se trouvaient Cardinal et Duquet. La religion catholique seule jjeut alors, avec ses augustes sacrements, offrir à l'âme les consolations et la force aont elle a besoin.

Le 21 décembre arriva. Jour sinistre qui vit pour la première fois au Canada la tyrannie immoler sur l'échafaud les martyrs de la liberté !

Duquet avait peu dormi ; il était très-pâle, ti-ès-abattu et paraissait faible. Il parlait peu et faisait machinalement tout ce qu'on lui ordonnait.

Il avait l'air de l'agneau qu'on traîne à la boucherie.

Ses forces ne l'abandonnèrent pas, pourtant ; il marcha d'un pas ferme à l'échafaud, ayant à ses côtés son confesseur, M. l'abbé Labelle, curé de Châteauguay,

Sa jeunesse, son air maladif, sa figure empreinte de douleur, de résignation et de dignité, touchèrent profondément toutes les personnes présentes, même ses bourreaux.

Pauvre enfant ! l'échafaud lui fit peur; il ne put s'empêcher de frémir quand il en gravit la première marche. Il l'aurait beaucoup plus redouté s'il avait prévu le supplice qui l'attendait. C'est vite fait généralement, comme disait l'héroïque de Lorimier ; mais pour l'infortuné Duquet ce fut long.

Lorsque la trappe tomba, la foule assista à un spectacle horrible. La corde, mal ajustée, s'étant dérangée, on vit le corps de l'infortuné jeune homme aller de droite à gauche et frapper violemment la charpente ferrée de l'échafaud.

Le pauvre enfant avait le visage meurtri et ensanglanté, mais il vivait encore.

Le bourreau, troublé, ne savait trop que faire. Quelques voix crièrent, dit-on : " Grâce ! grâce ! "

Inutile pitié I II fallait que l'œuvre odieuse fût achevée.

Le bourreau saisit la corde, ramena le supplicié sur l'échafaud et recommença l'exécution. Cette fois il réussit.

Qu'on imagine ce que dut souffrir l'infortunée victime!

Il est une femme qui n'a jamais pardonné à Colborne et aux bui-eaucrates la mort de Duquet, qui a pleuré tous les jours de sa vie, pendant trente ans, celui qu'elle aimait tant.

Cette femme, on le devine, c'est sa mère. Elle ne pouvait voir ou entendre sans verser d'abandantes larmes, tout ce qui lui rappelait son fils.

Un jour, elle rencontra celui qui avait été la principale cause de sa mort ; il lui demanda pardon et voulut lui serrer la main.

" Oh ! lui dit-elle avec horreur, n'approchez pas de moi ; je vous pardonne, parce que je suis catholique, et que mon fils me l'a ordonné ; mais je ne puis oublier que vos mains sont encore teintes du sang de mon fils."

Mme Duquet est morte, il y a quelques années. Elle vécut avec ses filles chez Mme Charland, mère de MM. Arthui' et Alfred Charland, qu'elle, a en grande partie, élevés. Une autre de ses filles épousa M. ISTolin, shérif du district d'Ibei-ville, et père du E. P. Nolin, oblat, du collège d'Ottawa. La troisième, Sophie, est restée fille.

Si le souvenir de Duquet excite tant de sympathie dans le cœur de tous les Canadiens-français, on peut ee faire une idée des sentiments vivaces et profonds

que ce souvenu* nourrit dans l'âme de ceux qui ont l'honneur d'être liés pai- le sang à ce jeune mai'tyi* de la libeî-té.

Pétition des sauvages de Caughnawaga.

Loraque les sauvages du Saut Saint-Louis apprirent que Cardinal et Duquet avaient été condamnés à mort, ils regrettèrent leur excès de zèle, et adressèrent à sir John Colborne la pétition suivante :

" A Son Excellence Sir John Colborne, Gouverneui'-Général, etc.

" La pétition des soussignés sauvages du Saut Saint- Louis, expose humblement:

" Que nous avons ressenti une profonde douleur en apprenant que noti'e Père avait résolu de mettre à mort deux des prisonniers que nous avons faits, Joseph-N. Cardinal et Joseph Duquet. Nous venons donc à noti'B Père poui* le supplier d'épargner la vie de ces hommes infortunés. Ils ne nous ont fait aucun mal. Ils n'ont pas ti-empé leui-s mains dans le sang de leurs frères. Pourquoi répandre le lem* ? S'il doit y avoii* des victimes, il y en a d'autres que ces malheureux, qui sont mille fois plus coupables qu'eux.

" La femme et les enfants de l'un, la vieille mère de l'auti-e, joignent leui*s larmes à notre voix pom* implorer votre miséricorde.

" Les services que nous avons rendus à Sa Majesté ; ceux qu'elle attend encore de nous et que nous n'hésiterons pas à lui rendi'e dans l'occasion, nous portent à croire que notre humble prière trouvera le chemin du cœur de Votre Excellence.

" Et nous ne cesserons de prier le Grand-Esprit, et de lui demander la gloire pour notre Père, sa conservation et le bonheur pour ses enfants.

" Saut Saint-Louis, 20 décembre 1838."

Page 1