XII
veautés que la mode vient de faire jaillir du bout de sa baguette I
» Quand tu les connaîtras, ces belles nouveautés, quand tu les connaîtras bien, les modistes littéraires n'auront qu'à changer d'industrie ; ils travailleront pour les colonies, pour les placers, pour les Etats à esclaves ; ils feront de la littérature de pacotille et d'exportation*. Fort heureusement pour eux et pour leurs patrons, l'ignorance générale et le mauvais goût protégeront long-temps leur commerce. Qui oserait les attaquer? Les critiques euxr-mêmes, vendus à vingt sous sur le comptoir comme les romanciers, respectent tout naturellement l'industrie dont ils profitent. Je connais pourtant un critique-né, un fanatique d'indépendance, un maniaque d'impartialité, qui s'est avisé d'écrire un livre pour châtier publiquement ce commerce parasite. Le manuscrit fut présenté un beau jour à M. Pierre, à M. Paul, à M. Jacques, éditeurs de nouveautés, et l'auteur reçut partout la même réponse : — Vous êtes un critique incendiaire, et ma librairie n'est pas casematée. Imprimer votre livre, Monsieur, ce serait jeter une fusée
à laCongrève dans mon magasin. Ahl si vous étiez un de ces journalistes ser viables et gra* deux qui chififonnent sans les froisser mes crêpes de Chine littéraires, si vous vouliez me jurer de ne jamais casser les vitres qu'avec un diamant! — Me prenez- vous pom* un vitrier?
repartit le critique fuséen. Et tournant aussitôt sur ses talons, cet homme incorruptible remporta fièrement son manuscrit ; ce qui fait que la race des modistes subsiste toujours.
» Oh! modistes, modistes! vous êtes leis rois du théâtre et du journal, les rois de Taffiche et de la réclame ! Vous êtes tout-puissants sur le public, mais vous ne pouvez rien sur vousmêmes. Du modiste au peintre de mœurs, il n'y a qu'un pas ; s'agit-il de le franchir, tout modiste est paralytique. Auteur de la Bourse, auteur de la Jeunesse ^ auteur de la Question d'argent^ de la Dame aux Camélias, du Fils naturel et du Demi-monde^ auteurs des Faux bons hommes et des Fausses bonnes femmes/ saiieuT de la Fiammina et du Retour du mari, Ponsard, Augier, Dumas fils, et vous, Mario Uchard, Capendu et Barrière, seriez -vous par hasard
des peintres de mœurs? Non , mille fois non, vous n'êtes que des M(»1STES! «
Après cette belle apostrophe, je m'étais incliné pour rendre mes devoirs à la verve tourbillonnante de mon improvisateur. Quand je relevai la tête, il avait disparu, voulant me laisser sans doute sous l'impression de son éloquence. Je le vis de loin qui gesticulait encore, tenant à la main une petite corde de soie noire qui se tortillait dans Tair comme un aspic ; c'était sa cravate qu'il venait d'arracher de son cou pour respirer.
Une Exposition universelle pour les gens de lettres, un Palais de cristal pour les auteursmodistes ! ce fut là, dès que j'eus respiré moimême, la seule idée nette que je recueillis dans ce pêle-mêle singulier de déclamations et d'images, où s'étaient glissés pourtant, à travers une multitude de rapprochements forcés, quelques aperçus judicieux et quelques plaisantes boutades.
Hélas I mon cher Asselineau, j'aurais beau me tâter, je ne réussirais jamais à trouver en
moi Tétoffe d'un auteur-modiste. Et vous, mes bons Païens innocents, quelle mine feriezvous dans les galeries d'une Exposition universelle? Un peu d'humilité, un peu de fierté, mes amis ! Ce n'est pas pour vous qu'on bâtira le Palais de cristal des modes littéraires.
Pour moi, je l'avoue, si peu romancier que je sois, je n'ai nulle envie de coudoyer les peintres de mœurs qui seraient admis d'emblée à l'Exposition. Parmi les romanciers du jour, malgré ma bonne volonté d'être optimiste, je ne vois que gens de peine et gens de service des romanciers de la veille. Qui ne connaît le grand chasseur d^ Alexandre Dumas, et le porteur d'eau de Balzac, et tous ces Figaro-Frontin qui ont tour-à-tour coifiTé, poudré, habillé et déshabillé Mérimée, Stendhal , Balzac, Damas?
Ces gens-là, mon -cher ami, comprennent le roman d'une façon bien singulière ! Prêtez , pour une heure, aii premier venu de ces peintres de mœurs la Princesse de Clèves^ GiUBlas, Candide^ ou Manon Lescaut^ dès les premières pages, il se croira mystifié : « Vous moquez-
vous de moi? dira-t-il, sont-ce là des romans ? » Et vous de lui répondre, en toute bonne foi : a Oui certes, et des meilleiirs ! » Ainsi le pensaient du moins Madame de la Fayette, Le Sage, Voltaire et Tabbé Prévost .
Se sont-ils 'trompés? C'est possible ; mais alors, mettons leur illusion au compte de leurs contemporains, qui partageaient cette erreur avec une incroyable naïveté. Ces lecteurs d'autrefois, ces âmes d'enfant, ces esprits de l'âge d'or, voyaient et cherchaient le roman où nous ne voyons aujourd'hui qu'une satyre sociale, une pastorale éthérée, un tableau de genre, un pamphlet. Dès qu'ils rencontraient un joli récit, léger d'allure, et qui donnait carrière à leur imagination, ils le baptisaient du nom de roman, sans prévoir le moins du monde qu'ils seraient un jour taxés d'ignorance ou de naïveté. Un roman, chez nos bons aïeux, un roman de l'ancien régime, n'allait pas sans un peu de romanesque, ou, ce qui est la même chose, sans un peu de merveilleux qui ravît doucement le lecteur au spectacle banal de la vie quotidienne. Oui, roman et féerie, ces deux mots, en ce temps-là, étaient à peu près
synonymes. Le conteur et le romancier étaient presque toujours des êtres à demi fantastiques. Ils faisaient songer au divin étranger des époques homériques, aux célestes visiteurs de la Bible, aux pèlerins inspirés du moyen-âge, à <5es filleuls de fée qu'une vie aventureuse a longtemps séparés du reste des hommes. On les accueillait sur terre comme des esprits aériens ; on les écoutait parler, en levant les yeux, et quand le son de leur parole s'était évanoui, quand on avait entendu le dernier mot du roman, on était jusqu'au soir sous l'influence d'un rêve ; on avoit eu dans sa chambre une vision 1
Le siècle a changé : le roman s'est agrandi outre mesure, et l'on n'étonnerait plus personne en lui appliquant désormais le mot de l'abbé Sieyès sur le tiers-état : « Qu'était le i^oman ? presque rien. Qu'est>-il aujourd'hui ? presque tout ! » La bulle de savon est devenue un monde. On regrettera peut-être la bulle de savon.
Quoi ! les romans lyriques, épiques, historiques, apostoliques, sociaux, ne seraient donc pas un progrès sur le roman primitif !
— WIII —
Le roman de ce siècle enfante La Comédie Humaine ^ et il se trouverait encore des gens pour redemander les marionnettes et la foire Saint- Germain! Oui, les marionnettes, oui la foire Saint-Germain, plutôt que ces romans à grand fracas qui traînent le publiera la barre des tri-
bunaux, qui arrivent au succès par la porte du
PaUis de Justice !
Mon audace serait grande sans doute de venir après Balzac, après George Sand, après Mérimée, après Stendhal, contester les glorieuses conquêtes des modernes romanciers.
Je ne les conteste pas, tant s'en faut; je sais que le roman a dû s'élargir, s'émanciper, se transformer, recueillir uécessai rement l'héritage des vieux genres littéraires mis au rebut depuis trente ans. Je sais que le public actuel, étant le plus beau de tous les publics, aime passionnément à se mirer en famille dans ces immenses glaces qui ornent les cafés du boulevard ou que la main d'un tapissier littéraire dresse amicalement dans sa chambre à coucher. Je sais que n'ayant ni le goût ni le loisir d'étudier, il n'est pas fâché d'apprendre tant bfen que mal la philosophie, la politique, l'éco-
nomie sociale, la physiologie, l'industrie, l'histoire naturelle, la jurisprudence, et même la géographie, en tournant rapidement les feuillets d'un roman. Je sais que notre siècle ayant réalisé à la Bourse le problême du bonheur, il a mis l'imagination, la folle du logis, à la porte, comme un locataire dangereux, irrégulier, bruyant, et toujours prêt à déménager par les toits ou parla fenêtre. Je sais tout cela, et j'en pis.
Mes goûts ^romanesques, mes goûts de Tan- 4^evL régime n'en persistent pas moins, mon ami, et lorsqu'il me tombe sous les yeux quelques romans ou contes à ma guise, cavaliers ou rêveurs, naturels ou subtils, élégants sans mollesse, sincères sans impudence, quelques livres d'imagination où l'imagination règne et gouverne par la grâce de Dieu; lorsque ce plaisir-là m'arrive, j'oublie volontiers les gloires pipées, les succès de raccroc, les réputations de boue et d'écume, je condamne sans appel le public^ ou plutôt j'espère qu'il reste toujours au milieu de cette foule corrompue, non pas dix justes pour sauver la Cité littéraire, mais vingt, mais cent, mais mille
et dix mille, Thonneur du temps présent, la garantie et la richesse de l'avenir .
Ce n'est pas dans les journaux pour tous, dans les publications qui ont des correspondants et des abonnés jusque dans la lune, non, ce n'est pas là que nous avons la chance d'entrevoir des lueurs de féerie romanesque. Elles brilleront peut-être, ces lueurs si rares, dans les rares recueils où la pure imagination est encore reconnue à son sourire, à son vol, à sa main blanche. Ne les cherchez pas ailleurs, mon ami, la Société des gens de lettres tout entière battrait le briquet, il n'en sortirait pas un éclair d'imagination .
Je tiens donc malgré tout pour le vrai romanesque : car, à mon avis, rien n'est plus saisissant, dans les œuvres d'imagination, que l'éternelle influence du monde imaginaire sûr les phénomènes du monde i'éel. Les esprits forts, qui sont des esprits 'secs, ont beau se révolter, en littérature, contre l'emploi du merveilleux. Les âmes tendres et passionnées, les cœurs dévoués à qui le don de seconde vue ne manque jamais, les esprits imaginatifs et vibrants qui ont toujours admis le merveilleux
dans l'épopée, dans les contes de chevalerie, dans les poèmes tragiques et lyriques, le souhaitent et le réclament encore dans le roman, comme un moyen d'échapper un instant au cachot de la vie réelle. Puisque la vérité dans l'art ne peut être en fin de compte qu'une aspiration, pourquoi craindrions- nous de livrer au lecteur, avec la clef des champs, la clef d'or du monde invisible et inexplicable? Les passions poétiques, imagination et sentiment, ne sont, après tout, que flamme et lumière. Or toute lumière vient du ciel et toute flamme y remonte.
Ces idées-là ou plutôt ces opinions, vous les retrouverez entre les lignes, mon ami, à chaque feuillet des Païens innocents. Il me reste maintenant à vous dire quelques mots sur le sens et le titre de ce livre. Mes Païens innocents sont des païens sans le savoir, et de plus ce sont des païens qui ont reçu d'avance l'absolution. Il y a en effet des raisons d'origine et des raisons de climat pour que les chrétiens de la Vallée de Diane et du Pays de Minerve soient restés païens. La philosophie de l'histoire elle-même les justifie. Quelque chose
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du passé survit toujours dans le présent, et c'est ce qui fait que l'avenir semble quelque fois reculer, au lieu de courir au-devant de nos impatiences. Rien ne meurt entièrement^ je le crois : mais à Taide de Tesprit, tout se renouvelle et tout se transforme. Qui sait si avant la fin de ce siècle, des Philosophes sans le savoir n'auront pas recueilli l'héritage des Païens innocents?
HrppoLYTE BABOU.
ij;s
Entre Narbonne et Toulouse , au revers d'une grande plaine brûlée par le soleil, on découvre toutà-coup de belles ruines enfouies dans la verdure. Les chevaliers de Malte avaient autrefois une cornmanderie dans ce pittoresque oasis. Cent ou cent cinquante maisons , éparpillées en amphithéâtre parmi des allées d'acacias , descendent aujourd'hui par petits bonds jusqu'à la lisière verdoyante des jardins et des prés. Ce gracieux village a longtemps gardé de ses anciens seigneurs un brillant surnom féodal : il s'esl appelé jadis Pallas-des-Chevaliers ;
ce qui lui donnait en France, et presque à la barbe de l'Espagne, un faux air de Xérès ! Vers le commencement du siècle, un préfet de TËmpire, un homme du Nord sans doute , eut la fantaisie d'installer six gendarmes sous les créneaux de la vieille commanderie. Le Xérès du Languedoc devint alors un cbef-lieu de canton , mais il fut- cruellement débaptisé : l'ironie méridionale remplaça aussitôt le glorieux surnom par le plus humiliant des sobriquets. — Demandez aujourd'hui Pallas-des-Chevaliers ; on vous répondra : Pallas-des- Gendarmes.
Sous ce nom ridicule et brutal , le village languedocien conserve encore cependant des mœurs singulièrement poétiques. Là, malgré l'esprit du siècle et les terribles progrès de l'industrie , la moindre réalité cristallise soudainement en légende. Des trésors de poésie naïve jaillissent du sol ; mais pour les recueillir , il faut avoir recours à une famille patriarcale dont tous les membres vivent à l'écart , sans se mêler àt la population bruyante et paresseuse qui les entoure. Cette famille , désignée , à la manière italienne , par le nom collectif des Richardîs, se compose de quatre générations habitant en commun sous l'autorité de la personne la plus âgée, une vieille femme à la fois mère, grand'mère et bisaïeule.
Anne Richardîs, à qui, par un usage antique , tous les siens donnent le titre chrétien de marraine , n'est pas , comme on pourrait le croire ,
une de ces femmes fatidiques dont on redoute la parole et môme le regard ; espèce de pythonisses mal famées, invisibles pendant le jour, et vaguant la nuit dans les campagnes désertes ou dans les rues sans réverbères d'un pauvre village. Ce y'est pas non plus une de ces dévotes et solennelles personnes dont la vue glace le plaisir sur les pommettes réjouies de Tenfant, et dont la bouche, toujours ouverte, laisse tomber de graves et ennuyeuses sentences. Anne Ricbardis est une petite femme pleine de cœur, de franchise, d'indulgence. Pliée en deux sur elle-même et présentant ainsi un curieux rac courci des proportions primitives, elle a conservé dans ses formes une sorte d'harmonie fortuite, comme il arrive à certains arbres grôles frappés par un coup de vent. On oublierait presque son âge, à voir ses petites jambes trottinantes et ses yeux percés à la vrille, brillants comme deux étiucelles. Anne Richardis, d'une piété douce et presque instinctive , a toujours détesté, selon son expression, les caractères prêcheurs. Malgré les- privilèges de sa vieillesse, il ne lui est arrivé qu'une seule fois de sermoner. Un enfant de la maison avait un jour manqué les vêpres. Son père lui donna d'abord deux soufflets, et le méfia ensuite à la marraine, pour qu'elle le chapitrât vertement. Celle-ci , vraiment fâchée contre son petit-fils, se mit à le gronder tout de bon, en lui adressant quelques réminiscences du dernier prône sur l'observance du jour du
i LA GLORIETTE
Seigoeur. Au milieu de la tirade, la bonne vieille s'arrête tout à coup, et Fenfant s'écrie naïvement : « Marraine , vous ne me grondez plus ?» La marraine s'était endormie au bruit de sa harangue.
Avec cette bonhomie adorable, vous jugez comme Anne Richardis , ou plus simplement la Richardis, doit être aimée des enfants. A six ou sept ans, j'allais, comme les autres , écouter ses récits fantastiques de la veillée. Je n'ai jamais trouvé depuis ni acteur, ni orateur, ni poète , qui m'ait fait éprouver tour à tour la joie, la terreur, l'attendrissement, l'enthousiasme, tous les sentiments dramatiques ou comiques, avec cette puissance naïve, électrique, de la marraine.
L'an dernier , au moment oii tout Paris était aux pieds de madame Ristori , j'étais , j'en demande bien pardon au lecteur, auprès de cette bonne et simple Richardis, que Charles Nodier aurait divinisée , s'il l'avait connue, et je lui demandais instamment un de ses contes féeriques.
Il avait neigé dans la nuit. En ouvrant la fenêtre, on pouvait voir les acacias de la grande allée parsemés de blanc, comme si les fleurs du printemps leur étaient déjà venues. Dans la rue, on entendait retentir sur le pavé les sabots des passants avec cette sonorité claire et perçante qui annonce la gelée. Les cloches saluaient bruyamment le dimanche, et tout le monde courait vers l'église avec une frileuse précipitation. C'était la messe de sept heures qu'on son-
nait, et dans les villages, c'est la messe qu'on aime le mieux, parce qu'après l'avoir entendue, on se Irouve libre jusqu'aux vêpres. Toute la famille Richardis s'était donc répandue. au dehors, et j'étais demeuré seul avec la marraine , que son grand âge dispensait d'assister aux offices.
— Fermez la fenêtre, me dit-elle familièrement , si vous voulez que nous causions. Vous regardiez la belle gelée, n'est-ce pas? Nous aurons an jour superbe ; mais, en attendant , il fait grand froid , et je sens ma tête tout abasourdie , comme si on avait fait un grand tapajge autour de moi. N'éprouvezvous pas'la même chose ?
Je répondis oui , pour ne pas la contrarier, et j'attendis qu'elle reprît la parole. Je ^vais qu'avant de -commencer son récit , elle se recueillait un peu en fermant les yeux , comme pour lire en. ellemême une page oubliée. Cette préparation durait ordinairement cinq minutes. Au bout de ce temps , les yeux se rouvraient tout à coup, et semblaient avoir puisé à l'intérieur une lumière plus fine, |)lus pénétrante. Etait-ce de sa part un mouvement naturel ou une ruse oratoire ? Avait-elle réellement besoin de se préparer, ou voulait-elle tout simplement exciter l'impatience et prédisposer les esprits à des impressions surnaturelles ? Je crois qu'elle agissait en toute franchise , sans aucune arrière-pensée.
Cette fois, la préparation dura plus que de coutume, et je ne pus m'empècher de dire tout bas ce
que je disais jadis lor^ue la même particularité se produisait': — Vous allez, marraine, me raconter une histoire bien longue et bien belle, puisque vous réfléchissez si longtemps 1 *— Ramenée par ces paroles au ton maternel d'autrefois :
— Hé.bien, non, me dît-elle,, tu te trompes, mon cher enfant. Il fait si froid aujourd'hui ! je sens qu'il n'y a rien, absolument rien dans ma pauvre tète. Je 3uis maintenant comme un vieux tronc d^arbre rongé par le temps...
— Et oh les abeilles font leur miel, dis-je à tout hasard sans savoir si mon intentioà serait comprise.
— Encore une erreur I reprit tristement la bonne Richardis en me prouvant que sa finesse ne laissait rien échapper. Il y a des troncs si décrépits, que les abeilles elles-mêmes ne viennent plus s'y poser. Ainsi donc, ne me tourmente plus, laisse-moi jouir un peu de ce soleil qui va s'en aller. Ce gros nuage queje vois là-bas ne m'annonce rien de bon. Nous allons avoir la pluie ; tu vas voir.
Anne avait encore la vue excellente. Elle se rapprocha du feu, comme pour se préserver de l'humidité qu'on sentait déjà dans l'air, et sa prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Un vent'glacial souffla de la Montagne-Noire, et la fenêtre mal jointe s'ouvrit avec fracas.
— Ah I mon Dieu I qu'allons-nous devenir f s'écria la Richardis en croisant ses deux mains isur la tête par un geste particulier au pays.
LA 6L0RIETTE 7
— Cen'est qu'une giboulée.
Je refermai la Tenôlre, et je revins m'asseoir sous le manteau de la cheminée. J'avais à peine repris ma place, que j'entendis un petit cri sur ma tête, et presque en même temps un oiseau tomba dans les cendres à côté de moi.
— Une hirondelle au mois de février I m'écriai-je, voilà qui est bien extraordinaire ; je croyais qu'elles partaient toutes en automne.
— Cela est vrai , me dit-elle en s'emparant vive- ' ment de l'oiseau et le réchauffant dans ses mains» les hirondelles viennent au mois d'avril et nous quittent avant l'hiver ; mais celle-ci est habituée au village et ne nous quitte jamais ; elle passe la méchante saison je ne sais oit» peut-être dans quelque cheminée, peut-être sous les vieilles arches du pont. C'est une espèce de purgatoire pour cette pauvre âme.
Je regardai attentivement Anne Richardis pour m'assurer si elle avait la conscience de ses paroles. La bonne femme croyait-elle à l'âme des bêtes comme La Fontaine, ou quelque sens mystérieux était-il attaché aux derniers mots qu'elle venait de prononcer ? £Ue rémarqua mon étonnement, et me dit avec un sourire :
— Vous croyez que je déraisonne en parlant ainsi de ce petit être ; mais vous me jugeriez autrement si vous le connaissiez comme moi. Ce n'est pas une hirondelle comme les autres. Cette chère créature a une âme comme vous et moi , et si vous
Faviez connue lorsqu'elle était jeune fille , vous en seriez peut-être tombé amoureux comme la moitié du village.
— Décidément, dis-je en moi-même, la pauvre Anne a perdu le sens. Toiit à Theure elle me semblait philosophe à la manière de La Fontaine, etvoici maintenant qu'elle parle de métempsycose comme si elle partageait les doctrines de Pythagore.
Tandis que je faisais ces réflexions, le ciel étant , redevenu clair et bleu, un rayon de soleil vint éveiller dans la main d'Anne l'hirondelle engourdie. Anne desserra les doigts et lui donna la liberté. Avant de s'enfuir par la croisée que je venais d'ouvrir sur un signe de la bonne vieille, l'oiseau voltigea deux ou trois secondes autour de nous et fit entendre ce gazouillement léger et confus que les Grecs exprimaient par le joli mot de wiOupiÇuv.
— Adieu, Gloriette, adieu! dit la marraine, et l'oiseau tressaillit des ailes comme pour la saluer.
n y a des médecins qui , en écoutant un fou raconter avec cakne les phénomènes extraordinaires d'un monde idéal, se laissent peu à peu entraîner par la logique froide du narrateur , et finissent par devenir fous comme lui. Il n'y a rien de plus contagieux et de plus électrique que la foi. Après avoir lu une fable de La Fontaine, il est impossible de ne pas croire à Texistence du petit univers qu'il a créé. Plusieurs débauchés du dernier siècle se sont fait trappistes après une visite à la Trappe. Je connais un vieux voltairien qui ne voulait jamais entendre prêcher certain curé de campagne, de peur de se convertir. Il était capable, disaj^-il, de courir au confessionnal après le sermon.
L'histoire de la Gloriette, cette hirondelle qui avait été autrefois \Ae jeune fîlle^ simplement et consciencieusement racontée par Anne Richardis, m'a semblé réunir, au moment oh je l'ai apprise,
les conditions de la plus irrécusable crédibilité. Tout ce qui va suivre a donc pour moi le caractère sacré d'un article de foi'. Quelques lecteurs riront peutêtre de la naïveté de ce conte ; mais si j*ai gagné une seule âme à cette consolante religion du fantastique, je ne regretterai pas d'avoir recueilli et mis en lumière une gracieuse et poétique tradition. La maison des Richardis possède , de temps immémorial, un four oh, moyennant une dîme légère, chaque famille du bourg vient faire cuire son pain. Ce four est une espèce de majorât inaliénable qui passe de l'aîné à l'aîné avec Yhostal, vieux mot encore usité dans le midi pour désigner la maison paternelle, autrement dit la maison de l'hôte^ 11 y a trois jours dans la semaine oii le four s'allume. Ces JQurs-là sont de véritables jours de fête. Le fournil est un terrain neutre oîi les femmes de toutes les classes se rencontrent sur le pied d'ime égalité parfaite. La femme du peuple y vient, sous prétexte de surveiller sa fournée, passer une journée franche et babillarde, loin de son mari et des travaux d'intérieur. Les bras à demi-nus, le sein à peine recouvert d'un fichu en sautoir, alertes, vives, bruyantes et cent fois plus jol^s qu'avec leur parure du dimanche, toutes les ménagères arrivent avec leur boîte à farine sous le bras, et choisissent dans le fournil une table large et commode. Des disputes s'élèvent sou-^ vent, lorsqu'il y a foule, sur la place que chacune doit occuper. Quant aux riches bourgeoises, elles
entrent, suivies de leur servante, et passent deux ou trois heures au milieu du bourdonnement de toutes les colères et de toutes les passions du village. Leur toilette n'est guère différente de celles des autres femmes : rhiver , elles ont un manteau ; Tété, un chapeau de paille à rubans, voilà tout. Ce qu'il y a de louable et d'utile dans cette confusion à jour fixe de toutes les classes, c'est que la riche mère de* famille qui a du pain blanc sur la planche et un rang de chaises à l'église, connaît ainsi toutes les misères secrètes et est mise en demeure de les secourir. Une fournière charitable et bavarde vaut à elle seule tout un bureau de bienfaisance. Si elle a bon cœur et bonne langue (ce qui arrive presque toujours) , elle joue réellement le rôle d'avocat des pauvres ; et comme ses plaidoyers sont publics, il est rare qu'elle ne gagne pas ses causes. Plus d'une dame qui refuserait l'aumône chez elle est obligée de se montrer généreuse en face des commères du four. Une hésitation de sa part la déshonorerait , et le bruyant public de l'endroit ne se gênerait pas pour l'apostropher catégoriquement. Le four est un lieu de liberté et de franchise. C'est aussi à quelques égards un lieu d'asile. En hiver, celui qui n'a pas de feu vient en passant s'y réchauffer les doigts ; mais il n'a pas le droit d'y séjourner longtemps. Après la réjouissance (1), il faut qu'il parte. La charité de
('l ) On appelle ainsi le temps que brûle une brassée de menu bois jetée dans le feu à Parrivée des visiteurs.
l'endroit est courte et bonne. Les hommes ne peuvent ni s*assebir ni causer dans cette assemblée, exclusivement composée de femmes. Si l'un d'eux, fût-il le mari de Tune d'elles, s'obstinait à rester malgré l'usage, on ferait arme de tout pour le chasser. Il peut arriver quelquefois qu'on se relâche de cette sévérité impérieuse ; mais c'est un cas extrêmement rare, et pour échapper au règlement , il faut être unanimement reconnu pour un beau garçon. Les seuls enfants de l'hostal peuvent aller et venir dans le fournil. Souvent mênie, si la mère les aperçoit, elle les pousse brusquement par les épaules : « Que fais-tu là, paresseux? Ton travail n'est pas ici, va-t-en. »
L'hostal des Richardis, situé dans la rue de la Fontaine, se compose d'un rez-de-chaussée entièrement occupé par le fournil, d'un premier étage consacré aux grands parents, et d'un second oîi les enfants couchent deux à deux, dans des lits sans rideaux : les rideaux sont réservés au lit du père et de la mère ; c'est le seul qui reste voilé. A côté du four il y a une petite alcôve ou armoire de muraille qui sert à faire sécher du linge ou à mettre, l'hiver, un lit de sangle pour un enfant : cet obscur réduit , fermé par une porte effacée, est ordinairement désigné par le mot tout local degloriette.
