‹ Les pauvres d'esprit; comédie en trois actes, en proseChapitre 74 sur 80 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

payer cher! La tète est sujette à tourner devant ce livre do Dieu, si le regard y plonge avec une curiosité plus fébrile qu'inspirée jiar le pur amour du bien ; et j'ai vu ce don magnifique de percevoir et de peindre les sentiments des autres... en déshabituer plus d'un de la joie de les éprouver! Yeillez-y...

MOXFORT.

Mais vous condamnez là nos plus nobles efforts! — Et c'est vous. . . le fils béni de la science, qui frappez sans pitié sur ces douloureux enfantements de la pensée, auxquels sont dues les grandes œuvres de l'intelligence, qui font la dignité de l'homme!...

D E L A U U E, avec vivacité.

Je ne frappe sur rien de grand, en condamnant la fièvre qui ne crée rien de sain ! et j'ajoute (ce qui est plus grave, car vos paroles, ici, sont presque sacrilèges !) que ce ne sont pas nos

GRANDES ŒUVRES, maiS nOS GRANDS SENTIMENTS qui fout... la

DIGNITÉ de l'homme! (Les petits, à votre compte, seraient donc des indignes?) Non! non! — Je sais que cette doctrine superbe est très-prônée, de nos jours : notre époque se sent grande par le travail; et. à force de cultiver l'esprit, elle en a un peu fait son idole! C'est trop, quelque hommage qu'on lui doive; et je crois qu'il serait temps d'y regarder de près! je crains que l'idole ne s'enivre à l'encens qu'on lui brûle, et ne prenne bientôt, dans notre vie, un rôle souverain.:, qui ne lui appartientpas! — Certes, je suis fort loin d'être, comme vous le dites, un fils béni de la science; mais j'ai été, pendant quarante ans, son serviteur dévoué; et je m'en sais gré, à cette heure, puisque je puis ainsi, avec quelque autorité, peut-être, vous dire que, notre esprit borné... est, dans sa sphère, comme le voyageur, qui rencontre toujours les vapeurs, en montant: et que l'homme, mon cher poëte, ne trouve en soi l'infini... qu'en mettant la main là!! — Voyons! vous le savez bien... et le sentez mieux encore!... (Lui prenant la main.) Seulement, çà et là, vous le perdez de vue!... — Eh bien ! pardonnez à mon tendre dévouement de vous ramener dans le vrai, et de revendiquer pour votre cœur sa large part dans voire vie... si vous la voulez vraiment grande!... La force, mon ami, c'est l'équilibre des forces: lui détruit, elle n'est plus

qu'une 6èvre; et malheur, si elle envahit certains devoirs et certaines joies! car, sans les premiers, la maison croule; et sans les autres, elle se vide. — Hélas! si je ne savais qui vous êtes, je ne frémirais que pour ma fille! Mais, avec le cœur que je vous connais... 0 mon cher fils!... (Lui prenant la main et souriant tristement ) (Ce

n'est plus, vous le voyez, le docteur qui vous parle, mais l'ami, mais le père !) Ne jouez pas à ce jeu; vous auriez trop à perdre! vous êtes dans une heure de crise... décisive, peut-être! Hortense vous adore; mais son âme est Gère; et, une fois blessée, c'en serait fait de votre bonheur à tous deux!... Oh ! que de pleurs vous verseriez, alors, sur ces joies délaissées ; et avec quelle déchirante amertume vous reliriez ces lignes adorables, à peine entrevues dans une lecture impatiente : (Lui lisant les derniers mots de la lettre de sa mûre.) « Qu'il me tarde de presser sur mon cœur mon « cher fils, mon Albert... ma joie et mon orgueil!... c'est ce « bonheur qui achèvera ma cure!... Aussi, préviens fa fille qu'il « ne faut pas qu'elle songe à me le disputer une minute!.. »

M ON FORT, ému.

Ma mère ! ! !

D E L A U R E , vivement.

Prenez garde ! (lîortense parait nu fond devant la porte de la terrasse. )

MONFORT

Hortense! (Elle entre, fait quelques pas et s'arrôte.) D E L A U R E , ù part, la regardant.

Cette pâleur! (AUant à iionense.) Qu'as-tu, mon enfant?

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