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Entre Narbonne et Toulouse , au revers d'une grande plaine brûlée par le soleil, on découvre toutà-coup de belles ruines enfouies dans la verdure. Les chevaliers de Malte avaient autrefois une commanderie dans ce pittoresque oasis. Cent ou cent cinquante maisons , éparpillées en amphithéâtre parmi des allées d'acacias , descendent aujourd'hui par petits bonds jusqu'à la lisière verdoyante des jardins et des prés. Ce gracieux village a longtemps gardé de ses anciens seigneurs un brillant surnom féodal : il s'est appelé jadis Pallas-des-Chevaliers ;
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ce qui lui donnait on France, et presque à la barbe (le l'Espagne, un faux air de Xérès ! Vers le commencement du siècle, un préfet de l'Empire, un homme du Xord sans doute , eut la fantaisie d'installer six gendarmes sous les créneaux de la vieille commanderie. Le Xérès du Languedoc devint alors un chef-lieu de canton, mais il fut cruellement débaptisé : l'ironie méridionale remplaça aussitôt le glorieux surnom par le plus humiliant des sobriquets.— Demandez aujourd'hui Pallas-des-Chevaliers ; on vous répondra : Pallas-des-Gendarmes.
Sous ce nom ridicule et brutal , le village languedocien conserve encore cependant des mœurs singulièrement poétiques. Là, malgré l'esprit du siècle et les terribles ' progrès de l'industrie, la moindre réalité cristallise soudainement en légende. Des trésors de poésie naïve jaillissent du sol ; mais pour les recueillir , il faut avoir recours à une famille patriarcale dont tous les membres vivent à l'écart , sans se mêler à la population bruyante et paresseuse qui les entoure. Cette famille , désignée , h la manière italienne , par le nom collectif des Richardis, se compose de quatre générations habitant en commun sous l'autorité de la personne la plus âgée, une vieille femme à la fois mère, grand'mère et bisaïeule.
Anne Richardis, à qui, par un usage antique , tous les siens donnent le titre chrétien de marraine , n'est pas , comme on pourrait le croire ,
une de ces femmes fatidiques dont on redoute la parole et même le regard ; espèce de pythonisses mal famées, invisibles pendant le jour, et vaguant la nuit dans les campagnes désertes ou dans les rues sans réverbères d'un pauvre village. Ce n'est pas non plus une de ces dévotes et solennelles personnes dont la vue glace le plaisir sur les pommettes réjouies de l'enfant, et dont la bouche, toujours ouverte, laisse tomber de graves et ennuyeuses sentences. Anne Richardis est une petite femme pleine de cœur, de franchise, d'indulgence. Pliée en deux sur elle-même et présentant ainsi un curieux rac eourci des proportions primitives, elle a conservé dans ses formes une sorte d'harmonie fortuite, comme il arrive à certains arbres grêles frappés par un coup de vent. On oublierait presque son âge, k voir ses petites jambes trottinantes et ses yeux percés à la vrille, brillants comme deux étincelles. Anne Richardis, d'une piété douce et presque instinctive , a toujours détesté, selon son expression, les caractères prêcheurs. Malgré les privilèges de sa vieillesse, il ne lui est arrivé qu'une seule fois de sermoner. Un enfant de la maison avait un jour manqué les vêpres. Son père lui donna d'abord deux soufflets , et le mena ensuite à la marraine , pour qu'elle le chapitrât vertement. Celle-ci, vraiment fâchée contre son petit-fils, se mit à le gronder tout de bon, en lui adressant quelques réminiscences du dernier prône sur l'observance du jour du
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Seigneur. Au milieu de la tirade, la bonne vieille s'arrête tout à coup, et l'enfant s'écrie naïvement : « Marraine , vous ne me grondez plus ? » La marraine s'était endormie au bruit de sa harangue.
Avec cette bonhomie adorable, vous jugez comme Anne Richardis , ou plus simplement la Richardis, doit être aimée des enfants. A six ou sept ans, j'allais, comme les autres , écouter ses récits fantastiques do la veillée. Je n'ai jamais trouvé depuis ni acteur, ni orateur, ni poète , qui m'ait fait éprouver tour à tour la joie, la terreur, l'attendrissement, l'enthousiasme, tous les sentiments dramatiques ou comiques, avec cette puissance naïve, électrique, de la marraine.
L'an dernier , au moment oii tout Paris était aux pieds de madame Ristori , j'étais , j'en demande bien pardon au lecteur, auprès de cette bonne et simple Richardis, que Charles Nodier aurait divinisée , s'il l'avait connue, et je lui demandais instamment un de ses contes féeriques.
Il avait neigé dans la nuit. En ouvrant la fenêtre, on pouvait voir les acacias de la grande allée parsemés de blanc, comme si les fleurs du printemps leur étaient déjà venues. Dans la rue, on entendait retentir sur le pavé les sabots des passants avec cette sonorité claire et perçante qui annonce la gelée. Les cloches saluaient bruyamment le dimanche, et tout le monde courait vers l'église avec une frileuse précipitation. C'était la messe de sept heures qu'on son-
nait, et dans les villages, c'est la messe qu'on aime le mieux, parce qu'après l'avoir entendue, on se trouve libre jusqu'aux vêpres. Toute la famille Richardis s'était donc répandue au dehors, et j'étais demeuré seul avec la marraine , que son grand âge dispensait d'assister aux offices.
— Fermez la fenêtre, me dit-elle familièrement , si vous voulez que nous causions. Vous regardiez la belle gelée, n'est-ce pas? Nous aurons un jour superbe ; mais, en attendant , il fait grand froid , et je sens ma tête tout abasourdie , comme si on avait fait un grand tapage autour de moi. N'éprouvezvous pas la même chose ?
Je répondis oui , pour ne pas la contrarier, et j'attendis qu'elle reprît la parole. Je savais qu'avant de commencer son récit, elle se recueillait un peu en fermant les yeux , comme pour lire en ellemême une page oubliée. Cette préparation durait ordinairement cinq minutes. Au bout de ce temps, les yeux se rouvraient tout à coup, et semblaient avoir puisé à l'intérieur une lumière plus fine, plus pénétrante. Etait-ce de sa part un mouvement naturel ou une ruse oratoire? Avait-elle réellement besoin de se préparer, ou voulait-elle tout simplement exciter l'impatience et prédisposer les esprits à des impressions surnaturelles? Je crois qu'elle agissait en toute franchise , sans aucune arrière-pensée.
Cette fois, la préparation dura plus que de coutume, et je ne pus m'empêcher de dire tout bas ce
que jo disais jadis lorsque la même particularité se produisait : — Vous allez , marraine , me raconter une histoire bien longue et bien belle, puisque vous réfléchissez si longtemps ! — Ramenée par ces paroles au ton maternel d'autrefois :
— Hé bien, non, me dit-elle,, tu te trompes, mon cher enfant. Il fait si froid aujourd'hui ! je sens qu'il n'y a rien, absolument rien dans ma pauvre tête. Je suis maintenant comme un vieux tronc d'arbre rongé par le temps...
— Et 011 les abeilles font leur miel, dis-je à tout hasard sans savoir si mon intention serait comprise.
— Encore une erreur ! reprit tristement la bonne Richardis en me prouvant que sa finesse ne laissait rien échapper. Il y a des troncs si décrépits, que les abeilles elles-mêmes ne viennent plus s'y poser. Ainsi donc, ne me tourmente plus, laisse-moi jouir un peu de ce soleil qui va s'en aller. Ce gros nuage que je vois là-bas ne m'annonce rien de bon. Nous allons avoir la pluie ; tu vas voir.
Anne avait encore la vue excellente. Elle se rapprocha du feu, comme pour se préserver de l'humidité qu'on sentait déjà dans l'air, et sa prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Un vent glacial souffla de la Montagne-Noire, et la fenêtre mal jointe s'ouvrit avec fracas.
— Ah! mon Dieu! qu'allons-nous devenir?
s'écria la Richardis en croisant ses deux mains sur la tête par un geste particulier au pays.
— Cen'est qu'une giboulée.
Je refermai la fenêtre, et je revins m'asseoir sous le manteau de la cliemiuéo. J'avais à peine repris ma place, que j'entendis un petit cri sur ma tète, et presque en même temps un oiseau tomba dans les cendres à côté de moi.
— Une hirondelle au mois de février ! m'écriai-je, voilà qui est bien extraordinaire ; je croyais qu'elles partaient toutes en automne.
— Cela est vrai, me dit-elle en s'emparant vivement de l'oiseau et le réchauffant dans ses mains, les hirondelles viennent au mois d'avril et nous ({uittent avant l'hiver ; mais celle-ci est habituée au village et ne. nous quitte jamais; elle passe la méchante saison je ne sais où, peut-être dans quelque cheminée, peut-être sous les vieilles arches du pont. C'est une espèce de purgatoire pour cette pauvre âme.
Je regardai attentivement Anne Richardis pour m'assurer si elle avait la conscience de ses paroles. La bonne femme croyait-elle à l'âme des bêtes comme La Fontaine, ou quelque sens mystérieux était-il attaché aux derniers mots quelle venait de prononcer ? Elle remarqua mon étonnement, et me dit avec un sourire ;
— Vous croyez que je déraisonne en parlant ainsi de ce petit être ; mais vous me jugeriez autrement si vous le connaissiez comme moi. Ce n'est pas une hirondelle comme les autres. Cette chère r-réature a une âme comme vous et moi , et si vous
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l'aviez connue lorsqu'elle était jeune fille , vous en seriez peut-être tombé amoureux comme la moitié du village.
— Décidément, dis-je en moi-même, la pauvre Anne a perdu le sens. Tout à l'heure elle me semblait philosophe à la manière de La Fontaine, et voici maintenant qu'elle parle de métempsycose comme si elle partageait les doctrines de Pythagore.
Tandis que je faisais ces réflexions, le ciel étant redevenu clair et bleu, un rayon de soleil vint éveiller dans la main d'Anne l'hirondelle engourdie. Anne desserra les doigts et lui donna la liberté. Avant de s'enfuir par la croisée que je venais d'ouvrir sur un signe de la bonne vieille, l'oiseau voltigea deux ou trois secondes autour de nous et fit entendre ce gazouillement léger et confus que les Grecs exprimaient par le joli mot de -^.o. ?■:;•.-
— Adieu, Gloriette, adieu! dit la marraine, et l'oiseau tressaillit des ailes comme pour la saluer.
Il y a des médecins qui , en écoutant un fou raconter avec calme les phénomènes extraordinaires d'un monde idéal, se laissent peu à peu entraîner par la logique froide du narrateur , et finissent par devenir fous comme lui. Il n'y a rien de plus contagieux et de plus électrique que la foi. Après avoir lu une fable de La Fontaine, il est impossible de ne pas croire à l'existence du petit univers qu'il a créé. Plusieurs débauchés du dernier siècle se sont fait trappistes après une visite à la Trappe. Je connais un vieux voltairien qui ne voulait jamais entendre prêcher certain curé de campagne, de peur de se conrertir. Il était capable, disait-il, de courir au confessionnal après le sermon.
L'histoire de la Gloriette, cette hirondelle qui avait été autrefois une jeune fille, simplement et consciencieusement racontée par Anne Richardis, m'a semblé réunir, au moment oii je l'ai apprise.
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les conditions do lapins irrécusable crédibilité. Tout ce qui va suivre a donc pour moi le caractère sacré d'un article de foi. Quelques lecteurs riront peutêtre de la naïveté de ce conte ; mais si j'ai gagné une seule âme à cette consolante religion du fantastique, je ne regretterai pas d'avoir recueilli et mis en lumière une gracieuse et poétique tradition. La maison des Richardis possède, de temps immémorial, un four oîi, moyennant une dîme légère, chaque famille du bourg vient faire cuire son pain. Ce four est une espèce de majorât inaliénable qui passe de l'aîné à l'aîné avec Vhostal, vieux mot encore usité dans le midi pour désigner la maison paternelle, autrement dit la maison de l'hàte. 11 y a trois jours dans la semaine où le four s'allume. Ces jours-là sont de véritables jours de fête. Le fournil est un terrain neutre ou -les femmes de toutes les classes se rencontrent sur le pied d'une égalité parfaite. La femme du peuple y vient, sous prétexte de surveiller sa fournée, passer une journée franche et babillard e, loin de son mari et des travaux d'intérieur. Les bras à demi-nus, le sein à peine recouvert d'un fichu en sautoir, alertes, vives, bruyantes et cent fois plus jolies qu'avec leur parure du dimanche, toutes les ménagères arrivent avec leur boîte à farine sous le bras, et choisissent dans le fournil une table large et commode. Des disputes s'élèvent souvent, lorsqu'il y a foule, sur la place que chacune doit occuper. Quant aux riches bourgeoises, elles
ontreut, suivies de leur servante, et passent deux ou trois heures au milieu du bourdonnement de toutes les colères et de toutes les passions du village. Leur toilette n'est guère différente de celles des autres femmes : l'hiver, elles ont un manteau ; Tété, un chapeau de paille à rubans, voilà tout. Ce qu'il y a de louable et d'utile dans cette confusion à jour fixe de toutes les classes, c'est que la riche mère de famille qui a du pain blanc sur la planche et un rang de chaises à l'église, connaît ainsi toutes les misères secrètes et est mise en demeure de les secourir. Une fournière charitable et bavarde vaut à elle seule tout un bureau de bienfaisance. Si elle a bon cœur et bonne langue (ce qui arrive presque toujours' , elle joue réellement le rôle d'avocat des pauvres ; et comme ses plaidoyers sont publics, il est rare qu'elle no gagne pas ses causes. Plus d'une dame qui refuserait l'aumône chez elle est obligée de se montrer généreuse en face des commères du four. Une hésitation de sa part la déshonorerait, elle bruyant public de l'endroit ne se gênerait pas pour l'apostropher catégoriquement. Le four est un lieu de hberté et de franchise. C'est aussi à quelques égards un lieu d'asile. En hiver, celui qui n'a pas de feu vient en passant s'y réchauffer les doigts ; mais il n'a pas le droit d'y séjourner longtemps. Après la réjouissance '1;, il faut qu'il parte. La charité de
(I ) On appelle ainsi le temps que brûle une brassée de menu bois jetée dans le feu à l'arrivée des visiteurs.
l'endroit est courte et bonne. Les hommes ne peuvent ni s'asseoir ni causer dans cette assemblée, exclusivement composée de femmes. Si l'un d'eux, fut-il le mari de l'une d'elles, s'obstinait à rester malgré l'usage , on ferait arme de tout pour le chasser. Il peut arriver quelquefois qu'on se relâche de cette sévérité impérieuse ; mais c'est un cas extrêmement rare, et pour échapper au règlement , il faut être unanimement reconnu pour un beau garçon. Les seuls enfants de l'hostal peuvent aller et venir dans le fournil. Souvent même, si la mère les aperçoit , elle les pousse brusquement par les épaules : « Que fais-tu là, paresseux? Ton travail n'est pas ici, va-t-en. »
L'hostal des Richardis, situé dans la rue de la Fontaine, se compose d'un rez-de-chaussée entièrement occupé par le fournil, d'un premier étage consacré aux grands parents, et d'un second oîi les enfants couchent deux à deux, dans des lits sans rideaux : les rideaux sont réservés au lit du père et de la mère ; c'est le seul qui reste voilé. A côté du four il y a une petite alcôve ou armoire de muraille qui sert à faire sécher du linge ou à mettre, l'hiver, un lit de sangle pour un enfant : cet obscur réduit , fermé par une porte effacée, est ordinairement désigné par le mot tout local de gloriette.
Du temps de Gabrielle Richardis, la mère de cette Anne Richardis avec laquelle nous avons déjà fait connaissance, la gloriette était inoccupée; le second
étage suffisait aux enfants. Toute la famille de la Gabrielle se composait d'un garçon qui s'appelait Jean, et de cette bonne Anne, fille fraîche et rusée, qui se nommait alors Annette. Le garçon, butor respectueux et laborieux, était en apprentissage chez un tonnelier. Il ne paraissait guère que le matin ou à la fin de la journée, et on lui avait donné les deux sobriquets de Bonjour^ Bonsoir, parce que les étrangers qui venaient au four, le voyant toujours au moment de sa sortie ou de sa rentrée , n'avaient jamais entendu de lui que ces deux seules paroles. Le matin, c'était Bonjour ; dans l'après-midi, Bonsoir : on finit par l'appeler Bonsoir tout court. Annette et la Gabrielle restaient donc seules maîtresses de la maison, où elles disposaient de tout à leur gré.