Du tenips de Gabrielle Richardis, la mère de cette Anne Richardis avec laquelle nous avons déjà fait connaissance, la gloriette était inoccupée; le second
étage suffisait aux enfants. Toute la famille de la Gabrielle se composait d'un garçon qui s'appelait Jean, et de cette bonne Anne, fille fraîche et rusée, qui se nommait alors Annette. Le garçon, butor respectueux et laborieux, était en apprentissage chez un tonnelier. Il ne paraissait guère que le matin ou à la fin de la journée, et on lui avait donné les deux sobriquets de Bonjour, Bonsoir, parce que les étrangers qui venaient au four, le voyant toujours au moment de sa sortie ou de sa rentrée , n'avaient jamais entendu de lui que ces deux seules paroles. Le matin, c'était Bonjour; dans l'après-midi. Bonsoir : on finit par l'appeler Bonsoir tout court. Annette et la Gabrielle restaient donc seules maîtresses de la maison, où elles disposaient de tout & leur gré.
Un soir que Jean rentra plus tard que d'habitude, à cause d'un surcroît d'ouvrage, il trouva sa mère et sa sœur à table.
— Tant pis pour ceux qui arrivent lard I dit gaiement Annette. Les meilleurs morceaux sont partis.
Jean n'était pas scrupuleux sur l'étiquette ; mais , comme tous les simples d'esprit, il aimait les bons morceaux. C'est ce qui fit que les dernières- paroles de sa sœur ne passer ent»- pas inaperçues. ,
* — J'espère bien, que tout n'est pas mangé, dit-il en cherchant une chaise. *-
— Ma foi si ! dit la mère. Il ne reste presque plus rien. Nous avons eu quelqu'un que nous n'attendions pas. Si tu veux une omelette...
Le simple et respectueux Bonsoir n*avait pas un caractère très-irritable ; mais lorsqu'on lui parlait d'omelette, il éclatait en jurons et en malédictions. L'omelette était le seul plat pour lequel*il eût de la répugnance ; et 'comme il arrive à tous les hommes qui concentrent leur hâiine sur un seul objet, Bonsoir en était venu à détester l'omelette au point de ne pas vouloir seulement qu'on en prononçât le nom devant lui.
— Une omelette ! vous m'offrez une omelette 1 s'écria-t-il en frappant du pied et tournant le dos à la table. Mais dites-moi donc d'aller me coucher sans souper ou de ne plus reparaître dans la maison, ce sera plus vîte fait. Si je vous gêne, vous n'avez qu'à parler, vous serez bientôt débarrassées de moi, allez. Donnez-moi seulement ma veste et mon pantalon du dimanche, je ne demande que ça pour vous laisser tranquilles. Au surplus, il y a longtemps que . vous me voyez de mauvais œil. Jamais vous ne m'avez regardé comme Annette. Je suis comme une espèce de chien à qui vous donnez la pâtée et la litière. Du temps de mon pauvre père, ce n'était pas comme ça. ,
— Allons, allons I dit la mère, le voilà parti ! je vous demande un peu à quel propos il va parler *de son père, pour nous faire pleurer ?
— Eh I pardi! moi aussi je pleure, et je suis plus à plaindre que vous, puisque je n'ai pas soupe.
— Tourne-toi donc , gros brutal , et regarde-nous
un peu : tu ne vois pas que c^est une plaisanterie ? n y a dans ce plat de quoi te donner une indi* gestion.
— Vous savez qtie je n*aime pas à plaisanter làdessus.x
— Voyez-vous le grand mal ! dit la sœui^. Il nous empêchera bientôt de manger des omelettes, parce qu'il les déteste.
Jean ne répondit pas ; il était occupé à fouiller tous les coins de la chambre, comme s*il eût cherché une chose introuvable.
— Eh bien I que fais-tu là? dit Gabrielle ; tu ne viens pas encore l'asseoir ?
— Il paraît, grommela Jean, que tout est sens dessus dessous aujourd'hui. OU diable peut- elle être ? Oh ! je ne la trouverai pas, certainement. Il est bien iàutile de la chercher. Tonnerre de Dieu l il y a de quoi tout briser .
— Mais que cherches-tu ? que déstres-tu ? que veux-tu? Voyons, explique-toi, dit la mère.
— Ma chaise, ma chaise, ma chaise I s'écria Jean en se retournant brusquement et en élevant la voix d'un ton chaque fois qu'il répétait ce mot unique. Ah ! c'est donc ça, elle est occupée! reprit-il en remarquant tout à coup une petite ûlle inconnue assise à côté de sa mère.
— Ote-toi de là, mon enfant, dit Gabrielle. C'est la seule manière d'en finir avec ce butor.
La petite fille sauta lestement à terre, et l'inepte
16 LA 6L0RIETTE
Bonsoir put s*installer à table devant un énorme plat de haricots.
A la première bouchée, toute la colère de ce rude garçon s'évanouit. Bonsoir était un excellent fils, un, excellent frère , un excellent ouvrier, mais à condition qu'on ne lui parlât pas d'omelette. Les premiers torts appartenaient à sa mère , et pourtant ce fut Bonsoir qui s'excusa le premier.
— Si je vous ai fâchée, ma mère, ne m'en gardez pas rancune ; je m'en voudrais à la mort. C'est que dans ces moments-là... voyez-vous...
— Chut! parlons d'autre chose, dit Gabrielle. — Annette, si ton frère a fini, enlève la table.
Bonsoir mangea en trois coups de dents ce qui lui restait dans l'assiette, et faillit ainsi s'étrangler pour que les volontés de sa afère fussent plus vite accomplies; tel était ce caractère bizarre, extrême en toutes choses. Bonsoir était homme à se jeter dans le feu pour vous, ou à vous y jeter vous-même, selon qu'il étail calme ou irrité.
La table enlevée, les chaises se retournèrent du côté de la cheminée, et Jean put considérer à l'aise la petite fille qui avait été la cause innocente de sa querelle avec sa mère. Les têtes de cette trempe ont une logique presque prophétique. Aux yeux de Bonsoir la petite étrangère qui s'était emparée de sa chaise et de sa place à table ne devait pas en rester là. Sans savoir comment et à quel titre l'inconnue avait été introduite dans l'hostal, Jean se dit tout bas:
— Voici une étrangère qui va devenir un enfant de la maison. Ma mère n'avait pas assez d'une Annettc, il lui en faut deux.
— Est-ce que celte petite va demeurer avec nous? dit-il sans transition à sa mère, après un moment de réflexion.
Gabrielle remarqua dans le ton de son fils une certaine aigreur qui lui déplut.
— Oui, dit-elle, c'est une affairte arrangée. Ta sœur avait trop d'ouvrage : il nous fallait une aide ; autant celle-là qu'une autre.
— Quel parti pourrez-vous tirer d'une enfant de dix ans?
— Si elle devait m'être inutile, je ne l'aurais pas prise.
— Vous n'avez pas de chambre pour la loger. Ou la mettrez-vous ?
— Elle dormira sur un lit de sangle , dans la gloriette.
— L'hiver, à la bonne heure ; mais l'été?
— L'été, nous verrons.
Après un dialogue aussi sec et aussi décisif, il n'y avait rien à répliquer ; Bonsoir prit une chandelle et alla se coucher.- La petite étrangère se laissa conduire oU on voulut. Le lendemain, en se levant, Jean vint tourner autour d'Annette qui se coiffait devant une moitié de miroir
---Annette, sais-tu que tu deviens diablement
jolie, et que notre cousin Richardis pourrait bien te demander en mariage un de ces jours ?
— Mon cousin pense à moi ? Il te Ta dit ? s'écria Annette en rougissant.
— Est-ce que je ne sais pas tout? reprit Bonsoir, et par un récit, moitié vérité, moitié mensonge, il en vint lourdement à son but, qui était de questionner Annette sur la petite inconnue. Les détails qu'il apprit étaient de fort peu d'importance. Cette petite fille toute déguenillép était venue .au four dans la journée avec deux ou trois autres mendiantes qui ne la connaissaient pas et auxquelles elle s'était mêlée. Annette la première, et une foule d'autres femmes après elle, lui avaient fait une multitude de questions, et comme la petite n'avait pas répondu, on l'avait d'abord crue muette. Gabrielle en avait eu pitié et l'avait recueilliedans sa maison. Le soir, après qu'on l'eût enfermée dans la gloriette, la curiosité fit qu' Annette appuya l'oreille sur la porte ; elle entendit alors , selon son expression, une espèce de baragouin auquel elle ne comprit absolument rien. La petite était sans doute d'une contrée bien éloignée, puisqu'on ne comprenait pas son langage ; ou peut-être avait-elle des relations avec le Drac, lutin familier du pays qui vient se chauffer Thiver dans la gloriette et qui s'entretient dans une langue inconnue avec les personnes qu'il y rencontre.
-r- Au fait, s'écria Bonsoir à ^ette supposition,
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c'est peut-être un enfant de ce vilain esprit. Le Drac est iibertin, On le sait. Je connais plus d*une femme dans le village
— Veux -tu te taire, malheureux ! interrompit vivement Annette en mettant la main sur la bouche de son frère ; as-tu envie que le Drac fasse manquer toutes nos fournées 7 .
— Tu diras ce que tu voudras , reprit Bonsoir en revenant à son idée favorite , comme le fil à plomb revient, malgré tout, à la verticale, tu ne m'empêcheras pas de croire ce qui est certain: D*abord cette petite est noire comme la cheminée. Elle a Tafr de n'avoir peur de rien. Ses cheveux lui tombent du front comme une crinière. Et puis elle a de grands yeux bêtes qui regardent toujours au même endroit, et qui m'ont presque effrayé. Tout cela, vois-tu, n'est pas naturel. Il y a quelque mauvaise histoire là-dessous, et, si ma mère ne la renvoie pas, je suis sûr qu'il nous arrivera malheur.
— Mon pauvre Jean, tu ferais mieux d'aller à ton travail que de déraisonner comme tu le'fais. Si c'est la fille du Drac, il ne peut pas nous en vouloir de l'avoir retirée chez nous. Dans tous les cas, ma mère a fait une bonne œuvre en la prenant chez elle, et, comme dit le proverbe, un bienfait n'est jamais perdu.
— Annette I Annette ! cria en ce moment la Gabrielle, que fais-tu donc là-haut? Est-ce que tu ne sais pas que c'est aujourd'hui jour de fournée ? Et
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ton frère? Est-ce qu'il n*est pas déjà parti? Descendez donc, paresseux que vous êtes. Il y a une heure que votre mère est levée.
Désolés de se trouver en faute, Jean et sa sœur tremblaient comme deux enfants. Ils se disputaient, à la manière d* Alain et de Georgette dans L'Ecole des Femmes, à qui se montrerait le premier. Annette, plus courageuse que son f^ère, prit enfin son parti et descendit les degrés quatre à quatre, rouge comme une grenade. Bonsoir se glissa sournoisement derrière elle, et quand il arriva à la dernière marche de Tescalier, il sauta d*un seul bond dans la rue.
Dans le midi de la France, où les lois contre la mendicité ne sont pas encore en vigueur, on rencontre souvent loin des villes des tribus de caracos^ espèce de bohémiens errants (1 } qui échappent à toutes les entraves de la société. La peur du gendarme est le seul frein qui réprime un peu Tavidité instinctive do ces demi-sauvages venus d'Espagne, gens de sac et de corde, chez qui les affections de famille sont complètement inconnues. Lorsqu'un vol ou un crime se commettent dans les environs d'un chef-lieu de canton , on fait battre le pays par une brigade , et on finit par découvrir le repaire de ces brigands ; mais on ne trouve plus personne dans la caverne ou le ravin qui les recelait. Aux approches de la force armée, toute la tribu
(4) Ou les appelle caracos, du mot espajrnol caraco, interjection qui revient à tout propos dans leur conversation.
s*envole du côté des montagnes en abandonnant sur les routes les enfants qui ne peuvent pas la suivre dans sa fuite. La petite fille recueillie par la Gabrielle était probablement un de ces enfants délaissés que leurs parents oublieux ne réclament jamais.
Au bout de huit jours la petite étrangère était connue dans tout le village sous le nom de la Gloriette , Aom qu'elle toivait tiré sans doute de la mystérieuse et chaude armoire où elle passait la nuit. Ses grands yeux noirs , que le stupide Jean avait trouvés bêtes, parce que leur éclat le troublait, étaient , au contraire , pleins d'une intelligence active et pénétrante. Assise dans un coin, les jambes nues et croisées Tune sur Faulre , elle écoutait avec ardeur un langage dont les mots n'avaient aucun sens pour elle. Lorsque dans une conversation on parlait d'un objet en le désignant, elle courait le toucher et prononçait en souriant les sons accentués qu'elle venait d'entendre. La Gabrielle s'intéressait à cette étude spontanée de l'enfant. Souvent elle la prenait sur les genoux et lui faisait continuer méthodiquement cette leçon que l'élève avait déjà commencée toute seule. Annette s'3c- prêtait aussi de fort bonne g^âce, et le farouche Jean luirmême consentit quelquefois^ à jouer, dans la veillée, le rôle d'instituteur. Au premier mot qu'il lui apprit, la Gloriette, reconnaissante, le remercia par un sourire. Depuis ce moment. Bonsoir
ne fut plus hostile à la petite étrangère. Il s'amusait même assez volontiers de sa sauvagerie, tout en s'efforçant de la lui faire perdre.
— J'ai souvent apprivoisé des moineaux de muraille, disait-il parfois en la regardant, pourquoi n'apprivoiserais-je pas aussi cette petite fille ?
Mais la petite ^Ile se sauvait comme un oiseau dès que Jean ou tout autre voulaient la retenir trop longtemps. Son instituteur fevori était le hasard, qui lui jetait dans Toreille tantôt un mot, tantôt un autre. Un moyen infaillible d'exciter son émulation, c'était de lui dire qu'elle était muette. Furieuse de ce reproche et jalouse de prouver le contraire, elle se mettait alors à jaser avec une verve intarissable et une étourdissante volubilité, dans un jargon moitié espagnol, moitié languedocien, qu'il était impossible d'écouter sans rire. Ce qu'elle disait ressemblait plutôt aux petits bonds précipités d'une eau cristalline ou au gazouillement confus et charmant de l'hirondelle qu'à l'accentuation fixe, articulée, d'une langue. Lorsqu'elle ouvrait sa bouche fine et vermeille, elle semblait parler à la fois avec toutes ses dents. C'était un grand charme qui lui est toujours resté, de lancer ses paroles avec une telle vitesse, qu'il était extrémenient difficile d'en saisir une seule au passage; on les devinait au mouvement de ses lèvres. Elle s'étonnait quelquefois ellemême de cette rapidité d'élocution. Souvent, au milieu d'une phraâe brisée, à mille ricochets, elle
s'interrompait tout à coup, et ne sachant plus ni ce qu'elle disait, ni ce qu'elle voulait dire , elle rougissait jusqu'aux yeux et prenait la fuite.
On ne put jamais la faire consentir à couper ses cheveux ou à les couvrir d'un bonnet. Elle allait toujours tête nue et pieds nus ; lorsqu'elle sut s'exprimer intelligiblement, on la questionna sur sa famille et sur ce qui l'avait amenée au village. C'était une histoire fort courte, elle la racontait en trois mots :
— Je suis née dans les montagnes, très loin d'ici. Mon père et ma mère étaient caracos, et marchaient toujours ; ils ne s'arrêtaient que pour dormir ou pour manger. Tant qu'ils n'ont eu que moi, ils m'ont bien traitée; mais il m'est venu l'année dernière deux petites sœurs, et mon père a dit un soir qu'il ne pouvait pas nourrir tant d'enfants. J'étais assez grande pour aller mendier ; on m'a renvoyée.
Malgré ça, je suis revenue ; alors on m'a battue, et je m'en suis allée tout à fait. Maintenant ils ne me reverront plus, tant pis pour eux !
Tant que l'hiver dura, la Gloriette ne quitta pas l'hostal; mais au printemps, dès que la première hirondelle parut , ses instincts voyageurs se réveillèrent. Elle partit un beau matin sans avertir personne ; elle marcha devant elle sans savoir où elle allait. Si quelque tribu errante de caracos se fût trouvée sur sa route, peut-être la vie nomade l'aurait-elle encore entraînée ; mais elle eût beau cou-
per à travers champs, vignes et ruisseaux, elle ne rencontra aucune des figures basanées et mystérieuses qui avaient entouré son enfance. La nuit vint , et la Gloriette, accoutumée depuis six mois à coucher sous un toit, frissonna à l'idée qu'il fallait dormir en plein air comme autrefois. Les habitudes récentes avaient pris le pas sur les anciennes. Cette marche forcée, qui avait duré tout un jour, avait satisfait pleinement les instincts primitifs de sa nature vagabonde; elle était sortie de Thostal sans réfléchir : mais lorsqu'elle sentit la fatigue, sa petite tête raisonna. Il est vrai que ce ne fut pas le premier mouvement de son esprit. La Gloriette s'était amusée un moment à voir poindre sur le bleu du ciel ces étoiles calmas et brillantes qui réveillaient un à un tous ses souvenirs. Elle se rappelait qu'autrefois, attirée par l'éclat du firmament comme par. un écrin de pierreries, il lui était souvent arrivé de s'endormir les yeux ouverts et les mains levées vers le ciel ; mais tout cela passa comme un rêve. La réalité frappa bientôt sa jeune imagination; elle songea à la Gabrielle, à Ânnette, et même à ce bourru de Jean , qui commençait à l'aimer. — Comment les retrouver, maintenant? elle devait être si éloignée du village I Incertaine sur la routo qu'elle devait prendre, elle n'osait se lever, lorsqu'elle entendit à. peu de distance le bruit harmonieux d'une sonnette résonnant clairement dans la nuit. C'était un garçon meunier assis entre deux sacs de, blé sur un
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gros cheval limousin, qui venait sans doute de faire sa tournée dans le canton. II portait une veste grise tout enfarinée, un bonnet de coton affaissé sur la tête en trois ou quatre plis circulaires, et un pantalon large flottant sur de petits souliers fins. Le pesant galop du cheval contrastait avec les claquements aigus du fouet du cavalier.
— Que fais-tu là, petite ? dit le meunier en aperce vaut la Gloriette. Pourquoi n'es - tu pas chez les Richardis à cette heure ?
La Gloriette murmura quelques mots confus au milieu desquels onjie pouvait saisir que ceux-ci : elle était sorti© toute seule vers le soir pour aller faire une commission, et elle s'était perdue en route. Le garçon meunier n'eut pas Tair de remarquer l'invraisemblance de ce récit. Sans descendre de cheval , il prit Gloriette par la main et la plaça en croupe derrière lui, comme si elle n'eût pesé qu'une once.
, — Il faut , dit-il , que je passe ce soir devant l'hostal des Richardis pour revenir au moulin ; je te laisserai en passant à côté de la porte.
— Je no demande pas mieux, répondit la Gloriette.
Elle passa son bras autour du garçon meunier, et serra instinctivement les flancs du cheval. Un vigoureux coup de fouet sangla le ventre du limousin, qui repartit au galop. Cette pauvre bête avait déjà bien couru sans doute , car des flots de sueur ruisselaient de sa crinière, et cependant le garçon
meunier redoublait de coups de fouets comme s'il eût voulu aggraver encore les souffrances du cheval qui semblait près de s'abattre à chaque pas. Ce qu'il y avait d'étonnant et d'inexplicable, c'est que la Gloriette, sans savoir pourquoi, riait aux éclats toutes les fois que le limousin se plaignait bruyamment d'être surmené. Au reste, elle imitait en tout, sans s'en rendre compte, l'homme au bonnet de coton et à la veste enfarinée. Lorsque celui-ci levait le fouet, elle écartait ses petites jam* bes et frappait le cheval de ses talons élastiques. Le garçon meunier se mit à siffler un air que la Glo* riette ne connaissait pas. Aussitôt la petite fille, qui n'avait jamais sifflé, répéta toutes les mesures de cet air mystérieux. Une chose qui étonnait et charmait à la fois la Gloriette, c'était de voir qu'elle dépassait de toute la tête son impitoyable compagnon de voyage. Jamais elle n'avait vu un aussi petit homme. La sonnette d'argent du cheval excitait aussi la curiosité de l'enfant. Enfin, dernier motif de surprise et de ravissement , le garçon meunier avait sur ses fms souliers de petites boucles si jolies et si brillantes que la Gloriette aurait consenti à ne plus aller pieds nus, si on lui en eût offert de pareilles.
Après une course de trois quarts d'heure, le cheval essoufflé s'arrêta rue de la Fontaine, devant la porte des Richardis.
— Nous voilà rendus, dit le petit homme.
— Déjà ! s'écria la Gloriette, qui ne pouvait pas comprendre qu'elle fût revenue en si peu de temps à l'endroit d'oîi elle était partie au point du jour.
Le garçon meunier la remit sur ses pieds et lui dit : tu n'as qu'à frapper, je vois de la lumière au premier étage. — Puis il se pencha à son oreille et lui parla encore ; mais cette fois ce fut mystérieusement, comme s'il lui eût fait une confidence. — Puisque tu aimes à monter à cheval , petite sauvage, je viendrai te prendre quelquefois en cachette. — La Gloriette n'eut pas le temps de répondre , car le petit homme fouetta son cheval et disparut.
Au rebours de ce géant de la fable qui reprenait des forces en touchant la. terre, notre fugitive perdit courage dès qu'elle sentit le sol sous ses pieds. Comment allait-elle s'excuser de son escapade ? A la pensée qu'on allait peut-être lui adresser des reproches, elle était tentée de s'en retourner, quoique la nuit fût devenue sombre et froide; 'mais elle mourait de faim , et elle était si fatiguée qu'elle serait .tombée sur le pavé au premier pas. Elle se décida à soulever timidement le marteau.
Aussitôt Annette parut à la fenêtre avec une lampe, et s'écria joyeusement : — C'est elle I c'est elle ! — Au bout de deux secondes la porte s'ouvrait, et la Gloriette était reçue comme l'enfant prodigue de ' l'évangile. Annette alluma deux chandelles, Jean jeta une poignée de bois vert dans le feu, et la Gabrielle servit sur un coin de la table les restes du souper.
La Gloriette se chauffa et mangea avidement , puis elle s'endormit. On fut obligé de remettre au lendemain les questions, les caresses et Ips reproches.
Lorsqu'elle s'éveilla , elle se vit entourée de toute la famille Richardis. Annette et Gabrielle l'embrassèrent à plusieurs reprises, et Bonsoir lui donna une petite tape sur la joue. Ce fut la Grabrielle qui parla la première.
— Vous allez me gronder, ma mère blanche , s'écria vivement la Gloriette en l'interrompant au premier mot. J'aime mieux que vous me battiez, comme faisait ma mère noire ; prenez un. bâton et frappez fort, je ne me plaindrai pas, mais je m'^n irai.
Cette déclaration coupa la parole à la Gabrielle.' Elle ne savait comment s'adresser à cette petite fille pour ne pas la blesser.
— Nous ne te ferons pas de reproches, dit-elle enfin. Mais dis-nous pourquoi tu nous as quittées, méchante enfant. Tu n'aimes donc personne ici ?
A cette question, la Gloriette pleura et ne répondit pas.
— Nous t'avons cherchée comme une aiguille dans tout le village.
— J'étais bien loin d'ici.
— Et pourquoi étâis-tu partie sans nous rien dire?
— Je n'en sais rien.
— Ob étais-tu allée ?
— Du côté de la montagne. A force de marcher, je m*étais perdue.
— Et comment as-tu retrouvé ton chemin ?
— C'est un garçon meunier que j'ai rencontré .par hasard, et qui m'a ramenée avec lui au village. Estce que vous n'avez pas entendu hier au soir la sonnette d'argent de son cheval ?
— Son cheval avait une sonnette d'argent I s'écria Bonsoir avec épouvante. Mais alors c'était le Drac déguisé en garçon meunier.
— Qu'est-ce que c'est que le Drac ? demanda curieusement la Gloriette.
A cette question , les trois Richardis se regardèrent en silence.
Il est à regretter que Charles Nodier, ce voyageur infatigable du monde fantastique , ait toujours dirigé vers le nord sa précieuse et brillante imagination. Le poétique auteur de La Fée aux miettes s*est trompé en disant que nos hameaux étaient trop savants pour qu*il fût possible de profiter de leurs légendes. Si Nodier avait connu le bizarre et hardi lutin que tout le Midi de la France appelle le Drac, il en aurait fait certainement le sujet de quelque admirable fantaisie, ne fût-ce que pour doubler, par le contraste, le charme idéal de la vaporeuse figure de Trilby.
