‹ Les pauvres d'esprit; comédie en trois actes, en proseChapitre 19 sur 80 · ACTE PUE.MIER · texte numérisé non relu

ACTE PUE.MIER

C'est ce que j'ai fait, à l'ombre, dans mon petit coin de terre; et c'est ce que tu feras. Je te connais; car je n'ai rien tant observé que ta nature, et je puis te dire : voilà la ligne'! » — Tu comprends, mon ami, que je ne rédige pas; et tu reconnais-là ces phrases carrées qui vont au but. fortes de leur droit?

MONFORT

...Et de ce bon sens foudroyant dont tu mo parlais tout à l'heure!

PROSPER

Oui! — Je ne m'y suis pourtant pas rendu du premier coup.

MONFORT, souriant.

C'est probable!

PROSPE R.

Mais, je l'avouerai, quand la raison prend cette forme précise, cet accent d'autorité suprême; quand, surtout, cette simple parole : « J'ai travaillé pendant trente ans pour te faire ton lit... » nous entre là au cœur... avec un regard plein d'une tendresse profonde... ah! mon ami, quelque grand qu'ait été notre rêve, il y a dans cette prose mâle et naïve quelque chose de plus grand encore... comme un souffle puissant qui nous trouble, nous pénètre... et rejette bien loin dans l'ombre (à moins d'être un colosse ou de génie ou d'orgueil), toutes les petites vanités de monsieur notre esprit!

M ON FORT, ému.

Et tu as cédé?

Tu le vois...

Et tu as fait courageusement litière de tes jeunes lauriers, de tes premiers succès, de tes belles espérances, pour augmenter le nombre de ces hommes que leurs facultés et leurs premiers travaux appelaient à prendre rang parmi les élus de la. pensée et de la science... et que les événements, ou le respect filial, aidé d'une haute philosophie, ont jetés dans les professions modestes!... esprits souvent élevés, artistes inconnus, poètes

io:norés d'eux-mêmes... natures d'élite, enfin, dont la vie n'a laissé mettre au jour que l'intelligence active, l'austère délicatesse et la probité rare!... Tu as bien fait, mon ami, tu as agi en homme d'esprit et de cœur, et j'ai foi que le ciel bénira ta vie.

PROSPER, lui serrant la main avec un triste et fin sourire.

Merci, mon cher Monforl, Merci... car ce que tu viens de dire est bien dit; mais comme tu ferais bien aussi de l'imprimer!

MON FORT, souriant.

Comment?

PROSPE R.

Cela nous vengerait un peu des lazzis par lesquels messieurs les gens de lettres acquittent cette modestieet ce bon sens... que tu as, peut-être, quelque raison d'exalter ici?

MON FOR T

Oh! des plaisanteries!

PROSPE R.

... Qui ont de plus graves conséquences et de plus douloureux effets que vous ne le supposez... car, au fond, vous n'êtes pas méchants.

MONFORT, gaiement.

Non !

PROSPER

Je le sais, j'ai été un peu des vôtres! — Et, pourtant, avec ces plaisanteries, mon cher, on fait dire journellement à maintes jeunes filles, charmantes du reste, et qui ne sont en cela qu'étourdiment cruelles : « Monsieur un tel, mon mari?... un notaire!... Oh! non, il me faut, à moi, un homme d'intelligence... un homme distingué, et qui me fasse honneur!... » Comme c'est flatteur, hein? — Tu souris!...

MONFORT

... De ta naïveté !... c'est que la personne qu'on leur propose ne leur plaît pas.

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