Un soir que Jean rentra plus tard que d'habitude, à cause d'un surcroît d'ouvrage, il trouva sa mère et sa sœur à table.
— Tant pis pour ceux qui arrivent lard ! dit gaiement Annette. Les meilleurs morceaux sont partis.
Jean n'était pas scrupuleux sur l'étiquette; mais, comme tous les simples d'esprit, il aimait les bons morceaux. C'est ce qui fit que les dernières paroles de sa sœur ne passèrent pas inaperçues.
— J'espère bien que tout n'est pas mangé, dit-il en cherchant une chaise.
— Ma foi si! dit la mère. Il ne reste presque plus rien. Nous avons eu quelqu'un que nous n'attendions pas. Si tu veux une omelette...
îi LA G L OMETTE
Le simple et respectueux Bonsoir n'avait pas un caractère très-irritable ; mais lorsqu'on lui parlait d'omelette, il éclatait en jurons et en malédictions. L'omelette était le seul plat pour lequel il eût de la répugnance; et comme il arrive à tous les hommes, qui concentrent leur haine sur un seul objet, Bonsoir en était venu à détester l'omelette au point de ne pas vouloir seulement qu'on en prononçât le nom devant lui.
— Une omelette ! vous m'offrez une omelette ! s'écria-t-il en frappant du pied et tournant le dos à la table. Mais dites-moi donc d'aller me coucher sans souper ou de ne plus reparaître dans la maison, ce sera plus vite fait. Si je vous gêne, vous n'avez qu'à parler, vous serez bientôt débarrassées de moi, allez. Donnez-moi seulement ma veste et mon pantalon du dimanche, je ne demande que ça pour vous laisser tranquilles. Au surplus, il y a longtemps que vous me voyez de mauvais œil. Jamais vous ne m'avez regardé comme Annette. Je suis comme une espèce de chien à qui vous donnez la pâtée et la litière. Du temps de mon pauvre père, ce n'était pas comme ça.
— Allons, allons ! dit la mère, le voilà parti! Je vous demande un peu à quel propos il va parler de son père, pour nous faire pleurer?
— Eh ! pardi ! moi aussi je pleure, et je suis plus à plaindre que vous, puisque je n'ai pas soupe.
— Tourne-toi donc, gros brutal , et regarde-nous
un peu : tu ne vois pas que c'est une plaisanterie ? Il y a dans ce plat de quoi te donner une indigestion.
— Vous savez que je n'aime pas à plaisanter làdessus. ,
— Vovez-vous le grand mal ! dit la sœur. Il nous empêchera bientôt de manger des omelettes, parce qu'il les déteste.
Jean ne répondit pas ; il était occupé à fouiller tous les coins de la chambre, comme s'il eût cherché une chose introuvable.
— Eh bien ! que fais-tu là? dit Gabrielle ; tu ne viens pas encore l'asseoir ?
— Il paraît, grommela Jean, que tout est sens dessus dessous aujourd'hui. Ou diable peut- elle être ? Oh ! je ne la trouverai pas, certainement. Il est bien inutile de la chercher. Tonnerre de Dieu ! il y a de quoi tout briser.
— Mais que cherches-tu ? que désires-tu ? que veux-tu? Voyons, explique-toi, dit la mère.
— Ma chaise, ma chaise, ma chaise ! s'écria Jean en se retournant brusquement et en élevant la voix d'un ton chaque fois qu'il répétait ce mot unique. Ah ! c'est donc ça, elle est occupée! reprit-il eu remarquant tout à coup une petite fille inconnue assise à côté de sa mère.
— Ote-toi de là, mon enfant , dit Gabrielle. C'est la seule manière d'en finir avec ce butor.
La petite fille sauta lestement à terre, et l'inepto
16 LA GLORIETTt:
Bonsoir put s'installer à table devant un énorme plat de haricots.
A la première bouchée, toute la colère de ce rude garçon s'évanouit. Bonsoir était un excellent fils, un excellent frère , un excellent ouvrier, mais à condition qu'on ne lui parlât pas d'omelette. Les premiers torts appartenaient à sa mère, et pourtant ce fut Bonsoir qui s'excusa le premier.
— Si je vous ai fâchée, ma mère, ne m'en gardez pas rancune; je m'en voudrais à la mort. C'est que dans ces moments-là... voyez-vous...
— Chut ! parlons d'autre chose, dit Gabrielle. — Annette, si ton frère a fini, enlève la table.
Bonsoir mangea en trois coups de dents ce qui lui restait dans l'assiette, et faillit ainsi s'étrangler pour que les volontés de sa mère fussent plus vite accompUes; tel était ce caractère bizarre, extrême en tontes choses. Bonsoir était homme à se jeter dans le feu pour vous, ou à vous y jeter vous-même, selon qu'il était calme ou irrité.
La table enlevée, les chaises se retournèrent du côté de la cheminée, et Jean put considérer à l'aise la petite fille qui avait été la cause innocente de sa querelle avec sa mère. Les têtes de cette trempe ont une logique presque prophétique. Aux yeux de Bonsoir la petite étrangère qui s'était emparée de sa chaise et de sa place à table ne devait pas en rester là. Sans savoir comment et à quel titre l'inconnue avait été introduite dans l'hostal, Jean se dit tout bas:
— Voici une étrangère qui va devenir un enfant de la maison. Ma mère n'avait pas assez d'une Annette, il lui en faut deux.
— Est-ce que cette petite va demeurer avec nous? dit-il sans transition à sa mère, après un moment de réflexion.
Gabrielle remarqua dans le ton de son fils une certaine aigreur qui lui déplut.
— Oui, dit-elle, c'est une affaire arrangée. Ta sœur avait trop d'ouvrage : il nous fallait une aide ; autant celle-là qu'une autre.
— Quel parti pourrez-vous tirer d'.une enfant de dix ans?
— Si elle devait m'être inutile, je ne l'aurais pas prise.
— Vous n'avez pas de chambre pour la loger. Oii la meltrez-vous ?
— Elle dormira sur un lit de sangle , dans la gloriette.
— L'hiver, à la bonne heure ; mais l'été?
— L'été, nous verrons.
Après un dialogue aussi sec et aussi décisif, il n'y avait rien à répliquer ; Bonsoir prit une chandelle et alla se coucher. La petite étrangère se laissa conduire oii on voulut. Le lendemain, en se levant, Jean vint tourner autour d'Annette qui se coiffait devant une moitié de miroir
— Annette, sais-tu que tu deviens diablement
\S LA GLORIETÏE
jolie, et que notre cousin Richardis pourrait bien te demander en mariage un de ces jours ?
— Mon cousin pense à moi ? Il te l'a dit ? s'écria Annette en rougissant.
— Est-ce que je ne sais pas tout? reprit Bonsoir, et par un récit, moitié vérité, moitié mensonge, il en vint lourdement à son but, qui était de questionner Annette sur la petite inconnue. Les détails qu'il apprit étaient de fort peu d'importance. Cette petite fille toute déguenillée était venue au four dans la journée avec deux ou trois autres mendiantes qui ne la connaissaient pas et auxquelles elle s'était mêlée. Annette la première, et une foule d'autres femmes après elle, lui avaient fait une multitude de questions, et comme la petite n'avait pas répondu, on l'avait d'abord crue muette. Gabrielle en avait eu pitié et l'avait recueillie dans sa maison. Le soir, après qu'on l'eût enfermée dans la gloriette, la curiosité fit qu'Annette appuya l'oreillo .sur la porte ; elle entendit alors , selon son expression, une espèce do baragouin auquel elle ne comprit absolument rien. La petite était sans doute d'une contrée bien éloignée, puisqu'on ne comprenait pas son langage ; ou peut-être avait- elle des relations avec le Drac, lutin familier du pays qui vient se chauffer l'hiver dans la gloriette et qui s'entretient dans une langue inconnue avec les personnes qu'il y rencontre.
— Au fait, s'écria Bonsoir à cette supposition,
c'est peut-être un enfant de ce vilain esprit. Le Drac est libertin, on le sait. Je connais plus d'une femme dans le village
— Veux -tu te taire, malheureux î interrompit ^ ivement Annette en mettant la main sur la bouche de son frère ; as-tu envie que le Drac fasse manquer toutes nos fournées ?
— Tu diras ce que tu voudras , reprit Bonsoir en revenant à son idée favorite , comme le fil à plomb revient, malgré tout, à la verticale, tu ne m'empêcheras pas de croire ce qui est certain. D'abord cette petite est noire comme la cheminée. Elle a l'air de n'avoir peur de rien. Ses cheveux lui tombent du front comme une crinière. Et puis elle a de grands yeux bêtes qui regardent toujours au même endroit, et qui m'ont presque effrayé. Tout cela, vois-tu, n'est pas naturel. Il y a quelque mauvaise histoire là-dessous, et, si ma mère ne la renvoie pas, je suis sûr qu'il nous arrivera malheur.
— Mon pauvre Jean, tu ferais mieux d'aller à ton travail que de déraisonner comme tu le fais. Si c'est la fille du Drac, il ne peut pas nous en vouloir de lavoir retirée chez nous. Dans tous les cas, ma mère a fait une bonne œuvre en la prenant chez elle, et, comme dit le proverbe , un bienfait n'est jamais perdu.
— Annette ! Annette ! cria en ce moment la Gabrielle, que fais-tu donc là-haut? Est-ce que tu ne sais pas que c'est aujourd'hui jour de fournée ? Et
ton frère? Est-ce qu'il n'est pas déjà parti? Descendez donc, paresseux que vous êtes. Il y a une heure que votre mère est levée.
Désolés de se trouver en faute, Jean et sa sœur tremblaient comme deux enfants. Ils se disputaient, à la manière d'Alain et de Georgette dans L'Ecole des Femmes, à qui se montrerait le premier. Annette, plus courageuse que son frère , prit enfin son parti et descendit les degrés quatre à quatre, rouge comme une grenade. Bonsoir se glissa sournoisement derrière elle, et quand il arriva à la dernière marche de l'escalier, il sauta d'un seul bond dans la rue.
IH
Dans le midi de la France, oii les lois contre la mendicité ne sont pas encore en vigueur, on rencontre souvent loin des villes des tribus de caracos^ espèce de bohémiens errants (i" qui échappent à toutes les entraves de la société. La peur du gendarme est le seul frein qui réprime un peu Tavidité instinctive de ces demi-sauvages venus d'Espagne, gens de sac et de corde, chez qui les affections de famille sont complètement inconnues. Lorsqu'un vol ou un crime se commettent dans les environs d'un chef-lieu de canton , on fait battre le pays par une brigade , et on finit par découvrir le repaire de ces brigands ; mais on ne trouve plus personne dans la caverne ou le ravin qui les recelait. Aux approches de la force armée, toute la tribu
(I) On les appelle caracos^ du mot cspag^nol (araco, interjection ([ui revient à tout propos dans leur conversation.
s'envole du côté des montagnes en abandonnant sur les routes les enfants qui ne peuvent pas la suivre dans sa fuite. La petite fille recueillie par la Gabrielle était probablement un de ces enfants délaissés que leurs parents oublieux ne réclament jamais.
Au bout de huit jours la petite étrangère était connue dans tout le village sous le nom de la Gloriette , nom qu'elle avait tiré sans doute de la mystérieuse et chaude armoire où elle passait la nuit. Ses grands yeux noirs , que le stupide Jean avait trouvés bêtes, parce que leur éclat le troublait, étaient, au contraire, pleins d'une intelligence active et pénétrante. Assise dans un coin , les jambes nues et croisées l'une sur l'autre , elle écoutait avec ardeur un langage dont les mots n'avaient aucun sens pour elle. Lorsque dans une conversation on parlait d'un objet en le désignant, elle courait le toucher et prononçait en souriant les sons accentués qu'elle venait d'entendre. La Gabrielle s'intéressait à cette étude spontanée de l'enfant. Souvent elle la prenait sur les genoux et lui faisait continuer méthodiquement cette leçon que l'élève avait déjà commencée toute seule. Annette s'y prêtait aussi de fort bonne grâce, et le farouche Jean lui-même consentit quelquefois à jouer, dans la veillée, le rôle d'instituteur. Au premier mot qu'il lui apprit, la Gloriette, reconnaissante, le remercia par un sourire. Depuis ce moment, Bonsoir
ne fut plus hostile à la petite étrangère. Il s'amusait même assez volontiers de sa sauvagerie, tout en s'efforçant de la lui faire perdre.
— J'ai souvent apprivoisé des moineaux do muraille, disait-il parfois en la regardant, pourquoi n'apprivoiserais-je pas aussi cette petite fille ?
Mais la petite fille se sauvait comme un oiseau dès que Jean ou tout autre voulaient la retenir trop longtemps. Son instituteur favori était le liasard, qui lui jetait dans l'oreille tantôt un mot, tantôt un autre. Un moyen infaillible d'exciter son émulation, c'était de lui dire qu'elle était muette. Furieuse de ce reproche et jalouse de prouver le contraire, elle se mettait alors à jaser avec une verve intarissable et une étourdissante volubilité, dans un jargon moitié espagnol, moitié languedocien, qu'il était impossible d'écouter sans rire. Ce qu'elle disait ressemblait plutôt aux petits bonds précipités d'une eau cristalline ou au gazouillement confus et charmant de l'hirondelle qu'à l'accentuation fixe, articulée, d'une langue. Lorsqu'elle ouvrait sa bouche fine et vermeille, elle semblait parler à la fois avec toutes ses dents. C'était un grand charme qui lui est toujours resté, de lancer ses paroles avec une telle vitesse, qu'il était extrêmement difficile d'en saisir une seule au passage; on les devinait au mouvement de ses lèvres. Elle s'étonnait quelquefois ellemême de cette rapidité d'élocution. Souvent, au milieu d'une phrase brisée, à mille ricochets, elle
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s'interrompait tout à coup, 'et ne sachant plus ni ce qu'elle disait, ni ce qu'elle voulait dire, elle rougissait jusqu'aux yeux et prenait la fuite.
On ne put jamais la faire consentir à couper ses cheveux ou à les couvrir d'un bonnet. Elle allait toujours tête nue et pieds nus ; lorsqu'elle sut s'exprimer intelligiblement, on la questionna sur sa famille et sur ce qui l'avait amenée au village. C'était une histoire fort courte, elle la racontait en trois mots :
— Je suis née dans les montagnes, très loin d'ici. Mon père et ma mère étaient caracos, et marchaient toujours ; ils ne s'arrêtaient que pour dormir ou pour manger. Tant qu'ils n'ont eu que moi, ils m'ont bien traitée; mais il m'est venu l'année dernière deux petites sœurs, et mon père a dit un soir qu'il ne pouvait pas nourrir tant d'enfants. J'étais assez grande pour aller mendier ; on m'a renvoyée. Malgré ça, je suis revenue ; alors on m'a battue, et je m'en suis allée tout à fait. Maintenant ils ne me reverront plus, tant pis pour eux !
Tant que l'hiver dura, la Gloriette ne quitta pas l'hostal; mais au printemps, dès que la première hirondelle parut, ses instincts voyageurs se réveillèrent. Elle partit un beau matin sans avertir personne ; elle marcha devant elle sans savoir où elle allait. Si quelque tribu errante de caracos se fût trouvée sur sa route, peut-être la vie nomade l'aurait-elle encore entraînée ; mais elle eût beau cou-
per à tra\ers champs, vignes et ruisseaux, elle ne rencontra aucune des figures basanées et mystérieuses qui avaient entouré son enfance. La nuit vint , et la Gloriette, accoutumée depuis six mois à coucher sous un toit, frissonna à l'idée qu'il fallait dormir en plein air comme autrefois. Les habitudes récentes avaient pris le pas sur les anciennes. Cette marche forcée, qui avait duré tout un jour, avait satisfait pleinement les instincts primitifs de sa nature vagabonde; elle était sortie de l'hostal sans réfléchir : mais lorsqu'elle sentit la fatigue, sa petite tête raisonna. Il est vrai que ce ne fut pas le premier mouvement de sou esprit. La Gloriette s'était amusée un moment à voir poindre sur le bleu du ciel ces étoiles calmes et brillantes qui réveillaient un à un tous ses souvenirs. Elle se rappelait qu'autrefois, attirée par l'éclat du firmament comme par un écrin de pierreries, il lui était souvent arrivé de s'endormir les yeux ouverts et les mains levées vers le ciel ; mais tout cela passa comme un rêve. La réalité frappa bientôt sa jeune imagination ; elle songea à la Gabrielle, à Annette, et même à ce bourru de Jean, qui commençait à l'aimer. — Comment les retrouver, maintenant? elle devait être si éloignée du village ! Incertaine sur la route qu'elle devait prendre, elle n'osait se lever, lorsqu'elle entendit à peu de distance le bruit harmonieux d'une sonnette résonnant clairement dans la nuit. C'était un garçon meunier assis entre deux sacs de blé sur un
gros cheval limousin, qui venait sans doute do faire sa tournée dans le canton. Il portait une veste grise tout enfarinée, un bonnet de coton affaissé sur la tête en trois ou quatre plis circulaires, et un pantalon large flottant sur de petits souliers fins. Le pesant galop du cheval contrastait avec les claquements aigus du fouet du cavalier.