Jamais, en effet , deux lutins ne se ressemblèrent moins que Trilby et le Drac. Trilby est l'expression ' d\ne pensée toute spiritualiste. Aussi est-on étonné de le voir condamné si cruellement par la voix des cloîtres. A quoi bon fulminer Tanathème contre une nature aussi douce, aussi sympathique? L'esprit
d'Argail est peut-ôlre Tange gardien qui, par sa naïve passion, préserve Jeannie de tout amour coupable. Jamais désirs furent-ils plus purs , jamais affection plus chaste que la sienne? La fidélité domestique n'a pas d'emblème plus touchant et plus complet. Trilby est la voix pieuse du foyer qui, par ses* vagues enchantements, berce les rêveries de la femme et l'empêche de prêter l'oreille aux bruits du dehors. Tant que cet hôte mystérieux habite la cabane de Dougal , il est plutôt l'ami que l'amant de Jeannie ; ce n'est pas de sa présence que le mari doit s'inquiéter, car il distrait ou captive par ses jeux inoffensifs les ardentes aspirations d'une âme inquiète : c'est lorsqu'il ne sera plus là que la pensée de Jeannie prendra une forme humaine et que le danger planera sur la cabane de Dougal. Admirable création du mysticisme I Le spirituel et délicat Nodier avait bien compris la nature intimement chrétienne de l'esprit du Nord, puisqu'il avait fait de son héros fantastique le frère de saint Colomban : si bien qu'on pourrait presque dire saint Trilby, lorsqu'on prononce le nom de cette créature aimante et résignée.
Le Drac, esprit intermédiaire comme Trilby, se rapproche plus de l'enfer que du ciel. Ce n'est pas le lutin d'une cabane : il déteste les vertus domestiques. Tout un village, tout un canton lui appartiennent ; il en représente fidèlement tous les vices, tous les ridicules. C'est un être Prêtée qui re-
produit, d*époque en époque, les divers changements de caractère qui surviennent dans l'esprit des masses auxquelles il se mêle. Au temps oit Pallas-des- Gendarmes était une commanderie, on l'a vu souvent apparaître avec la croix de Malte sur la poitrine ; on l'appelait alors le petit chevalier. Avant la révolution, il aimait surtout l'habit enfariné du moulin ; il représentait en ce temps-là le Jacques Bonhomme du Midi, prêt à faire claquer son fouet de meunier contre le seigneur et le prêtre. Sous la république , le bonnet bourgeois se transforme en bonnet phrygien : le Drac se mêle de propagande révolutionnaire, fait condamner comme suspects les maris des Palladiennes qu'il aime , et il est connu dans le pays sous le nom du petit jacobin. Sous la Restauration, il traîne le sabre retentissant de L'Empire, et il partage avec Napoléon le glorieux sobriquet de petit caporal. Enfin, vers 1830, il se montre un moment en garde national pour reprendre presque aussitôt son costume favori, celui de garçon meunier. Ce déguisement ne l'empêche pas d'en revêtir une multitude d'autres, selon ses besoins et ses désirs. Le Drac n'a aucune croyance, aucun respect. Il est tapageur, vantard, paresseux, perfide, cynique ; défauts prononcés dont l'ensemble représente le mauvais côté du caractère languedocien. Au lieu d'accepter avec résignation comme Trilby une humble place auprès du foyer, ils'introduit, bon gré mal gré, dans l'hostal,
tantôt comme un voleur, en brisant la serrure, tantôt
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comme un- gamin, en cassant les vitres. Dans les maisons amies, il lui arrive souvent de garder incognito et de ne se révéler que par un petit bruit de pas ou un rire léger. "Méchant par habitude , il est bon par hasard ou par caprice. Ainsi que certains bandits d^Ëcosse ou d'Italie, il imposp des obligations, il lève des dîmes. — Malheur à celui qui se refuse à cet impôt sanctionné par l'usage 1 Le lutin se vengera cruellement. Chaque four lui doit un gâteau, qu'on appelle le gâteau du Drac. Dans les moulins, le cheval de tournée est forcé de rester un jour par semaine à l'écurie pour que le Drac s'en serve dans ses courses.
Le lendemain du jour oU la Gloriette avait été ramenée par le lutin à l'hostal des Richardis, le four de la rue de ]a Fontaine était rempli de monde. C'était la veille d'une grande fête, et, selon l'usage, chaque famille, pauvre ou riche, mêlait au pain ordinaire quelques pièces de pâtisserie. L'assemblée avait un air de Joie et de tranquillité toutes particulières. On y remarquait aussi plus de propreté, plus de coquetterie que d'habitude. Ces différences provenaient sans doute de la présence des cinq ou six dames importantes de Pallas. L'activité qui régnait nécessairement dans le four le faisait ressembler à une ruche. On allait, on venait, en bourdonnant, avec le calme et la régularité d'une société d'abeilles qui fait son miel. Les femmes les plus voisines de l'ouverture du four recevaient en plein visage les
reflets vermeils de la flamme,et allaient de temps en temps prendre Tair sur le seuil de la porte, où elles causaient avec les jeunes filles qui revenaient de la fontaine. Celles-ci posaient un moment sur le seuil leurs cruches pleines, et sans quitter de la main les anses ruisselantes, elles échangeaient rapidement quelques médisances , et s'enfuyaient ensuite en courant pour regagner le temps perdu. Agitées par la vitesse de la marche, les cruches laissaient échapper Teau, qui arrosait les pieds et les mains des fugitives. Rougies par cette aspersion intermittente, les mains étaient d'une fraîcheur de coloris digne de Rubens; elles se détachaient admirablement sur le vernis éclatant des cruches.
L'intérieur du fournil aurait aussi présenté des effets charmants au grand peintre de l'école flamande. Sur de longues tables parallèles, la pâte brune ou blanche s'aplatissait sous des rouleaux et se creusait en rond par la seule pression d'un poing nerveux. Des œufs d'une belle couleur jaune, battus comme pour une omelette, tombaient dans ces creux préparés d'avance, à travers des doigts saupoudrés de fine fleur de farine. Les bagues nuptiales, un moment obscurcies, brillaient alors de tout leur éclat sur les doigts annulaires. Des flots d'huile remplaçaient quelquefois les œufs, et l'air était embaumé des parfums qu'on répandait sur les gâteaux des familles riches. Il n'est pas rare, en ce cas, de voir une des cinq ou six damesdgnt nous avons parlé
verser à la ronde sur les gâteaux de ses voisines les parfums qu'on vient d'apporter pour les siens. Perr sonne ne se plaint de cette libéralité, excepté les servantes, que leurs maîtresses envoient aussitôt chercher d'autres flacons.
Au milieu de cette activité calme et de celte fraternité gracieuse, Annette et la Gabrielle sont nécessairement lès femmes les plus occupées du fournil ; obligées d'avoir l'œil partout, de répondre presque en même temps à cent questions différentes , elles n'avaient guère le temps, ce jour-là , de songer à la Gloriette, qui, de son côté, ne songeait à personne. Debout à côté du four,la petite fille regardait curieusement rougir la voûte surbaissée, et jetait toutes les cinq minutes des poignées de buis vert dans les flammes. Ce buis pétillait, se tordait, et la Gloriette s'amusait k voir les petites feuilles dentelées éclater et pâlir en une seconde. Au milieu du four, la lumière était blanche et douce comme celle qui entoure les anges.
Au moment ou la Gabrielle et sa fille se préparaient à enfourner, un bruit venu du dehors commençait à se répandre dans la salle.
— Vous ne savez pas ? vous ne savez pas ? disait mystérieusement sur le seuil de la porte une jeune fille qui revenait de la fontaine. Un grand malheur vient d'arriver cette nuit au meunier du moulin d'Aval.
— Ah ! mon Dieu 1 le pauvre garçon ! une si
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nombreuse famille ! On a bien raison de le dire , il pleut toujours sur les mouillés. Par bonheur, il y a dans le village des âmes charitables qui s'intéressent aux braves gens. Pierre Simon est le meunier de toutes les bonnes maisons. A la première occasion, ses pratiques lui laisseront double mouture, le crieur public fera une collecte pour lui , monsieur le curé parlera de Faccident au prône de demain, et dans quelques jours Pierre Simon remerciera le bon Dieu de ravoir maltraité. Ma foi I tout bien considéré, il vaut mieux que ce soit lui qu'un autre. Mais que lui est-il donc arrivé, à ce brave meunier? contenous donc cela, petite. Entre un peu dans le fournil, tu seras plus à ton aise pour défiler ton chapelet.
— Oh ! je n'ai pas le temps, je suis pressée. D'ailleurs, qui garderait mes cruches pendant que je m'amuserais à babiller là-dedans? Non, non, laissez-moi partir; la première venue vous dira cela mieux que moi. Adieu ! adieu ! allez, si vous voulez, à la fontaine. Tout le monde en parle ; il y a foule.
La curiosité n'est jamais plus grande que lorsqu'il s'agit d'un malheur. Alléchées par les réticences d'une fille bavarde et peut-être menteuse, la plupart de ces femmes, si calmes il y a quelques minutes, quittent le fournit en désordre et se précipitent vers la fontaine. Il n est rien de plus exagéré et de plus fugitif que les mouvements des têtes méridionales. A la nouvelle du malheur survenu à Pierre Simon, toutes nos Palladiennes avaient témoigné une pitié
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verbeuse et bruyante qui, eu roulant sur elle-même comme une pierre lancée du haut d*une montagne, avait fini par s'écarter complètement de son impul- * sion primitive. On avait d'abord plaint le malheureux, puis on l'avait consolé, puis enfin on l'avait presque félicité do son malheur, et tout cela dans la même tirade. Il n'était resté de cet étalage de grands sentiments qu'une seule chose : la curiosité.
Le malheur arrivé à Pierre Simon était loin, d'ailleurs, d'être aussi grave qu'on l'avait imaginé. On s'attendait à une catastrophe, ce n'était qu'un événement fâcheux et de peu d'importance. Voici toute l'histoire en deux moLs : le meunier, pressé par un surcroît de travail , avait envoyé son cheval en tournée le Jour oh le Drac avait l'habitude de s'en servir. Le lendemain, le cheval avait disparu avant l'aube et n'était revenu que le soir, brisé de . fatigue et ruisselant de sueur. A peine rentré dans l'écurie, il s'était abattu au pied de la crèche et rfe s'était plus relevé. Un vol de corbeaux l'avait accompagné jusqu'au moulin. — Tout le monde , dans le fournil et hors du fournil, donna tort à Pierre Simon.' La vengeance du Drac était toute naturelle. Chose convenue, chose due. Les seules personnes sur qui ce récit eut une influence marquée furent la Gabrielle, Annette et la Gloriette. — Les deux Richardis avaient oublié de faire le gâteau du Drao. Effrayées de leur négligence, elles s'empressèrent de la réparer. Prévenues que le Drac était de mauvaise hu-
meur, elles choisirent la plus blanche farine, les œufs les plus frais et la fleur d'oranger la mieux distillée. En un clind*œil la pâte parfumée fut arrondie, niodelée et mise au four dans l'endroit le plus favorable. De temps en temps la Gabrielle jetait un regard sur ce précieux gâteau. Lorsqu'il fut cuit à point, la croûte en était si dorée, la forme si gracieuse, le parfum si délicat, que plusieurs personnes en eurent envie et le demandèrent à la foumière. ' Celle-ci n'eut qu'à répondre : ^
— C'est le gâteau du Drac.
Ce mot seul fit tomber à l'instant toutes les conr voi tises. Le cri général fut : — N'en parlons plus ; mettons que nous n'ayons rien dit. — Ce respect universel pour le Drac frappa l'imagination de la Gloriette. Elle se rappela, avec une espèce de plaisir craintif toutes les circonstances du voyage qu'elle avait fait avec le lutin, à cheval sur ce pauvre limousin à qui cette course effrénée avait coûté la vie, — Chose étrange ! elle ne regretta pas le moins du monde l'innocente victime. Les enfants sont orgueilleux, comme les hommes, de la protection amicale d'un être puissant, devant lequel tout tremble et s'humilie. Le Drac, esprit fantasque, tyrannique, toujours malicieux lorsqu'il n'est pas méchant, avait été bon pour la Gloriette ; il lui avait parlé dans la langue de ces tribus vagabondes au sein desquelles s'était passée son enfance La petite sauvage répétait avec joie dans son esprit les mots que le Drac avait
prononcés dans cet idiome mystérieux que personne ne xîomprenait à Pallas. Le Drac était pour elle un souvenir présent de la patrie errante. Aussi la Gloriette vit-elle bientôt le lutin sous un aspect tout-àfait rassurant Les impressions de terreur s'effacèrent pour faire place à de douces émotions» La petite fille s'endormit ce soir-là au bruit harmonieux de la sonnette d'argent qu'elle avait entendue la veille pour la première fois. Elle oublia le fouet impitoyable du Drac et le prompt châtiment de Pierre Simon. La seule pensée qui brillât dans ses yeux , parmi les souvenirs du jour prcédent, fut naïvement celle-ci :
— Il avait de bien jolies boucles sur ses petits souliers !
Si celte simple histoire était un roman, au lieu d'un récit mis en action , nous suivrions, année par année, Texistence singulière de notre chère Gloriette : pas une pensée ne s'élèverait dans ce jeune esprit, sans que notre plume la saisît au passage ; nous écouterions , les mains croisées sur les genoux et le regard fixe, comme le faisait toute la famille Richardis, ce gracieux et incompréhensible babil d'hirondelle qui attendrissait de plus en plus la rude écorce dont l'âme de Bonsoir était cuirassée.* Que d'épisodes charmants à détailler, que d'élans à décrire , que de vagues et mystérieux sentiments à surprendre avec des précautions infinies ! Quelques mois seulement suffirent à la famille Richardis pour comprendre que la Gloriette ne serait jamais un pilier de fournil. Attachée désormais au village par de solides affections, elle n'essaierait plus de retrouver par-delà les montagnes la bande de caracos dont elle avait par-
tdgé autrefois les fatigues et les dangers ; mais ses instincts vagabonds devaient persister dans de certaines limites. La Gioriette erra dans le vrllage et dans les environs, comme elle aurait erré par toute la terre si les circonstances n'étaient venues changer violemment sa destinée. On la trouvait tantôt sous l'ormeau de Sully, planté au milieu de la place oîi aboutit la grande allée d'acacias, tantôt sur le sable brûlant de la rivière, tantôt les pieds pendants dans le ruisseau des Mauves qui traverse presque furtivement le village, sous une multitude de pontils qui servent de perrons à toute une rangée de maisons. Sous l'ormeau, elle jouait aux billes avec les petits garçons ; sur le sable de la rivière, elle s'amusait à tracer du bout du doigt une infinité de cercles capricieux qu'elle avait vu faire à sa mère pendant ^K}n enfance ; enfin, au ruisseau des Mauves, elle se plaisait à troubler l'eau au-dessus des bestiaux qui venaient s'y abreuver. Quelquefois le valet d'éeurîo, s'apercevant de la manœuvre, s'élançait vers la Gioriette en faisaiït claquer son fbuet. Celle-ci , insensible en apparence à ces menaces retentissantes, continuait à agiter ses pieds dans l'eaii, en regardant le valet du coin de l'œil ; elle le laissait s'avancer le plus près possible, puis tout à coup elle levait ses jupons coname deux ailes, et sautait lestement dans le ruisseau qu'elle traversait pour ainsi dire au vol. Elle échappait ainsi à la [poursuite du rustre, qui s'écriait en laissant tomber son fouet :
LA GLÔRIËTTB 43
— Cette petite Gloriette n'est pas une fille, c'est un oiseau. ^
Au reste, elle était considérée comme telle par tout le village. — Vous verrez, disait Bonsoir à sa mère, qu'un beau jour il lui poussera des plumes sous sa robe, et qu'elle s'envolera pour ne plus revenir.
— Imbécile I répondait la Gabrielle, comment peux-tu supposer de pareilles sottises ?
— Ne riQz pas, continuait Jean, ce que je dis là est sérieux. Autrefois, j'ai cru qu'elle était un enfant du Drac; maintenant je suis persuadé qu'elle est venue du pays des hirondelles et qu'elle y retournera I6t ou tard. Vous aurez beau dire et beau faire, vous ne me tirerez pas cela de la tête.
Annette riait beaucoup des suppositions de Jean ; mais elle n'aurait pas mis la main au feu pour sou-^ tenir qu'elles étaient fausses ; l'humeur vagabonde et la vivacité de la Gloriette faisaient que de tous côtés on lui confiait toutes sortes de coi];)missions. Lorsqu'elle passait dans la rue, elle était appelée par huit ou dix voix à la fois.
— Gloriette, veux- tu aller me remplir cette cruche à la fontaine ? je te donnerai deux sous pour ta peine.
— Gloriette, veux-tu aller porter le dîner à nos moissonneurs ? IL y a pour toi dans le panier quatre gimblettes d'Alby,
-^ Gloriette, tu viendras ce soir à quatre heutes ;
nous avons besoin de toi pour aller garder le linge à l'olivette (1). '
— Gloriette , ne manque pas de passer àt Thostal demain matin , nos linottes manquent de chenevis, tu iras en chercher à la grande horte (2) , en.face de réglise ; toujours au même endroit, tu sais?
G*est ainsi que vivait notre petite sauvage, faisant des commissions pour tout le monde, et payée tantôt en friandises, tantôt en monnaie de cuivre^ quelquefois en robes d'indienne et en fichus rayés que les dames de Pallas lui donnaient en cadeau. Ses habits et sa nourriture n'occasionnaient donc aucune dépense à la Gabrielle ; elle ne demandait qu'une chose à sa mère adoptive , c'était de laisser le soir la fenêtre du rez-de-chaussée entr'ouverte ; on ne s'inquiétait plus de l'heure de sa rentrée. Quelquefois Annette , que la pensée de son cousin Richardis empêchait de dormir, entendait grincer l'espagnolette de la croisée du fournil. Elle disait alors en se
retournant sur son lit :
— Voilà la Gloriette qui se couche ou qui se lève.
Cette vie de hasard ne causait aucun tort à la santé de la petite fille ; semblable à ces fourmis qui traînent quelquefois des masses plus grosses qu'ellesmêmes, la Gloriette se chargeait de transporter d'un
{i) C^esi dans les champs d'oliviers qu^on fait ordinairement séch^ le linge après la lessive.
(2) Jardin potager.
LA GLORIÉTTE 45
endroit à un autre des fardeaux d*une grosseur prodigieuse. Pour expliquer pourquoi elle ne succombait pas à de pareils efforts, on supposait que le Drac portait lui-même les objets confiés à la Gloriette , et que celle-ci marchait légère, insouciante , devant le lutin courbé sous le faix. A force de courir par monts et par vaux, au service de tout le monde, la Gloriette avait amassé quelques sous qu'elle avait transformés en pièces blanches. Le premier usage qu'elle fît de son petit trésor fut d'acheter une paire de souliers fins avec de petites boucles d'argent, semblables en tout à celles du Drac. Le bruit courut que c'étaient les mêmes.
Ce premier luxe , acquis par le travail , rendit la Gloriette plus paresseuse. Elle passait des journées entières au soleil , occupée à regarder ses fins souliers et les petites boucles d'argent étincelantes comme deux étoiles. Lorsqu'on l'appelait pour l'envoyer quelque part , elle répondait souvent : — Je n'ai pas le temps ; — ou bien : Je gâterais mes escarpins. — Il y avait des jours dans la semaine où il était impossible de la rencontrer. On prétendait qu'elle courait les champs avec le Drac , galopant en croupe derrière lui , 6u T[)oursuivant à sa suite les lièvres et les lapins du canton.
Cependant la Gloriette grandissait, et l'on commençait à dire dans le village : Cette petite fille tournera mal. — Quelques bonnes femmes reprochèrent à la Gabrielle de la laisser vivre de cette
façon, en dehors de tout principe religieux. Que pouvait-un attendre d'une caraca qui n'allait ni à la messe, ni aux vêpres, et qui ne savait peut-être pas que Jésus-Christ était venu sur la terre pour sauver son âma? ^ — Les dévotes avaient raison, la Gloriette était complètement ignorante en matière de foi. Hormis une espèce de prière en langue inconnue qu'Annette lui avait entendu murmurer le jour de son entrée à l'hostal des Richardis, la Gloriette ne remplissait aucun des devoirs que la religion impose. Elle vivait tout simplement comme les oiseaux et les fleurs qui ne chantent pas des hymnes à TEternel , quoi qu'en disent aujourd'hui les poètes vaporeux et mélancoliques. Sj elle avait une adoration dans le monde, c'était au soleil qu'elle l'adressait à son insu. Dans les jours ardents de la canicule^ elle se couchait le long des murailles blanches, dans les sentiers sans gazon qui serpe^ntent à travers les vignes, et là, les épaules découvertes, les jambes presque nues, elle recevait le dieu par tous les pores, sans faire plus de mouvements qu'une couleuvre repliée sur ellemême. .
Les personnes pieuses , jugeant la Gloriette d'après les principes de leur foi ,- trouvaient cette conduite horriblement scandaleuse, et nous devons convenir qu'à leur point de vue la Gloriette devait être un monstre d'iniquité. Rien de plus innocent pourtant et de plus spontané que les allures de cette jeune fille. Elle avait reçu de la na-
ture méridionale, cette mère féconde et paresseuse, une organisation toujte païenne. Néanmoins il fut décidé que la Gloriette serait baptisée, apprendrait le catéchisme , ferait sa première communion et se marierait ensuite d'une manière édifiante avec un brave garçon de l'endroit , le fils de Gabrielle Richardis, par exemple. A la seule idée de cette union qui ne pouvait avoir lieu, en tout cas, que dans deux ou trois ans, l'excellent et niais Bonsoir, de mieux en mieux disposé pour la Gloriette , ne pouvait se défendre de verser des larmes de joie.
— Ah ! ce serait trop de bonheur pour moi, disaitil en secouant la tête. Jamais une pareille fortune ne m'arrivera.
— Qui sait? disait Annette. Il est possible que notre bon curé apprivoise, notre petite folle, et alors...
— Oui , compte là-dessus, et bois de l'eau de roche. Notre curé y perdra son latin , et il s'attirera peut-être quelque méchante affaire avec le Drac.
Malgré les prédictions de Bonsoir, l'éducation religieuse de la Gloriette fut résolue parle conseil de* dévotes. Il fut décidé qu'on la baptiserait solennellement. Comme elle n'avait pas de famille. Bonsoir et sa mère furent naturellement choisis pour lui servir de parrain et de marraine. On la revêtit de la. robe blanche des catéchumènes, et on la conduisit en grande pompe à la chapelle des fonts baptismaux. La cérémonie dura longtemps. Au moment ou le
prêtre prononçait les paroles sacramentelles, la Gloriette remarqua que tout le monde avait les yeux sur lui, et elle profita de cette préoccupation générale pour s*esquiver. Depuis cinq minutes elle étouffait dans le mur vivant qui Tentourait. Sa poitrine manquait d'air. Elle allait- se trouver mal. Mince et flexible comme elle Tétait^ il ne lui fut pas difficile de se glisser subtilement jusqu'à la porte de réglise. Une ipis arrivée là, elle s'élança au grand galop du côté des jardins, et deux jours se passèrent sans qu'elle remît le pied dans le village.
La confusion du curé et des assistants fut au comble lorsqu'ils s'aperçurent que la catéchumène avait disparu.
— Je vous l'avais bien dit ! s'écria Bonsoir.
Un doute pénible s'éleva dans l'âme du curé. A quel moment la récalcitrante s'était-elle enfuie ? Le sacrement avait-il été efficacement administré , ou les paroles de la sainte formule s'étaiant-elles perdues dans l'air ? Il eût été trop cruel pour .ce bon pasteur de penser que, par inadvertance, il avait baptisé le vide. Il préféra croire que la diabolique caraca avait reçu les bienfaits du sacrement. Elle fut donc inscrite sur les registres de la paroisse sous le nom de Jeanne-Gabrielle. La Gloriette n'en conserva pas moins le nom de Gloriette.
Les dévotes mystifiées voulurent prendre leur revanche ; elles cherchèrent à ramener au bercail la brebis égarée ; mais Bonsoir, dont la Gloriette avait
rédamé là protection, déclara brutalement que, si quelqu'un tentait d'emmener la petite à Téglise malgré elle, il se faisait fort de lui casser bras et jambes. Cette menace effaroucha les dévotes, qui accusèrent alors le Drac de tout le mal qui était arrivé. Le curé répéta l'accusation ^u prône, et il fit défense à tous les bons chrétiens de donner asile chez eux à une malheureuse caraca qui avait des relations avec un esprit de ténèbres. La Gabrielle, femme simple, mais bonne, refusa d'abord de chasser la Gloriette; mais les dévotes menacèrent de mettre le four en interdit; il n'y avait pas moyen de résister. Bonsoir insista cependant de toutes ses forces pour que sa mère tînt bon.. Tout fut inutile. Annette elle-même ne put fléchir Gabrielle, caractère bon et faible, qui ne savait pas se roidir contre une volonté entourée des prestiges de la religion.
— Ma mère, puisque vous chassez cette enfant, dit aigrement Bonsoir, je ne resterai pas une heure de plus chez vous. Adieu, portez-vous bien. J'ai fini mon apprentissage aujourd'hui, demain je quitte le village pour faire mon tour de France. Si la Gleriette veut venir avec moi, je l'emmène. Dans tous** ^. les cas, vous ne me re verrez que dans deux ans.
— Tu pars! tu m'abandonnes! s'écria la Gabrielle en pleurant. Tu préfères donc la Gloriette à ta famille ?
— Je la préfère au monde entier, ma mère , répondit Bonsoir avec une emphase si vraie que per
sonne- n*aurait eu le droit de trouver le pauvre garçon ridicule.
— Eh bien ! alors , bon voyage ! Ne remets plus les pieds chez moi, dit crûment la Gabrielle ; je te renie pour mon fils, entends- tu ?
— Vous chassez ce pauvre Bonsoir, murmura alors une voix douce et triste. C'estpeut-êlreà cause de moi ?
La Gabrielle se retourna et vit la Gloriette en pleurs. Cachée derrière les fagots , près du foyer, elle n'avait rien perdu de la conversation de Jean et de sa mère.
