IV
peut-être dans leur âme une salutaire épouvante.
Vous le connaissez sans doute, ce terrible drôle, ce plaisant original, cet homme de lettres sans nom qui ressemble à s'y méprendre au Neveu de Rameau. En tout cas, regardez-le bien, il en vaut la peine. C'est un petit être malingre, répugnant et vif; un tourbillon de paroles, un ouragan de gestes, un volcan de sottise et d'esprit, une mitraille d'idées folles sagement exprimées, une avalanche d'idées justes follement rendues, un mélange incohérent de logique et d'absurdité, une sorte de fiacre à vapeur qui voudrait ^'oguer sur la Seine, ou quelque navire à hélice qui essaierait de rouler sur le boulevard italien.
Je le rencontrai l'autre jour aux Champs- Elysées, rubicond, exalté, repu, la tête renversée, les cheveux en désordre et le nez hars de son siècle^ comme on se figure le nez de Danton ou celui de Mirabeau. Il s'était planté devant la façade du Palais de l'Industrie, et là il ricanait, il montrait le poing au monument avec cent contorsions bizarres qui attroupaient les promeneurs. Dès qu'il m'aperçut,
il courut à moi, et ramant de Tépaule et du coude, il m'entraîna comme un brin de paille jusques sous la porte principale du palais désert. Il parlait à haute voix et gesticulait à outrance, la prunelle roulante et le poing tendu. — « Tant que cette infâme bâtisse subsistera, me disait-il, j'aurai du plaisir à renier mon titre d'homme de lettres. Oui, ce titre d'honneur, gagné à la sueur de mon front, je le méprise aujourd'hui, je le conspue, je le foule aux pieds et je m'en vante. J'assemblerai un congrès d'épiciers à l'Institut, et devant ce congrès je donnerai ma démission d'écrivain.
Je suis las, à la fin, d'avoir chaque jour à rougir devant mon papetier et mon imprimeur , deux exposants de l'année 1855, et deux exposants • couronnés, deux hommes illustres qui verront un beau matin leur buste inauguré sur la fontaine de leur village. Il a eu la médaille d'or, le papetier; il avait exposé des bronzes d'art. Quant à l'imprimeur. . . médaille d'argent ! Il avait fait progresser son industrie. L'art et l'industriel Oui, c'est en effet pour eux, pour eux seuls, qu'on a réservé en 1855 cet inextricable réseau de galeries, où ces pau-
.vres littérateurs n'ont pas même obtenu six pieds carrés, la place d'une pierre tumulaire ! Gloire à toi, papetier ; mais ton papier boit, coquin 1 Monte au Capitole, imprimeur, mais tes éditions sont pourries de fautes, brigand ! Triomphez, artistes, triomphez, industriels, vous avez eu les honneurs et le profit d'une Exposition universelle, tandis que cette pauvre littérature...
— » Vous auriez voulu, lui dis-je en riant, un Palais de cristal pour les gens de lettres?
— » Moquez-vous, moquez-vous donc, reprit-il avec aigreur. Est-il rien en effet de plus bouffon qu'une idée raisonnable? Eh \ que sommes^nous donc, je vous prie, si ce n'est des artistes et des industriels ? A piart les Professeurs et les Vicomtes, espèces littéraires inventées tout exprès pour l'Académie, qui de nous, en secouant les épaules, no fait pas voler en l'air la poussière de la boutique ou de l'atelier? Elle vole autour de Lamartine lui-même, cette poussière de l'art et de l'industrie. La littérature ne représente- t-elle pas, à tous les degrés, les cent mille variétés ou divisions de ce que les pâteux économistes appellent
le travail national ? Notre profession ne résume-t-elle pas toutes les professions? On trouvera parmi nous, dès qu'on le voudra, non-seulement des sculpteurs, des peintres, des graveurs, mais encore des bijoutiers, des marchands de bric-à-brac, des tapissiers, mais surtout et partout, des MODISTES.
» Quand on a la mémoire de Neston ou de Villemain, on se rappelle qu'autrefois il y avait, dans les lettres, un mouvement d'activité généreuse et désintéressée. Il y avoit, dit-on, des écoles et des chefs d école, des partis et des chefs de partis, des systèmes en lutte, des courants et des contre-courants d'idées, des foyers d'inspiration et d'étude, une vie littéraire ardente, militante, qui passionnait à la fois le public et l'écrivain. Ah! vers 1830, je le sais, tpus les gens de lettres se glorifiaient d'être les soldats d'une expédition, et pour toute publicité ils ne réclamaient, à l'ombre du drapeau, que les sonores appels du champ de bataille. On parlait alors de nos colonels, de nos généraux et de nos maréchaux. Que nous reste-il aujourd'hui de ces fiers panaches? Nos devanciers combattaient, et
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nous, nous fabriquons et vendons. Ce que je vois de plus clair, dans le désordre où nous sommes, c'est qu'à la place du champ de bataille il y a une myriade de boutiques et d'ateliers où se vendent et se fabriquent chaque jour les modes nouvelles et tout ce qu'en général on appelle f article-Paris.