— Que fais-tu là, petite? dit le meunier en apercevant la Gloriette. Pourquoi n'es -tu pas chez les Richardis à cette heure ?
La Gloriette murmura quelques mots confus au milieu desquels on ne pouvait saisir que ceux-ci : elle était sortie toute seule vers le soir pour aller faire une commission, et elle s'était perdue en route. Le garçon meunier n'eut pas l'air de remarquer l'invraisemblance de ce récit. Sans descendre de cheval , il prit Gloriette par la main et la plaça en croupe derrière lui, comme si elle n'eût pesé qu'une once.
— Il faut, dit-il, que je passe ce soir devant l'hostal des Richardis pour revenir au moulin ; je te laisserai en passant à côté de la porte.
— Je ne demande pas mieux, répondit la Gloriette.
Elle passa son bras autour du garçon meunier, et serra instinctivement les flancs du cheval. Un vigoureux coup de fouet sangla le ventre du limousin, qui repartit au galop. Cette pauvre bête avait déjà bien couru sans doute , car des flots de sueur ruisselaient de sa crinière, et cependant le garçon
meunier redoublait de coups de fouet, comme s'il eût voulu aggraver encore les souffrances du cheval qui semblait près de s'abattre à chaque pas. Ce qu'il y avait d'étonnant et d'inexplicable, c'est que la Gloriette, sans savoir pourquoi, riait aux éclats toutes les fois que le limousin se plaignait bruyamment d'être surmené. Au reste, elle imitait en tout, sans s'en rendre compte, l'homme au bonnet de coton et à la veste enfarinée. Lorsque celui-ci levait le fouet, elle écartait ses petites jambes et frappait le cheval de ses talons élastiques. Le garçon meunier se mit à siffler un air que la Gloriette ne connaissait pas. Aussitôt la petite fille, qui n'avait jamais sifflé, répéta toutes les mesures de cet air mystérieux. Une chose qui étonnait et charmait à la fois la Gloriette, c'était de voir qu'elle dépassait de toute la tête son impitoyable compagnon de voyage. Jamais elle n'avait vu un aussi petit homme. La sonnette d'argent du cheval excitait aussi la curiosité de l'enfant. Enfin, dernier motif de surprise et de ravissement , le garçon meunier avait sur ses fins souliers de petites boucles si jolies et si brillantes que la Gloriette aurait consenti à ne plus aller pieds nus, si on lui en eût offert de pareilles.
Après une course de trois quarts d'heure, le cheval essoufflé s'arrêta rue delà Fontaine, devant la porte des Richardis.
— Nous voilà rendus, dit le petit homme.
28 LA GLOIUETTE
— Déjà ! s'écria la Gloriette, qui ne pouvait pas comprendre qu'elle fût revenue en si peu de temps à l'endroit d'où elle était partie au point du jour.
Le garçon meunier la remit sur ses pieds et lui dit : tu n'as qu'à frapper, je vois de la lumière au premier étage. — Puis il se pencha à son oreille et lui parla encore ; mais cette fois ce fut mystérieusement, comme s'il lui eût fait une confidence, — Puisque tu aimes à monter à cheval , petite sauvage, je viendrai te prendre quelquefois en cachette. — La Gloriette n'eut pas le temps de répondre , car le petit homme fouetta son cheval et disparut.
Au rebours de ce géant de la fable qui reprenait des forces en touchant la terre, notre fugitive perdit courage dès qu'elle sentit le sol sous ses pieds. Comment allait-elle s'excuser de son escapade ? A la pensée qu'on allait peut-être lui adresser des reproches, elle était tentée de s'en retourner, quoique la nuit fût devenue sombre et froide ; mais elle mourait de faim , et elle était si fatiguée qu'elle serait tombée sur le pavé au premier pas. Elle se décida à soulever timidement le marteau.
Aussitôt Annette parut à la fenêtre avec une lampe, et s'écria joyeusement : — C'est elle ! c'est elle ! — Au bout de deux secondes la porte s'ouvrait, et la Gloriette était reçue comme l'enfant prodigue de l'évangile. Annette alluma deux chandelles, Jean jeta une poignée de bois vert dans le feu, et la Gabrielle servit sur un coin de la table les restes du souper.
La Gloriette se chauffa et mangea avidement , puis elle s'endormit. On fut obligé de remettre au lendemain les questions, les caresses et les reproches.
Lorsqu'elle s'éveilla , elle se vit entourée de toute la famille Richardis. Annetto et Gabrielle l'embrassèrent à plusieurs reprises, et Bonsoir lui donna une petite tape sur la joue. Ce fut la Gabrielle qui parla la première.
— Vous allez me gronder, ma mère blanche , s'écria vivement la Gloriette en l'interrompant au premier mot. J'aime mieux que vous me battiez, comme faisait ma mère noire ; prenez un bâton et frappez fort, je ne me plaindrai pas, mais je m'en irai.
Cette déclaration coupa la parole à la Gabrielle. Elle ne savait comment s'adresser à cette petite fille pour ne pas la blesser.
— Nous ne te ferons pas de reproches, dit-elle enfin. Mais dis-nous pourquoi tu nous as quittées, méchante enfant. Tu n'aimes donc personne ici ?
A cette question, la Gloriette pleura et ne répondit pas.
— Nous t'avons cherchée comme une aiguille dans tout le village.
— J'étais bien loin d'ici.
— Et pourquoi étais-tu partie sans nous rien dire?
— Je n'en sais rien.
— Oii étais- tu allée ?
— Du Côté de la montagne. A force de marcher, je m'étais perdue.
— Et comment as-tu retrouvé ton chemin ?
— C'est un garçon meunier que j'ai rencontré par hasard, et qui m'a ramenée avec lui au village. Estce que vous n'avez pas entendu hier au soir la sonnette d'argent de son cheval ?
— Son cheval avait une sonnette d'argent ! s'écria Bonsoir avec épouvante. Mais alors c'était le Drac déguisé en garçon meunier.
— Qu'est-ce que c'est que le Drac ? demanda curieusement la Gloriette.
A cette question , les trois Richardis se regardèrent en silence.
lY
Il est à regretter que Charles Nodier, ce voyageur infatigable du monde fantastique , ait toujours dirigé vers le nord sa précieuse et brillante imagination. Le poétique auteur de La Fée aux miettes s'est trompé en disant que nos hameaux étaient trop savants pour qu'il fût possible de profiter de leurs légendes. Si Nodier avait connu le bizarre et hardi lutin que tout le Midi de la France appelle le Drac, il en aurait fait certainement le sujet de quelque admirable fantaisie, ne fût-ce que pour doubler, par le contraste, le charme idéal de la vaporeuse figure de Trilby.
Jamais, en effet , deux lutins ne se ressemblèrent moins que Trilby et le Drac. Trilby est l'expression d'une pensée toute spiritualiste. Aussi est-on étonné de le voir condamné si cruellement par la voix des cloîtres. A quoi bon fulminer l'anathème contre une nature aussi douce, aussi sympathique? L'esprit
d'Argail est peut-èlre l'ange gardien qui, par sa naïve passion, préserve Jcannie de tout amour coupable. Jamais désirs furent-ils plus purs , jamais affection plus chaste que la sienne? La fidélité domestique n'a pas d'emblème plus touchant et plus complet. Trilby est la voix pieuse du foyer qui, par ses vagues enchantements, berce les rêveries de la femme et l'empêche de prêter l'oreille aux bruits du dehors. Tant que cet hôte mystérieux habite la cabane de Dougal , il est plutôt l'ami que l'amant de Jeannie ; ce n'est pas de sa présence que le mari doit s'inquiéter, car il distrait ou captive par ses jeux inoffensifs les ardentes aspirations d'une Ame inquiète : c'est lorsqu'il ne sera plus là que la pensée de Jeannie prendra une forme humaine et que le danger planera sur la cabane de Dougal. Admirable création du mysticisme ! Le spirituel et délicat Nodier avait bien compris la nature intimement chrétienne de l'esprit du Nord, puisqu'il avait fait de son héros fantastique le frère de saint Colomban : si bien qu'on pourrait presque dire saint Trilby, lorsqu'on prononce le nom de cette créature aimante et résignée.
Le Drac, esprit intermédiaire comme Trilby, se rapproche plus de l'enfer que du ciel. Ce n'est pas le lutin d'une cabane : il déteste les vertus domestiques. Tout un village, tout un canton lui appartiennent ; il en représente fidèlement tous les vices, tous les ridicules. C'est un être Protée qui re-
LA GLORIETTK 33
produit, d'époque en époque, les divers changements de caractère qui surviennent dans l'esprit des masses auxquelles il se mêle. Au temps ou Pallas-des- Gendarmes était une commanderie, on l'a vu souvent apparaître avec la croix de Malte sur la poitrine ; on l'appelait alors le petit chevalier. Avant la révolution, il aimait surtout l'habit enfariné du moulin ; il représentait en ce temps-là le Jacques Bonhomme du Midi, prêt à faire claquer son fouet de meunier contre le seigneur et le prêtre. Sous la république , le bonnet bourgeois se transforme en bonnet phrygien : le Drac se mêle de propagande révolutionnaire, fait condamner comme suspects les maris des Palladiennes qu'il aime , et il est connu dans le pays sous le nom du. petit jncobiyi. Sous la Restauration, il traîne le sabre retentissant de l'Empire, et il partage avec Napoléon le glorieux sobriquet de petit caporal. Enfin, vers 1830, il se montre un moment en garde national pour reprendre presque aussitôt son costume favori, celui de garçon meunier. Ce déguisement ne l'empêche pas d'en revêtir une multitude d'autres^ selon ses besoins et ses désirs. Le Drac n'a aucune croyance, aucun respect. Il est tapageur, vantard, paresseux, perfide, cynique ; défauts prononcés dont l'ensemble représente le mauvais côté du caractère languedocien. Au lieu d'accepter avec résignation comme Trilby une humble place auprès du foyer, il s'introduit, bon gré mal gré, dans l'hostal, tantôt comme un voleur, en brisant la serrure, tantôt
comme un gamin, en cassant les vitres. Dans les maisons amies, il lui arrive souvent de garder l'incognito et de ne se révéler que par un petit bruit de pas ou un rire léger. Méchant par habitude , il est bon par hasard ou par caprice. Ainsi que certains bandits d'Ecosse ou d'Italie, il impose des obligations, il lève des dîmes. — Malheur à celui qui se refuse à cet impôt sanctionné par l'usage ! Le lutin se vengera cruellement. Chaque four lui doit un gâteau, qu'on appelle le gâteau du Drac. Dans les moulins, le cheval de tournée est forcé de rester un jour par semaine à l'écurie pour que le Drac s'en serve dans ses courses.
Le lendemain du jour oîi la Gloriette avait été ramenée par le lutin à l'hostal des Richardis, le four de la rue de la Fontaine était rempli de monde. C'était la veille d'une grande fête, et, selon l'usage, chaque famille, pauvre ou riche, mêlait au pain ordinaire quelques pièces de pâtisserie. L'assemblée avait un air de joie et de tranquiUité toutes particulières. On y remarquait aussi plus de propreté, plus de coquetterie que d'habitude. Ces différences provenaient sans doute de la présence des cinq ou six dames importantes de Pallas. L'activité qui régnait nécessairement dans le four le faisait ressembler à une ruche. On allait, on venait, en bourdonnant, avec le calme et la régularité d'une société d'abeilles qui fait son miel. Les femmes les plus voisines de l'ouverture du four recevaient en plein visage les
reflets vermeils de la flamme, et allaient de temps en temps prendre l'air sur le seuil de la porte, où elles causaient avec les jeunes filles qui revenaient de la fontaine. Celles-ci posaient un moment sur le seuil leurs cruches pleines, et sans quitter de la main les anses ruisselantes, elles échangeaient rapidement quelques médisances , et s'enfuyaient ensuite en courant pour regagner le temps perdu. Agitées par la vitesse de la marche , les cruches laissaient échapper l'eau, qui arrosait les pieds et les mains des fugitives. Rougies par cette aspersion intermittente, les mains étaient d'une fraîcheur de coloris digne de Rubens; elles se détachaient admirablement sur h: vernis éclatant des cruches.
L'intérieur du fournil aurait aussi présenté des effets charmants au grand peintre de l'école flamande. Sur de longues tables parallèles, la pâte brune ou blanche s'aplatissait sous des rouleaux et se creusait en rond par la seule pression d'un poing nerveux. Des œufs d'une belle couleur jaune, battus comme pour une omelette, tombaient dans ces creux préparés d'avance, à travers des doigts saupoudrés de fine fleur de farine. Les bagues nuptiales, un moment obscurcies, brillaient alors de tout leur éclat sur les doigts annulaires. Des flots d'huile remplaçaient quelquefois les œufs, et l'air était embaumé des parfums qu'on répandait sur les gâteaux des familles riches. Il n'est pas rare, en ce cas, de voir une des cinq ou six dames dont nous avons parlé
verser à la roude sur les gâteaux de ses voisines les parfums qu'on vient d'apporter pour les siens. Personne ne se plaint de cette libéralité, excepté les servantes, que leurs maîtresses envoient aussitôt chercher d'autres flacons.
Au milieu de cette activité calme et de cette fraternité gracieuse, Annette et la Gabrielle sont nécessairement les femmes les plus occupées du fournil; obligées d'avoir l'œil partout, de répondre presque en même temps à cent questions difl'érentes , elles n'avaient guère le temps, ce jour-là , de songer à la Gloriette, qui, de son côté, ne songeait à personne. Debout à côté du four, la petite fille regardait curieusement rougir la voûte surbaissée, et jetait toutes les cinq minutes des poignées de buis vert dans les flammes. Ce buis pétillait, se tordait, et la Gloriette s'amusait à voir les petites feuilles dentelées éclater et pâhr en une seconde. Au milieu du four, la lumière était blanche et douce comme celle qui entoure les anges.
Au moment où la Gabrielle et sa fille se préparaient à enfourner, un bruit venu du dehors commençait à se répandre dans la salle.
— Vous ne savez pas ? vous ne savez pas ? disait mystérieusement sur le seuil de la porte une jeune fille qui revenait de la fontaine. Un grand malheur vient d'arriver cette nuit au meunier du moulin d'Aval.
— Ah ! mon Dieu ! le pauvre garçon ! une si
nombreuse famille ! On a bien raison de le dire , il pleut toujours sur les mouillés. Par bonheur, il y a dans le village des âmes charitables qui s'intéressent aux braves gens. Pierre Simon est le meunier de toutes les bonnes maisons. A la première occasion, ses pratiques lui laisseront double mouture, le crieur public fera une collecte pour lui , monsieur le curé parlera de l'accident au prône de demain, et dans quelques jours Pierre Simon remerciera le bon Dieu de l'avoir maltraité. Ma foi ! tout bien considéré, il vaut mieux que ce soit lui qu'un autre. Mais que lui est-il donc arrivé, à ce brave meunier ? contenous donc cela, petite. Entre un peu dans le fournil, tu seras plus à ton aise pour défiler ton chapelet.
— Oh! je n'ai pas le temps, je suis pressée. D'ailleurs, qui garderait mes cruches pendant que je m'amuserais à babiller là-dedans? Non, non, laissez-moi partir; la première venue vous dira cela mieux que moi. Adieu ! adieu! allez, si vous voulez, à la fontaine. Tout le monde en parle ; il y a foule.