— Pourquoi m*avez-vous recueillie? continua Tenfant sur le même ton douloureux. Il valait mieux me laisser mourir de froid sur le pavé , si vous deviez un jour me mettre à la porte de Thoslal.
Ce reproche bien mérité, adressé à la Gabrielle avec une touchante simplicité , produisit plus d'effet sur. son cœur que les aigres supplications de Bonsoir et les vives instances d'Annetle. Chez les personnes faibles, tous les mouvements 'extrêmes se touchent. La Gabrielle était admirablement disposée aux tendres émotions, par cela même qu'elle venait d'atteindre au paroxisme de la colère.
— Ah I s'écria-t-elle tout à coup en ouvrant ses bras à la Gloriette , je n'aurai jamais la force de renvoyer mon enfant. — Quant à toi, mauvais sujet, ajouta-t-elle en s'adressant à Boûsoir et tâchant de
ressaisir sa colère, ne crois pas que je le pardonne. Je voudrais te voir à cent lieues d'ici.
— ^Vous ne dites pas ce que vous pensez ; je reste, dit Bonsoir moitié sanglotant, moitié riant, et je sens là, voyez-vous, que je ne vous ai jamais aimée comme en ce moment.
Annette, qui épiait du haut de l'escalier le dernier mot de cette scène, descendit alors comme un tourbillon, et vint se mêler à l'attendrissement général.
— Ma foi î dit la mère avec un geste de résolution trivial et sublime, advienne que pourra; maintenant la chose est faite.
— Laissez donc I s'écria Jean avec une magnifique brutalité , ceux qui ne seront pas contents de vous n'ont qu'à se plaindre à moi ; ils seront bien reçus, je vous en réponds.
Un petit rire saccadé retendit du côté des fagots.
— Le Drac I c'est le Drac ! dit la Gabriellè.
— Que craignez-vous, dit la Gloriette; le Drac n'est pas méchant. Je suis sûre qu'il vient me prendre pour aller à la foire de Cannes ; vous savez qu'elle commence aujourd'hui. Tenez, ajouta-t-elle en ouvrant la porte, voilà 1(3 cheval du Moulin du Roi qui m'attend.
La Gloriette sauta sur une espèce de borne qui servait de montoir, et de là sur le cheval. On entendit dans la rue un grand coup de fouet, et la bête partit au galop.
— Adieu I à demain, dit la Gloriette.
Quelques jours après cette scène, les dévotes, qui avaient exigé l'expulsion de la catéchumène révoltée, venaient prier la Gabrielle de la reprendre, parce que, disaient-elles , il ne fallait pas désespérer de voir cette fille égarée revenir à de meilleurs sentitiments. Dieu veut que le pécheur se convertisse, mais il veut aussi qu'il vive. Abandonner tout-àfait la GLoriette, c'eût été peut-être la pousser jusqu'au fond de l'abîme. Il valait mieux lui donner asile malgré sa mauvaise conduite; on pouvait tout espérer du temps et de la grâce d'en haut.
La Gabrielle se douta bien que la grâce d'en haut n'était pas la seule considération qui eût tout à coup changé les dispositions de ces bonnes âmes. Elle apprit en effet dans la soirée que les dévotes éprouvaient depuis une semaine ou deux toutes sortes de contrariétés dans leur intérieur. Le Drac les tour-
mentait continuellement par des espiègleries damnables. Prenaient-elles leur livre de prières pour se recueillir dans une pieuse méditation, elles trouvaient sous le sinet, à la place des saintes images, des peintures frivoles qui les faisaient rougir jusqu'au cramoisi. Elles ne pouvaient faire un pas hors de la maison sans faire des chutes ridicules qui excitaient les rires des libertins. M. le curé n*était plus au confessionnal ce père indulgent et causeur à qui il est si doux de raconter ses scrupules de conscience : il était tout à coup devenu sévère, taciturne, presque menaçant ; c'est que le digne pasteur avait eu aussi sa part de contrariétés et de tourments. Le Drac poussait chaque matin Faiguille de sa montre pour la faire avancer ou retarder, en sorte que lé curé était traité de paresseux par les uns et d'indiscret par les autres. On se plaignait de ce que les offices n'avaient plus aucune régularité. La première messe se disait à quatre heures du matin, et les vêpres se chantaient à cinq heures du soir. Une grande partie des fidèles adressèrent à l'évoque du diocèse une pétition tendant à obtenir l'interdiction de monsieur le curé. Deux chantres donnèrent leur démission, et lo conseil de fabrique s'abstint de siéger au banc d'œuvre. Lo bedeau lui-môme retira sa confiance au chef de la paroisse.
Tout ce désordre était causé par le Drac. Bonsoir ne s'y trompa pas. Il devina que plus la Glorietto grandissait, plus le Drac s'attachait à elle. Or,
comme toutes les amies du lutin périssaient misérablement, Jean restait 'quelquefois pétrifié de douleur en songeant à l'avenir de la Gloriette. Il devenait tous les jours plus amoureux et plus inquiet. Sa haine contre le Drac s'augmentait de tout son amour pour la Gloriette. Sur ces entrefaites, Annette se maria avec son cousin Richardis. Les invités dansèrent après le repas de noces. Dès ce moment la Gloriette devint folle de danse ; le carnaval arriva ; Bonsoir ne quitta plus la Gloriette , il se masqua pour la suivre. La Gloriette se faisait un jeu de lui échapper. Au moment ou il la croyait à ses côtés, la danseuse frappait du pied et disparaissait au milieu de la foule. La raison du pauvre diable ne résista pas à ces épreuves. Bonsoir tomba dans une sorte de folie particulière , qui se rattachait par un côté aux croyances superstitieuses du pays.
Il y a dans le village, à l'état de tradition constante, une espèce de symbole de foi, relatif au Drac. Tout le monde croit, par exemple, que* le Drac ne peut point abuser d'une jeune fille qui n'a pas seize ans. De plus, il ne peut s'en emparer qu'en se révélant à elle avec des attributs diaboliques. Si la jeune fille , effrayée de cette soudaine transformation , pousse un cri de détresse vers le ciel, elle est Sauvée. On a aussi la conviction que le Drac souffre, comme un homme, si on 1q frappe pendant qu'il est revêtu de la forme humaine. Il y a plus : le Drac est sujet, si
cela peut se dire, à des morts temporaires .Lorsqu'on anéantit Tenveloppe matérielle dont il se couvre, il ne peut plus reparaître sous cette môme enveloppe, et pendant huit jours il ne donne aucun signe d*existen.ce. Au bout de ce temps, il lui est permis de se révéler de nouveau, mais sous une autre forme. Bonsoir tira, dans sa tète troublée, les conséquences de cette croyance bizarre. Il se figura que, s'il parvenait à détruire le Drac chaque fois que celui-ci prendrait une forme nouvelle, il finirait par se débarrasser définitivement de son rival. Il se mit donc à l'œuvre avec cette ténacité qui caractérise les fous. Une mouche volait en bourdonnant autour de la Gloriette; aussitôt Bonsoir attrapait l'insecte et l'écrasait sous le talon. Voyait-il un garçon meunier pa^er au galop devant l'hostal , le malheureux courait après l'homme enfariné et le rouait de coups s'il parvenait à l'atteindre. Un jour, il s'imagine que, pour se rapprocher de la Gloriette, le Drac lui a dérobé sa propre forme. Alors il s'examine des pieds à la tète, se surveille, se soupçonne et craint de remuer, de peur de perdre ses propres traces. Il lui arrive quelquefois de se serrer luimôme dans ses bras, en s'écriant comme l'avare de Molière : — Ah I coquin, je te tiens 1 Le Drac était si fin, et Bonsoir si dépourvu de ruse, que celui-ci ne devinait jamais le véritable déguisement de son rival.
Cependant la Gloriette approchait de sa seizième
année. Sa laille s'était élevée, arrondie. Son regard avait un rayonnement inquiet et ardent. Sa bouche, plus vermeille, avait acquis des reliefs et des contours qui lui manquaient. Elle s'était pour ainsi dire dépliée comme ces fieuilles d'avril qui se développent aux premiers rayons de mai. Le sang , affluait plus vite au front et au cœur. Son teint, presque noir autrefois, s'était merveilleusement éclairci. Une belle nuance brune colorait sa peau fine, transparente, sous laquelle on voyait se dessiner les plus petites veines. Les épaules, encore imparfaites, avaient des onduls^tions charmantes qui s'accordaient avec le mouvement du sein. Enûn la Gloriette en était à ce moment délicieux oh le voile tremble sur la staluë, animée déjà parla vie intérieure. Quoique fou. Bonsoir sentait que ce n'était plus là cette enfant aux brusques allures qu'il avait d'abord détestée. Lorsqu'elle marchait , ses mouvements avaient quelque chose qui attirait, comme le flot attire le flot. On surprenait dans ses yeux d'éclatantes lueurs dont on était ébloui. Sa parole même , autrefois si enfantine et si gaie , réveillait dans le cœur de Jean une sorte d'écho douloureux.
— Gloriette, lui dit-il un soir en la regardant avec ces yeux de fou qui semblent flotter dans une autre atmosphère que la nôtre, il faut que je te dise quelque chose qui te fera en môme temps du plaisir et de la peine. Je trouve que tu deviens trop belle. Ne ris pas, c'est un mauvais signé. Je sens que tu
ne peux pas rester comme cela. Je devine que tu vas nous quitter. Annette, ma mère, vous ne remarquez pas que, lorsqu'elle marche, ses pieds ne touchent pas la terre ?
— Pauvre fou, dirent Annette et Gabrielle en hochant la tète.
— Pour moi, continua Bonsoir, depuis ce matin, je vois le jour entre le plancher et ses pieds toutes les fois qu'elle, bouge.
La Gloriette se mit à rire et vint s'asseoir sur les genoux de Jean.
— Comme elle est légère, mon Dieu 1 Je suis sûr qu'elle ne pèse pas une once.
Bonsoir se cacha les yeux avec ses mains , puis , repoussant la jeune ûUe :
— Va-t-en, va-t-en I dit-il ; si tu restais encore une minute sur mes genoux, tu me tuerais. Il me semble que je vais me trouver mal, si te je regarde encore. Ça ne dépend pas de moi, vois-tu. Ma vie est attachée à la tienne.
Gomme là Gloriette se levait , Bonsoir, oubliant déjà ses dernières paroles, la retint par un mouvement instinctif sur ses genoux.
— Tu me quittes déjà, ma fille I OU veux-tu aller ? Reste encore un peu comme ça ; j'ai mille choses à te dire. Attends, je cherche une idée qui me trotte tout ce ^oir dans la tète, et qui vient de m'échapper.
— Si c'était un papillon, dit la Gloriette, nous le poursuivrions ensemble ; mais une idée...
— Tais-tofl je crois que je la retrouve. Oui , oui, la voilà, je la tiens. Tout à Theure, en tisonnant le feu, je pensais que tu étais maintenant une grande fille. Tu devrais songer à te marier.
— Me marier I s*écria la Gloriette en éclatant de rire , et avec qui ?
— C'est toi que cela regarde ; tu peux choisir. Depuis le carnaval, tous les jeunes gens du village raffoUent de toi.
— Et d*oti tires-tu cela, mon pauvre Jean ? Tous me font la cour, c'est vrai ; mais aucun ne voudrait m'épouser. Qui suis-je? Une fille sans parents, sans fortune, sans état; une vagabonde sans feu ni lieu; une paresseuse qui passe sa vie à courir de côté et d'autre, qui fait toute espèce de choses, et qui ne sait rien faire. J'aime le grand air et le soleil ; mon mari voudrait me tenir à Tombre. J'aime le bal et les mascarades ; mon mari m'enverrait à la messe et aux vêpres. J'aime enfin ma liberté tout entière; et mon mari voudrait être le maître chez lui. C'est ça qui ferait un beau ménage I Mon mari crierait , moi, je chanterais. Il prendrait la pelle, je prendrais les pincettes. Nous nous battrions comme des enragés, et un beau matin tout le village dirait que la Gloriette a fait mourir son mari à petit feu. Non, non, pas de mari , pas le plus petit mari I Je n'en veux pas, je n'en prendrai pas. Je le tuerais ou il me tuerait, et ce serait dommage, car il pourrait être un brave garçon comme je suis une bonne fille.
Deux anges... séparés; ensemble... deux démons ! Je préfère manger, dormir, courir, me divertir selon mon caprice et mon plaisir.
Etourdi par ce babil intarissable, sautillant, désordonné, véritable cascade d*eau vive tombant dans un abîme. Bonsoir avait perdu le fil de ses idées. Gabrielle reprit la conversation oîi son fils l'avait laissée.
— Comment! parmi tous nos garçons blonds ou bruns, petits ou grands, riches ou pauvres , tu n'en vois aucun qui te plaise ?-
— Aucun.
— Il faut avouer que tu es une singulière fille, dit Annette. Moi , je n'y ai pas mis tant de façons ..Dès que j'ai vu mon cousin Richardis...
— Est-ce que j'ai des cousins, moi? s'écria la Gloriette.
— Prends garde I reprit Annette. Te vdilà bonne à marier ; ton heure est venue. Si tu la laisses passer, sais-tu ce qu'on dira? La Gloriette a de bonnes raisons pour n'aimer personne; elle est la fiancée du Drac.
— Le Drac, oui , le Drac, c'est lui qui te menace, ma chfere enfant ! s'écria la Gabrielle ; songe que tu es entrée aujourd'hui dans ta seizième année. Si tu savais, mon Dieu ! tous les malheurs qui peuvent t'arriver. Mais non, il faut espérer que rien de tout cela n'arrivera. Promets-nous au moins de ne pas
sortir cette nuit. Nous ne serions pas tranquilles sans cela. »
La Gloriette regarda Gabrielle et Annette avec un air de douce moquerie, puis elle haussa les épaules et leur dit : — Vous êtes des peureuses, je ne vous^ promets rien. Adieu! Bonne nuit ! Je vais me coucher dans le fournil.
Elle se leva rapidement , et rejetant en arrière les plis de sa robe, elle s*élança en trois bonds dans Fescalier.
— Jean , dis-lui de rester, retiens-la, cours après elle, s*écrièrent à la fois les deux femmes.
Mais Jean ne fit aucun mouvement. Le regard flottant, la bouche indolemment ouverte, il s'amusait à déplacer avec les pincettes les charbons enflammés.
— Eh bien, tu ne bouges pas? Tu la laisses partir? Mais tu n'entends donc rien, malheureux ?
— Je vous entends parfaitement, je ne suis pas sourd, répondit Bonsoir avec une quiétude admirable. Moi aussi, j'ai craint longtemps pour cette chère Gloriette ; mais c'est que je n'avais pas réfléchi. Je ne sais pas pourquoi je lui demandais, tout à l'heure, si elle ne pensait pas à se marier. Elle n'est faite pour personne, ici-bas ,* pas plus pour le Drac que pour moi. La Gloriette a besoin, pour vivre, d'air et de liberté. Si le Drac veut la violenter, elle déploiera ses petites ailes , et , ma foi 1 plus de Gloriette I Le Drac aura affaire à un oiseau.
LA GLORIETTË 61
— Ton pauvre frère déraisonne ce soir plus que jamais , dit tout bas la Gabrielle à sa fille. Le plus sûr est de prier Dieu pour qu'il n'arrive pas de malheur à notre chère enfant.
Comme Annette et sa mère s'agenouillaient, un cri aigu, désespéré, retentit dans le fournil. Gabrielle, Annette et Bonsoir lui-même tressaillirent de frayeur. Un frisson glacial envahit tous leurs membres, et les frappa d'une paralysie momentanée. Lorsqu'ils "furent revenus de leur torpeur, ils descendirent tous trois dans le fournil. A laluetir de la lampe, ils parcoururent d'un coup-d*œil toute l'étendue de cette vaste salle. Un silence complet y régnait, comme si rien d'extraordinaire ne s'y était passé. Une seule chose troubla Timagination des Richàrdis. En s'avançant vers le milieu du fournil , une bouffée d'air froid vint les frapper au visage et éteindre la lampe dans la main de Gabrielle. Ils crurent d'abord à quelque influence surnaturelle ; mais ils s'aperçurent bientôt qu'à côté d'eux une large croisée était ouverte à deux battants. .
— Mes enfants, dit la Gabrielle, allumons notrci cierge de la Chandeleur, et prions pour l'âme de la Gloriette.
Avant de remonter au premier étage, Gabrielle voulut refermer la croisée.
— Gardez-vous en bien, lui dit Jean. C'est par là qu'elle reviendra.
Les Richardis veillèrent et prièrent toute la nuit. Aux preniières blancheurs de Taube, comme le cierge pâlissait en mêlant sa flamme bleuâtre à une lumière plus puissante, les têtes fatiguées s'inclinèrent dans une sorte (i*assoupissement douloureux. Une joyeuse explosion de petits cris rapides, perçants et remplis d'une bizarre harmonie, interrompit bientôt ce sommeil factice. Les Richardis ouvrirent les yeux et virent planer dans Tair une gracieuse hirondelle qui était entrée avec le premier rayon du soleil, et qui tournait autour d'eux en gazouillant et en battant des ailes avec une rapidité prodigieuse.
— C'est elle, c'est elle I s'écria Bonsoir avec l'accent d'une joie infinie. Ma mère, ma sœur, la voyezvous? C'est elle, c'est la Gloriette I Ne la reconnaissez-vous pas à son langage ?
Comme il parlait ainsi , l'hirondelle, un moment suspendue sur sa tête, partit tout-à-coup comme un
trait, et se perdit dans les hauteurs azurées de Vatmosphère. Quelques secondes après, elle reparut sous les fenêtres des Richardis, et par un rapide mouvement de va-et-vient, elle rasa mille fois, en passant et repassant, les tuiles rouges de l'hostaL Bientôt après, fatigué peut-être de ses évolutions précipitées qui semblaient prouver qu'il était poursuivi, le gracieux oiseau se mêla à un groupe d'hirondelles qui se mirent aussitôt à exécuter les mômes mouvements. C'est depuis ce temps, me disait la vieille Anne Richardis, que les hirondelles, différentes en cela des autres oiseaux, semblent dans leur vol capricieux, rapide et continu, éviter un invisible ennemi, acharné à les poursuivre. Cet ennemi, c'est le Drac.
Bonsoir resta tout le jour à la fenêtre, occupée suivre du regard les arcs gracieux que décrivaient les hirondelles au-dessus des maisons du village. Lorsque la nuit tomba, il ferma tristement les volets et vint s'asseoir à table auprès de sa mère et de sa sœur ; mais au lieu de manger, il croisa ses coudes au-dessus de son assiette et se mit à gazouiller pendant le souper. C'était une nouvelle folie qui succédait à l'ancienne. Le pauvre Bonsoir s'imaginait depuis quelques minutes qu'il était devenu .hirondelle. Ainsi se justifiaient tant bien que mal les paroles qu'il avait dites la veille à la Gloriette : « Ma vie est attachée à la tienne. » Se croyant destiné à voler, il s'élança un soir par la croisée du
6i LA GLORIETTE
premier étage et se brisa le crâne sur le pavé. La Gabrielle, déjà affaiblie par Tâge, ne résista pas à la douleur que lui causa cet accident. Elle alla bientôt rejoindre son fils au cimetière, sous les figuiers qui tapissent les murs de la chapelle de Notre-Dame. Le vieil liostal de la rue de la Fontaine devint ainsi rhéritage d'Annette. Son mari étant son cousin paternel, le fournil demeura encore dans la famille, qui le possède depuis des siècles.
L'hirondelle des Richardis existe toujours , et lorsque le Drac devient amoureux d'une jeune fille, l'oiseau vient, dit-on, murmurer de bons conseils à l'oreille de la pauvre enfant. C'est ainsi que cette âme charmante, exilée dans l'air, qui devient, selon le mot de la bonne marraine, un véritable purgatoire pendant la mauvaise saison, répare indirectement le scandale qu'elle a causé autrefois dans le village. A mesure que les années s'écoulent , les apparitions de la bienfaisante hirondelle deviennent de plus en plus rares. Lorsqu'on ne parlera plus du Drac, on se-taira sur la Gloriette. J'ai voulu raconter en peu de mots cette merveilleuse histoire avant que l'oubli en eût effacé les traits les plus curieux. Ce matin, comme je la terminais, une hirondelle , la première que j'ai vue cette année, est venue voltiger devant ma fenêtre ouverte, à deux doigts de ma plume. Il y avait là de quoi écrire un nouveau chapitre à la suite de ce conte : je me suis contenté de le rêver.
Partout oïl croissent des oliviers, dans Fancienne Narbonnaise , le nom de Minervo reste encore attaché au sol comme une trace indébile de la domination des Romains. La fontaine , le bois , le moulin de Minerve se rencontrent à chaque pas sur cette terre latine. A vingt lieues des Pyrénées se déroule un fiche pays , moitié plaine , moitié montagne , oh tiendraient sans effort deux petits duchés allemands, ce canton c'est le Minervois ; une trentaine de» communes populeuses dont chacune porte le nom de Minerve et se pare d'une gracieuse ceinture d'oliviers.
Le plus joli de ces villages, adossé à la montagne, se relie au bas pays par de verdoyantes ondulations qui forment eu se prolongeant des abris naturels contre les terribles vents du midi. Les jardins potagers , la vigne , le§ prairies , le maïs et l'inévitable olivier atteignent à peine les premières maisons de la Celle-Minerve qui s*en va cacher ses derniers toits jusque ^ous le dôme des châtaigniers. D'après une tradition rocale,ce bourg isolé aurait été jadis une grande ville unie à Narbonne par une voie romaine. Sur le passage présumé de cette voie , au milieu d'une vigoureuse touffe d'oliviers noirs , s'élève une petite chapelle circulaire dédiée à sainte Minerve , vierge et martyre. Deux nefs concentriques , séparées par de gros piliers, tournent autour d'un autel de marbre blanc placé au centre de l'édifice. Derrière l'autel , on aperçoit dans un large cadre de bois une image assez curieuse de la sainte. La patronne du Minervois est représentée avec les attributs d'une vierge sage de l'Évangile , abritant de sa main la lampe mystique. Au fond du tableau se tient immobile un hibou , dilatant ses prunelles rondes oU semble brûler une huile d'or.
Les habitants du Minervois, et les gens de la Celle en particulier, gardent depuis des siècles une profonde vénération pour cette image ; tous les enfants du pays sont portés à la chapelle dès qu'on les a baptisés. Sainte Minerve donne de l'esprit aux garçons et de la sagesse aux filles. On dit prover-
bialement d*un idiot « qu'il n*a pas été porté à la chapelle , » et d'une iille étourdie « qu'elle n'a pas été présentée à sainte Minerve. » La bienheureuse image rend d'ailleurs d'autres services au canton : elle défend les oliviers contre la gelée , et protège généralement tous les fruits dp la terre. Pour que tant d'oliviers affrontent chaque année la bise d'hiver, il faut que le curé de la Celle chante bien des messes à l'autel de la sainte. Aussi le revenu de la cure , bon an mal an , vaut-il à peu près celui d'un petit évéché. Tous les prêtres appellent en plaisantant leur confrère de la Celle : « Monseigneur des 'Oliviers. »
Monseigneur des Oliviers se nomme aujourd'hui, de son vrai nom , M. Labatut. C'est un homme de paix et de sens , qui a refusé plusieurs fois d'être chanoine et qui ne reçoit pas VUnivers, « La paix ! la paix 1 la paix I » telle a été la devise constante de sa vie; il répète ces mots à tout propos, et même sans motif, comme le refrain d'une chanson dont il aurait oublié les couplets. Assez lettré , sous des dehors rustiques , il se pique de correction en patois , et il émerveille souvent ses paysans par l'élégante simplicité de ses prônes du dimanche. Sa figure épanouie respire la bonté ; une malice innocente relève quelquefois sa lèvre vermeille. On ne lui connaît guère qu'une passion ; mais elle lui coûte fort cher : il collectionne à grands frais toutes les variétés de l'espèce volatile et jamais ses convives
n'ont eu à se plaindre de ce goût de fermier naturaliste. La basse-cour^ 1^ volière et le colombier sont les trois merveilles du presbytère. C'est dans sa basse-cour rafraîchie par un jet d'eau, c'est au milieu de ses ouailles ailées , comme il les appelle , que le bon pasteur va se délasser de ses'loisirs. On le trouve là disant son bréviaire et semant à poignées le grain sur ses pas. Il marche doucement sur le sable fin, précédé de sa pintade favorite , ayant par moments sur l'épaule un pigeon culbuteur, et toujours suivi d'un superbe coq d'Ummérapoura qui domine tout un sérail de poules cochinchinoises. Quand cette escorte bigarrée criaille trop fort,le curé ferme son bréviaire , et d'un air très-sérieux laisse échapper son grand mot : « la paix ! la paix ! la paix! »
Un de ses paroissiens d'été , jeune citadin de Narbbnne , qui a une maison de campagne à la Celle , m'a procuré l'honneur, en \ 848 , de m'asseoir à la table de M. Labatut. La chère fut excellente , il m'an souvient, et la conversation pleine d'un attrait imprévu , grâce à la sottise du Narbonnais qui fournit à notre amphitryon une belle occasion de se mettre naïvement en scène. M. Raoul Collet, antiquaire de province tout glorieux de correspondre une fois Fan avec M. Mérimée, de Paris, entreprit , au dessert, de démontrer à M. Labatut que sainte Minerve, la vierge sage, avec son hibou et sa lampe, n'était autre que la fille de Jupiter, la déesse Minerve , symbole païen de l'intelligence et de la sagesse.
— Votre chapelle circulaire , dit-il , est tout bonnement une ancienne cella ; d*oii vient , sans ancun doute, le nom môme de la Celle-Minerve , en latin cella Minervœ.
M. Labatut sourit dans son verre où le bout de son nez prenait des reflets roses, tandis que M. Raoul Collet se reposait de son éloquence en faisant claquer son cure-dent du bout de ses doigts.
— Auriez-vous quelque chose à m'objecter? demanda triomphalement le Narbonnais. Je discuterai vos arguments ; parlez, parlez donc.
