‹ Les pauvres d'esprit comedie en trois actes, en proseChapitre 17 sur 79 · ACTE · texte numérisé non relu

ACTE

MONFORT

Tes débuts promettaient.

P R O S P E R, souriant.

C’était alors mon avis; mais mon père ayant eu vent de mes prouesses anonymes, et voulant sans doute me laisser mes illu-* sions, ne me donna pas le temps de les perdre et crut devoir borner là mon élan. Il m’aborda un beau matin, armé d’un bon sens foudroyant... et d’un calme, chargé d’orages. « Mon cher fils, me dit-il, j’ai travaillé trente ans pour te faire ton lit, et tu me permettras d’opposer quelque' résistance, en t’en voyant jeter les plumes au vent. Tu me parais avoir pris le change sur le but de mes dispositions, et il est temps, je le vois, de te le bien préciser : tu seras notaire, et tu te marieras. Voilà la vie que j’ai projetée pour toi; elle a été la mienne, et je m’en suis bien trouvé... Maintenant, si j’ai voulu, d’abord, faire de toi un homme lettré, c’est que je tiens qu’il n’y a pas d’homme du monde véritablement à sa place sans une éducation libérale et complète; mais si , de ce que tu as eu des succès dans tes classes, tu en as conclu que tu n’étais plus bon à être notaire, tu as donné, mon ami, dans une erreur qui, pour être banale, n’en est pas moins profonde : c’est précisément parce que ta carrière devait te garder dans un milieu d’occupations arides... que j’ai dû, d’autant plus, tenir à orner ton esprit de ressources qui. te fissent échapper, toi et les tiens, à la monotonie et à l’ennui, véritables plaies de certains intérieurs... les lettres t’y aideront; le goût ne s’en perd pas quand on les a sincèrement aimées, -et ce sont de belles fleurs qu’on peut cultiver, sans en vendre. C’est ce que j’ai fait, à l’ombre, dans mon petit coin de terre, et c’est ce que tu feras. Je te connais ; car je n’ai rien fuit observé que ta nature, et je puis te dire : voilà ta ligne! » Tu comprends, mon ami, que je ne rédige pas , et tu reconnais là ces phrases carrées qui vont au but, fortes de leur droit...

M ON F O RT

...Et de ce bon sensfoudroyantdontlume parlais tout à l’heure?

PRÔSPF.R.

Oui .... Je ne m’y suis pourtant pas rendu du premier coup.

LES PAUVRES D’ESPRIT

• MON FORT, souriant.

C’est probable !

PROSPER

Mais, je l'avouerai, quand la raison prend cette forme précise, cet accent d’autorité suprême ; quand, surtout, cette simple parole ; a J’ai tra\ aille trente ans pour te faire ton lit... » nous entre là, au cœur... avec un regard plein d’une tendresse profonde... Ah ! mon ami, quelque grand qu’ait été notre rêve, il y a dans celte prose nulle et naïve quelque chose de plus grand encore... comme un soufflé puissant qui nous trouble, nous pénètre... et rejette bien loin, dans l’ombre, à moins d’ètre un colosse ou de génie ou d'orgueil, toutes les petites vanités de monsieur notre esprit !

MONFORT

Et tu as cédé ?

Tu le vois...

MON FORT

Et tu as fait courageusement litière de tes jeunes lauriers, de tes premiers succès, de tes belles espérances, pour augmenter le nonîbre de ces hommes que leurs facultés et leurs premiers travaux appelaient à prendre rang parmi les élus de la pensée et de la science... et que les événements, ou le respect filial, aidé d’une haute philosophie, ont jetés dans les professions modestes!... esprits souvent élevés, artistes inconnus, poètes ignorés d’eux-mêmes... natures d’élite, enfin, dont la vie n’a laissé mettre au jour que l’intelligence active et lucide, l’austère délicatesse et la probité rare !.. Tu as bien fait, mon ami , tu as agi en homme d’esprit et de cœur; et j’ai foi que le ciel bénira ta vie.

PROSPER, lui serrant la main avec un triste et fin sourire.

Merci, mon cher Monfort, car ce que tu viens de dire est bien ' dit ; mais comme tu ferais bien, aussi, de l’imprimer!

MONFORT

Comment?

PROSPER

Cela nous vengerait un peu des lazzis par lesquels messieurs les gens de lettres acquittent cette modestie et ce bon sens que lu as, peut-être, quelque raison d’exalter ici.

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