La curiosité n'est jamais plus grande que lorsqu'il s'agit d'un malheur. Alléchées par les réticences d'une fille bavarde et peut-être menteuse, la plupart de ces femmes, si calmes il y a quelques minutes, quittent le fournil en désordre et se précipitent vers la fontaine. Il n'est rien de plus exagéré et de plus fugitif que les mouvements des têtes méridionales. A la nouvelle du malheur survenu à Pierre Simon, toutes nos Palladiennes avaient témoigné une pitié
verbeuse et bruyante qui, enroulant sur elle-même comme une pierre lancée du haut d'une montagne, avait fini par s'écarter complètement de son impulsion primitive. On avait d'abord plaint le malheureux, puis on l'avait consolé, puis enfin on l'avait presque félicité de son malheur, et tout cela dans la même tirade. Il n'était resté de cet étalage de grands sentiments qu'une seule chose : la curiosité.
Le malheur arrivé à Pierre Simon était loin, d'ailleurs, d'être aussi grave qu'on l'avait imaginé. On s'attendait à une catastrophe, ce n'était qu'un événement fâcheux et de peu d'importance. Voici toute l'histoire en deux mots : le meunier, pressé par un surcroît de travail , avait envoyé son cheval en tournée le jour oîi le Drac avait l'habitude de s'en servir. Le lendemain, le cheval avait disparu avant l'aube et n'était revenu que le soir, brisé de fatigue et ruisselant de sueur. A peine rentré dans l'écurie, il s'était abattu au pied de la crèche et ne s'était plus relevé. Un vol de corbeaux l'avait accompagné jusqu'au moulin. — Tout le monde , dans le fournil et hors du fournil, donna tort à Pierre Simon. La vengeance du Drac était toute naturelle. Chose convenue, chose due. Les seules personnes sur qui ce récit eut une influence marquée furent la Gabrielle, AnnetteetlaGloriette. — Les deux Richardis avaient oublié de faire le gâteau du Drac. Effrayées de leur négligence, elles s'empressèrent de la réparer. Prévenues que le Drac était de mauvaise hu-
meur, elles choisirent la plus blanche farine, les œufs les plus frais et la fleur d'oranger la mieux distillée. En un clin-d'œil la pâte parfumée fut arrondie, modelée et mise au four dans l'endroit le plus favorable. De temps en temps la Gabrielle jetait un regard sur ce précieux gâteau. Lorsqu'il fut cuit à point, la croûte en était si dorée, la forme si gracieuse, le parfum si délicat, que plusieurs personnes en eurent envie et le demandèrent à la fournière. Celle-ci n'eut qu'à répondre :
— C'est le gâteau du Drac.
Ce mot seul fit tomber à l'instant toutes les convoitises. Le cri général fut : — N'en parlons plus ; mettons que nous n'ayons rien dit . — Ce respect universel pour le Drac frappa l'imagination de la Gloriette. Elle se rappela avec une espèce de plaisir craintif toutes les circonstances du voyage qu'elle avait fait avec le lutin, à cheval sur ce pauvre limousin à qui cette course effrénée avait coûté la vie. — Chose étrange ! elle ne regretta pas le moins du monde l'innocente victime. Les enfants sont orgueilleux, comme les hommes, de la protection amicale d'un être puissant, devant lequel tout tremble et s'humilie. Le Drac, esprit fantasque, tyrannique, toujours malicieux lorsqu'il n'est pas méchant, avait été bon pour la Gloriette ; il lui avait parlé dans la langue de ces tribus vagabondes au sein desquelles s'était passée son enfance- La petite sauvage répétait avec joie dans son esprit les mots que le Dràc avait
prononcés dans cet idiome mystérieux que personne ne comprenait à Pallas. Le Drac était pour elle un souvenir présent de la patrie errante. Aussi la Gloriette vit-elle bientôt le lutin sous un aspect tout-àfait rassurant Les impressions de terreur s'effacèrent pour faire place à de douces émotions. La petite fille s'endormit ce soir-là au bruit harmonieux de la sonnette d'argent qu'elle avait entendue la veille pour la première fois. Elle oublia le fouet impitoyable du Drac et lo prompt châtiment de Pierre Simon. La seule pensée qui brillât dans ses yeux , parmi les souvenirs du jour prcédent, fut naïvement celle-ci :
— Il avait de bien jolies boucles sur ses petits souliers !
Si cette simple histoire était un roman, au lieu d'un récit mis en action , nous suivrions, année par année, l'existence singulière de notre chère Gloriette : pas une pensée ne s'élèverait dans ce jeune esprit, sans que notre plume la saisît au passage ; nous écoulerions , les mains croisées sur les genoux et le regard fixe, comme le faisait toute la famille Richardis, ce gracieux et incompréhensible babil d'hirondelle qui attendrissait de plus en plus la rude écorce dont l'cime de Bonsoir était cuirassée. Que d'épisodes charmants à détailler, que d'élans à décrire , que de vagues et mystérieux sentiments à surprendre avec des précautions infinies ! Quelques mois seulement suffirent à la famille Richardis pour comprendre que la Gloriette ne serait jamais un pilier de fournil. Attachée désormais au village par de solides affections, elle n'essaierait plus de retrouver par-delà les montagnes la bande de co.racos dont elle avait par-
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tagé autrefois les fatigues et les dangers; mais ses instincts vagabonds devaient persister dans de certaines limites. La Gloriette erra dans le village et dans les environs, comme elle aurait erré par toute la terre si les circonstances n'étaient venues changer violemment sa destinée. On la trouvait tantôt sous l'ormeau de Sully, planté au milieu de la place oîi aboutit la grande allée d'acacias, tantôt sur le sable brûlant de la rivière, tantôt les pieds pendants dans le ruisseau des Mauves qui traverse presque furtivement le village, sous une multitude de pontils qui servent de perrons à toute une rangée de maisons. Sous l'ormeau, elle jouait aux billes avec les petits garçons ; sur le sable de la rivière, elle s'amusait à tracer du bout du doigt une infinité de cercles capricieux qu'elle avait vu faire à sa mère pendant son enfance ; enfin, au ruisseau des Mauves, elle se plaisait à troubler l'eau au-dessus des bestiaux qui venaient s'y abreuver. Quelquefois le valet d'écurie, s'apercevant de la manœuvre, s'élançait vers la Gloriette en faisant claquer son fouet. Celle-ci , insensible en apparence à ces menaces retentissantes, continuait à agiter ses pieds dans l'eau, en regardant le valet du coin de l'œil ; elle le laissait s'avancer le plus près possible, puis tout à coup elle levait ses jupons comme deux ailes, et sautait lestement dans le ruisseau qu'elle traversait pour ainsi dire au vol. Elle échappait ainsi à la poursuite du rustre, qui s'écriait en laissant tomber son fouet :
— Cette petite Gloriette n'est pas une fille, c'est un oiseau.
Au reste, elle était considérée comme telle par tout le village. — Vous verrez, disait Bonsoir à sa mère, qu'un beau jour il lui poussera des plumes sous sa robe, et qu'elle s'envolera pour ne plus revenir.
— Imbécile ! répondait la Gabrielle, comment peux-tu supposer de pareilles sottises ?
— Ne riez pas, continuait Jean, ce que je dis là -est sérieux. Autrefois, j'ai cru qu'elle était un enfant du Drac; maintenant je suis persuadé qu'elle est venue du pays des hirondelles et qu'elle y retournera tôt ou tard. Vous aurez beau dire et beau faire, vous ne me tirerez pas cela de la tête.
Anuette riait beaucoup des suppositions de Jean ; mais elle n'aurait pas mis la main au feu pour soutenir qu'elles étaient fausses; l'humeur vagabonde et la vivacité de la Gloriette faisaient que de tous côtés on lui confiait toutes sorte-s de commissions. Lorsqu'elle passait dans la rue, elle était appelée par huit ou dix voix à la fois.
— Gloriette, veux-tu aller me remplir cette cruche à la fontaine ? je te donnerai deux sous pour ta peine.
— Gloriette, veux-tu aller porter le dîner à nos moissonneurs ? 11 y a pour toi dans le panier quatre gimblettes d'Alby.
— Gloriette, tu viendras ce soir à quatre heures ;
nous avons besoin de toi pour aller garder le linge à l'olivette (l).
— Gloriette , ne manque pas de passer à l'hostal demain matin , nos linottes manquent de chenevis, tu iras en chercher à la grande horte {%] , en face de l'église ; toujours au même endroit, tu sais?
C'est ainsi que vivait notre petite sauvage, faisant des commissions pour tout le monde, et payée tantôt en friandises, tantôt en monnaie de cuivre, quelquefois en robes d'indienne et en fichus rayés que les dames de Pallas lui donnaient en cadeau. Ses habits et sa nourriture n'occasionnaient donc aucune dépense à la Gabrielle ; elle ne demandait qu'une chose à sa mère adoptive , c'était de laisser le soir la fenêtre du rez-de-chaussée entr'ouverte ; on ne s'inquiétait plus de l'he^ire de sa rentrée. Quelquefois Annette , que la pensée de son cousin Richardis empêchait de dormir, entendait grincer l'espagnolette de la croisée du fournil. Elle disait alors en se retournant sur son lit :
— Voilà la Gloriette qui se couche ou qui se lève.
Cette vie de hasard ne causait aucun tort à la santé de la petite fille ; semblable à ces fourmis qui traînent quelquefois des masses plus grosses qu'ellesmêmes, la Gloriette se chargeait de transporter d'un
(1) C'est dans les chaQips truliviprs qu'on fait ordinairement sécher le linge après la lessive*.
(2) Jardin potager.
LA GLORTETTE 45
endroit à un autre des fardeaux d'une grosseur prodigieuse. Pour expliquer pourquoi elle ne succombait pas à de pareils efforts, ou supposait que le Drac portait lui-même les objets confiés à la Gloriette, et que celle-ci marchait légère, insouciante , devant le lutin courbé sous le faix. A force de courir par monts et par vaux, au service de tout le monde, la Gloriette avait amassé quelques sous qu'elle avait transformés en pièces blanches. Le premier usage qu'elle fit de son petit trésor fut d'acheter une paire de souliers fins avec de petites boucles d'argent, semblables en tout à celles du Drac. Le bruit courut que c'étaient les mêmes.
Ce premier luxe , acquis par le travail , rendit la Gloriette plus paresseuse. Elle passait des journées entières au soleil , occupée à regarder ses fins souliers et les petites boucles d'argent étincelantes comme deux étoiles. Lorsqu'on l'appelait pour l'envoyer quelque part , elle répondait souvent : — Je n'ai pas le temps : — ou bien : Je gâterais mes escarpins. — Il y avait des jours dans la semaine où il était impossible de la rencontrer. On prétendait qu'elle courait les champs avec le Drac , galopant en croupe derrière lui , ou poursuivant à sa suite les lièvres et les lapins du canton.
Cependant la Gloriette grandissait, et l'on commençait à dire dans le village : Cette petite fille tournera mal. — Quelques bonnes femmes reprochèrent à la Gabrielle de la laisser vivre de cette
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façon, en dehors de tout principe religieux. Que pouvait-un attendre d'une caraca qui n'allait ni à la messe, ni aux vêpres, et qui no savait peut-être pas que Jésus-Christ était venu sur la terre pour sauver son âme ? — Les dévotes avaient raison, la Gloriette était complètement ignorante en matière de foi. Hormis une espèce de prière en langue inconnue qu'Annette lui avait entendu murmurer le jour de son entrée à l'hostal des Richardis, la Gloriette ne remplissait aucun des devoirs que la religion impose. Elle vivait tout simplement comme les oiseaux et les fleurs qui ne chantent pas des hymnes à l'Eternel, quoi qu'en disent aujourd'hui les poètes vaporeux et mélancoliques. Si elle avait une adoration dans le monde, c'était au soleil qu'elle l'adressait à son insu. Dans les jours ardents de la canicule, elle se couchait le long des murailles blanches , dans les sentiers sans gazon qui serpentent à travers les vignes, et là, les épaules découvertes, les jambes presque nues, elle recevait le dieu par tous les pores, sans faire plus de mouvements qu'une couleuvre repliée sur ellemême.
Les personnes pieuses , jugeant la Gloriette d'après les principes de leur foi , trouvaient cette conduite horriblement scandaleuse , et nous devons convenir qu'à leur point de vue la Gloriette devait être un monstre d'iniquité. Rien de plus innocent pourtant et de plus spontané que les allures de cette jeune fille. Elle avait reçu de la na-
ture méridionale, cette mère féconde et paresseuse, une organisation toute païenne. Néanmoins il fut décidé que la Gloriette serait baptisée, apprendrait le catéchisme , ferait sa première communion et se marierait ensuite d'une manière édifiante avec un brave garçon de l'endroit , le fils de Gabrielle Richardis, par exemple. A la seule idée de cette union qui ne pouvait avoir lieu, en tout cas, que dans deux ou trois ans, l'excellent et niais Bonsoir, de mieux en mieux disposé pour la Gloriette , ne pouvait se défendre de verser des larmes de joie.
— Ah ! ce serait trop de bonheur pour moi, disaitil en secouant la tête. Jamais une pareille fortune ne m'arrivera.
— Qui sait? disait Annette. Il est possible que notre bon curé apprivoise notre petite folle, et alors...
— Oui j compte là-dessus, et bois de l'eau de roche. Notre curé y perdra son latin, et il s'attirera peut-être quelque méchante affaire avec le Drac.
Malgré les prédictions de Bonsoir, l'éducation religieuse de la Gloriette fut résolue par le conseil des dévotes. Il fut décidé qu'on la baptiserait solennellement. Comme elle n'avait pas de famille. Bonsoir et sa mère furent naturellement choisis pour lui servir de parrain et de marraine. On la revêtit de la robe blanche des catéchumènes, et on la conduisit en grande pompe à la chapelle des fonts baptismaux. La cérémonie dura longtemps. Au moment oli le
prêtre prononçait les paroles sacramentelles, la Gloriette remarqua que tout le monde avait les yeux sur lui, et elle profita de cette préoccupation générale pour s'esquiver. Depuis cinq minutes elle étouffait dans le mur vivant qui l'entourait. Sa poitrine manquait d'air. Elle allait se trouver mal. Mince et flexible comme elle l'était, il ne lui fut pas difficile de se glisser subtilement jusqu'à la porte de l'église. Une fois arrivée là, elle s'élança au grand galop du côté des jardins, et deux jours se passèrent sans qu'elle remît le pied dans le village.
La confusion du curé et des assistants fut au comble lorsqu'ils s'aperçurent que la catéchumène avait disparu.
— Je vous l'avais bien dit ! s'écria Bonsoir.
Un doute pénible s'éleva dans l'âme du curé. A quel moment la ^récalcitrante s'était-elle enfuie ? Le sacrement avait- -il été efficacement administré , ou les paroles de la sainte formule s'étaiant-elles perdues dans l'air ? Il eût été trop cruel pour ce bon pasteur de penser que, par inadvertance, il avait baptisé le vide. Tl préféra croire que la diabolique caraca avait reçu les bienfaits du sacrement. Elle fut donc inscrite sur les registres de la paroisse sous le nom de Jeanne-Gabrielle. La Gloriette n'en conserva pas moins le nom de Gloriette.
Les dévotes mystifiées voulurent prendre leur revanche ; elles cherchèrent à ramener au bercail la brebis égarée : mais Bonsoir, dont la Gloriette avait
rrclamé la protection, déclara brutalement que, si (jiielqu'un tentait d'emmener la petite à l'église malgré elle, il se faisait fort de lui casser bras et jambes. CoUe menace effaroucha les dévotes, qui accusèrent alors le Drac de tout le mal qui était arrivé. Le curé répéta l'accusation au prône, et il fit défense à tous les bons chrétiens de donner asile chez eux à une malheureuse caraca qui avait des relations avec un esprit de ténèbres. La Gabrielle, femme simple, mais bonne, refusa d'abord de chasser la Gloriette; mais les dévotes menacèrent de mettre le four en interdit; il n'y avait pas moyen de résister. Bonsoir insista cependant de toutes ses forces pour que sa mère tînt bon. Tout fut inutile. Annette elle-même ne put fléchir Gabrielle, caractère bon et faible, qui ne savait pas se roidir contre une volonté entourée des prestiges de la religion.