— Oh ! point de discussion , répondit le curé. La paix , mon ami , la paix ! Quand le diable se fit vieux, il devint ermite, dit-on; comme tu es un savant , tu as peut-être découvert qu*il en est de même des anciennes déesses, qui devinrent des saintes sur leurs vieux jours. Je ne m'y oppose nullement, mon ami ; je croirai , si tu veux , que tu as raison. Mais... ajouta-il en donnant à Raoul une petite tape d'évêque , mais tu n'aurais pas tant d'esprit aujourd'hui, petit ingrat, si je ne t'avais moi-même présenté tout enfant à l'autel de sainte Minerve.
Le jeune antiquaire comprit la leçon et se lut. Il rougissait presque de sa sottise lorsque , par une inspiration de bonté ou de malice , notre amphitryon reprit pour son compte la thèse abandonnée et se mit à la développer ingénieusement ^jusqu'à cette plaisante conclusion :
— S'il est vrai, comme le soutient Raoul, que notre bienheureuse patronne ne soit qu'une ancienne déesse travestie , que devient alors le pauvre curé de la Celle, ici présent? Ce n'est plus un ministre de la religion catholique , apostolique et romaine : c'est tout bonnement un curé de Minerve I Eh I savant , qu'en dis-tu ? ajouta le digne homme en tirant amicalement Toreille au glorieux correspondant de M. Mérimée. Me prends-tu, oui ou non, pour un préti'e de Minerve, et mes paroissiens sont-ils des païens ?
— Allons visiter votre^ basse- cour, répondit Raoul d'un ton aigre-doux , et jie parlons, je vous prie , ni en bien ni en mal des vos excellents paroissiens. Ce sont des chrétiens de l'âge d'or, je le sais ; mais je n'ai nullement envie de me brouiller avec eux par ce temps de révolution.
— Hëin I qu'est-ce que j'entends? dit le curé comme s'il sortait d'un réve.Tu parles de révolution, Raoul? Sommes-nous donc à Paris ou. à la Celle- Minerve? Oîi prends-tu la révolution, mon ami? L'as-tu coudoyée ce matin dans un chemin creux ? L'aurais'tu rencontrée ce soir sous un bouquet d'oliviers?
— Chut I murmura Raoul en jouant Tépouvante ; ne craignez-vous pas , M. Labatut, qu'elle ne vienne de nouveau frépper à la porte de votre presbytère ? Avez-vous oublié déjà ce qui vous est arrivé à la suite d'un certain sermon ?. . .
— Le sermon sur la Paresse ? interrompit le curé.
— Ah ! tenez , quand j'y pense , cela me révolte , et c'est bien malgré moi que'j'ai fait allusion. . .
— Aux fureurs révolutionnaires de mes paroissiens ? J'apprécie ta délicatesse , mon garçon , et je t'en remercie. Mais tu ne comprends absolument rien au caractère inofîensif de ces braves gens. Vous allez en juger vous-même, monsieur, ajouta le curé en se tournant vers moi ; car je tiens à vous conter, pour votre édification , la piquante historiette qui donne la chair de poule à notre ami Raoul. Vous verrez , par cette anecdote , par ce petit trait de mœurs (le fait ne mérite pas d'autre nom), que mes bons Minervois ne ressemblent nullement, Dieu merci, à ces abominables villageois des grandes routes , francisés et dénaturés par les allants et venants de tout pays. Ce sont des enfants chatouilleux et naïfs, ingénus et malins , de véritables Tourangeaux du midi qui auraient fait autrefois les délices du curé de Meudon , et que le curé de la Celle aime de tout son cœur. Si parfois, le dimanche, ils bourdonnent
' autour de ma chaire quand je prêche , c'est comme un essaim d'abeilles autour de leur ruche. Elles aiment bien leur ruche , allez , quoiqu'elles bourdonnent à leur aise , les jolies abeilles de mon jardin! Les révolutionnaires de Raoul, monsieur, m'ont donné , il y a trois mois , une ingénieuse leçon de charité chrétienne... Puis-je leur en vouloir? Je m'en remets là-dessus à votre première impression.
M. Labatut s'assit et nous fit asseoir près de lui y devant le jet d'eau qui babille au centre de sa basse-cour. £tonné«de son calme Je me demandais, en le considérant avec attention , si quelque amertume secrète n'allait pas se trahir sous cette apparente sérénité. Une haleine du soir courut- dans ses cheveux et les rejeta vers les tempes en laissant le front à découvert. Pas une ombre fugitive sur, ses traits. Je ne lus sur son front qu'une sensation de bien-être : M. Labatut se souvenait... et il souriait à ses souvenirs !
La pintade favorite était là , curieusement tapie dans un pli de soutane , et les poules de Cochinchine passaient et repassaient autour de nous , tandis que le grand coq d'Umérapoura , planté sur ses deux jambes massives comme deux piliers de pagode , suivait d'un regard ombrageux les moindres mouvements de ses poules , de la pintade et du curé. Une note perçante et mélancolique , le cri prolongé d'un hibou ,- retentit en ce moment dans le lointain. L'oiseau de Minerve me parlait de la Grèce antique ; le coq et ses poules me rappelaient, parleurs formes étranges, les énigmes de de l'extrême Orient, à l'heure même oîi un curé de village me récitait ce plaisant conte, digne de figurer parmi les joyeuses nouvelles du temps de Marot.
M. Labatut commença ainsi :
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il I... »
Ceci est mon sermon sur la Paresse : vous saurez plus tard ce qui s'ensuivit ; il faut que chaque chose vienne à sa place : on ne commence pas la messe par Vite, missa est. .
J*avais pris pour texte de mon sermon ces admirables paroles de FEvangile : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix, non pas telle que le monde la donne..., etc. :»
Et sans autre préambule, j'ajoutai aussitôt :
« Qui de vous, mes frères, a la paix du Seigneur? Qui de vous ici n'est sans cesse en querelle avec sa conscience, cette bonne ménagère dont les tendres reproches mettraient l'ordre dans chaque maison s'ils étaient toujours écoutés? Mais hélas I dès que la conscience s'avise de parler, vous détournez la tête, vous vous bouchez les oreilles, et c'est pour
cela que vous ne goûtez jamais le repos au dedans de vous-mêmes, ni dans votre maison, ni dans votre champ, ni dans votre lit.
« Pour avoir la paix, mes enfants. Je ne connais qu'un moyen : c'est de chasser de votre âme un mauvais compagnon qui la trouble ; je veux dire le péché....
« ...Mais, monsieur le curé, nous ne tuons pas, nous ne volons pas ; nous faisons strictement maigre le vendredi et le samedi. . . et souvent le dimanche quand la graisse commence à manquer au fond des pots. Il nous est môme arrivé plus d'une fois de jeûner sans être en carême et sans que Talmanach marquât les Quatre-Temps. Ainsi donc, quel mal faisons-nous, et quel est notre péché, à nous autres pauvres gens?...
« Point d'échappatoire, mes frères. Soyez un instant de bonne foi. Mettez les coudes sur vos genoux et réfléchissez sur vous-mêmes. Dès que vous saurez qui vous êtes, vous saurez aussi par où vous péchez.
« Qui êtes-vous donc, qui êtes-vous tous? répondez ! Chacun de vous en naissant [c'est un dicton du pays) a vu sécher sur une chaise,. au soleil, une mauvaise paire de chausses terreuses. Et quelles étaient ces chausses, vous en souvenez-vous? C'étaient celles de votre père ; toutes sales et toutes béantes, elles vous disaient fort bien sans parler : « Tu es né «travailleur de terre, mon ami; console -toi de
« n'être pas né fils de prince. Ainsi Ta voulu le « bon Dieu. »
« Si je vous demande maintenant quel est le péché du travailleur de terre, vous me répondrez tous ensemble : « C'est la paresse ! » Oui, mes frères, c'est la paresse ; tel est le mauvais compagnon qui vous suit et qui met en fuite votre ange gardien.
« Quand je passe sur un chemin, je vois, des des deux côtés, des hommes et des femmes qui sont là pour travaiUer sans doute ; oui, je vois les ouvriers dans leur atelier : mais la paresse les berce et la besogne languit.
« Voilà un laboureur dans un champ, voilà un journalier dans une olivette, voilà un faucheur dan$ un pré. Savez-vous exactement ce que font ces hommes?...
« Ce qu'ils font? Eh ! le faucheur fauche, le journalier pioche, le laboureur laboure!
« Non, mes frères, non. Le premier s'assied comme un tailleur et passe des heures entières à affûter son outil. Le second plante vaillamment sa pioche dans le sol... et se reposé à l'ombre, sous un olivier. Quant au laboureur, son travail est plus compliqué : il souffle dans ses mains, s'il fait froid ; il s'éponge le front, s'il fait chaud ; il présente à l'air son doigt mouillé pour savoir d'oîi vient le vent; il nettoie la charrue sans nécessité; il s'accoude en sifflant sur le mancheron ; et les bœufs, qui s'ennuient, le regardent de travers avec des
yeux méprisants. Si ces animaux pouvaient parler, ils gronderaient Thomme sur sa paresse.
« Laboureur, Inon ami, tu gagnes mal ton salaire, et, si tu entres jamais au paradis, c'est qu'auparavant tes bœufs auront passé par le trou d'une aiguille.
« Voici, maintenant les piocheurs en bataille : il y a un chef en avants une espèce de capitaine qui, j'en mettrais la main au feu, n'a jamais été devancé par ses soldats. Ce n'est pas ici comme dans un bon -régiment oii tout le monde manœuvre à la fois. Chaque journalier tire à droite ou à gauche, selon sa fantaisie. J'en vois un qui bâille comme une huître, un autre qui bat le briquet en mesure, un troisième qui se mire amoureusement dans le goulot de sa bouteille, un quatrième qui bavarde de long en large sur le tiers et le quart... Arrêtonsnous là : quand il s'agit de babil, les femmes se montrent cent fois plus diligentes que les hommes.
« Regardez par curiosité cette troupe d'émotteuses. Les' deux mains croisées sur la massue au repos, la tête tournée vers les chemins de traverse, elles parlent toutes à la fois, elles se querellent J'une l'autre et interpellent les passants avec de grands éclats de rire. Ah I si tous ces.bras se remuaient aussi lestement que ces langues, il n'y aurait bientôt plus une motte de terre à briser dans tout le canton ! .
« Pères de famille qui m'écoutez, employez tous
VOS efforts à préserver vos garçons et vos filles du péché de paresse. Ce péché, mes frères, est^'autant plus dangereux qu'il se glisse sournoisement parmi vous comme une fouine dans un poulailler. La Paresse a une lancette fine comme un cheveu (c'est la lancette du diable) ; elle vous saigne d'un, seul coup à la grosse veine du bras, et vous suce peu à peu tout votre courage, comme la fouine suce le sang d'un poulet. »
— Telle fut ài peu près mon homélie, messieurs, nous dit M. Labatut, en quittant le ton de la déclamation pour le ton familier. Je ne la donnerai pas, • tant s'en faut, pour un modèle à citer dans un cours d*ébquence chrétienne. Il est fort probable qu'on n*a jamais entendu rien de pareil dans les églises de Paris. Ma comparaison de Za fouine serait mal venue, je le sens, dans le Petit Carême de Massillon ; le père Bridaine lui-même eût peut-être froncé le sourcil devant mes chausses terreuses^ et je ne suis pas bien sûr que ma lancette du diable ne soit pas ' un peu plus hardie que toutes les hardiesses de M. Lacordaire.
— Bah I bah I dit étourdiment Raoul, iout cela est encore trop bon pour des gens qui ne savent ni lire ni écrire.
— Us ont au moins le mérite de savoir écouter, reprit M. Labatut, et j'en nommerais parmi eux qui
ont l'oreille délicate et le goût très-fin quand on daigne encore leur parler dans leur bonne vieille langue d*oc. Avec leur organisation musicale, ils jugent naïvement d'un sermon comme d*un morceau de musique, et, pour être naïf, leur jugement n*en est pas plus mauvais. J*ai travaillé longtemps en silence pour satisfaire le goût de mes critiques villageois, et je vous avoue que j'ai eu un petit mouvement d'orgueil, quand ces académiciens en sabots ont déclaré unanimement que M. le curé parlait leur langue avec une irréprochable pureté. « M. le curé joue de la flûte en patois, » disent aujourd'hui les connaisseurs.
Comment se fit-il qu'un certain dimanche ma petite flûte éclata tout-à-coup comme une trompette ? Pourquoi mon sermon sur la paresse ressembla-t-il si peu à mes autres prônes, qui n'avaient ordinairement rien d'agressif?
. Ce jour-là, messieurs, j'avais au hanc-d'œuvre un grand personnage ecclésiastique, un vicaire-général qui m'avait maintes fois reproché d'être trop doux. Je m'animai donc par obéissance, et, sans m'en douter, j'allai d'un seul bond jusqu'5 l'interpellation véhémente, jusqu'à la raillerie amère peut-être. Le vicaire-général me félicita : je m'aperçus alors qu'il se produisait une certaine agitation vers le fond de l'église, dans l'espace libre où les hommes se tiennent debout. On murmurait un peu sous les orgues ; on bourdonnait assez fort près du bénitier. Il me
prit un léger tremblement dans les genoux comme je quittais mon surplis. Je commençais à me trouver mal à Taise des louanges du vicaire-général.
Il partit après dîner : ma poitrine se dégonfla. J*avais encore du souci pourtant, et j'allongeais tris, tement la lèvre en redisant tout bas à plusieurs reprises : « Que doit-on penser de mon sermon? » Comme je. mettais le nez à ma fenêtre pour respirer, j'aperçus tout frétillant sur sa porte mon voisin Gazel le savetier. Sa gaieté de moineau franc me fit envie, et je l'invitai à venir causer avec moi.
— Hé 1 là-bas^ Jeanti Gazel !
— Hé ! là-haut, monsieur le curé !
Le reste de la conversation fut exprimé dans le langage abrégé de la pantomime, si familier aux populations du Midi. Gazel me répondit par trois signes : 1 ^ que sa femme était absente ; 3^ qu'il avait un enfant à bercer ; 3** qu'il ne pouvait pas plus quitter son poste qu'une sentinelle ne peut jeter son fusil. Cette gesticulation expressive me dérida ; je descendis en courant chez le savetier.
Tu connais Jeanti Gazel, Raoul ; mais pour vous, monsieur» qui êtes étranger au pays, voici tout le personnage en trois mots. Gazel est savetier, poète et vigneron. Très-bon savetier, dit-il, médiocre vigneron, mais excellent poëte ! Il a composé une chanson oh il avoue que
des tètes légères
Il est la plus menue,
et que ce qui tourne sur ses épaules se réduit
A une once de folie Sur.un grain de yanité.
Un grelot dans la cervelle, une crête sur le front, tel est, de son propre aveu, maître Jeanti Gazell Répertoire vivant des vieilles poésies en langue d*oc, il sait sur le bout du doigt les plus beaux chants, depuis ta fameuse complainte de Gaston Phœbus :
^ Ces montagnes,
Qui sont si hautes, BTempècbent de voir Où sont mes amours...
jusqu'à cette jolie pièce qui date peut-être aussi du temps de Gaston :
'Là-bas, dans la prairie, Il y a un peuplier crcux« Le coucou y chante Et même il y a fait son nid..
Toujours prêt d'ailleurs à enfiler des rimes, il tire chaque semaine de son sac tantôt un noël ou un cantique , tantôt des couplets sur les veuves coquettes, et sur ces maris imbéciles que nous appelons Jean- femme, tantôt de véritables comédies satiriques jouées sur une chaiTotte, en carnaval, par des acteurs enfarinés. C'est dans sa boutique sans enseigne que sont réellement installés la librai^ rie , le théâtre et la gazette du village. D n'a fermé qu'une fois sa porte , et c'était pour aller à Toulouse
entendre son confrère Jasmin, le poëte - barbier d'Agen. Quand il revint de son voyage , la crête de vapîté avait poussé sur son front. 11 Tayait entendu, ail Capitole, ce poëte patois qui rimait tout bonnement en mauvais français , et il s'écriait triomphalement dans les rues de Toulouse : « Ça, un poëte du Midi! Vous êtes des niais : ce n'est qu'un pruneau de Tours qui veut se faire passer pour une prune d'Agen ! »
Jeanti Gjazel n'est pas ambitieux. Il vit au jour le jour de sa boutique et de sa vigne. « Si les sabots se ressemelaient, dit-il quelquefois, mon ami Jeanti serait millionnaire; et si le roi de France parlait patois , mon ami Jeanti serait un grand homme et donnerait dans Paris le bras à la reine. » Il ne se plaint jamais autrement de la destinée. Gazel est d'ailleurs bon chrétien , malgré ses espiègleries de nature. Je n'ai pas dans la paroisse de serviteur plus dévoué : mais je n'y trouverais pas, en revanche, de juge plus indépendant ni^ de critique plus babillard.
C'est à lui que j'allais m'adresser pour éclaircir ce doutQ : « Que pense-t-on de mon sermon? »
Dès qu'il m'eut introduit dans sa boutique, il releva la manche de son bras droit , et mettant à nu la saignée : — Jamais la lancette du diable n'a touché Jà, me dit-il, jamais votre fouine n'a mordu ceci, quoique j'aie vu tout enfant sécher au soleil les chausses terreuses de mon père. Votre sermon d'ail"
leurs était des plus beaux , maïs non pas des plus doux, je m'en vante. Vous avez crié, je vous en avertis, vous qui parlez sî posément I Vous avez roulé les yeux , vous avez enflé les joues , vous avez serré le poing , enfin vous vous êtes mis en colère. Tout cela, je le répète, tout cela était fort beau ; mais, à vous voir si rouge et si animé, j*ai cru un instant (vous ne m*en voudrez pas, monsieur le curé), oui, j'ai cru réellement que le... Saint- Esprit vous emportait. Au reste , voilà qui est convenu maintenant : nous ne sommes dans la paroisse qu'une bande de paresseux. Ah ! vous nous avez bien dit notre fait , et nous aurons désormais une belle réputation dans le canton 1
Je lui pris les deux mains en soupirant, tandis qu'il détournait la tête d'un air boudeur :
— Mon pauvre Jeantil... mes pauvres enfants ! vous êtes donc bien fâchés contre M. le curé?
— Nous, fâchés? que non pas, mais nous avons, malheureusement notre gloriole, et puis... notre caractère est connu depuis fort longtemps... Nous sommes des gens très-chatouilleUx... ohj! très-chatouilleux , monsieur Labatut.
Je m'en retournai au presbytère sans autre éclaircissement. Quand je remontai à l'église pour chanter les vêpres, rien ne me parut changé dans le pays. Tout le monde me saluait avec respect, les hommes en se rangeant sur mon passage et se dé-
couvrant d*an geste majestueux , les femmes en me tirant prestement leur révérence.
Pas une trace d*irrîtation , pas le plus léger signe de bouderie ! Je m'endormis le cœur content , l'esprit tranquille , et pourtant je revis en songe les yeux pétillants de Jeanti Gazel. Le malin savetier me montrait de nouveau son bras nu , en me répétant sur tous les tons de sa petite voix aigrelette :
— Nous sommes des gens très-chatouilleux, oh ! très-chatouilleux I
Le lendemain matin , avant Faube , devinez un peu qui m*éveille en sursaut. Ni une aile ni une patte n*ont encore remué dans ma basse-cour, et déjà les volets de ma' chambre s'ouvrent avec fracas.
— ' Levez-vous , levez-vous , monsieur le curé : il y a une pauvre femme qui se meurt I
Je m'élance vers ma soutane et je tombe dans les bras de Jeanti Gazel, qui, sans me consulter, m'habille en un clin d'œil de pied en cap avec des bardes de paysan.
— Venez ,' venez ; la pauvre âme agonise, et ne se doute môme pas de son état : votre robe de prôtre l'aurait effrayée.
Nous descendons en courant l'escalier : c'est un véritable enlèvement.Un reste de sommeil pèse sur mes sens et sur mon esprit. Je marche dans un brouillard , je crois rêver. Au bout du village, dès que le mouvement et la fraîcheur du matin m'ont enfin
dégourdi , je cherche naturellement à m'orienter en me flottant les paupières.
— Oh sommes-nous donc, et oh allons-nous?
Trente voix me répondent en chœur : « Bonjour ,
monsieur le curé , y> trente chapeaux s*agitent en Tair, trente têtes découvertes se balancent de haut en bas : une vraie fantasipagorie ! je compte les chapeaux , je compte les têtes ; je tâche, par un effort énergique, de ressaisir mes esprits, et je vois devant moi la figure souriante de Jeanti Gazel qui me montre du doigt, au centre du groupe, une large feuille de papier blanc roulée au bout d*une perche, une sorte de bannière oii se lisent ces mots : « Nous sommes la grand*bande des paresseux. » La bande des paresseux se compose exclusivement de journaliers armés de pioches, de bêches, de faulx et d'autres instruments de travail.
— Demi- tour à droite, en avant, marche !
A ce commandement de Jeanti Gfazel , la petite troupe s'ébranle et m'entraîne rapidement avec elle. Vous figurez-vous mon étonnement? « Ah t me disje en moi-même , la femme qui se meurt est encore à naître , et maître Jeanti Gazel est un grand pendard. ï>
Le malin savetier marche en tête de la bande comme un capitaine en tête de sa compagnie. Derrière lui viennent en bon ordre Toussaint Ploz,lechef de mon lutrin; deux autres chantres, trois marguilliers, le bedeau et le fossoyeur de la paroisse. Toutes ces
figures rayonnent de joie : c*est à croire qu*on me conduit à une noce de campagne ou à une fête de hameau. Il ne manque vraiment qu'une musette pour régler notre promenade à travers champs.
Quelle douce matinée ! Jamais je ne me suis senti le corps plus souple et Tesprit plus léger. Le vent de Y Angélus qui devance Taube, et que Fappel cadencé des cloches vient de réveiller, ce tressaillement subit de la terre aux premières clartés du ciel , me soulève moi -même] comme ce tourbillon d*oiseaux qui passent dans Tair en chantant. Mon âme s'envole avec eux vers les nues : elle redescend avec eux dans les arbres frémissants : mon âme rajeunit, mon âme est en vacances! Et, quant à mon corps, poussé malgré lui vers un but inconnu, il me fait à chaque pas sourire de sa gaucherie toute nouvelle, mêlée de résistances naïves et d'irrésistibles él^ns. L'équilibre créé par l'habitude n'existe plus. Mon front n'a plus de tricorne à porter ; mes genoux ne sentent plus les plis de la soutane ; la machine sans contre-poids, la sotte machine oscille, ^t voilà ma guenille qui flotte au hasard : mais, en de pareils moments, tu te moques bien de ta guenille, ô mon âme I La Paix, la divine Paix te ravit ; et la Paix, c'est la Liberté.
Au milieu de cette sérénité si complète, j'entends vaguement la petite voix de Jeanti Gazel , qui , de temps à autre , imite les cris étouffés d'un jeune poulet qu'on égorge. On sourit autour de moi, et je
souris moi-même en songeant à la fouine de mon sermon. Dans cett& allusion répétée aux souvenirs de la veille, un autre eût peut-être vu quelque sujet de crainte. Mais qu*avais-je à redouter de tous ces braves gens, mes paroissiens et mes amis, depuis plus de dix années? Sous Louis-Philippe, ils m*ont laissé tranquillement chanter le Domine, salvum fac en rhonneur du duc d*Angoulême. £n 1848, ils me prient tout uniment de bénir un peuplier, qui, par une espièglerie de Jeanti Gazel , déploya au printemps des rameaux de saule pleureur. Comment le peuplier triomphant s'était-il changé en saule funéraire ? les simples d'esprit crièrent au miracle ; les fortes* têtes annoncèrent que la République allait mourir ; personne dans la paroisse n'eut l'idée que j'avais béni sciemment un arbre de deuil. Un seul jour pouvait-il changer mes fidèles amis en ennemis implacables ? Oh I non , j'en aurais mis la main au feu. « Si mon Germon de dimanche les a blessés , me disais-je , ils se vengeront sans doute , mais en bons enfants malicieux. » Et je me prêtais d'avance à mon supplice , étant sûr d'avoir affaire à des exécuteurs bienveillants qui me puniraient avec douceur.
Comme nous passions le pont de notre petite rivière , à cinq ou six minutes du village , un de mes paroissiens d'été , comme toi , Raoul , me reconnut au milieu de mon escorte et voulut me délivrer. C'était M. de Combalzonne, président de chambre
k Toulouse , qui , ayant acheté une terre chez nous depuis un an seulement^ ne savait pas encore le premier mot de Fesprit des Minervois. Le bon magistrat , Nemrod amateur, s*en allait chasser dans la montagne avec un piqueur et deux chiens. Désirant, en sa qualité de magistrat, accomplir un acte de courage avec prudence, il m*ofTrit en latin le secours de son bras , de ses armes , de ses chiens et de son piqueur. Je lui répondis dans la même langue en rappelant Malchus , — ce qui flatta son entraînement belliqueux , — et je lui donnai à entendre que j'étais entouré d*amis; ce qui amena sur ses traits une expression de méfiance.
— Oui, monsieur, lui dis-je en insistant, voilà mes marguiTliers , voilà mes chantres , voilà mon bedeau, voilà mon fossoyeur.
Au mot de fossoyeur, il devint tout pâle et tout sombre.
— Je déplore votre aveuglement, monsieur Tabbé, me dit-il avec l'accent du Palais. Si vos chantres vous accompagnent, c'est pour entonner votre Requiem; si votre fossoyeur marche devant >ous, c'est pour creuser votre fosse en quelque lieu sauvage et désert. Je ne renouvellerai pas des offres que vous avez déjà refusées. Quoiqu'il arrive désormais , 11 me restera du moins la satisfaction d'avoir rempli mon devoir.
Pendant qu'il me haranguait ainsi , balançant la tète aux désinences sonores de son latin de barreau,
les gens de mon escorte s'étaient emparés tout k
coup de ses chiens, de ses armes et de son piqueur. Les chiens aboyaient, le piqueur se débattait en jurant, et Gazel déchargeait en Tair un magnifique fusil, le fusil de M. de Combalzonne, siibtilement dérobé sous le bras du magistrat.
