‹ Les pauvres d'esprit; comédie en trois actes, en proseChapitre 20 sur 80 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

PROSPER

Que la personne leur plaise ou non !

M ON FOR T

Alors, ce sont de petites sottes.

PROSPER

Non!

MON FOR T

Et vous devez remercier le ciel de leur refus.

PROSPER

C'est-à-dire , nous en prendre à un enfant d'un travers qui est votre œuvre et non la sienne? — Comment ! vous nous signalez au dédain de la galerie (et quand je dis nous, je devrais dire tout ce qui n'est pas vous) ! Le premier jouvenceau venu, un peu organisé pour la période, appartient sans conteste au monde de la pensée ! 3Iais nous qui sommes notaire, ou avoué, ou commerçant, ou magistrat... du moment que nous ne tenons ni burin, ni pinceau, ni plume, vous nous reléguez dans le... milieu bourgeois, ce qui est le proh! pudor! des anciens!... Et, quand vous nous avez ainsi bien dénigrés, déclassés, déshérités de toute grandeur et de toute poésie, vous vous étonnez qu'une petite nature de seize ans, naïve, élevée, poétique, nous appréhende à l'égal d'une chenille, ou d'un glaçon? Rourgeois! mais c'est pour en mourir! Rourgeois! — Et qu'êtes-vous donc, vous autres?... des marquis de Moncade? Prenez-y garde! vous y tournez. (Lui prenant la main.) Quand je dis : vous, ai-je besoin d'ajouter que je ne parle ni des hommes de ta trempe, qui ont la force, c'est-à-dire la raison, la justice, la bienveillance, la dignité ; ni de ces esprits modestes qui, à défaut de la louange, commandent à tous le respect qu'ils pratiquent?... Mais, là, vrai, mon ami, tu devrais le dire à quelques-uns de tes petits confrères, hargneux et dédaigneux : c'est une pitié de voir une meute de roquets littéraires venir japper aux jambes de tel homme,... notaire ou industriel, gentilhomme, soldat ou marchand, qui, dans son étude, son coin de terre, sa caserne ou son comptoir, est souvent plus lettré qu'eux ; lit son

Horace, dont ils ne traduiraient pas un vers ; sait Corneille et Boileau, dont ils outragent les lois; admire Shakespeare, adore Molière... et pour tout dire, enfin...

«... N'est pas si bête, « Que vous autres, messieurs, vous vous mettez en tête!...»

M ON FORT, gaiement.

Voyons, voyons, calme-toi!...

PROSPE R.

Tu as raison ; mais tu me prends, vois-tu, dans un mauvais moment !

Comment ?

PROSPER

Rien.

MON FORT

Mon Dieu 1 les choses se sont toujours passées ainsi !

PROSPER

Tant pisl

MON FORT

Et Molière, que tu cites, a assez plaisanté les médecins!

PROSPER

Molière ne s'en prenait pas à la science, pas plus qu'il ne dénigrait les lettres, en montrant Trissotinl... il combattait les ridicules!... Eux!... s'attaquent aux professions mêmes!... Des enfants de 89!... Ils en prennent cinq, six, dix (auxquelles souvent ils doivent leur patrimoine), et les mettent, par catégorie, au ban du ridicule!... ce qui ne les empêche pas de venir ensuite dans notre cabinet, s'ils ont besoin de nos conseils... ou de mieux encore !...

M ON FORT, lui pn-iiniit In main.

Tu deviens amer, mon ami; et ce n'est |)Iuslà mon bon Prospcr, si indulgent, si généreux, obligeant avec une si délicate et discrète alîection plus d'un de nos pauvres camarades... iMouvemcDt de Prosper.) .le sais cc que je dis !

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