— Ma mère, puisque vous chassez cette enfant, dit aigrement Bonsoir, je ne resterai pas une heure do plus chez vous. Adieu, portez-vous bien. J'ai llui mon apprentissage aujourd'hui, demain je quitte le village pour faire mon tour de France. Si la Gloriette veut venir avec moi, je l'emmène. Dans tous les cas, vous ne me re verrez que dans deux ans.
— Tu pars! tu m'abandonnes ! s'écria la Gabrielle en pleurant. Tu préfères donc la Gloriette à ta famille?
— Je la préfère au monde entier, ma mère , répondit Bonsoir avec une emphase si vraie que per ■
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sonne n'aurait eu le droit de trouver le pauvre garçon ridicule.
— Eh bien ! alors , bon voyage ! Ne remets plus les pieds chez moi, dit crûment la Gabrielle ; je te renie pour mon fils, entends-tu?
— Vous chassez ce pauvre Bonsoir, murmura alors une voix douce et triste. C'estpeut-êtreà cause de moi ?
La Gabrielle se retourna et vit la Gloriette en pleurs. Cachée derrière les fagots , près du foyer, elle n'avait rien perdu de la conversation de Jean et de sa mère.
— Pourquoi m'avez-vous recueillie ? continua l'enfant sur le même ton douloureux. Il valait mieux me laisser mourir de froid sur le pavé , si vous deviez un jour me mettre à la porte de l'hostal.
Ce reproche bien mérité, adressé à la Gabrielle avec une touchante simplicité , produisit plus d'effet sur son cœur que les aigres supplications de Bonsoir et les vives instances d'Annette. Chez les personnes faibles, tous les mouvements extrêmes se touchent. La Gabrielle était admirablement disposée aux tendres émotions, par cela même qu'elle venait d'atteindre au paroxisme de la colère.
— Ah ! s'écria-t-elle tout à coup en ouvrant ses bras à la Gloriette , je n'aurai jamais la force de renvoyer mon enfant. — Quant à toi, mauvais sujet, ajouta-t-elle en s'adressant à Bonsoir et tâchant do
LA GLORIETTE o\
ressaisir sa colère, ne crois pas que je te pardonne. Je voudrais te voir à cent lieues d'ici.
— Vous ne dites pas ce que vous pensez ; je reste, dit Bonsoir moitié sanglotant, moitié riant, et je sens là, voyez-vous, que je ne vous ai jamais aimée comme en ce moment.
Annette, qui épiait du haut de l'escalier le dernier mot de cette scène, descendit alors comme un tourbillon, et vint se mêler à l'attendrissement général.
— Ma foi ! dit la mère avec un geste de résolution trivial et sublime, advienne que pourra; maintenant la chose est faite.
— Laissez donc ! s'écria Jean avec une magnifique brutalité , ceux qui ne seront pas contents de vous n'ont qu'à se plaindre à moi; ils seront bien reçus, je vous en réponds.
Un petit rire saccadé retendit du côté des fagots.
— Le Drac ! c'est le Drac ! dit la Gabrielle.
— Que craignez-vous, dit la Gloriette; le Drac n'est pas méchant. Je suis sûre qu'il vient me prendre pour aller à la foire de Cannes ; vous savez qu'elle commence aujourd'hui. Tenez, ajouta-t-elle en ouvrant la porte, voilà le cheval du Moulin du Roi qui m'attend.
La Gloriette sauta sur une espèce de borne qui servait de montoir, et de là sur le cheval. On entendit dans la rue un grand coup de fouet, et la bête partit au galop.
— Adieu ! à demain, dit la Gloriette.
Quelques jours après cette scène, les dévotes, qui avaient exigé l'expulsion de la catéchumène révoltée, venaient prier la Gabrielle de la reprendre, parce que, disaient-elles, il ne fallait pas désespérer de voir cette fille égarée revenir à de meilleurs sentitiments. Dieu veut que le pécheur se convertisse, mais il veut aussi qu'il vive. Abandonner tout-àfait la Gloriette, c'eût été peut-être la pousser jusqu'au fond de l'abîme. Il valait mieux lui donner asile malgré sa mauvaise conduite; on pouvait tout espérer du temps et de la grâce d'en haut.
La Gabrielle se douta bien que la grâce d'en haut n'était pas la seule considération qui eût tout à coup changé les dispositions de ces bonnes âmes. Elle apprit en effet dans la soirée que les dévotes éprouvaient depuis une semaine ou deux toutes sortes de contrariétés dans leur intérieur. Le Drac les tour-
mentait continuellement par des espiègleries damnables. Prenaient-elles leur livre de prières pour se recueillir dans une pieuse méditation, elles trouvaient sous le sinet, à la place des saintes images, des peintures frivoles qui les faisaient rougir jusqu'au cramoisi. Elles ne pouvaient faire un pas hors de la maison sans faire des chutes ridicules qui excitaient les rires des libertins. M. le curé n'était plus au confessionnal ce père indulgent et causeur à qui il est si doux de raconter ses scrupules de conscience : il était tout à coup devenu sévère, taciturne, presque menaçant ; c'est que le digne pasteur avait eu aussi sa part de contrariétés et de tourments. Le Drac poussait chaque matin l'aiguille de sa montre pour la faire avancer ou retarder, en sorte que le curé était traité de paresseux par les uns et d'indiscret par les autres. On se plaignait de ce que le? offices n'avaient plus aucune régularité. La première messe se disait à quatre heures du matin, et les vêpres se chantaient à cinq heures du soir. Une grande partie des fidèles adressèrent à l'évêque du diocèse une pétition tendant à obtenir l'interdiction de monsieur le curé. Deux chantres donnèrent leur démission, et le conseil de fabrique s'abstint de siéger au banc d'œuvre. Le bedeau lui-même retira sa confiance au chef de la paroisse.
Tout ce désordre était causé par le Drac. Bonsoir ne s'y trompa pas. Il devina que plus la Glorietto grandissait, plus le Drac s'attachait à elle. Or,
comme toutes les amies du lutin périssaient miséi'ablement , Jean restait quelquefois pétrifié de douleur en songeant à l'avenir de la Gloriette. Il devenait tous les jours plus amoureux et plus inquiet. Sa haine contre le Drac s'augmentait de tout son amour pour la Gloriette. Sur ces entrefaites, Annette se maria avec son cousin Richardis. Les invités dansèrent après le repas de noces. Dès ce moment la Gloriette devint folle de danse ; le carnaval arriva ; Bonsoir ne quitta plus la Gloriette , il se masqua pour la suivre. La Gloriette se faisait un jeu de lui échapper. Au moment ou il la croyait à ses côtés, la danseuse frappait du pied et disparaissait au milieu de la foule. La raison du pauvre diable ne résista pas à ces épreuves. Bonsoir tomba dans une sorte de folie particulière , qui se rattachait par un côté aux croyances superstitieuses du pays.
Il y a dans le village, à l'état de tradition constante, une espèce de symbole de foi, relatif au Drac. Tout le monde croit, par exemple, que le Drac ne peut point abuser d'une jeune fille qui n'a pas seize ans. De plus, il ne peut s'en emparer qu'en se révélant à elle avec des attributs diaboliques. Si la jeune fille , effrayée de cette soudaine transformation , pousse un cri de détresse vers le ciel, elle est sauvée. On a aussi la conviction que le Drac souffre, comme un homme, si on le frappe pendant qu'il est revêtu de la forme humaine. Il y a plus : le Drac est sujet, si
cela peut se dire, à des morts temporaires .Lorsqu'on anéantit l'enveloppe matérielle dont il se couvre, il ne peut plus reparaître sous cette même enveloppe, et pendant huit jours il ne donne aucun signe d'existence. Au bout de ce temps, il lui est permis de se révéler de nouveau, mais sous une autre forme. Bonsoir tira, dans sa tête troublée, les conséquences de cette croyance bizarre. Il se figura que, s'il parvenait à détruire le Drac chaque fois que celui-ci prendrait une forme nouvelle, il finirait par S3 débarrasser définitivement de son rival. Il se mit donc à l'œuvre avec cette ténacité qui caractérise les fous. Une mouche volait en bourdonnant autour de la Gloriette; aussitôt Bonsoir attrapait l'insecte et l'écrasait sous le talon. Voyait-il un garçon meunier passer au galop devant l'hostal , le malheureux courait après l'homme enfariné et le rouait de coups s'il parvenait à l'atteindre. Un jour, il s'imagine que, pour se rapprocher de la Gloriette, le Drac lui a dérobé sa propre forme. Alors il s'examine des pieds à la tête, se surveille, se soupçonne et craint de remuer, de peur de perdre ses propres traces. Il lui arrive quelquefois de se serrer luimême dans ses bras, en s'écriant comme l'avare de Molière : — Ah ! coquin, je te tiens ! Le Drac était si fin, et Bonsoir si dépourvu de ruse, que celui-ci ne devinait jamais le véritable déguisement de son rival.
Cependant la Gloriette approchait de sa seizième
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année. Sa taille s'était élevée, arrondie. Son regard avait un rayonnement inquiet et ardent. Sa bouche, plus vermeille, avait acquis des reliefs et des contours qui lui manquaient. Elle s'était pour ainsi dire dépliée comme ces feuilles d'avril qui se développent aux premiers rayons de mai. Le sang affluait plus vite au front et au cœur. Son teint, presque noir autrefois, s'était merveilleusement éclairci. Une belle nuance brune colorait sa peau fine, transparente, sous laquelle on voyait se dessiner les plus petites veines. Les épaules, encore imparfaites, avaient des ondulations charmantes qui s'accordaient avec le mouvement du sein. Enfin la Gloriette en était à ce moment délicieux oîi le voile tremble sur la statue, animée déjà parla vie intérieure. Quoique fou, Bonsoir sentait que ce n'était plus là cette enfant aux brusques allures qu'il avait d'abord détestée. Lorsqu'elle marchait , ses mouvements avaient quelque chose qui attirait, comme le flot attire le flot. On surprenait dans ses yeux d'éclatantes lueurs dont on était ébloui. Sa parole même , autrefois si enfantine et si gaie , réveillait dans le cœur de Jean une sorte d'écho douloureux.
— Gloriette, lui dit-il un soir en la regardant avec ces yeux de fou qui semblent flotter dans une autre atmosphère que la nôtre, il faut que je te dise quelque chose qui te fera en même temps du plaisir et de la peine. Je trouve que tu deviens trop belle. Ne ris pas, c'est un mauvais signe. Je sens que tu
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lie peux pas rester comme cela. Je devine que tu vas nous quitter. Annette, ma mère, vous ne remarquez pas que, lorsqu'elle marche, ses pieds ne touchent pas la terre ?
— Pauvre fou, dirent Annette ctGabrielle en hochant la tète.
— Pour moi, continua Bonsoir, depuis ce matin, je vois le jour entre le plancher et ses pieds toutes les fois qu'elle bouge.
La Gloriette se mit à rire et vint s'asseoir sur les genoux de Jean.
— Comme elle est légère, mon Dieu ! Je suis sûr qu'elle ne pèse pas une once.
Bonsoir se cacha les yeux avec ses mains , puis, repoussant la jeune fille :
— Ya-t-en, va-t-en ! dit-il ; si tu restais encore une minute sur mes genoux, tu me tuerais. Il me semble que je vais me trouver mal, si te je regarde encore. Ça ne dépend pas de moi, vois-tu. Ma vie est attachée à la tienne.
Comme la Gloriette se levait , Bonsoir, oubliant déjà ses dernières paroles, la retint par un mouvement instinctif sur ses genoux.
— Tu me quittes déjà, ma fille ! Oii veux-tu aller ? Reste encore un peu comme ça ; j'ai mille choses à te dire. Attends, je cherche une idée qui me trotte tout ce soir dans la tète, et qui vient de m'échapper.
— Si c'était un papillon, dit la Gloriette, nous le poursuivrions ensemble; mais une idée...
— Tais-toi ! je crois que je la retrouve. Oui , oui, la voilà, je la tiens. Tout à l'heure, en tisonnant le feu, je pensais que tu étais maintenant une grande fille. Tu devrais songer à te marier.
— Me marier ! s'écria la Gloriette en éclatant de rire , et avec qui ?
— C'est toi que cela regarde ; tu peux choisir. Depuis le carnaval, tous les jeunes gens du village raffollent de toi.
— Et d'où tires-tu cela, mon pauvre Jean ? Tous me font la cour, c'est vrai ; mais aucun ne voudrait m'épouser. Qui suis-je? Une fille sans parents, sans fortune, sans état; une vagabonde sans feu ni lieu; une paresseuse qui passe sa vie à courir de côté et d'autre, qui fait toute espèce de choses, et qui ne sait rien faire. J'aime le grand air et le soleil ; mon mari voudrait me tenir à l'ombre. J'aime le bal et les mascarades ; mon mari m'enverrait à la messe et aux vêpres. J'aime enfin ma liberté tout entière; et mon mari voudrait être le maître chez lui. C'est ça qui forait un beau ménage ! Mon mari crierait , moi, je chanterais. Il prendrait la pelle, je prendrais les pincettes. Nous nous battrions comme des enragés, et un beau matin tout le village dirait que la Gloriette a fait mourir son mari à petit feu. Non, non, pas de mari , pas le plus petit mari ! Je n'en veux pas, je n'en prendrai pas. Je le tuerais ou il me tuerait, et ce serait dommage, car il pourrait être un brave garçon comme je suis une bonne fille.
Deux anges... séparés; ensemble... deux démons ! Je préfère manger, dormir, courir, me divertir selon mon caprice et mon plaisir.
Etourdi par ce babil intarissable, sautillant, désordonné, véritable cascade d'eau vive tombant dans un abîme. Bonsoir avait perdu le fil de ses idées. Gabrielle reprit la conversation oii son fils l'avait laissée.
— Comment! parmi tous nos garçons blonds ou bruns, petits ou grands, riches ou pauvres, tu n'en vois aucun qui te plaise ?
— Aucun.
— Il faut avouer que tu es une singulière fille, dit Annette. Moi, je n'y ai pas mis tant de façons. Dès que j'ai vu mon cousin Richardis...
— Est-ce que j'ai des cousins, moi? s'écria la Gloriette.
— Prends garde ! reprit Annette. Te voilà bonne à marier ; ton heure est venue. Si tu la laisses passer, sais-tu ce qu'on dira? La Gloriette a de bonnes raisons pour n'aimer personne ; elle est la fiancée du Drac.
— Le Drac, oui , le Drac, c'est lui qui te menace, ma chère enfant ! s'écria la Gabrielle ; songe que tu es entrée aujourd'hui dans ta seizième année. Si lu savais, mon Dieu ! tous les malheurs qui peuvent t'arriver. Mais non , il faut espérer que rien de tout cela n'arrivera. Promets-nous au moins de ne pas
sortir cette nuit. Nous ne serions pas tranquilles sans cela.
La Gloriette regarda Gabrielle et Annette avec un air de douce moquerie, puis elle haussa les épaules et leur dit : — Vous êtes des peureuses, je ne vous promets rien. Adieu! Bonne nuit ! Je vais me coucher dans le fournil.
Elle se leva rapidement , et rejetant en arrière les plis de sa robe, elle s'élança en trois bonds dans l'escalier.
— Jean , dis-lui de rester, retiens-la, cours après elle, s'écrièrent à la fois les deux femmes.
Mais Jean ne fit aucun mouvement. Le regard flottant, la bouche indolemment ouverte, il s'amusait à déplacer avec les pincettes les charbons enflammés.
— Eh bien, tu ne bouges pas ? Tu la laisses partir '^ Mais tu n'entends donc rien, malheureux ?
— Je vous entends parfaitement, je ne suis pas sourd, répondit Bonsoir avec une quiétude admirable. Moi aussi, j'ai craint longtemps pour cette chère Gloriette ; mais c'est que je n'avais pas réfléchi. Je ne sais pas pourquoi je lui demandais, tout à l'heure, si elle ne pensait pas à se marier. Elle n'est faite pour personne ici-bas , pas plus pour le Drac que pour moi. La Gloriette a besoin, pour vivre, d'air et de liberté. Si le Drac veut la violenter, elle déploiera ses petites ailes , et , ma foi I plus do Gloriette ! Le Drac aura affaire à un oiseau.
— Ton pauvre frère déraisonne ce soir plus que jamais , dit tout bas la Gabrielle à sa fille. Le plus sûr est de prier Dieu pour qu'il n'arrive pas de malheur à notre chère enfant.