. — Sauvez-moi, sauvez-nous, monsieur le curé, me dit alors avec une sorte d'égarement M. de' Combalzonne , qui jetait un regard d'épouvante sur la rivière, et me poussait du coude vers l'extrémité du pont.
Il avait oublié cette fois de parler latin.
— Passez votre chemin , bonhomme ! et ne vous mêlez plus que de ce qui vous regarde^ lui dit fièrement Toussaint Ploz,enlui frappant surTépaule avec un geste de suprême dédain.
On lui rendit ses armes, ses chiens, son piqueur. Et la grand'bande continua sa route à travers champs sans s'inquiéter de ce que devenait M. de Combalzonne à demi pâmé dans les bras dé son valet. Nous apprîmes le lendemain qu'il était parti en poste après avoir donné l'ordre de vendre sans délai sa terre du Minervois. Il a raconté depuis , dans les salons de Toulouse , comment il avait arraché à la mort, sur un pont très-étroit , un pauvre curé de campagne qu'on tenait suspendu au-dessus d'un gouffre écumant, et qui demandait grâce à ses bourreaux en poussant vers le ciel des cris déses*pérés. Jç lui ai écrit , comme je le devais , pour le
remercier du pathétique service qu'il m*avait rendu. U aura lu aia lettre à de belles dames, et avec quelle modestie naturelle, avec, quels applaudissements mérités I La seule pensée de ce triomphe de salon m'a remis du baume dans Tâme , un soir que ma pintade favorite refusait de manger, çans aucune apparence de maladie. On oublie facilement ses petites douleurs de ménage quand on sait méditer à propos la sublime abnégation des grands cœurs.
Vous Favouerai-je, messieurs? reprit lentement M. Labatut après un instant de réflo^ion : il me serait doux aujourd'hui de penser que M. de Combalzonne a été décoré pour m'avoir sauvé la vie. J'ai peur quelquefois de m'étre montré ingrat envers mon Décius. Si j'avais instruit mon évêque du noble dévouement de ce magistrat-chasseur, il en aurait écrit lui-même au ministre des cultes, qui en aurait informé le garde-des-sceaux, et voyez un peu ce qui pouvait s'ensuivre I M. de Combàlzonne trônerait aujourd'hui, avec son inflexible tête carrée, sur un siège de la cour de cassation ; M. de Combalzonne aurait présenté ses lévriers aux levrettes de M. de Lamartine; M. de Combalzonne suivrait les grandes chasses à Fontainebleau, à Compiègne, à Saint-Germain, au lieu de s'essouffler tristement à la poursuite d'un lièvre dans ses terres do Villefranche et de Saint-Gaudens. On dit que la race des grands
magistrats et des grands chasseurs devient de plus en plus rare dans notre pays. J'ai peut-être manqué de donner à la France un Mathieu Mole qui eûtfaittrembler les faisans , un Lamoignon qui eût été la terreur des biches.
Hélas ! mes amis, telles sont les conditions de l'infirme nature humaine, qu'il faut à l'héroïsme luimême le prestige du lointain pour nous toucher. Croiriez-vous que, sur le pont de la Celle-Minorve, ce qui me toucha le plus tout d'abord, ce ne fut pas l'intrépidité de M de Gombalzonne, mais l'agilité de saltimbanque, mais la fîère attitude de sénateur romain que montrèrent Jeanti Gazel et Toussaint Ploz dans cette scène mémorable. — Bravo, mes Anglais ! criait un Stuart détrôné aux vainqueurs des Français qui se battaient pour lui. Mes Anglais, à moi, c'étaient Jeanti Gazel et Toussaint Ploz. Je les félicitai lâchement de leur succès ; je tenais d'ailleurs à voir enfin commencer mon supplice, comme on tient à deviner une piquante charade.
— Monsieur Labatut, me dit piteusement Gazel au bas de la montée des églantiers, c'est ici que va commencer votre Passion.
Et il me jeta une pioche sur l'épaule.
— Ce n'est pas une croix bien lourde à porter.
— Voici maintenant l'éponge trempée de fiel et de vinaigre, ajouta le vieux Toussaint.
Et il tira de sa besace une croûte dorée sur la-
quelle il répandit des flots de vinaigre et d'huile« après ravoir frottée d'ail et saupoudrée de sel gris.
Ma main s'avança rapide et gourmande comme celle d'un enfant. Je la retirai presque aussitôt, quoique tous les aiguillons de l'appétit matinal se fussent dressés au bout de ma langue.
— Mes amis, c'est l'heure de la messe. Je ne puis rompre le jeûne, vous le savez, qu'après avoir célébré l'office divin.
Un fossé verdoyant sprvit d'autel, et de la besace merveilleuse de Toussaint Ploz sortirent un à un tous les objets nécessaires, comme si la grand'bande des paresseux avait résolu d'avance de se donner le régal d'une messe en plein vent. Une serviette blanche fut étendue sur l'herbe, de petites cruches de grès remplacèrent les burettes, un gobelet de bois remplaça le calice, et le soleil levant inonda tout à coup de sa lumière le prêtre, les assistants et l'autel.
On parlera longtemps de cette messe, qui s'est appelée depuis la messe des paresseux.
Après le dernier évangile, tout le monde s'assit en rond, sur le champ qui borde la route à gauche. Trois ou quatre besaces laissèrent rouler sur le linge blanc des tranche3 de lard, du fromage durci et des châtaignes croquantes. Le lard et le fromage furent aussitôt dévorés que distribués. Chacun alors mit la main aux châtaignes, tandis que le vieux Ploz versait le vin noir autour de lui en prononçant d*un
ton sacranientel ce proverbe si connu de nos montagnards :
Quand la châtaigne naquit, A boire elle demanda.
Le repas fut terminé quand les besaces furent vides. On se remit en route avec plus d*entrain, Jeanti Gazel, toujours en tète, et le vieux Toussaint, malgré ses soixante-dix ans, gardant toujours sa distance, n était amusant à voir, celui-ci, avec son petit tricorne sur ses cheveux blancs et sa petite queue frétillante sur le dos; le dernier tricorne, messieurs, et la dernière queue du Minervois. . . peut-être même de la France I Toussaint, aussi robuste qu'aucun de nous, gravissait ia montée comme un de ces vieux mulets qui ont Véchine en arceau, mais qui ne plient le jarret qu'au moment oU ils s'abattent pour ne plus se relever.
En haut de la côte, la grand'bande fut rencontrée par une de ces mercières ambulantes dont l'industrie consiste à faire la navette, atec une boîte d'épingles , d'aiguilles, de rubans , de fanfreluches, entre les marchandes du bas pays et les petites glo * rieuses de la montagne. Celle-ci voyage à cheval, la jupe troussée sur un pantalon de garçon, et, jambe de ci, jambe de là, court par monts et par vaux sans peur ni vergogne. Elle connaît l'univers entier, elle parlerait au pape comme à un mendiant ; c'est une commère dangereuse, elle a une langue de vipère
et un front d'airain. Son regard impudent me fît rougir. Elle m^avait deviné malgré mou costume, et je fus aussitôt le but des plaisanteries les plus malséantes. . . .
— Lesquelles , lesquelles ? demanda naïvement Raoul Collet, avec celte inconvenance de faquin qui ne déplaît pas trop en province.
— Des sottises ! des vilenies ! répondit sans s'émouvoir M. Labatut.... Elle me prit par le menton, en me disant que j'avais bien fait de me défroquer... que j'étais encore un bel homme... et qu'elle me retenait pour la première contredanse à la prochaine fête de la paroisse... Elle dit cela au milieu (f'une grêle d'injures : si j'avais levé le doigt, on l'aurait assommée.
Nous rencontrâmes ensuite une jardinière à cheval qv»i vient aussi du bas pays à la montagne, deux ou trois fois par semaine, avec des légumes et des fleurs. Celle-là est une digne âme, une honnête chrétienne. Elle passa le long de nos rangs au lieu de les enfoncer comme avait fait la mercière. Dès qu'elle me reconnut, elle ne put s'empêcher de jeter un cri de surprise : mais, soupçonnant bientôt quelque mystère, elle sourit sous sa coiffe, et nous questionna de côté, au petit trot de sa bête :
— Oh allez -vous donc, bonnes gens ? ce doit être en pèlerinage, puisque j'aperçois parmi vous M. le curé. Mais, soyez tranquilles, je serai discrète, je n'ai vu personne, j'ai la bouche cousue.
Jeanti Gazel, le bel esprit de la troupe, se détacha de nos rangs par une pirouette, et se mit à gazouiller et à roucouler sous les yeux de la voyageuse comme un troubadour du vieux temps.
— Ma jolie curieuse, dit-il, seriez-vous née le jour des morts entre lès deux messes? Vous êtes sorcière à coup sûr, car vous avez du premier mot deviné notre secret... Oui, ma douce amie, nous allons en pèlerinage, et si tu voulais porter mes coquilles, je porterais bien ton bourdon. Tels que tu nous vois, mignonnette, nous sommes la grand'bande des paresseux, et nous menons M. le curé^ qui ne s'en soucie guère; aux chapelles miraculeuses de nos trois saintes, qu'il ne connaît pas, et qui n'en sont pas moins de vénérables patronnes. La première, si tu veux le savoir, s'appelle sainte Bêche ; la seconde, sainte Pioche, et la troisième, mainte Charrue ! Comprends-tu cela, ma mignonne?
Et, du bout de son doigt, il toucha galamment le bout d'un petit pied.
— Bahl bah! galimatias! s'écria la curieuse en fouettant sa bête. Pour comprendre tes sottises, Gazel, il faudrait avoir ton esprit, Jeanti.
Elle partit sur ce mot, et Jeanti, se retournant par une nouvelle pirouette, me dit presque face à face avec son méchant filet de voix :
— Et vous, monsieur le curé, avez-vous compris?
L'allégorie de Jeanti Gazel me révélait enfia la pensée secrète de mes conspirateurs. C'était une leçon do morale en action qu'ils allaient me donner sans bruit, à mes dépens. J'admirai sans marchander la logique ingénieuse de mes paroissiens. Ils avaient cherché sans doute une réplique à mon sermon sur la paresse , et , tout naturellement , ils en étaient venus à cette plaisante idée de me mettre pour un jour dans les mains la pioche, la bêche, la charrue, tous les instruments ordinaires de leur travail quotidien.
Ainsi donc me voici forcé de piocher, de bêcher, de labourer, sous la surveillance de la grand'bande. Ne devinez-vous pas, à ce simple trait, le véritable caractère de mes bons Minervois ? Trouverez-vous en France beaucoup d'endroits oh les paroissiens prêchent aussi bien leur curé ?
On me conduisit d'abord dans une vigne do maître
Jeantiy la pièce des Trois Cerisiers, qui n'est pas tout à fait aussi grande qu'une nappe*d*aute].
— C'est unp pantoufle à broder, me dit Jeanti. Allons, monsieur le curé, prenez votre aiguille, et tâchez d'imiter les zigzags de la mienne.
Je saisis hardiment ma pioche par le manche, et je l'enfonçai de mon mieux dans le sol. Mais une longue sécheresse avait rendu la terre dure et compacte : mon outil s'engagea si avant que j'eus toutes les peines du monde à le retirer ; il sembli|it avoir pris racine et défier mes eiîorts dix fois renouvelés. Je suais sang et eau ; mon front ruisselait à grosses gouttes. Je me redressai avec le désespoir le plus comique et montrai du doigt mon outil captif.
— Vous vous reposez déjà, monsieur Labatujt, et vous regardez votre paume meurtrie, et vous perdez votre temps à essuyer la sueur de votre front. Prenez garde, prenez garde ! « La paresse est une fouine... »
Je ne permis pas à Gazel d'achever cette citation de mon sermon : je me remis à l'œuvre avec rage, et, au bout d'une demi-heure d'exercice, je maniais la pioche assez bien pour qu'on déclarât d'une commune voix mon apprentissage terminé.
Ce fut dans un champ de maïs appartenant à mon fossoyeur que j'appris à me servir de la bêche. Mais le travail le plus rude et le plus instructif pour moi fut cefui de la charrue. Deux bœufs attelés m'attendaient dans une jachère de Toussaint Ploz. Un ter-
rible vent d*ouest s*était déchaîné, qui m'envoyait des poignées de poussière dans les yeux et dans la gorge. Aveuglé, suffoqué, moulu, je demandai timidement à me rafraîchir. On me passa une bouteille garnie d'osier que je portai comme un fiévreux à mes lèvres ; mais, tandis que je me désaltérais, la voix de Toussaint Ploz murmurait à mon oreille :
— * Laboureur mon ami, tu te milles amoureusement dans le goulot de ta bouteille, et tes bœufs inquiets se retournent vers toi d'un air méprisant. Si ces animaux pouvaient parler. . .
La bouteille s'échappa de mes lèvres à cette nouvelle citation de mon homélie, et je vis en effet, à ma grande confusion, que les bœufs me regardaient de travers en soufflant et reniflant. Cependant le soleil montait dans le ciel; une chaleur accablante brûlait mon sang, et je sentais dans mon crâne comme une épée de feu. Il était midi. Je tombai dans le sillon auprès de ma charrue. Avec la fatigue, j'éprouvais dans tous mes membres un irrésistible besoin de sommeil. •
. Quand je m'éveillai do ma sieste, on me servit uuQ assiette fumante de soupe *aux choux rouges. Trois grands verres de vin , avalés coup sur coup, me rendirent une bonne partie de mes forces. Je déclarai alors que j'étais prêt à continuer ma journée. On me livra sur-le-champ un coin de Inzerne à faucher ; puis, afin que la leçon fût complète sans
doute, on me dirigea sur rimmense pièce de terre appelée la Côte-Rousse, une pièce qui t'appartient, Raoul, et oli travaillaient en ce moment une douzaine d*émotteuses, armées de petites massues de bois.
Ces femmes étaient-elles dans le secret de la grand'bande? Je Tignore. Ce qui est certain, c'est qu'elles m'accueillirent avec de bruyantes démonstrations de joie. Il se trouvait parmi elles une fille d'une hardiesse naïve, un peu trop glorieuse de sa beauté du diable, une fille sage pourtant, quoiqu'on l'appelât dans le village une débridée, une dépareillée, une rieuse, une gaillarde...
— Vous voulez parler de la Séraphine, s'écria Raoul, autrement dit la Chèvre, autrement dit la Salamandre?
— Justement, reprit M. Labatut. Une fille blonde ' comme l'or et vive comme une flamme ! Elle avait
mis, ce, jour-là, dans ses cheveux des grappes de mûres rouget entremêlées de ces épis de viorne qui ressemblent à de petites plumes frisées. Le poing sur la hanche, le bonnet sur le chignon, elle vint à ma rencontre en me regardant fixement de ses terribles yeux bleus qui font baisser les yeux noirs.
— Monsieur le curé, me dit-elle, je vais faire votre toilette d'émotteuse.
Elle me noua sa coiffe sous le menton, son fichu à la ceinture, et me passa au doigt une .bague de
corail. Celte fille capricieuse ne paraissait jamais contente de ma parure : elle me coiffait et me décoiffait avec cent grimaces et cent sourires. Il y eut un moment oîi ses cheveux fouettèrent mon visage, où elle appuya, sans y prendre garde, le bout de son pied nu sur mon soulier. Quand j'étais enfant, on me mit un jour sur la langue une pastille brûlante, une étincelle sucrée. Telle fut à peu près mon impression on ce moment. Je me mis à trembler comme la feuille, en répétant tout bas ce verset du Pater : ^ Etne nos inducas in tentationem. » Mes genoux fléchissaient ; je cherchai à me retenir à la taille de Séraphine, qui s'écria méchamment :
— Monsieur le curé, vous me serrez trop !
— Donnez-moi une massue ! donnez-moi une massue I m'écriai-je à mon tour.
Pendant deux heures de suite, je pulvérisai silencieusement des mottes de terre, comme saint Jerôïne portait sur sa tôte des corbeilles de sable brûlant.
•«- Eh bien ! monsieur le cucé, mo dit k la fin de la journée maître J'eanti Gazel, le chef de la grand'bande, en me rendant ma soutane et mon tricorne» sommes-nous encore des paresseux ? Trouvez-vous que les pauvres journaliers fassent dans ce monde un métier de fainéant ?
« — Je te répondrai au prône dimanche. »
Depuis ce jour-là, je Tavoue, je proche un peu
plus contre les riches que contre les pauvres.
— Je Tai bien remarqué, dit Raoul, et, avec ces nouvelles homélies, vous ferez peut-être assassiner les honnêtes gens de la commune, par cet affreux temps de révolution.
M. Labatut haussa les épaules de pitié.
— Un prêtre de Minerve a-t-il le droit, oui ou non, de prendre pour modèle Notre-Seigneur Jésus- Christ? Consulte, si tu veux, M. Prosper Mérimée sur ce point ; mais ne discute plus avec moi sur
noire sainte patronne, et surtout fais-moi l'amitié de ne plus me parler de révolution : car tu en parles exactement comme M. de Combalzonne. Tu es antiquaire, mon enfant, et je suis curé. La paix, mon ami, là paix !
La soirée s'avançait; M. Labatutse leva et nous reconduisit gracieusement jusqu'à la porte du presbytère. Voilà bientôt dix ans que je ne Tai revu, cet homme pacifique ; mais il m'apparaît souvent tel qu'il m'apparut d'abord, avec sa pintade favorite et ce magnifique sérail de Cochinchine, gouverné despotiquement par un coq d'Umérapoura.
Que Dieu prête de longs jours au curé de Minerve, et que sainte Minerve dore la houlette de monseigneur des Oliviers !
a JA'
L'automne s'ouvrait ; les ricochets de la chasse m'avaient entraîné dans les Serres-Lisses , montagnes brûlées où mûrit, en chantant,une fine race de perdrix qui avait mérité sous TEmpire la haute estime de M. FArchichancelier. Dans un pli de ces montagnes jetées en travers du bas Languedoc, et souvent décorées par la vanité provinciale du nom ambitieux de Petites-Pyrénées, se détache sur un fond de terres cendrées le pauvre village de Rabastens. Le recteur de ce village était un ami de ma fa- : milie ; je m'établis sans façon chez le recteur comme un Cambacérès en disgrâce, qu'on aurait doucement
^xilé dans un pays giboyeux, en considération de ses anciens services politiques.
L'abbé Pascalot me suivait dans mes cotirses ; il m'indiquait les retraites friandes du gibier , et, ne pouvant lui-môme brûler de la poudre à cause des lois de TEglise, il avait auprès de moi Tair désolé d'un braconnier qui verrait chasser un gendarme.
— Allons, curé, brûlez une amorce, lui disais-je quelquefois en riant.
— Ne me tentez pas, j'ai les bras liés, me répondait-il en serrant son bréviaire contre sa poitrine. Mais si tout à coup j'armais mon fusil, à ce petit bruit sec les mains de l'abbé tremblaient sur sa robe, il levait les yeux au ciel avec un soupir, et quand le coup partait, il laissait tomber son livre.
— Bien tiré I s'écriait-il alors en voyant tourbillonner dans l'air la perdrix rouge ; et tandis qu'il allait tout enfiévré ramasser ma perdrix, je me baissais tranquillement pour ramasser spn bréviaire.
A chaque coup de fusil, c'étaient les mêmes cris et les mômes bonds, le môme enthousiasme et le môme abattement. Il était né chasseur, ce bon abbé Pascalot, sur le revers de ces montagnes brûlées ! Mais sa pauvre famille l'avait fait prôtre en se ruinant pour avoir un bâton de vieillesse. Je f avais surnommé dans nos courses l'abbé Tantàlot, à cause du supplice mythologique que me rappelaient ses émotions. Il avait accepté de très-bonne grâce ce surnom d'amitié qui le caractérisait du reste assez
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bien dans le petit ensemble rebondi de sa joyeuse personne trottinante. Rien ne m'amusait, en plein champ, comme de le voir marcher du bout des pieds,'la ceinture au vent, le cou tendu, ou de l'entendre parler du bout du nez en écarquillant les yeux. Quand je faisais mine àe le congédier pour le rendre à ses ouailles, il me disait tout bas d*un ton câlin : — Encore deux petites heures I Je ne vous suis à la chasse que pour me mortifier. — Ainsi que tous les pénitents raffinés, mon ami Pascalot commençait à trouver un aiguillon de volupté dans ses mortifications quotidiennes.
Un matin cependant, il entra dans ma chambre la queue de la soutane' tortillée dans sa main, ce qui était chez lui l'indice d'une grande contrariété.
— Je ne pourrai, me dit-il, vous accompagner aujourd'hui : j'ai un mariage à faire à dix heures.
— Un mariage dans les Petites-Pyrénées I cela doit être curieux.
— Oui, pour un Parisien comme vous, il y a certainement de quoi rire. Allez voir un peu les simagrées que font nos montagnards avant de «e rendre à l'église.
Je flairai, dans ce mot de simagrée, le parfum excitant de quelque vieille coutume locale, et je m'acheminai gaiement vers la maison deia fiancée. Perdu dans la foule qui en assiégeait les abords, j'assistai sans être remarqué à une cérémonie des plus pittoresques.
La fiancée, au milieu de ses parents, tendit du bout des doigts un petit brin d^osier qui frécnissait dans sa main comme un éventail. Elle était debout, en robe blanche, sur une sorte d'escabeau ; la fleur d'oranger tremblait sur sa lôte à chacun de ses mouvements.
— Suzanne, voici Michel, cria un enfant dans la rué.
Suzanne s'appuya sur l'épaule de sa mère, et le fiancé entra suivi de deux compagnons. C'était uni jeune montagnard c[ui,sur un grand corps athlétique soutenu par des pieds énormes, balançait en minaudant une tête menue comme celle d'un oiseau. Il avait dans ses manières une sorte de fatuité champêtre qui le faisait ressembler à un incroyable du Direatoire déguisé en paysan. La gloriole des jolis sauvages scintillait dans ses yeux. Il vint se planter devant l'escabeau sans dire une parole ; mais , comme il regardait fixement Suzanne, celle-ci après avoir bien compris ce regard, se mit à jouer l'indifférence et à dire très-froidement : — Il y a là, ma mère, un garçon qui veut me parler. Savez-vouâ d'où il vient, qui il est , et ce qu'il demande ?
— »• Ah ! Suzanne, tu me connais bien ! s'écria le jeune homme. Je suis ton fiancé Michel, du hameau de Paulignan, et je demande à passer par la verge d'osier.
— Allumez le feu , dit la mère.
Les deux compagnons de Michel battirent en-
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semble le briquet, et se mirent ensemble à genoux devant la cheminée. Dès que ]e sarment pétilla, Michel quitta son habit en souriant. On put voir alors qu'il portait sous ses bretelles rouges une beUe chemise neuve, roide comme une planche. Un grand drap blanc fut déroulé sur le sol au milieu de la chambre, et Michel s*y étendit, la face tournée contre terre, les bras déployés en croix. Puis il releva la tête et dit : — Je suis prêt.
Du haut de Fescabeau, Suzanne s'inclina vers Michel, et de sa baguette d'osier lui caressa doucement les épaules.
— Au nom de Dieu, frappez î cria Michel ; c'est pour le salut de mon âme.
Mais la petite main^ qui semblait fatiguée, laissa tomber aussitôt le brin d'osier. En se relevant, Michel le ramassa et le jeta au milieu des flammes. Alors la jeune fille battit des mains, sauta au cou de Michel et l'embrassa sur les deux joues.
— Oui, je te connais, dit-elle, regarde-moi bien maintenant ! Je suis ta fiancée Suzanne, du hameau de Raibastens ; et puisque la verge d'osier est brûlée, je veux bien devenir ta femme.
Après avoir béni le mariage, l'abbé Pascalot me demanda d'un air plaisant si la comédie de ses paroissiens m'avait mis en gaieté pour le déjeuner.
— Mon cher abbé, lui répondis-je très-sérieusement, cette comédie que vous trouvez si ridicule in'a paru très-simple et très-belle. Il y a là un sou-
venir de galanterie chevaleresque ennobli par les anciennes doctrines d'expiation religieuse. Cela fait songer en môme temps aux gracieuses séances des cours d'amour et aux terribles cérémonies des pénitents du moyen âge.
— Galanterie chevaleresque..., coUf d'amouç..., voilà des mots, dit Tabbé, qui ne sont pas dans le catéchisme , et auxquels je n'entends rien. Mais vous avez beau dire , rien n'est moins religieux que cette cérémonie. 11 y a, ne vous en déplaise, une grosse indécence et une grosse bêtise. Qu'est ce donc, je vous prie, que cette jeune fille qui fouette son futur époux? Cela n'est -il pas indécent? et le futur époux, qui, après s'êtr« laissé battre, jette au feu la branche d'osier. . . , cela n'est-il pas le fait d'un imbécile ? La religion n'entend pas cela : elle n'a jamais dit que, dans un bon ménage, le mari porterait la cotte et la femme le culotte.
— Tantalot, Tantalot, vous n'avez pas l'âme tendre I m'écriai-je avec un accent de raillerie amicale. Fénelon, le pieux Fénelon, compatissait au malheur de Calypso, qui ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse. Vous, vous auriez traité de pécore la nymphe Calypso 1 Saint François de Sales, dans un élan de naïve bonté, appelait le lapin mon frère et la perdrix ma sœur. Vous, vous rêvez sourdement d'exterminer jusqu'au dernier les lapins et les perdreaux de ce canton. Je ne m'étonne pas que vous restiez insensible devant cette belle allégorie
de la verge d'osier^ Celte allégorie pourtant devrait faire tressaillir une âme chrétienne, car elle signifie qu'avant de s*unir à une vierge, rhomme doit ôtre purifié, châtié, et que la vierge, devenue femme, doit être régie par l'amour et non par la force. N'y a-t-il pas là une pensée vraiment évangélique?