» Quel est l'insensé qui aspirç encore à la renommée, à la gloire, au succès légitime et durable ? — Le succès c'est le bénef! me disait naguère un jeune romancier dans l'idiome exquis, des faiseurs d'affaires. Il parlait pour lui, ce jeune homme, et pour tous ces beaux esprits qui cherchent subtilement à devancer ou à suivre, à surprendre ou à flagorner le goût du public ; industrieux ouvriers toujours prêts à inventer une mode ou à la copier : car c'est ainsi qu'on arrive au bénefy disentils. Esclaves de* la circonstance, valets de l'occasion, espions de l'à-propos, flaireurs palpitants de l'actualité fugitive, les prend-on pour des hommes de lettres, par hasard? Non, ce sont des MODISTES 1
» Oui, MODISTE est le mot qui convient à notre génération de penseurs et de rêveurs. Il
en est parmi eux qui chiffonnent encore pour le monde élégant ; mais pour la plupart ils sont bien guéris de cette vanité . Plaire au gros public pour gagner de grosses sommes, voilà leur seul but et leur unique ambition. Croit-on qu'ils atteignent leur but ? Touchent-ils du moins la grosse somme ? Au théâtre, cela s'est vu ; chez les éditeurs, le cas est plus rare : les éditeurs les plus ingénieux se sont concertés avec le public pour inventer, aux dépens des auteurs, la boutique à cinq sous de l'esprit français.
» En littérature, comme ailleurs, la vogue est acquise au bon marché. Quel progrès s'est accompli depuis le dix-huitième siècle ! Il n'y a pas cent ans que Madame du Deffand s'écriait,avecla mélancolie de l'expérience: « Ah ! tout est trop cher au marché. » Si l'aveugle clairvoyante revenait aujourd'hui parmi nous, elle se verrait forcée de retourner sens dessus dessous sa petite maxime aigrelette : « Rien n'est assez cher au marché; » dirait-elle, mais nous aurions bientôt fait de lui prouver qu'elle n'est qu'une sotte, puisqu'elle ne comprend pas les mérites de cette merveil-
leuse invention : ia boutique à cinq sous.
)) Quand on est de ce siècle, on Tapprécie tout naturellement, la boutique à cinq sous.
En passant sur les boulevards, entre deux rangées de splendi^es magasins, je me sens très-fier pour mon temps d'avoir à constater cette vérité consolante. Les fabricants n'ont plus qu'une enseigne : Au rabais! Les marchands n'ont plus qu'une devise : Tout pour rien!
» Au rabais ! Tout pour rien ! C'est aussi la devise et l'enseigne de la librairie. Modes et librairie, le commerce est fort-bon, à ce qu'il paraît. Voici d'un côté le roman à la mode, histoire scandaleuse de votre amie ou de mon voisin^ et de l'autre, le drame à cent représentations, esquisse dialoguée de la vie deshonnête, et plus loin ce beau livre, tant vanté, de morale usuelle, pratique, progressive et facile à suivre en voyage. Ah I public, gros public ! tu veux de l'actualité? tu veux de l'à-propos, de l'anecdote croquante, du scandale fondant et pimenté ; tu veux la biographie de la veille, la diffamation du jour, la philosophie du moment, le roman de ta gouttière, le drame de ton égout,
et à mesure que chaque événement te fait lever les yeux, une science de raccroc et d'occasion qui te permette de tout discuter, de tout embrouiller et de tout confondre I Tu veux tout cela, cher public, mais à des prix doux, à des prix pourris : car il y a bien long-temps que le. prix fort n'est plus qu'un souvenir, et qu'on en cause uniquement à Plaisance ou aux BatignoUes, à la table des vieux négociants retirés. Eh bien, arrête-toi et contente ton envie; tiens, prends : c'est à vingt sous, c'est à cinq sous, c'est à quatre sous, c'est à cinq centimes ; prends tous ces chefs-d'œuvre aujourd'hui, et n'attends pas à demain. On te les donnerait, je gage, et tu n'en voudrais pas ; car la mode en serait passée, même pour le modiste !
» public, cher public ! Si tu pouvais apprécier à leur juste valeur les recherches savantes, les fatigantes études, les veilles laborieuses, les efforts de génie et d'esprit, en un mot tout ce travail si compliqué de sophistications et de compilations, de falsifications et de contrefaçons, de fraudes et de plagiats qu'on étale hardiment sous tes yeux comme des nou-