Comme Annette et sa mère s'agenouillaient, un cri aigu, désespéré, retentit dans le fournil. Gabrielle, Annette et Bonsoir lui-même tressaillirent de frayeur. Un frisson glacial envahit tous leurs membres, et les frappa d'une paralysie momentanée. Lorsqu'ils furent revenus de leur torpeur, ils descendirent tous trois dans le fournil. A la lueur de la lampe, ils parcoururent d'un coup-d'œil toute l'étendue de cette vaste salle. Un silence complet y régnait, comme si rien d'extraordinaire ne s'y était passé. Une seule chose troubla l'imagination des Richardis. En s'avançant vers le milieu du fournil , une bouffée d'air froid vint les frapper au visage et éteindre la lampe dans la main de Gabrielle. Ils crurent d'abord à quelque influence surnaturelle ; mais ils s'aperçurent bientôt qu'à côté d'eux une large croisée était ouverte à deux battants.
— Mes enfants, dit la Gabrielle, allumons notre cierge de la Chandeleur, et prions pour l'âme de la Gloriette.
Avant de remonter au premier étage, Gabrielle voulut refermer la croisée .
— Gardez-vous en bien, lui dit Jean. C'est par là qu'elle reviendra .
Les Richardis veillèrent et prièrent toute la nuit. Aux premières blancheurs de l'aube, comme le cierge pâlissait en mêlant sa flamme bleuâtre à une lumière plus puissante, les têtes fatiguées s'inclinèrent dans une sorte d'assoupissement douloureux. Une joyeuse explosion de petits cris rapides, perçants et remplis d'une bizarre harmonie, interrompit bientôt ce sommeil factice. Les Richardis ouvrirent les yeux et virent planer dans l'air une gracieuse hirondelle qui était entrée avec le premier rayon du soleil, et qui tournait autour d'eux en gazouillant et en battant des ailes avec une rapidité prodigieuse.
— C'est elle, c'est elle ! s'écria Bonsoir avec l'accent d'une joie infinie. Ma mère, ma sœur, la voyezvous? C'est elle, c'est la Gloriette ! Ne la reconnaissez-vous pas à son langage ?
Comme il parlait ainsi, l'hirondelle, un moment suspendue sur sa tête, partit tout-à-coup comme un
trait, et se perdit dans les hauteurs azurées de l'atmosphère. Quelques secondes après, elle reparut sous les fenêtres des Riehardis, et par un rapide mouvement de va-et-vient , elle rasa mille fois, en passant et repassant, les tuiles rouges de Thostal. Bientôt après, fatigué peut-être de ses évolutions précipitées qui semblaient prouver qu'il était poursuivi, le gracieux oiseau se mêla à un groupe d'hirondelles qui se mirent aussitôt à exécuter les mêmes mouvements. C'est depuis ce temps, me disait la vieille Anne Riehardis, que les hirondelles, différentes en cela des autres oiseaux, semblent dans leur vol capricieux, rapide et continu, éviter un invisible ennemi, acharné à les poursuivre. Cet ennemi, c'est le Drac.
Bonsoir resta tout le jour à la fenêtre, occupé à suivre du regard les arcs gracieux que décrivaient les hirondelles au-dessus des maisons du village. Lorsque la nuit tomba, il ferma tristement les volets et vint s'asseoir à table auprès de sa mère et de sa sœur ; mais au lieu de manger, il croisa ses coudes au-dessus de son assiette et se mit à gazouiller pendant le souper. C'était une nouvelle folie qui succédait à l'ancienne. Le pauvre Bonsoir s'imaginait depuis quelques minutes qu'il était devenu hirondelle. Ainsi se justifiaient tant bien que mal les paroles qu'il avait dites la veille à la Gloriette : « Ma vie est attachée à la tienne. » Se croyant destiné à voler, il s'élança un soir par la croisée du
premier étage et se brisa le crâne sur le pavé. La Gabrielle, déjà affaiblie par l'âge, ne résista pas à la douleur que lui causa cet accident. Elle alla bientôt rejoindre son fils au cimetière, sous les figuiers qui tapissent les murs de la chapelle de Notre-Dame. Le vieil hostal de la rue de la Fontaine devint ainsi l'héritage d'Annette. Son mari étant son cousin paternel, le fournil demeura encore dans la famille, qui le possède depuis des siècles.
L'hirondelle des Richardis existe toujours, et lorsque le Drac devient amoureux d'une jeune fille, l'oiseau vient, dit-on, murmurer de bons conseils à l'oreille de la pauvre enfant. C'est ainsi que cette âme charmante, exilée dans l'air, qui devient, selon le mot de la bonne marraine, un véritable purgatoire pendant la mauvaise saison, répare indirectement le scandale qu'elle a causé autrefois dans le village. A mesure que les années s'écoulent, les apparitions de la bienfaisante hirondelle deviennent de plus en plus rares. Lorsqu'on ne parlera plus du Drac, on se taira sur la Gîoriette. J'ai voulu raconter en peu de mots cette merveilleuse histoire avant que l'oubli en eût effacé les traits les plus curieux. Ce matin, comme je la terminais, une hirondelle , la première que j'ai vue cette année, est venue voltiger devant ma fenêtre ouverte, à deux doigts de ma plume. Il y avait là de quoi écrire un nouveau chapitre à la suite de ce conte : je me suis contenté de le rêver.
Partout oii croissent des oliviers, dans l'ancienne Narbonnaise , le nom de Minerve reste encore attaché au sol comme une trace indébile de la domination des Romains. La fontaine, le bois, le moulin de Minerve se rencontrent à chaque pas sur cette terre latine. A vingt lieues des Pyrénées se déroule un riche pays , moitié plaine , moitié montagne , oii tiendraient sans effort deux petits duchés allemands, ce canton c'est le Minervois ; une trentaine de communes populeuses dont chacune porto le nom de Minerve et se pare d'une gracieuse ceinture d'oliviers.
Le plus joli de ces villages, adossé à la montagne, se relie au bas pays par de verdoyantes ondulations qui forment en se prolongeant des abris naturels contre les terribles vents du midi. Les jardins potagers , la vigne , les prairies , le maïs et l'inévitable olivier atteignent à peine les premières maisons de la Celle-Minerve qui s'en va cacher ses derniers toits jusque sous le dôme des châtaigniers. D'après une tradition locale, ce bourg isolé aurait été jadis une grande ville unie à Narbonne par une voie romaine. Sur le passage présumé de cette voie, au milieu d'une vigoureuse touffe d'oliviers noirs , s'élève une petite chapelle circulaire dédiée à sainte Minerve , vierge et martyre. Deux nefs concentriques , séparées par de gros piliers, tournent autour d'un autel de marbre blanc placé au centre de l'édifice. Derrière l'autel , on aperçoit dans un large cadre de bois une image assez curieuse de la sainte. La patronne du Minervois est représentée avec les attributs d'une vierge sage de l'Evangile, abritant de sa main la lampe mystique. Au fond du tableau se tient immobile un hibou , dilatant ses prunelles rondes ou semble brûler une huile d'or.
Les habitants du Minervois, et les gens de la Celle en particulier, gardent depuis des siècles une profonde vénération pour cette image ; tous les enfants du pays sont portés à la chapelle dès qu'on les a baptisés. Sainte Minerve donne de l'esprit aux garçons et de la sagesse aux filles. On dit prover-
bialement d'un idiot « qu'il n'a pas été porté à la chapelle , » et d'une fille étourdie <<- qu'elle n'a pas été présentée à sainte Minerve. » La bienheureuse image rend d'ailleurs d'autres services au canton : elle défend les oliviers contre la gelée , et protège généralement tous les fruits de la terre. Pour que tant d'oliviers affrontent chaque année la bise d'hiver, il faut que le curé de la Celle chante bien des messes à l'autel de la sainte. Aussi le revenu de la cure , bon an mal an , vaut-il à peu près celui d'un petit évêché. Tous les prêtres appellent en plaisantant leur confrère de la Celle : « Monseigneur des Oliviers. »
Monseigneur des Oliviers se nomme aujourd'hui, de son vrai nom, M. Labatut. C'est un homme de paix et de sens , qui a refusé plusieurs fois d'être chanoine et qui ne reçoit pas Wnivers. « La paix! la paix ! la paix î » telle a été la devise constante de sa vie ; il répète ces mots à tout propos , et même sans motif, comme le refrain d'une chanson dont il aurait oublié les couplets. Assez lettré, sous des dehors rustiques, il se pique de correction en patois , et il émerveille souvent ses paysans par l'élégante simplicité de ses prônes du dimanche. Sa figure épanouie respire la bonté ; une malice innocente relève quelquefois sa lèvre vermeille. On ne lui connaît guère qu'une passion ; mais elle lui coûte fort cher : il collectionne à grands frais toutes les variétés de l'espèce volatile et jamais ses convives
n'ont eu à se plaindre dô ce goût de fermier naturaliste. La basse-cour, la volière et le colombier sont les trois merveilles du presbytère. C'est dans sa bagse-cour rafraîchie par un jet d'eau, c'est au milieu de ses ouailles ailées , comme il les appelle , que le bon pasteur va se délasser de ses loisirs. On le trouve là disant son bréviaire et semant à poignées le grain sur ses pas. Il marche doucement sur le sable fm, précédé de sa pintade favorite, ayant par moments sur l'épaule un pigeon culbuteur, et toujours suivi d'un superbe coq d'Ummérapoura qui domine tout un sérail de poules cochinchinoises. Quand cette escorte bigarrée criaille trop fort, le curé ferme son bréviaire , et d'un air très-sérieux laisse échapper son grand mot : « la paix ! la paix ! la paix ! »
Un de ses paroissiens d'été , jeune citadin de Narbonne , qui a une maison de campagne à la Celle , m'a procuré l'honneur, en 1858, de m'asseoir à la table de M. Labatut. La chère fut excellente , il m'en souvient , et la conversation pleine d'un attrait imprévu, grâce à la sottise du Narbonnais qui fournit à notre amphitryon une belle occasion de se mettre naïvement en scène. M. Raoul Collet, antiquaire de province tout glorieux de correspondre une fois l'an avec M. Mérimée, de Paris, entreprit , au dessert, de démontrer à M. Labatut que sainte Minerve, la vierge sage , avec son hibou et sa lampe , n'était autre que la fille de Jupiter, la déesse Minerve , symbole païen de l'intelligence et de la sagesse.
— Votre chapelle circulaire , dit-il, e^l tout bonnenieut une ancienne cella ; d'où vient , sans ancun doute, le nom même de la Celle-Minerve , en latin cella Minervœ.
M. Labatut sourit dans son verre où le bout de son nez prenait des reflets roses, tandis que M. Raoul Collet se reposait de son éloquence en faisant claquer son cure-dent du bout de ses doigts.
— Auriez-vous quelque chose à m'objecter? demanda triomphalement le Xarbonnais. Je discuterai vos arguments; parlez^ parlez donc.
— Oh ! point de discussion, répondit le curé. La paix , mon ami , la paix ! Quand le diable se fit vieux, il devint ermite, dit-on; comme tu es un savant , tu as peut-être découvert qu'il en est de même des anciennes déesses , qui devinrent des saintes sur leurs vieux jours. Je ne m'y oppose nullement , mon ami ; je croirai , si tu veux , que tu as raison. Mais... ajouta-il en donnant à Raoul une petite tape d'évêque , mais tu n'aurais pas tant d'esprit aujourd'hui, petit ingrat, si je ne t'avais moi-même présenté tout enfant à l'autel de sainte Minerve.
Le jeune antiquaire comprit la leçon et se tut. Il rougissait presque de sa sottise lorsque , par une inspiration de bonté ou de malice , notre amphitryon reprit pour son compte la thèse abandonnée et se mit à la développer ingénieusement jusqu'à cette plaisante conclusion :
— S'il est vrai, comme le soutient Raoul, que notre bienheureuse patronne ne soit qu'une ancienne déesse travestie , que devient alors le pauvre curé de la Celle, ici présent? Ce n'est plus un ministre de la religion catholique , apostolique et romaine : c'est tout bonnement un curé de Minerve ! Eh! savant, qu'en dis-tu? ajouta le digne homme en tirant amicalement Toreille au glorieux correspondant de M. Mérimée. Me prends-tu, oui ou non, pour un prêtre de Minerve , et mes paroissiens sont-ils des païens ?
— Allons visiter votre basse- cour, répondit Raoul d'un ton aigre-doux, et ne parlons, je vous prie , ni en bien ni en mal des vos excellents paroissiens. Ce sont des chrétiens de l'âge d'or, je le sais ; mais je n'ai nullement envie de me brouiller avec eux par ce temps de révolution.
— Hein ! qu'est-ce que j'entends ? dit le curé comme s'il sortait d'un rêve. Tu parles de révolution, Raoul? Sommes-nous donc à Paris ou à la Celle- Minerve? Où prends-tu la révolution, mon ami? L'as-tu coudoyée ce matin dans un chemin creux? L'aurais-tu rencontrée ce soir sous un bouquet d'oliviers?
— Chut ! murmura Raoul en jouant l'épouvante ; ne craignez-vous pas , M. Labatut, qu'elle ne vienne de nouveau frapper à la porte de votre presbytère ? Avez-vous oublié déjà ce qui vous est arrivé à la suite d'un certain sermon?...
LE CURE DE MINERVE 7f
— Le sermon sur la Paresse ? interrompit le curé.
— Ah ! tenez , quand j'y pense , cela me révolte , et c'est bien malgré moi que j'ai fait allusion. . .
— Aux fureurs révolutionnaires de mes paroissiens? J'apprécie ta délicatesse, mon garçon, et je t'en remercie. Mais tu ne comprends absolument rien au caractère inoffensif de ces braves gens. Vous allez en juger vous-même, monsieur, ajouta le curé en se tournant vers moi ; car je tiens à vous conter, pour votre édification , la piquante historiette qui donne la chair de poule à notre ami Raoul. Vous verrez, par cette anecdote , par ce petit trait de mœurs (le fait ne mérite pas d'autre nom', que mes bons Minervois ne ressemblent nullement, Dieu merci,
. à ces abominables villageois des grandes routes , francisés et dénaturés par les allants et venants de tout pays. Ce sont des enfants chatouilleux et naïfs, ingénus et malins , de véritables Tourangeaux du midi qui auraient fait autrefois les délices du curé de Meudon , et que le curé de la Celle aime de tout son cœur. Si parfois, le dimanche, ils bourdonnent autour de ma chaire quand je prêche , c'est comme un essaim d'abeilles autour de leur ruche. Elles aiment bien leur ruche , allez , quoiqu'elles bourdonnent à leur aise, les jolies abeilles de mon jardin! Les révolutionnaires de Raoul, monsieur, m'ont donné , il y a trois mois , une ingénieuse leçon de charité chrétienne... Puis-je leur en vouloir? Je m'en remets là-dessus à votre première impression.
M. Labatut s'assit et nous fit asseoir près de lui , devant le jet d'oau qui babille au centre de sa basse-cour. Etonné de son calme, je me demandais, en le considérant avec attention , si quelque amertume secrète n'allait pas se trahir sous cette apparente sérénité. Une haleine du soir courut dans ses cheveux et les rejeta vers les tempes en laissant le front à découvert. Pas une ombre fugitive sur ses traits. Je ne lus sur son front qu'une sensation de bien-être : M. Labatut se souvenait... et il souriait à ses souvenirs !
La pintade favorite était là , curieusement tapie dans un pli de soutane , et les poules de Cochinchine passaient et repassaient autour de nous , tandis que le grand coq d'Umérapoura , planté sur ses deux jambes massives comme deux piHers de pagode , suivait d'un regard ombrageux les moindres mouvements de ses poules , de la pintade et du curé. Une note perçante el mélancolique, le cri prolongé d'un hibou, retentit en ce moment dans le lointain. L'oiseau de Minerve me parlait de la Grèce antique ; le coq et ses poules me rappelaient, parleurs formes étranges, les énigmes de de l'extrême Orient, à l'heure même ou un curé de village me récitait ce plaisant conte, digne de figurer parmi les joyeuses nouvelles du temps de Marot.
M. Labatut commença ainsi :
^ Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il ! . . . »
Ceci est mon sermon sur la Paresse : vous saurez plus tard ce qui s'ensuivit ; il faut que chaque chose vienne à sa place : on ne commence pas la messe par Vite, missa est.