— Ta, ta, ta, quel galimatias I — Oh I pardon, mon ami, reprit l'abbé tout confus. Traitez-moi de lourdaud, d'ignorant, de paysan; j'ai la tête dure, soit ! et même, si vous voulez, le cœur sec. Aais tenez, franchement, cette belle allégorie qui vous enchante ne vaut pas un vieux dicton montagnard, que mon oncle le bossu, veuf de trois femmes, répétait sans cesse aux nouveaux mariés : « Jeunes gens, jeunes gens, disait-il, battez la jupe de vos femmes; et si vous me demandez pourquoi, ajoutait-il en ricanant, c'est qu'ayant beaucoup de plis, elle amasse beaucoup de poussière. »
Que répondre à cette logique de bossu? L'abbé Pascalot n'en connaissait pas d'autre ; il ne sentait pas le charme de la vieille coutume allégorique, et ne s'inquiétait guère d'en savoir l'origine. Pour moi, qui voyais encore frémir le brin d'osier dans la petite main de Suzanne, je devinais qu'il y avait là -dessous quelque belle légende ignorée. Mais cette légende, oii la découvrir? Comme j'étais venu pour faire la chasse aux perdrix rouges, et non aux énigmes historiques, je jugeai à propos d'abandonner celle-ci au hasard. Le hasard me servit à souhait.
Une semaine s'était écoulée depuis mon arrivée à Rabastens. Chrétien et chasseur, Je fêtai volontiers le dimanche, après six jours de course dans la montagne. L*abbé Pascalot me trouva dans mon lit à dix heures, buvant avec délices la chaleur amicale de rautomne qui faisait voluptueusement bâiller mon chien, étendu à mes pieds. Les croisées de ma chambre étaient ouvertes, j'admirais dans le lointain, par dessus les Serres-Lisses, les cimes bleues des Pyrénées ; la cloche de l'église, — une vraie petite cloche d'ermitage, — dansait#et babillait dans l'air lumineux ; je me croyais au paradis, et j'y goûtais dans ses molles douceurs la sainte paresse des anges.
* — J'espère, me dit 4'abbé, que vous voudrez bien assister à la grand'messe. Si vous n'y veniez pas, on m'accuserait de recevoir chez moi un huguenot.
LE DERNIER FLAGELLANT iiS
Ceux qui ont reçu Thospitalité chez un prêtre, dans un de ces cantons du Midi oii pullulent encore les catholiques à la Charles IX, comprendront aisément qu'il me fut impossible de résister à rinvitation de mon hôte.
— Prêcherez-vous, Tantalot ? demandai-je avec la mélancolie d*un condanmé qui craint de voir s'aggraver son supplice.
L'abbé disparut sans répondre , me laissant méchamment sous le coup d'une vague crainte qui ne devait pas se réaliser. La messe fut chantée rondement, selon le goût des montagnards, qui,, en fait de musique sacrée, ne supportent pas les fioritures. Les gens de la plaine, au contraire, aiment comme les Italiens que leur curé soit un musicien raffiné , car la messe est pour eux une sorte d'opéra religieux, dont l'Epître et l'Evangile, le Pater et les Kyrie, la Préface et les Agnus sont les grands morceaux à effet. Il y a dans ce pays là de jeunes prêtres qui s'entendent merveilleusement à velouter un Oremus et à filer un bel Amen ; mais ces ténors en soutane seraient fort mal,vusà Rabastens, où, quoique bons catholiques, les fidèles quittent l'église aivant que le prêtre n'ait quitté l'autel.
Dans les contrées méridionales, la sortie de l'église offre toujours un spectacle curieux. Le peuple des campagnes, accouru aux offices, bourdonne et s'agite devant le porche, étalant au soleil ses costumes originaux, et formant au hasard des groupes mo-
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biles oii la parole fermente et bouillonne comme les gros vins capiteux. Les femmes passent rapidement, mais les hommes tiennent séance, appuyés suf leurs bâtons : il y a là du mouvement et du bruit pour une heure ; c'est une espèce de petit forum! Le forum de flabastens était ce jour-là très-animé. Je m'arrêtai un instant sous le porche à considérer cette bruyante agitation.
Sur la place, à vingt pas de moi, une bande joyeuse de garçons endimanchés barrait obstinément le passage aux filles. Les drôles avaient établi, en joignant leurs mains robustes, une chaîne circulaire qu'il fallait couper en deux pointa pour descendre au village. Jeunes ou vieilles, belles ou laides, fières ou modestes, toutes les filles de la paroisse étaient invitées à entrer dans le cercle. Quelques-unes résistaient ; celles-là, on les enlevait sans ménagement et on leur infligeait les honneurs d'un triomphe ironique. Les autres, sans se faire prier, abaissaient gatment la barrière des bras tendus; celles-ci, on les recevait avec toutes les cérémonies de la politesse montagnarde. Il y ^n eut une qui, sans crier gare, prit tout à coup son élan, frappa du pied le sol, et sauta lestement par dessus les mains jointes. Ce bond imprévu de chèvre sauvage fit éclater une tempête d'applaudissements. Tout cela n'allait point sans quelques accidents inévitables : baisers d'un côté , soufflets de Fautre, tabliers chiffonnés, cravates déchirées. Deux ou trois coiffes
même s*enyolèrent, laissant ruisseler sur des cous brunis de magnifiques crinières blondes, tressées en cordes de fouet. Je demandai autour de moi quel était ce jeu galant.
— Oh ! Monsieur, ce n'est pas grand'chose , me répondit un laideron qui semblait desséché par une dévotion niaise : c*est la mère Flagel qui vend ses petits fagots.
— £t vous n*en achetez pas, car ils sont trop verts ! siffla derrière elle un diablotin que j'avais vu à l'église en costume d'enfant de chœur.
Ces petits fagots, si dédaigneusement traités par la dévote, n'étaient autre chose que des verges d'osier, exposées en vente dans une sorte de marché aux fiançailles qui se tient tous les ans à la même époque. Il y en avait de plusieurs formes et de plusieurs prix. La plupart étaient coquettement liés par des rubans roses, et, parés de feuilles encore vertes , ressemblaient à des bouquets. Chaque garçon achetait un de ces bouquets enrubanés pour Tofirir à une jeune fille qu'il choisissait dans le cercle. Si elle acceptait ce cadeau , elle était par là même fiancée au galant , sauf l'agrément des deux familles. Un grand garçon, blond comme un épi ,. avait acheté trois verges d'osier. Il se promenait en les agitant sur sa tête, et chantant à pleine voix qu'il avait trois cadeaux à faire, trois promesses à donner, mais qu'il demandait un an pour remplir la première, deux ans pour la seconde et trois ans pour
la troisième. Les filles, irritées, crièrent au scandale : on le poursuivit en l'appelant Barbe-Bleue, Il fut brutalement dépouillé de ses bouquets, accablé de coups et d'injures, et ce fut au point que je craignis un instant de voir ce nouvel Orphée déchiré par de nouvelles Ménades. Sur ces entrefaites , passèrent Michel et Suzanne qui revenaient de l'église. On offrit un bouquet par plaisanterie aux nouveaux mariés. Suzanne rougit et Michel se fâcha.
Tous ces épisodes, on le pense bien, avaient réveillé dans mon esprit la curiosité qiX'y avait déjà, fait naître la cérémonie de la flagellation symbolique. Le hasard ramenait deux fois en huit jours la même énigme sous mes yeux. Me donnerait-il enfin le moyen de l'expliquer? Tandis que je rêvais indécis , une voix intérieure me dit tout à coup : — Voilà le Sphinx! — Je venais d'entrevoir, accroupie sur le sol, la marchande d'osier, qui jusque-là m'avait été cachée par un tourbillon d'acheteurs. Elle était si .vieille , si vieille , qu'à son aspect la crainte et l'espoir m'agitèrent à la fois. — Pour le coup je tiens ma légende , pensai-je. Mais ce fantôme pourra-t-il m'entendre et me répondre? Ne va-t-il pas disparaître à ma première parole?
La mère Flagel, enfouie dans une vaste cape noire, tenait les yeux fermés,les lèvres scellées, les pieds et les mains immobiles. Son visage pétrifié avait la couleur d'une peau de tambour usée par les baguettes. Rien ne trahissait dans ce corps la présence sourde
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de la vie. C'était une petite fille de dix ou douze ans qui vendait les verges d'osier et qui en recevait le prix dans sa jupe. Elle allait et venait autour de la vieille femme , comme un lézard qui frétille autour d'une statue. J'appelai l'enfant quand la foule se fut un peu éclaircie. Elle m'apporta une verge d'osier que je payai d'une pièce blanche. — Grand'mère sera bien contente , dit-elle , éblouie par le reflet argentin. — Grand'mère aime d'eue l'argent? — L'argent ? Je ne sais pas ! — Grand'mère parle-t-elle ?. . . «ntend-elle? — Je la fais parler quand je veux : mais elle ne parle pas à tout le monde. Elle n'entend pas beaucoup , mais elle me comprend bien ; et quand elle n'entend pas du tout, c'est qu'elle ne veut pas écouter. — Est-ce toi qui arranges ces bouquets? — Ohl non, il faut que ce soit elle, parce qu'elle y met des fleurs qui portent bonheur, et que je ne saurais pas trouver. — Elle est donc un peu sorcière? — La petite fille m'échappa sur ce mot, et revint en sautillant près de son aïeule. Celle-ci gardait toujours son immobilité de statue. Plus j'examinais sa tête hâve, plus j'étais frappé de je ne sais quelle empreinte ascétique cruellement gravée' sur ce masque de parchemin. Je ne songeais déjà plus à ma légende ; l'énigme avait désormais à mes yeux moins d'intérêt que le Sphinx. Aussi , quand je rentrai au presbytère , mon premier mot au recteur fut celui-ci : — Mon ami , qu'est-ce que la mère Flagel ?
— Mon ami, le potage est froid ! répondit majes* tueusement le curé. ^- Nous vous avons longtemps attendu , ajouta sèchement la servante. Vous ferez un triste dîner : car tout ce qui n*est pas froid est brûlé , et tout ce qui n'est pas brûlé est gelé.
Pénétré de mes torts, je m'humiliai sans répliquer devant la soupière refroidie. Mais après le potage , un peu consolé du double sermon , je m*enhardis au point de renouveler ma question dans les mêmes termes : — Mon ami , qu'est-ce que la mère Flagel? L'abbé Pascalot, cuirassé jusqu'au menton d'une belle serviette blanche , tourna vers moi un regard dolent et suppliant. Il avait la mine affligée d'un officiant qu'on dérangerait à Tautel. — Je vous en conjure , laissez-moi dîner, me dit-il avec le sérieux le plus comique. Nous causerons au dessert tant qu'il vous plaira.
Ainsi que beaucoup de méridionaux, le digne curé ne savait pas causer la fourchette à la main. S'il se mêlait quelquefois à la conversation , il oubliait alors de servir et de manger , en sorte que ses convives s'impatientaient, et que lui-même quittait la tablé affamé. — Enfin , je respire 1 s'écria-t-il après un long entr'acte de silence , et frappant la nappe avec le manche de son couteau : — Voici le fromage et le vin blanc , poursuivit-il d'un ton sacerdotal; du fromage de Roquefort comme vous n'en avez point à Paris , et de la blanquette de Limoux qui griserait votre vin de Champagne I main-
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tenant si vous voulez discourir, je suis votre homme. £t par un geste décisif, il détacha sa blanche cuirasse , qui retomba toute plissée sur ses genoux.
— Je n'aime pas beaucoup cette mère Flagel , me dit Tabbé Pascalot en rapprochant ses gros sourcils. ËUe est un embarras pour la paroisse , et mon plus grand plaisir serait' de la reléguer dans un hôpital. Mais, quand on veut l'arracher de son trou, elle se met à hurler comme une hôte fauve. Son vrai nom est Jeanne Sidobre ; elle appartient à une famille de gens bourrus , pauvres et fiers , sobres et tristes ^ qui vivent entre eux comme des loups , et mettent leur honneur à n'avoir jamais besoin de personne. Ils ne volent pas, ils ne mendient pas , ils ne sont ni méchante ni insolents ; cependant ils m'ont tou'^ jours inspiré de la répugnance. Je m'en défierais volontiers ; car, après tout , ce sont de fort mauvais chrétiens. Je les vois à la messe le dimanche, et ils ne se confessent pas. On assure qu'ils récitent des prières qui ne sont pas les nôtres. Ils lisent la Bible» l'Apocalypse, et, dès qu'ils ont un peu d'argent » ils font dire des messes pour le repos des âmes du purgatoire ; on prétend qu'ils s'entretiennent la nuit avec les morts. Les hommes jeûnent souvent , et les femmes se donnent la discipline ; il y a toujours parmi elles quelque vieille fée , comme Jeanne , qui garde le privilège de vendre aux paysans des verges d'osier, comme celles que vous avez vues sur la place
aujourd'hui. Au reste, cette singulière famille s'éteiut peu à peu, hébétée par Fisolement. Depuis une dizaine d*anné)BS , Jeanne Sidobre n'existe ellemême que par miracle. Elle se nourrit de lait, de miel ou de fruits , et c'est à peine si elle a l'usage de ses sens. Elle ne se. réveille de sa léthargie que lorsqu'elle entend crier dans les rues ; — « Un flagellant ! un flagellant ! »
— Comment? un flagellant ! 11 y a encore des flagellants ? vous avez vu des flagellants , cher Tantalot ?
— Sans doute! reprit tranquillement l'abbé, un peu surpris de mon. exclamation. Ces oiseaux de malheur n'osent plus descendre dans les plaines , mais ils continuent à s'abattre sur nos montagnes. Dès qu'une épidémie éclate , ou que nos contrées sont désolées par une calamité publique , inondation,' grêle, gelée, sécheresse, ouragan, aussitôt Je flagellant paraît ! Il s'arrête au fond d'un vallon , dans une auberge isolée , loin des grandes routes , criant, aux quatre vents du ciel, qu'il s'est chargé de tous nos péchés, et qu'il vient répandre son sang j>our fléchir la colère divme. Des messagers parcourent la montagne , la nouvelle se répand , elle arrive enfin jusqu'aux oreilles de Jeanne Sidobre. ^lors la morte ressuscite , comme si elle entendait la trompette du Jugement dernier. Elle parle , elle marche, elle court , serrant de ses doigts crispés la. sainte discipline qui va labourer le dos du flagel-
lant. Et quand sa besogne est accomplie , si on lui reproche doucement cette sanglante eiécution : — « Que me voulez-vous? dit-elle avec orgueil, je viens dé mettre en fuite le péché; j'ai soulagé, grâce à Dieu , une pauvre âme souff]rante I » Vous comprenez maintenant pourquoi on Ta surnommée la mère FlageL
— Ah I Tantalot , soupirai-je après ce récit, vous ne savez pai^Fégoïste pensée qui m'a traversé la cervelle en vous écoutant. Faut-il vous Tavouer?.. Oui, n'est-ce pas ? Eh bien , je me disais que si une épidémie ou tout autre fléau eût visité cette année votre pays , j'aurais eu peut-être le plaisir de contempler le dernier flagellant. Voyons , cher ami , cherchez bien dans votre mémoire. N'avez-vous pas eu dans ces derniers temps quelque jolie fièvre maligne , ou quelque bonne petite grôle orageuse , ou tout au moins une de ces gracieuses inondations qui changent brusquement le lit des rivières ?
— Non, rien de tout cela, mais nous avons eu en revanche la maladie des pommes de terre et la révolution de février, deux calamités qui valent bien une demi-douzaine de fléaux, et qui, d'un jour à l'autre , pourraient certainement nous amener le triste divertissement que vous souhaitez.
Gomme le curé achevait de parler, un étrange murmure s'éleva sous nos fenêtres , et nous entendîmes presque aussitôt retentir le cri lugubre : — « Un flagellant I un flagellant 1 » Le curé pâlit
comme si , racontant une histoire de revenant , il eût vu tout à coup paraître un fantôme. Pour moi , j'avais la vue obscurcie et Thaleine suspendue ; mes oreilles tintaient. Je me crus d'abord le jouet d'une hallucination ; mais , à l'aspect de la population tout entière qui s'élançait hors du village , mes doutes furent bien forcés de s'évanouir. — « Un flagellant I un flagellant I » répétait la foule en redoublant ses cris.
Si mon imagination était en jeu dans ce récit , j'aurais en ce moment de terribles craintes. — Voilà, me dirais-je , un incident mal préparé ; qui croira sur ma parole à ce coup de théâtre ? — Heureusement je n'admets ici que des souvenirs très-exacts, et j'espère que le lecteur ne m'abandonnera pas si , chemin faisant, j'ai la naïveté de ne pas bouder l'imprévu.
— Allons , suivez la foule , me dit l'abbé , elle vous conduira à l'auberge du Crucifix. C'est toujours là qu'ont lieu ces horribles scènes de flagellation. Quant à moi, je vais chanter les vêpres pour les oiseaux de mon jardin , car je prévois que je ne trouverai personne à l'église , pas même le sonneur ou le bedeau.
L'auberge du Crucifix est située au beau milieu d'un îlot de verdure, h Une petite lieue de Rabastens. Trois vallées de prairies y aboutissent. Elle tire son nom d'un grand crucifix sculpté dans le roc par un tailleur de pierre, et planté sur un tertre au point de jonction des trois vallées. Derrière ce tertre consacré s'étendent quelques arpents de vigne qui font la fortune de l'hôtelier, car il y recueille une liqueur généreuse qui, sous le titre catholique de vin du crucifix, attire chez lui tous les bons chrétiens des environs. Il m'était arrivé deux ou trois fois, en chassant, de m'arrôter pour goûter de ce fameux vin. Aussi étais-je déjà en excellentes relations avec l'aubergiste Mercadié, qui, sans se soucier de mon vrai nom, m'appelait toujours Monsieur de Paris, ne se doutant pas, assurément, qu'il me traitaft en archevêque. Dans nos conversations, il se moquait très-agréablement de mon patois, et il avait
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raison. Je prononçais adiu^ias comme Racine, et qu'es-aco comme Marie-Antoinette. Cependant il m'a souvent avoué qu'il entendait mieux ma prose que les vers de son compatriote le perruquier Jasmin.
— Ah I ah I vous venez aussi au spectacle I me dit-il du plus loin qu'il m'aperçut, en me saluant comme une vieille connaissance. La soirée sera bonne pour votre serviteur Mercadié, ajouta-t-il en clignant de l'œil et se frottant les mains entre les deux genoux. Et, sans quitter la borne oU il était assis, il me fit signe de regarder dans la cuisine par la fenêtre entr'ouverte. Sur une immense table de bois figuraient en lignes des poulets et des canards que la broche allait transpercer. Les fourneaux allumés ressemblaient à des soupiraux volcaniques, les flammes ronflaient dans la cheminée ; des files de bouteilles cachetées encadraient, sur le buffet, des colonnades d'assiettes blanches ; les servantes allaient et venaient, croisant les marmitons. Et, — brochant sur le tout, — r l'hôtesse décoiffée, enrouée, ahurie, plumait des pigeons avec fureur, grondait les marmitons, pinçait les servantes, interpellait son mari, et se plaignait de ne pouvoir compter sur personne, en prenant Dieu à témoin de la fainéantise universelle.
L*aubergiste fumait sa pipe, adossé à la croisée ; il avait la placidité railleuse d'un maître jovial qui berce son oisiveté de cette pensée consolante : « Tout
le monde travaille pour moi I je puis dormir. » Dans sa large poitrine athlétique , Mercadié logeait et choyait Tâme paresseuse d'un roi d'Orient. Sa figure rusée exprimait un dédaiu profond de toute activité, un détachement complet de toute idée de travail. S'il lui arrivait de remuer les bras, ce ne devait être que pour battre sa femme et ses valets, pu pour soulever un fardeau qui accusât la puissance de ses muscles. Sa physionomie seule agissait : sous le bonnet rayé des Catalans pétillaient desypux d'émoucliet, éveillés, inquiets et avides. Des favoris arrondis en faucille, des sourcils hérissés en gerbe, un front bas, le nez fin, la bouche évasée, des épaules de marinier ou de porte-faix, tel était en raccourci cet Hercule fainéant.
— Je croyais, lui dis-je en quittant la fenêtre, rencontrer ici des signes de désolation ; mais voilà les apprêts des noces de Gamache I
— Chut ! ignorez-vous donc que c'est après les comédies les plus tristes qu'on a le plus besoin de rafraîchissements ? Au reste, soyez tranquille ; vous aurez dans deux heures la petite distraction que vous êtes venu chercher.
— Dans deux heures? Y pensez- vous? Mais ou est donc le Flagellant?
— Il crie dans le désert comme saint Jeanfiaptiste ! On l'a trouvé couché sur le sable, au fond d'un ravin ; c'est là que la foule est allée le rejoindre , pendant que vous descendiez sans doute en
droite ligne jusqu'à Tauberge. Le pauvre homme chante des pi^aumes en attendant qu'on lui écorche le dos. Une troupe de montagnards l'environne et chante avec lui. Ces gens-là ne s'impatientent pas comme vous, monsieur, car ils savent que la cérémonie doit avoir lieu le soir, aux flamTjeaux. Quand le soleil sera couché, quand la cloche de Rabastens sonnera, vous pourrez dire que la procession se met en marche. Ils viendront ici, précédés de la grandecroix de l'église, ce qui, par parenthèse, va diablement contrarier monsieur le curé, votre ami. — A propos, continua l'hôtelier en changeant de ton, pourquoi ne l'avez-vous pas amené avec vous, monsieur le curé? Vous nous auriez peut-être réconciliés, car nous sommes fort mal ensemble, c'est moi qui vous le dis. L'église n'aime pas le cabaret ; M. Pascalot n'aime pas votre serviteur... « l'homme de la plaine qui a corrompu la montagne !» A l'entendre, j'ai semé dans sa paroisse de la graine d'ivrogne et de joueur; tout cela, parce que je vends de bon vin, et que je prête mes cartes à ceux qui me les demandent. De plus, je suis un homme sans foi ni loi, parce que je ne monte pas à l'église le dimanche. £h, monsieur, je suis de la plaine, en effet; je m'essouffle tout de suite aux montées. Si l'église avait des roulettes et voulait descendre jusqu'ici, j'y entrerais de temps en temps, à mes moments perdus. Est-ce que, par hasard, votre serviteur empêche monsieur le curé de faire son métier?
LE DERNIER FLAGELLANT iil
Que monsieur le curé ne m'empêche donc pas de faire le mien; c'est tout ce que je lui demande. Ah î si vous saviez de quel œil les bonnes âmes nous re* gardent, nous autres aubergistes 1 D'abord , nous sommes des voleurs, cela va sans dire ; et puis des libertins, parce que nous avons des filles bien portantes pour le service de l'auberge; et puis enfin, des assassins; oui, monsieur, des assassins I Nous tuons les voyageurs pour les piller, et nous attirons ici les petits garçons pour les. mettre à la broche. Voyons, monsieur, ai-je l'air d'un ogre, et ma femme d'une ogresse? Tel est pourtant l'aimable surnom qu'on nous a donné. Je ne m'appelle plus Mercadié, je suis Vogre du Crucifix! Croyez-vous que j'en pleure ?. . . J'en ris. Et savez-vous pourquoi ? c'est que je suis un bon chrétien, à la barbe de M. Pascalot, et qu*après tout la plaine se moque de la montagne, dont chaque ruisseau laisse, en roulant, un peu d'argent devant ma porte.
Dans sa verve inépuisable de Languedocien, l'aubergiste allait continuer sa tirade en véritable héros de tragédie, si je ne l'eusse arrêté à sa première pausepar un geste de confident révolté.
— Parlons peu, lui dis-je, et parlons bien. Oîi me placerez-vous pendant la <;érém'onie? — Venez, me répondit-il laconiquement.
Mercadié se leva et me conduisit dans sa remise, en ouvrant théâtralement les deux battants, sur l'un desquels était clouée une chouette, selon l'usage du
pays. — Voilà, me dit-il, la salle de spectacle ! Vous serez établi là-haut, à cette lucarne, d'oîi vous pourrez tout voir commodément; et si, pendant la représentation, le cœur vient à vous manquer, nous vous enverrons, pour vous remettre, une goutte do vieux muscat.
La remise de Mercadié avait des apparences monumentales; c'était une longue nef qui, grâce à quelques barrières à claire-voie bien disposées, servait à la fois d*écurie, de bergerie et d'étable. Il restait [toujours, en deçà des litières, un grand espace libre pour la circulation. — Le local vous paraît un peu triste maintenant, me dit Taubergiste en consultant Thorizon, mais tout à Theure il y aura un vacarme infernal. Voici le moment oh les maquignons et meneurs de troupeaux qui vont au marché de Béziers dévalent de la^montagne. Dans Quelques minutes, il ne restera pas une place vide aux râteliers. — Des nuages de poussière annoncèrent bientôt, en effet, Tarrivée des bestiaux et de leurs conducteurs ; tumultueux bataillons, quç Vaiguillon et le fouet chassaient pélc-méle vers Tauberge.
Cependant les ombres du soir grandissaient ; le soleil, déjà caché derrière l'horizon, éclairait d'un reflet tremblant les sommets les plus élevés des Serres-Lisses. Quand le plus éclatant de ces points lumineux s'éteignit, la cloche de Rabastens sonna lentement un glas argentin. Jamais bourdon de cathédrale 'déplorant à toute volée la mort d'un homme
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puissant, ne m*a aussi fortement ébranlé le cœur i Cette note plaintive, indécise, errante, balancée de cime en cime parle vent de la nuit, et tombant dans la vallée en gouttelettes sonores, répandait dans l'air, au niilieu de ces montagnes assombries, je ne sais quel profond sentiment de misère, d'abandon, d'isolement et de ruine. La majesté du paysage enveloppé de silence ajoutait à l'efTet terrible de cette petite voix désolée. On eût dit, pour employer une expression classique du temps deyolnay,'que la cloché du village sonnait d'elle-môme l'agonie du dernier homme. Un frisson me saisit, et j'eus la candeur de songer un instant à la un du monde. Les fléaux de Dieu, les nécessités de l'expiation me parurent, comme à M. de Maistre, des choses tout à fait naturelles ; je suivais, sans m'en douter, le conseil de Pascal, j'étais prêt à m'abêtir I La petite cloche se tut , et derrière la grand'croix , frappée des premiers rayons de la lune, un homme encapuchonné, ayant à sa droite la mère Flagel, pénétra dans la remise, suivi d'une foule recueillie.