J'avais pris pour texte de mon sermon ces admirables paroles de l'Évangile : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, non pas telle que le monde la donne..., etc. »
Et sans autre préambule, j'ajoutai aussitôt :
« Qui de vous, mes frères, a la paix du Seigneur? Qui de vous ici n'est sans cesse en querelle avec sa conscience, cette bonne ménagère dont les tendres reproches mettraient l'ordre dans chaque maison s'ils étaient toujours écoutés? Mais hélas! dès que la conscience s'avise de parler, vous détournez la tète, vous vous bouchez les oreilles, et c'est pour
cela que vous ue goûtez jamais le repos au dedans de vous-mêmes, ni dans votre maison, ni dans votre champ, ni dans votre lit.
« Pour avoir la paix, mes enfants, je ne connais qu'un moyen : c'est de chasser de votre âme un mauvais compagnon qui la trouble ; je veux dire le péché...,
« ...Mais, monsieur le curé, nous ne tuons pas, nous ne volons pas ; nous faisons strictement maigre le vendredi et le samedi... et souvent le dimanche quand la graisse commence à manquer au fond des pots. Il nous est môme arrivé plus d'une fois de jeûner sans être en carême et sans que l'almanach marquât les Quatre-Temps. Ainsi donc, quel mal faisons-nous, et quel est notre péché, à nous autres pauvres gens?...
« Point d'échappatoire, mes frères. Soyez un instant de bonne foi. Mettez les coudes sur vos genoux et réfléchissez sur vous-mêmes. Dès que vous saurez qui vous êtes, vous saurez aussi par où vous péchez.
« Qui êtes-vous donc, qui êtes-vous tous? répondez ! Chacun de vous en naissant (c'est un dicton du pays) a vu sécher sur une chaise, au soleil, une mauvaise paire de chausses terreuses. Et quelles étaient ces chausses, vous en souvenez-vous? C'étaient celles de votre père ; toutes sales et toutes béantes, elles vous disaient fort bien sans parler : « Tu es né «travailleur de terre, mon ami; console- toi de
« n'être pas né fils de prince. Ainsi l'a voulu le A bon Dieu. »
« Si je vous demande maintenant quel est le péché du travailleur de terre, vous me répondrez tous ensemble : « C'est la paresse! » Oui, mes frères, c'est la paresse; tel est le mauvais compagnon qui vous suit et qui met en fuite votre ange gardien.
« Quand je passe sur un chemin, je vois, des des deux côtés, des hommes et des femmes qui sont là pour travailler sans doute ; oui, je vois les ouvriers dans leur atelier : mais la paresse les berce et la besogne languit.
« Voilà un laboureur dans un champ, voilà un journalier dans une olivette, voilà un faucheur dans un pré. Savez- vous exactement ce que font ces hommes ?,..
« Ce qu'ils font? Eh ! le faucheur fauche, le journalier pioche, le laboureur laboure !
« Non, mes frères, non. Le premier s'assied comme un tailleur et passe des heures entières à affûter son outil. Le second plante vaillamment sa pioche dans le sol... et se repose à l'ombre, sous un olivier. Quant au laboureur, son travail est plus compliqué : il souffle dans ses mains, s'il fait froid ; il s'éponge le front, s'il fait chaud ; il présente à lair son doigt mouillé pour savoir d'oîi vient le vent; il nettoie la charrue sans nécessité; il s'accoude en sifflant sur le mancheron ; et les bœufs, qui s'ennuient, le regardent de travers avec des
yeux méprisants. Si ces animaux pouvaient parler, ils gronderaient l'homme sur sa paresse.
« Laboureur, mon ami, tu gagnes mal ton salaire, et, si tu entres jamais au paradis, c'est qu'auparavant tes bœufs auront passé par le trou d'une aiguille.
« Voici maintenant les piocheurs en bataille : il y a un chef en avant, une espèce de capitaine qui,j'en mettrais la main au feu, n'a jamais été devancé par ses soldats. Ce n'est pas ici comme dans un bon régiment où tout le monde manœuvre à la fois. Chaque journalier tire à droite ou à gauche, selon sa fantaisie. J'en vois un qui bâille comme une huître, un autre qui bat le briquet en mesure, un troisième qui se mire amoureusement dans le goulot de sa bouteille, un quatrième qui bavarde de long en large sur le tiers et le quart... Arrêtonsnous là : quand il s'agit de babil, les femmes se montrent cent fois plus diligentes que les hommes.
^< Regardez par curiosité cette troupe d'émotteuses. Les deux mains croisées sur la massue au repos, la tête tournée vers les chemins de traverse, elles parlent toutes à la fois, elles se querellent l'une l'autre et interpellent les passants avec de grands éclats de rire. Ah ! si tous ces.bras se remuaient aussi lestement que ces langues, il n'y aurait bientôt plus une motte de terre à briser dans tout le canton ! .
« Pères de famille qui m'écoutez, employez tous
LE CLRE DE MLXERVE 77
VOS eiïorts à préserver vos garçons et vos tilles du péché de paresse. Ce péché, mes frères, est d'autant plus dangereux qu'il se glisse sournoisement parmi vous comme une fouine dans un poulailler. La Paresse a une lancette fine comme un cheveu x'est la lancette du diable' ; elle vous saigne d'un seul coup à la grosse veine du bras, et vous suce peu à peu tout votre courage, comme la fouine suce le sang d'un poulet. »
TU
— Telle fut à peu |3rès mon homélie, messieurs, nous dit M. Labatut, en quittant le ton de la déclamation pour le ton familier. Je ne la donnerai pas, tant s'en faut, pour un modèle à citer dans un cours d'éloquence chrétienne. Il est fort probable qu'on n'ajamais entendu rien de pareil dans les églises de Paris. Ma comparaison de la fouine serait mal venue, je le sens, dans le Petit Carême de Massillon ; le père Bridaine lui-même eût peut-être froncé le sourcil devant mes chausses terreuses, et je ne suis pas bien sûr que ma lancette du diable ne soit pas un peu plus hardie que toutes les hardiesses de M. Lacordaire.
— Bah ! bah ! dit étourdiment Raoul, tout cela est encore trop bon pour des gens qui ne savent ni lire ni écrire.
— Ils ont au moins le mérite de savoir écouter, reprit M. Labatut, et j'en nommerais parmi eux qui
ont l'oreille délicate et le goût très-fin quand on daigne encore leur parler dans leur bonne vieille langue d'oc. Avec leur organisation musicale, ils jugent naïvement d'un sermon comme d'un morceau de musique, et, pour être naïf, leur jugement n'en est pas plus mauvais. J'ai travaillé longtemps en silence pour satisfaire le goût de mes critiques villageois, et je vous avoue que j'ai eu un petit mouvement d'orgueil, quand ces académiciens en sabots ont déclaré unanimement que M. le curé parlait leur langue avec une irréprochable pureté. « M. le curé joue de la flûte on patois, » disent aujourd'hui les connaisseurs.
Comment se fit-il qu'un certain dimanche ma petite flûte éclata tout-à-coup comme une trompette ? Pourquoi mon sermon sur la paresse ressembla-t-il si peu à mes autres prônes, qui n'avaient ordinairement rien d'agressif?
Ce jour-là, messieurs, j'avais au banc-d'œuvre un grand personnage ecclésiastique, un vicaire-général qui m'avait maintes fois reproché d'être trop doux. Je m'animai donc par obéissance, et, sans m'en douter, j'allai d'un seul bond jusqu'à l'interpellation véhémente, jusqu'à la raillerie amère peut-être. Le vicaire-général me félicita : je m'aperçus alors qu'il se produisait une certaine agitation vers le fond de l'église, dans l'espace libre où les hommes se tiennent debout. On murmurait un peu sous les orgues ; on bourdonnait assez fort près du bénitier. Il me
prit un léger tremblement dans les genoux comme je quittais mon surplis. Je commençais à me trouver mal à Taise des louanges du vicaire-général.
Il partit après dîner : ma poitrine se dégonfla. J'avais encore du souci pourtant, et j'allongeais tristement la lèvre en redisant tout bas à plusieurs reprises : « Que doit-on penser de mon sermon? » Comme je mettais le nez à ma fenêtre pour respirer, j'aperçus tout frétillant sur sa porte mon voisin Gazel le savetier. Sa gaieté de moineau franc me fit envie, et je l'invitai à venir causer avec moi.
— Hé ! là-bas, Jeanti Gazel !
— Hé ! là-haut, monsieur le curé !
Le reste de la conversation fut exprimé dans le langage abrégé de la pantomime, si familier aux populations du Midi. Gazel me répondit par trois signes : 1 ^ que sa femme était absente ; 2^ qu'il avait un enfant à bercer ; 3^ qu'il ne pouvait pas plus quitter son poste qu'une sentinelle ne peut jeter son fusil. Cette gesticulation expressive me dérida ; je descendis en courant chez le savetier.
Tu connais Jeanti Gazel, Raoul ; mais pour vous, monsieur, qui êtes étranger au pays, voici tout le personnage en trois mots. Gazel est savetier, poète et vigneron. Très-bon savetier, dit-il, médiocre vigneron, mais excellent poiHe ! Il a composé une chanson où il avoue que
dos tètes légères
11 est la plus menue.
LE CURE DE MINERVE 8i
et que ce qui tourne sur ses épaules se réduit
A uue ODce de folie Sur un graiu de vanité.
Un grelot dans la cervelle, une crête sur le front, tel est, de son propre aveu, maître Jeanti Gazel ! Répertoire vivant des vieilles poésies en langue d'oc, il sait sur le bout du doigt les plus beaux chants, depuis la fameuse complainte de Gaston Phœbus :
Ces montagnes.
Qui sont si hautes, îf empêchent de voir Où sont mes amours...
jusqu'à cette jolie pièce qui date peut-être aussi du temps de Gaston :
Là-bas, dans la prairie.
Il y a un peuplier creux.
Le coucou y chante Et même il y a fait son nid..
Toujours prêt d'ailleurs à enfiler des rimes, il tire chaque semaine de son sac tantôt un noél ou un cantique , tantôt des couplets sur les veuves coquettes, et sur ces maris imbéciles que nous appelons Jean- femme , tantôt de véritables comédies satiriques jouées sur une charrette , en carnaval , par des acteurs enfarinés. C'est dans sa boutique sans enseigne que sont réellement installés la librairie , le théâtre et la gazette du village. Il n'a fermé qu'une fois sa porte , et c'était [>our aller à Toulouse
entendre son confrère Jasmin , le poëte - barbier d'Agen. Quand il revint de son voyage , la crête de vanité avait poussé sur son front. 11 l'avait entendu, au Capitole, ce poète patois qui rimait tout bonnement en mauvais français , et il s'écriait triomphalement dans les rues de Toulouse : « Ça, un poëte du Midi ! Vous êtes des niais : ce n'est qu'un pruneau de Tours qui veut se faire passer pour une prune d'Agen ! »
Jeanti Gazel n'est pas ambitieux. Il vit au jour le jour de sa boutique et de sa vigne. <^ Si les sabots se ressemelaient, dit-il quelquefois, mon ami Jeanti serait millionnaire ; et si le roi de France parlait patois, mon ami Jeanti serait un grand homme et donnerait dans Paris le bras à la reine. » Il ne se plaint jamais autrement de la destinée. Gazei est d'ailleurs bon chrétien , malgré ses espiègleries de nature. Je n'ai pas dans la paroisse de serviteur plus dévoué : mais je n'y trouverais pas, en revanche , de juge plus indépendant ni de critique plus babillard.
C'est à lui que j'allais m'adresser pour éclaircir ce doute : « Que pense-t-on de mon sermon? »
Dès qu'il m'eut introduit dans sa boutique, il releva la manche de son bras droit , et mettant à nu la saignée : — Jamais la lancette du diable n'a touché là, mo dit-il, jamais votre fouine n'a mordu ceci, quoique j'aie vu tout enfant sécher au soleil les chausses terreuses de mon père. Votre sermon d'ail-
leurs était des plus beaux, mais non pas des plus doux, je m'en vante. Vous avez crié, je vous en avertis, vous qui parlez si posément! Vous avez roulé les yeux , vous avez enflé les joues , vous avez serré le poing, enlîn vous vous êtes mis en colère. Tout cela, je le répète, tout cela était fort beau ; mais, à vous voir si rouge et si animé, j'ai cru un instant (vous ne m'en voudrez pas, monsieur le curé), oui, j'ai cru réellement que le... Saint- Esprit vous emportait. Au reste , voilà qui est convenu maintenant : nous ne sommes dans la paroisse qu'une bande de paresseux. Ah î vous nous avez bien dit notre fait , et nous aurons désormais une belle réputation dans le canton !
Je lui pris les deux mains en soupirant, tandis qu'il détournait la tête d'un air boudeur :
— Mon pauvre Jeanti ! . . . mes pauvres enfants ! vous êtes donc bien fâchés contre M. le curé?
— Nous , fâchés ? que non pas , mais nous avons malheureusement notre gloriole, et puis... notre caractère est connu depuis fort longtemps... Nous sommes des gens très-chatouilleux... oh! très-chatouilleux , monsieur Labatut.
Je m'en retournai au presbytère sans autre éclaircissement. Quand je remontai à l'église pour chanter les vêpres , rien ne me parut changé dans le pays. Tout le monde me saluait avec respect, les hommes en se rangeant sur mon passage et se dé-
couvrant d'un geste majestueux , les femmes en me tirant prestement leur révérence.
Pas une trace d'irritation , pas le plus léger signe de bouderie ! Je m'endormis le cœur content , l'esprit tranquille , et pourtant je revis en songe les yeux pétillants de Jcanti Gazel. Le malin savetier me montrait de nouveau son bras nu, en me répétant sur tous les tons de sa petite voix aigrelette :
— Nous sommes des gens très-chatouilleux, oh ! très-chatouilleux !
Le lendemain matin , avant l'aube , devinez un peu qui m'éveille en sursaut. M une aile ni une patte n'ont encore remué dans ma basse-cour, et déjà les volets de ma chambre s'ouvrent avec fracas.
— Levez-vous , levez-vous , monsieur le curé : il y a une pauvre femme qui se meurt !
Je m'élance vers ma soutane et je tombe dans les bras de Jeanti Gazel, qui, sans me consulter, m'habille en un clin d'œil de pied en cap avec des bardes de paysan.
— Venez , venez ; la pauvre âme agonise, et ne se doute même pas de son état : votre robe de prêtre l'aurait effrayée.
Nous descendons en courant l'escalier : c'est un véritable enlèvement. Un reste de sommeil pèse sur mes sens et sur mon esprit, je marche dans un brouillard , je crois rêver. Au bout du village , dès que le mouvement et la fraîcheur du matin m'ont enfin
dégourdi , je cherche naturellement à m'orienter en me frottant les paupières.
— Où sommes-nous donc, et où allons-nous? Trente voix me répondent en chœur : « Bonjour,
monsieur le curé , » trente chapeaux s'agitent en l'air, trente têtes découvertes se balancent de haut en bas : une vraie fantasmagorie ! je compte les chapeaux, je compte les têtes; je tâche, par un effort énergique, de ressaisir mes esprits, et je vois devant moi la figure souriante de Jeanti Gazel qui me montre du doigt, au centre du groupe, une large feuille de papier blanc roulée au bout d'une perche, une sorte de bannière où se lisent ces mots : « Nous sommes la grand'bande des paresseux. » La bande des paresseux se compose exclusivement de journaliers armés de pioches, de bêches, de faulx et d'autres instruments de travail.
— Demi-tour à droite, en avant, marche !
A ce commandement de Jeanti Gazel , la petite troupe s'ébranle et m'entraîne rapidement avec elle. Vous figurez-vous mon étonnement? « Ah ! me disje en moi-même , la femme qui se meurt est encore à naître , et maître Jeanti Gazel est un grand pendard. »
Le malin savetier marche en tête de la bande comme un capitaine en tête de sa compagnie. Derrière lui viennent en bon ordre Toussaint Ploz, le chef de mon lutrin, deux autres chantres, trois marguilliers, le bedeau et le fossoyeur de la paroisse. Toutes ces
figures rayonnent de joie : c'est à croire qu'on me conduit à une noce de campagne ou à une fête de hameau. Il ne manque vraiment qu'une musette pour régler notre promenade à travers champs.
Quelle douce matinée ! Jamais je 'ne me suis senti le corps plus souple et l'esprit plus léger. Le vent de VAngelus qui devance l'aube, et que l'appel cadencé des cloches vient de réveiller, ce tressaillement subit delà terre aux premières clartés du ciel , me soulève moi memei comme ce tourbillon d'oiseaux qui passent dans l'air en chantant. Mon ame s'envole avec eux vers les nues : elle redescend avec eux dans les arbres frémissants : mon âme rajeunit, mon âme est en vacances! Et, quant à mon corps, poussé malgré lui vers un but inconnu, il me fait à chaque pas sourire de sa gaucherie toute nouvelle, mêlée de résistances naïves et d'irrésistibles élans. L'équilibre créé par l'habitude n'existe plus. Mon front n'a plus de tricorne à porter ; mes genoux ne sentent plus les plis de la soutane ; la machine sans contre-poids, la sotte machine oscille, et voilà ma guenille qui flotte au hasard : mais, en de pareils moments, tu te moques bien de ta guenille, ô mon âme! La Paix, la divine Paix te ravit; et la Paix, c'est la Liberté.
Au milieu de cette sérénité si complète, j'entends vaguement la petite voix de Jeanti Gazel , qui , de temps à autre , imite les cris étoufl'és d'un jeune poulet qu'on égorge. On sourit autour de moi, et je
souris moi-même en songeant à la fouine de mon sermon. Dans cette allusion répétée aux souvenirs de la veille, un autre eût peut-être vu quelque sujet de crainte. Mais qu'avais-je à redouter de tous ces braves gens, mes paroissiens et mes amis, depuis plus de dix années? Sous Louis-Philippe, ils m'ont laissé tranquillement chanter le Domine, sah'um fac en l'honneur du duc d'Angoulême. En 1848, ils mo prient tout uniment de bénir un peuplier, qui, par une espièglerie de Jeanti Gazel , déploya au printemps des rameaux de saule pleureur. Comment le peuplier triomphant s'était-il changé en saule funéraire ? les simples d'esprit crièrent au miracle ; les fortes têtes annoncèrent que la République allait mourir ; personne dans la paroisse n'eut l'idée que j'avais béni sciemment un arbre de deuil. Un seul jour pouvait-il changer mes fidèles amis en ennemis implacables ? Oh ! non , j'en aurais mis la main au feu. « Si mon sermon de dmianche les a blessés, me disais-je , ils se vengeront sans doute, mais en bons enfants malicieux. » Et je me prêtais d'avance à mon supplice, étant sûr d'avoir affaire à des exécuteurs bienveillants qui me puniraient avec douceur.
Comme nous passions le pont de notre petite rivière , à cinq ou six minutes du village , un de mes paroissiens d'été , comme toi , Raoul , me reconnut au milieu de mon escorte et voulut me délivrer. C'était M. de Combalzonne, président de chambre
à Toulouse , qui, ayant acheté une terre chez nous depuis un an seulement, ne savait pas encore le . premier mot de l'esprit des Minervois. Le bon magistrat , Nemrod amateur, s'en allait chasser dans la montagne avec un piqueur et deux chiens. Désirant, en sa qualité de magistrat, accomplir un acte de courage avec prudence, il m'offrit en latin le secours de son bras , de ses armes , de ses chiens et de son piqueur. Je lui répondis dans la même langue en l'appelant Malchus , — ce qui flatta son entraînement beUiqueux , — et je lui donnai à entendre que j'étais entouré d'amis, ce qui amena sur ses traits une expression de méfiance.
— Oui, monsieur, lui dis-je en insistant, voilà mes marguilKers , voilà mes chantres , voilà mon bedeau, voilà mon fossoyeur.
Au mot de fossoyeur, il devint tout pâle et tout sombre.
— Je déplore votre aveuglement, monsieur l'abbé, me dit-il avec l'accent du Palais. Si vos chantres vous accompagnent, c'est pour entonner votre Requiem; si votre fossoyeur marche devant ^ous, c'est pour creuser votre fosse en quelque lieu sauvage et désert. Je ne renouvellerai pas des offres que vous avez déjà refusées. Quoiqu'il arrive désormais, il me restera du moins la satisfaction d'avoir rempli mon devoir.
Pendant qu'il me haranguait ainsi , balançant la tête aux désinences sonores de son latin de barreau,
les gens de mon escorte s'étaient emparés tout à coup de ses chiens, de ses armes et de son piqueur. Les chiens aboyaient, le piqueur se débattait en jurant, et Gazel déchargeait en l'air un magnifique fusil, le fusil de M. de Combalzonne, subtilement dérobé sous le bras du magistrat.
— Sauvez-moi, sauvez-nous, monsieur le curé, me dit alors avec une sorte d'égarement M. de Combalzonne , qui jetait un regard d'épouvante sur la rivière, et me poussait du coude vers l'extrémité du pont.
Il avait oublié cette fois de parler latin.
— Passez votre chemin , bonhomme ! et ne vous mêlez plus que de ce qui vous regarde, lui dit fièrement Toussaint Ploz,enlui frappant sur'l'épaule avec un geste de suprême dédain.
On lui rendit ses armes, ses chiens, son piqueur. Et la grand'bande continua sa route à travers champs sans s'inquiéter de ce que devenait M. de Combalzonne à demi pâmé dans les bras de son salet. Nous apprîmes le lendemain qu'il était parti en poste après avoir donné l'ordre de vendre sans délai sa terre du Minervois. Il a raconté depuis, dans les salons de Toulouse , comment il avait arraché à la mort, sur un pont très-étroit , un pauvre curé de campagne qu'on tenait suspendu au-dessus d'un gouffre écumant, et qui demandait grâce à ses bourreaux en poussant vers le ciel des cris désespérés. Je lui ai écrit , comme je le devais , pour le
remercier du pathétique service qu'il m'avait rendu. Il aura lu ma lettre à de belles dames, et avec quelle modestie naturelle , avec quels applaudissements mérités ! La seule pensée de ce triomphe de salon m'a remis du baume dans l'àme, un soir que ma pintade favorite refusait de manger, sans aucune apparence de maladie. On oublie facilement ses petites douleurs de ménage quand on sait méditer à propos la sublime abnégation des grands cceurs.
Vous l'avouerai-je, messieurs? reprit lentement M. Labatut après un instant de réflexion : il me serait doux aujourd'hui de penser que M. de Combalzonne a été décoré pour m'avoir sauvé la vie. J'ai peur quelquefois de m'être montré ingrat envers mon Décius. Si j'avais instruit mon évêque du noble dévouement de ce magistrat-chasseur, il en aurait écrit lui-même au ministre des cultes, qui en aurait informé le garde-des-sceaux, et voyez un peu ce qui pouvait s'ensuivre ! M. de Combalzonne trônerait aujourd'hui, avec son inflexible tête carrée, sur un siège de la cour de cassation ; M. de Combalzonne aurait présenté ses lévriers aux levrettes de M. de Lamartine; M. de Combalzonne suivrait les grandes chasses à Fontainebleau, à Compiègne, à Saint-Germain, au lieu de s'essouffler tristement à la poursuite d'un Hèvre dans ses terres de Villefranche et de Saint-Gaudens. On dit que la race des grands
magistrats et des grands chasseurs devient de plus en plus rare dans notre pays. J'ai peut-être manqué de donner à la France un Mathieu Mole qui eût fait trembler les faisans , un Lamoignon qui eût été la terreur des biches.
Hélas ! mes amis, telles sont les conditions de l'infirme nature humaine, qu'il faut à l'héroïsme luimême le prestige du lointain pour nous toucher. Croiriez-vous que, sur le pont de la Celle-Mincrve, ce qui me toucha le plus tout d'abord, ce ne fut pas l'intrépidité de M de Combalzonne, mais l'agilité de saltimbanque, mais la fière attitude de sénateur romain que montrèrent Jeanti Gazel et Toussaint Ploz dans cette scène mémorable. — Bravo, mes Anglais î criait un Stuart détrôné aux vainqueurs des Français qui se battaient pour lui. Mes Anglais, à moi, c'étaient Jeanti Gazel et Toussaint Ploz. Je les félicitai lâchement de leur succès; je tenais d'ailleurs à voir enfin commencer mon supplice, comme on tient à deviner une piquante charade.
— Monsieur Labatut, me dit piteusement Gazel au bas de la montée des églantiers, c'est ici que va commencer votre Passion.
Et il me jeta une pioche sur l'épaule.
— Ce n'est pas une croix bien lourde à porter.
— Voici maintenant l'éponge trempée de fiel et de vinaigre, ajouta le vieux Toussaint.
Et il tira de sa besace une croûte dorée sur la-
quelle il répandit des flots de vinaigre et d'huile» après l'avoir frottée d'ail et saupoudrée de sel gris.
■ Ma main s'avança rapide et gourmande comme celle d'un enfant. Je la retirai presque aussitôt, quoique tous les aiguillons de l'appétit matinal se fussent dressés au bout de ma langue.
— Mes amis, c'est l'heure de la messe. Je ne puis rompre le jeûne, vous le savez, qu'après avoir célébré l'office divin.
Un fossé verdoyant servit d'autel, et de la besace merveilleuse de Toussaint Ploz sortirent un à un tous les objets nécessaires, comme si la grand'bande des paresseux avait résolu d'avance de se donner le régal d'une messe en plein vent. Une serviette blanche fut étendue sur l'herbe, de petites cruches de grès remplacèrent les burettes, un gobelet de bois remplaça le calice, et le soleil levant inonda tout à coup de sa lumière le prêtre, les assistants et l'autel.
On parlera longtemps de cette messe, qui s'est appelée depuis la messe des paresseux.
Après le dernier évangile, tout le monde s'assit en rond, sur le champ qui borde la route à gauche. Trois ou quatre besaces laissèrent rouler sur le linge blanc des tranches de lard, du fromage durci et des châtaignes croquantes. Le lard et le fromage furent aussitôt dévorés que distribués. Chacun alors mit la main aux châtaignes, tandis que le vieux Ploz versait le vin noir autour de lui en prononçant d'un
ton sacramentel ce proverbe si connu de nos montagnards :
Quand la châtaigne naquit, A boire elle demanda.
Le repas fut terminé quand les besaces furent vides. On se remit en route avec plus d'entrain, Jeanti Gazel, toujours en tête, et le vieux Toussaint, malgré ses soixante-dix ans, gardant toujours sa distance. Il était amusant à voir, celui-ci, avec son petit tricorne sur ses cheveux blancs et sa petite queue frétillante sur le dos; le dernier tricorne, messieurs, et la dernière queue du Minervois... peut-être même de la France ! Toussaint, aussi robuste qu'aucun de nous, gravissait la montée comme un de ces vieux mulets qui ont l'échiné en arceau, mais qui ne plient le jarret qu'au moment oii ils s'abattent pour ne plus se relever.
En haut de la côte, la grand'bande fut rencontrée par une de ces mercières ambulantes dont l'industrie consiste à faire la navette, avec une boîte d'épingles, d'aiguilles, de rubans, de fanfreluches, entre les marchandes du bas pays et les petites glorieuses de la montagne. Celle-ci voyage à cheval, la jupe troussée sur un pantalon de garçon, et, jambe de ci, jambe de là, court par monts et par vaux sans peur ni vergogne. Elle connaît l'univers entier, elle parlerait au pape comme à un mendiant ; c'est une commère dangereuse, elle a une langue de vipère
et un front i'airain. Son regard impudent me fit rougir. Elle m'avait deviné malgré mon costume, et je fus aussitôt le but des plaisanteries les plus malséantes....
— Lesquelles , lesquelles ? demanda naïvement Raoul Collet, avec cette inconvenance de faquin qui ne déplaît pas trop en province.
— Des sottises ! des vilenies ! répondit sans s'émouvoir M. Labatut.... Elle me prit par le menton, en me disant que j'avais bien fait de me défroquer... que j'étais encore un bel homme... et qu'elle me retenait pour la première contredanse à la prochaine fête de la paroisse... Elle dit cela au milieu d'une grêle d'injures : si j'avais levé le doigt, on l'aurait assommée.
Nous rencontrâmes ensuite une jardinière à cheval qui vient aussi du bas pays à la montagne, deux ou trois fois par semaine, avec des légumes et des fleurs. Celle-là est une digne âme, une honnête chrétienne. Elle passa le long de nos rangs au lieu de les enfoncer comme avait fait la mercière. Dès qu'elle me reconnut, elle ne put s'empêcher de jeter un cri de surprise : mais, soupçonnant bientôt quelque mystère, elle sourit sous sa coiffe, et nous questionna de côté, au petit trot de sa bête :
— Oîi allez-vous donc, bonnes gens? ce doit être en pèlerinage, puisque j'aperçois parmi vous M. le curé. Mais, soyez tranquilles, je serai discrète, je n'ai vu personne, j'ai la bouche cousue.
LE CURE DE MINERVE 9i
Jeanti Gazel, le bel esprit de la troupe, se détacha de nos rangs par une pirouette, et se mit à gazouiller et à roucouler sous les veux de la voyageuse comme un troubadour du vieux temps.
— Ma jolie curieuse, dit-il, seriez-vous née le jour des morts entre les deux messes ? Vous êtes sorcière à coup sûr, car vous avez du premier mot deviné notre secret... Oui, ma douce amie, nous allons en pèlerinage, et si tu voulais porter mes coquilles, je porterais bien ton bourdon. Tels que tu nous vois, mignonnette, nous sommes la grand'bande des paresseux, et nous menons M. le curé, qui ne s'en soucie guère, aux chapelles miraculeuses de nos trois saintes, qu'il ne connaît pas, et qui n'en sont pas moins de vénérables patronnes. La première, si tu veux le savoir, s'appelle sainte Bêche ; la seconde, sainte Pioche, et la troisième, sainte Charrue ! Comprends- tu cela, ma mignonne?
Et, du bout de son doigt, il toucha galamment le bout d'un petit pied.
— Bah! bah! galimatias! s'écria la curieuse en fouettant sa bête. Pour comprendre tes sottises, Gazel, il faudrait avoir ton esprit, Jeanti.
Elle partit sur ce mot, et Jeanti, se retournant par une nouvelle pirouette, me dit presque face à face avec son méchant filet de voix :
— Et vous, monsieur le curé, avez-vous compris?
L'allégorie de Jeanti Gazel me révélait enfin la pensée secrète de mes conspirateurs. C'était une leçon de naorale en action qu'ils allaient me donner sans bruit, à mes dépens. J'admirai sans marchander la logique ingénieuse de mes paroissiens. Ils avaient cherché sans doute une réplique à mon sermon sur la paresse , et , tout naturellement , ils en étaient venus à cette plaisante idée de me mettre pour un jour dans les mains la pioche, la bêche, la charrue, tous les instruments ordinaires de leur travail quotidien.
Ainsi donc me voici forcé de piocher, de bêcher, de labourer, sous la surveillance delagrand'bande. Ne devinez-vous pas, à ce simple trait, le véritable caractère de mes bons Minervois ? Trouverez-vous en France beaucoup d'endroits oîi les paroissiens prêchent aussi bien leur curé ?
On me conduisit d'abord dans une vigne de maître
Jeanti, la pièce des Trois Cerisiers, qui n'est pas tout à fait aussi grande qu'une nappe d'autel.
— C'est une pantoufle à broder, me dit Jeanti. Allons, monsieur le curé, prenez votre aiguille, et tâchez d'imiter les zigzags de la mienne.
Je saisis hardiment ma pioche par le manche, et je l'enfonçai de mon mieux dans le sol. Mais une longue sécheresse avait rendu la terre dure et compacte : mon outil s'engagea si avant que j'eus toutes les peines du monde à le retirer ; il semblait avoir pris racine et déGer mes efforts dix fois renouvelés. Je suais sang et eau ; mon front ruisselait à grosses gouttes. Je me redressai avec le désespoir le plus comique et montrai du doigt mon outil captif.
— Vous vous reposez déjà, monsieur Labatut, et vous regardez votre paume meurtrie, et vous perdez votre temps à essuyer la sueur de votre front. Prenez garde, prenez garde ! « La paresse est une fouine... »
Je ne permis pas à Gazel d'achever cette citation de mon sermon ; je me remis à l'œuvre avec rage, et, au bout d'une demi-heure d'exercice, je maniais la pioche assez bien pour qu'on déclarât d'une commune voix mon apprentissage terminé.
Ce fut dans un champ de maïs appartenant à mon fossoyeur que j'appris à me servir de la bêche. Mais le travail le plus rude et le plus instructif pour moi fut celui de la charrue. Deux bœufs attelés m'attendaient dans une jachère de Toussaint Ploz. Un ter-
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