— Voilà le Flagellant l me dit l'aubergiste; et, me prenant par la main, il me conduisit dans sa chambre.
Quand je mis la tête à la lucarne, un taWeau confus oh flottaient dé brillants espaces au milieu de larges traînées d'ombre, déroulait ses plans heurtés sous la voûte de la remise. C'était d'abord un mélange inexplicable de touches vaporeuses et de tons
criards ; on eût dit une grande ébauche en désordre, à demi plongée dans un abîme. Mais, à mesure que mes yeux s'orientaient,une baguette magique, effleurant Timmense toile, semblait improviser Tordre au sein du chaos. Tandis que* Tobscurité drapait les murs d'une longue tenture noire, douze flambeaux placés au centre illuminaient le groupe principal , d'oïl ressortàient en vigueur les pâles figures de Jeanne Sidobre et du Flagellant. Si un mouvement se faisait dans ce groupe, une fusée de lumière glissant entre deux têtes éclairait brusquement toute une rangée de spectateurs. Les hommes, éblouis, reculaient, les femmes détournaient les yeux, les enfants se cachaient dans les plis des jupes, et les animaux accroupis tressaillaient sur leurs litières. On distinguait alors les mas3es de curieux entassés dans les crèches, collés aux murailles, répandus sur les charrettes, ou tapis à plat ventre sur le bord des abat-foin. Quelques jeunes garçons, campés à rebours sur des mulets, relevaient comiquement la queue de leurs montures.
— Ayez pitié de moi, mon Dieu! s'écria le Flagellant ; puis il se coucha sur le sol en victime résignée. Je remarquai, du haut de ma lucarne, qu'il avait les bras déployés en croix, et je l'entendis murmurer, comme Michel le jour de son mariage : — Frappez, je suis prêt I
Mais cette fois.il ne s'agissait plus d'un gracieux simulacre de flagellation. La tremblante Suzanne,
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avec son brin d*osier inoffensif, était remplacée par Jeanne Sidobre, armée d*une terrible discipline. Une sainte colère agitait les lèvres de la mère Flagel.
— Homme, qui ôtes-vous, dit-elle, et que voulezvous?
— Je suis Fagneau de Dieu, prêt à expier les péchés du monde.
— Réjouissez-vous alors, car voici les ciseaux qui tondent Tagneaul voici le balancier qui frappe la monnaie, le fléau qui dépouille la gerbe, la meule qui broie le froment I
— Meule, écrase-moi I fléau, dépouille-moi I ciseaux, tondez-moi I s'écria le Flagellant avec un sauvage enthousiasme; et toi, balancier du Seigneur, frappe ce vil métal à ton empreinte !
Le Flagellant découvrit ses épaules, et la discipline sifflante marbra du premier coup le corps décharné du patient. — Ah I Dieu soit loué ! murmura doucement une voix plaintive, et le Flagellant se dressa en pied, triomphant et rayonnant, comme s*il eût vu le ciel s'ouvrir.
— Plus fort ! frappez plus forti
Un éclair passa sur le front de Jeanne Sidobre, et les coups redoublèrent avec une incroyable violence. Rien ne manquait à ce sacrifice humain : l'enthousiasme de la prêtresse égalait celui de la victime. Dans cette terrible scène d'expiation, le
bourreau croyait se sanctifier en môme temps que le martyr.
— J'ai péché, j'ai péché ! criait le Flagellant d'un ton lamentable, en faisant au nom des assistants une espèce de confession générale.
— ^ Périsse la chair qui a péché ! répondait Jeanne Sidobre en roidissant sa main vengeresse.
— J'ai menti,, j'ai juré,^ j'ai volé, j'ai tué!.. J'ai commis tous les crimes, et mérité cent fois la damnation éternelle I
— Souffre donc le purgatoire en ce monde, afin de ne pas souffrir l'enfer dans l'autre.
— C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma trèsgrande faute.
— A genoux, pécheur, à genoux !
Et Jeanne Sidobre frappait toujours, comme si chaque parole et chaque mouvement lui eussent prêté une nouvelle énergie. L'assemblée faisait silence, attentive, inclinée, haletante, et pourtant -moins troublée de ce spectacle que les animaux dont les ombres se mouvaient derrière elle. Une rumeur d'inquiétude et d'épouvante grondait par intervalles le long des crèches. Les bœufs se soulevaient, allongeaient le cou, soufflaient et retombaient oppressés. Les mulets hérissaient leur crinière et bondissaient sous leurs petits cavaliers. Les moutons, pris de vertige, tournoyaient sur la paille en hélant. Des poules s'envolaient et venaient embarrasser leurs ailes dans les .grandes toiles d'araignée suspendues aux
angles de la voûte. L'air était lourd : la discipline, dans ses rapides oscillations, avait renversé quelques flambeaux. Tout prenait au-dessous de moi des aspects fantasmagoriques.
Je regardai le Flagellant: sa tête s'était exaltée jusqu'au délire. Tantôt il levait les bras au ciel et se redressait de toute sa hauteur ; tantôt on le voyait tomber comme une bête de somme épuisée ; tantôt enfin il se mouvait en rond comme un cheval aveugle qui tourne la meule ; — quelquefois il per^- ^ çait la foule et agrandissait brusquement le cercle ou il était enfermé avec la mère Flagel. Des paroles menaçantes et prophétiques s'échappaient alors de ses poumons de fer.
— Malheur, disait-il, et trois fois malheur au pécheur impénitent j Malheur aux maîtres de la terre qui abusent de leur puissance I Malheur aux enfants d'Achab qui usurpent la vigne des enfants de Naboth ! Malheur aux mauvais riches qui dévorent le bien du pauvre ) Les puissants seront abaissés, et les humbles élevés sur un trône ! Les agneaux deviendront des lions, et le châtin^ent de l'impie épouvantera l'univers I
En ce moment l'assemblée tout entière bouillonnait. J'entendis un nom voler de bouche en bouche, au milieu d'un concert de malédictions. L'anathème prophétique avait un sens lumineux pour toutes ces âmes bouleversées.
— Oui , malheur au mauvais riche , malheur à
Rouziac ! s'écrièrent tous ces Lazares fanatisés avec des éclats de voix qui me firent pâlir.
Un sourire méchant remua la mâchoire de Jeanne Sidobre, et le Flagellant, fier de cet orage, ne prononça plus que des mots incohérents, obscurs, insaisissables. Les yeux fixes et dilatés, il laissait Textase agiter ses lèvres d'oîi s'élançaient les plus tendres exclamations : — mon doux Jésus ! ô sainte Vierge Marie 1 ô délices des anges! ô béatitude des élus I II avait Tair de savourer avec des frémissements de volupté le nanan des convulsionnaires. N'était-ce plus un flagellant primitif, héritier à son insu des passions religieuses du xiii^ siècle? N'avais-je devant moi qu'un disciple du diacre Paris, saintement fustigé par sa secouriste ?
Involontairement je me rappelai celte époque de notre histoire oh l'on faisait venir-chez soi, pour se divertir ou s'édifier, sœur Rose, sœur illuminée, sœur Promise ou sœur Confite. « Elles se faisaient fouetter, dit Voltaire, sans qu'il y parût le lendemain ; on leur donnait des coups de bûche sur leur estomac bien cuirassé, bien rembourré, sans leur faire de mal. . . » L'idée toute voltairieijne d'ua flagellant bien rembourré ne fit que passer dans mon esprit, car, l'impitoyable. secouriste continuant à frapper, le sang jaillit tout à coup sous les cordelettes de la discipline.
— ECCE HOMO I s'écria le patient dans un élan d'orgueil mystique.
— Mon frère, dois-je m'arrôter? demanda la mère Flagel.
— Êtes-vous fatiguée, ma sœur? alors quelque bonne âme vous remplacera.
— Non, non, Dieu me donnera la force d'aller jusqu'au bout.
— Frappez donc, frappez donc ; car le sang qui coule se mêle au sang précieux de Notre-Seigneur Jésus-Cbrist.
Alors on récita d'une voix grave les tristes versets du psaume de la Pénitence. Ces cbants de douleur étaient entrecoupés de gémissements : les femmes, apitoyées, ne pouvaient plus retenir leurs sanglots. — Vous tairez-vous, Madelaines? cria durement Jeanne Sidobre ; mais les saQglots redoublèrent avec une force irrésistible. Les hommes eux-mêmes commençaient à s'émouvoir, et, pour qu'on ne les vît pas pleurer, ils se glissèrent par petits groupes dans la cuisine de l'auberge. Le Flagellant, qui donnait à peine signe de vie, poussait encore de vagues soupirs. Il s'évanouit enfin, il s'affaissa comme foudroyé par l'éclair des félicités célestes. On l'emporta roulé dans un drap blanc, et la vaste remise eut bientôt repris son aspect ordinaire. Deux ou trois femmes seulement étaient restées pour éponger le sang répandu. Quand elles furent parties, un chien de maquignon vint lécher la place humide. J'entendis siffler un grand coup de fouet : c'était le maquignon qui châtiait l'animal, poursuivi dans sa
fuite par un torrent d'injures. Ainsi se termina cette étrange scène, dont les incidents m'avaient laissé la mystérieuse impresssion d*horreur qu'un enfant pourrait éprouver en assistant à quelque séance .de magie noire.
ÏV
— Orgeat , limonade , groseille I — Qui veut de Torgeat?
A ce cri tout parisien, brusquement jeté dans mon oreille , le nûir enchantement fut rompu. Je me secouai comme un homme qui revient du sabbat, et qui cherche à ressaisir autour de lui le sentiment de la réalité. L'ogre du Crucifix, debout à Feutrée de la chambre , et tenant braquée sous Faisselle une petite bouteille noire à cachet rouge , me fit un moment l'effet d'un hôtelipr fantastique. Mais , à sa première parole, je retrouvai le vrai Mercadié , qui m'aborda par une de ces révérences de comédie où il entre toujours plus de malice que de respect.
— Excusez , Monsieur, me dit-il , ma petite plaisanterie. C'est un souvenir du temps oh j'étais simple troupier en garnison à Paris (j'allais au théâtre en ce temps-là, et, comme vous voyez, je n'ai pas encore oublié ce qui se criait dans
Tentr'acle). Mais rassurez- vous : ce n*est ni de Forgeât, ni de la limonade que je vous apporte.
C'est, dit- il en baisant la bouteille et cadençant chaque mot avec une emphase comique , c'est un^ sirop miraculeux qui éveille la langue des muets et qui engourdit le babil des femmes ; c'est un baume sans pareil, qui ranimerait unhomme coupé en petits morceaux, et qui ferait danser un condamné à mort, sous le couteau de la guillotine ; c'est enfin mon délicieux, mon terrible muscat de la comète ! Tenez , Monsieur, goûtez et jugez.
Mercadié remplit deux verres , et me salua légèrement.
— A \otre santé, dit-il, et, si vous voulez bien le permettre , à la santé du flagellant \ Quel dommage ajouta-t-il en se mirant dans son verre , que cet homme-là ne soit pas une bête de labour ou un cheval de roulage ! En le rouant de coups , on lui ferait faire double besogne. J'ai vu dans nos foires des ours bien dressés qui travaillaient gentiment sousle bâton. £h bien. Monsieur, pour qu'ils fussent gentils, ils fallait les griser avant leurs exercices , tandis que celui-ci... (l'aubergiste vida son verre, et fit claquer sa langue) tandis que celui-ci ne s'enivre jamais qu'après. Oh ! c'est un grand artiste, vous pouvez m'en croire , et de plus un admirable pénitent ! Avez-vous remarqué avec quelle joie il a reçu la discipline ?
-^ Oui', mais il est tombé à demi mort.
— Tranquillisez-vous, Monsieur. Ne vous ai-je pas dit que mon cachet-rouge faisait des miracles ? Dès que ses blessures ont été pansées , le bon pèlerin a rejeté son drap blanc , et s'est mis à débiter ses petites images de VEcce Homo, Autant d'images, autant de pistoles de cuivre, et soyez bien certain qu'il les vendra toutes : car il a tout de suite empaumé son public. Que fera-il de sa monnaie ? Cela servira , dit-on , à payer des messes pour la délivrance des âmes du purgatoire. Du moins la mère Flagel Taffiune, et, quant à moi, je n'oserais pas trop le nier, quoique j'en aie souvent la tentation. De la part de ces gens-là , rien n'est impossible. Ils ont leurs idées qui ne sont pas les miennes , et quand on leur demande d*oli ils viennent, oîi ils vont , comment ils se nomnjent et comment ils vivent, un geste leur suffit pour tout expliquer : ils vous montrent le ciel et vous tournent le dos. Ils sont comme l'anguille qui crie quand on l'écorche , d'apiès le vieux proverbe. Pour les faire parler, il faut les fustiger ; hors de là , ils sont muets comme des pierres. Dans la montagne , tout leur réussit : car ils passent pour des saints. Dans la plaine , on les traite de. filous , et on ne les reçoit plus qu'à coups de fourche. Moi qui suis de la plaine et qui vis dans la montagne , je me dis que ce sont des fous ; et Dieu veuille que cette nuit môme nous ne soyons pas les témoins de quelque folie !
L'aubergiste secoua la tête, en homme qui près-
sent un danger. Il croisa dramatiquement ses bras sous son menton , et me dit avec l'accent d'une conviction douloureuse : « Je crains un grand malheur ! » Mais en ce moment une lueur perfide scintilla joyeusement au creux de ses joues. L'âme de Mercadié parut, et fit clairement cet aveu : J'espère un grand , malheur. >
— La nuit sera mauvaise , continua la bouche hypocrite ; le danger est inévitable !
Mercadié, livré à ses réflexions , projetait dans le vide ce regard luisant du joueur qui cherche à aimanter la girouette de la chance. — Inévitable, non I reprit-il en mûrissant dans sa tête une combinaison ébauchée. Si je le voulais bien , je ferais la part du feu , et je gagnerais pour ma peine un sac de mille francs. — Monsieur, me dit-il tout à coup en sortant de sa rêverie , vous me voyez dans un grand embarras : je suis sur le point de faire une bonne action qui me donnerait un joli bénéfice. Puis-je , à votre avis, me mettre en campagne «ans que la Justice s'en mêlé ?
— Interrogez votre conscience , ceci ne regarde pas la Justice.
— Alors, c'est irésolu ; j'irai à la Couarde !
L'aubergiste me salua et descendit précipitamment l'escalier. Au bout do quelques minutes , je l'entendis remonter avec précaution. Il me prit par la main , et m'entraîna par un pas^'age obscur jusqu'à
la porte de la remise. Deux chevaux sellés nous attendaient.
— Toute peine^vaut salaire , me dit sententieusement Mercadié. Vous m'avez donné une consultation ; moi, je vous offre ce bidet pour retourner sans fatigue à Rabastens. Vous en serez content, c'est un mouton bridé. — Montez vite, ajouta-t-il et partons. Une faut pas qu'on remarque mon absence. Je vais à peu près du môme côté que vous, nous nous quitr terons aux Quatre-Piliers. Tant que nous serons en vue de l'auberge , ne pressez pas trop votre bidet ; laîssez-le tout doucement tricoter dans le sable.
Mercadié serra les genoux , et donna en sifflotant le signal du départ. Nos petites bêtes pyrénéennes (autant vaudrait dire lilliputiennes) se mirent aussitôt en mouvement. Elles ne galopaient pas , elles ne trottaient pas ; la bride sur le cou , les pieds dans le sable, elles tricotaient; je croyais avoir entre les jambes une des souris chevalines de l'attelage de Gendrillon. Le sentier qu'elles suivaient, profondément encaissé entre deux tertres, venait aboutir à une espèce de grotte masquée par un fouillis de plantes grimpantes.
— C'est là qu'on a trouvé le flagellant ; c'est de là qu'on l'a conduit à l'auberge , me dit en passant Mercadié.
A dix pas de la grotte, commence une route^cavaliè^e qui, pareille à une vis sans fin, s'enlace hardiment autour de la montagne qu'elle étreint de ses
anneaux redoublés. Nous gravîmes en silence le chemin tournant, découpé dans un rempart de gra- ^ nit, oîi s*étagent en spirales légères une multitude de petites corniches suspendues. Chacune de ces spirales nous offrait en se déroulant les mêmes variations de perspective. A la hauteur oh nous étions parvenus, Taubergedu Crucifix, toute resplendissante sur un fond noir, paraissait et disparaissait comme la lanterne d'un phare mobile. La lune , pâle et froide , courait des bordées dans le ciel , ^ travers une débâcle de nuages blancs;. le vent, qui cinglait les buissons sur notre passage, semblait donner le frisson aux étoiles ; les échos de la vallée nous envoyaient des murmures roulants, assez semblables au balancement lointain d'une mer. Il y eut un instant oU la vague sonore retentit avec plus de force. L'aubergiste se dressa sur ses étriers, la tête couchée sur l'épaule, afin de saisir les moindres vibrations de l'air.
— Ecoutez, dit-il, écoutez I ce ne sont plus des murmures, ce sont de véritables hurlements.
A l'heure qu'il est, tous nos montagnards sont ivres. Si le flagellant dit un mot, nous les aurons bientôt sur nos talons. Hâtons-nous, Monsieur, hâtonsnous, car voilà Forage qui se prépare.
— Sommes-nous encore loin de la Couarde ?
^ — Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Pour savoir si vous aurez le temps de planter
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votre paratonnerre et de gagner le sac de mille francs.
Les prunelles de Mercadié s'allumèrent> — Vous êtes bien curieux, me dit-il en fronçant les sourcils ; puis il ajouta sèchement : — Nous autres gens du midi, nous pensons «n parlant, et ne comptons pas les paroles qull nous plaît de semer à droite et à gauche ; mais il ne nous plaît pas toujours qu'on ramasse cette semence. Ai-je eu tort de vous consulter et de vous laisser flairer mon secret?
A ces mots , prononcés d'un ton menaçant, Mercadié piqua des deux , mit sa bête au galop , la fit pirouetter, et, par une manœuvre imprévue, la ramena sur moi ventre à terre, comme s'il eût exé* cuté une charge à fond de train. Mon bidet se cabra, et faillit me jeter en arrière par-dessus le parapet de la route. Mais je le maintins si énergiquement qu'il retomba d^aplomb , en effleurant de son sabot Toreille droite de Tautre bidet.
— Vous êtes un excellent cavalier, me dit gravement l'aubergiste.
— Etes-vous fou? m'écriaije en montrant du doigt le précipice béant sous le parapet.
— Mon cheval s'endormait, j'ai voulu le dégourdir.
— Ne mentez pas : vous avez voulu m'effrayer, et peut-être me lancer à trois cents pieds d*ici , afin de vous assurer de ma discrétion.
— Dieu du ciel ! est-il possible ! s'écria Mercadié
avec des gestes de désespoir. Qui, moi..., moi votre ami...; moi votre serviteur. .. ; moi un ancien soldat..., j'aurais eu cette lâche pensée! Mais vous me prenez donc pour un coquin , un assassin , un misérable, un monstre I Ah ! Monsieur, si vous me croyez capable d'une telle infamie, jetez-moi è terre, foulez-moi aux pieds , coupez-moi la main , brisezmoi le crâne , arrachez-moi la peau du ventre , je vous le permets.
comédie italienne , sublime arlequi^ade de nos vieux trétaux, parade immortelle que les peuples .du Nord traitent d'extravagance, on te retrouve encore à deux cents lieues du Théâtre-Français , vivante et pétulante , invraisemblable et réelle , immuable et mobile , dans les mascarades infinies de la nature méridionale !
La voix de Mercadié, toute palpitante d'émotion , avait le pur accent de l'honnêteté méconnue. Elle sonnait franchement comme une monnaie loyale , dont le timbre éclatant défîe tout soupçon. Le digne homme aurait attendri , par son attitude éloquente , tout un comité de salut public. Il était descendu de cheval, et jouait à mon profit une admirable scène de pantomime classique. Pleurer, tomber à genoux, se frapper la poitrine , s'arracher les cheveux , c'est peu pour exprimer une désolation aussi profonde. Il pose ses mains jointes sur la tête de. mon bidet , m'adresse à bout portant les discours les plus pathétiques , me prie et me supplie, me secoue, m'inter-
pèllé , me flalte, m'entraîne ; il appelle son père et sa mère, sa femme et ses enfants comme garants de son honneur, invente coup sur coup des grimaces risibles et des serments épouvantables ; puis, quand il n*en peut plus de fatigue oratoire, il remonte lestement en selle , bien persuadé qu'il m'a ébloui de son innocence.
Ebloui, je Tétais en effet. La naïve impudence du Languedocien m'avait confondu. — Je me demandai sérieusement si le comédien irrésistible qui venait de se démener à mes pieds était bien le même homme que cet aubergiste indolent que j'avais trouvé naguère , étalé sur une borne , à la porte de sa maison. Dans les jours de soleil, on rencontre souvent sur les chemins calcinés un serpent immobile, et comme incrusté dans la poussière. A la moindre alerte, l'écaillé reluit, les anneaux se gonflent, et l'animal réveillé danse sur sa queue. Inerte ou frémissant, c'est toujours le reptile. Mercadié l'indolent et Mercadié l'actif, Mercadié le laconique et Mercadié le bavard , Mercadié le menaçant et Mercadié le rampanf , c'était toujours , sous les reflets de l'écaillé méridionale , la même bête perfide et venimeuse. Et encore ,• pouvait-on affirmer que la bête eût du venin. Scapin', sous son manteau rayé, a tantôt les allures d'un scélérat marqué pour le bagne, et tantôt la mine avenante du coquin obligeant qu'on bâtonne et qu'on embrasse. J'aurais de grand cœur bâtonné Mercadié; mais
comment garder rancune à un drôle d'aussi bonne souche? Il ressemblait tant à Scapin? Quand je le vis tout en sueur me tendre la main d*un air héroïque , je ne me sentis pas le courage de lui refuser la mienne. Ce geste magnanime était si conforme à la tradition ! Désormais Toptique de la scène me rendait ce type sacré. Par respect pour les maîtres fourbes, ses aïeux, j'entourai Mercadié d'une espèce de sollicitude littéraire , et j'accordai d'à* vance, avec un sourire, l'indulgence plénière à ses fourberies.
Nous voilà donc cheminant de nouveau , côte à côte , et devisant joyeusement au clair de la kne. Je n'avais garde pourtant de ramener la conversation sur le sujet scabreux qui avait failli nous brouiller. Un bon mouvement, un pur caprice, le besoin de parler, peut-être , firent que mon cher Scapia alla de lui-môme au devant de mes désirs.
— Connaissez-vous le propriétaire de la Couarde, connaissez-vous M. Rouziac? me dit-il sans préambule , en attaquant d'assaut le sujet scabreux.
— Rouziac le mauvais riche 1 m'écriai-je aussitôt en retrouvant dans ma mémoire les imprécations calculées du flagellant, si vite comprises par ses auditeurs.
— Rouziac-le-Médecin, Rouziac-le-Couard, Rouziac-le-Fossoyeur, ou Rouziac-l'Auvergnat, comme il vous plaira I car il n'y a pas de saint dans nos
contrées qui ait de plus longues litanies, et c*est un vrai plaisir que de les entendre réciter en chœur par les petits vauriens de la montagne. Ce médecinlà, disent les paysans, n*a pas brûlé beaucoup d'huile à l'école de Montpellier, et les drogues dont il nous régale ne sortent pas de chez le pharmacien. Il fait saigner à blanc tous ses malades par l'huissier, et, quand ils sont à demi-morts, c'est lui-même qui vient les rouler en souriant dans un linceul de papier timbré. Ah! ahl ceci vous intéresse, Monsieur de Paris? ajouta Mercadié sur un ton goguenard. Gageons une pistole que , si je vous raconte franchôment ce que je prétends faire à la Couarde , vous ne perdrez pas une syllabe de mon petit discours.
L'aubergiste me jeta sa bride en signe de confiance , et, se renversant négligemment sur le haut dossier de sa selle , il allait entamer enfin l'exposé de ses plans de campagne , lorsque son attention se porta tout à coup ver^ l'étage supérieur de la route, oh nous entendions en ce moment le bruit saccadé d'un trot inégal.
— Je ne me trompe pas, dit-il , c'est bien le trot d'une vieille rossinante qui bat le briquet en marchant. Donnez de l'épeFon , Monsieur, et dans quelques minutes vous allez contempler le fameux Rouziac, assis de c6té comme une femme, sur le dos de sa mule blanche.
^ Entre nous, chuchota le fourbe à mon oreille,
ce M. Rouziac est un homme sanguin , et , puisque j'en trouve Toccasion , il faut absolument que je lui donne ce soir un bon petit coup de lancette.
— Oh I oli ! le sac de mille francs !
— Bah! mille ou quinze cents... peut-être deux mille!... Enfin le plus possible 1 dit effrontément Mercadié. Allez , c'est une action louable de tirer une plume de Taile à ce gros faisan argenté.
— Salut! Monsieur Rouziac! s'écria de loin l'aubergiste. Hé! hé! continua-t-il en plaisantant, vous n'avez donc pas encore acheté des chaussons de lisière à Belette? prenez garde, elle va metCre le feu à notre route royale , et c'est vous qui payerez, si le rocher s'allume.
— Le rocher n'est point fait d'étoupes , répliqua bêtement le personnage à qui s'adressait la plaisanterie.
En examinant cet homme , ce qui me frappa tout d'abord , ce fut la couche de bêtise artificielle qui X plâtrait son visage. L'impression qu'il me causa ne s'est jamais effacée. Quand un naturaliste découvre une bête monstrueuse , il en saisit au premier aspect )a nature complexe et difforme. Ne la verraitil qu'une fois , il pourrait la décrire les yeux fermés.
Rouziac était un de ces monstres doucereux qui lèchent leur proie avant de la mordre. Il y avait en lui du juif sous l'Auvergnat. Famélique et repu, on eût dit qu'il s'engraissait, tout en nourrissant dans ses entrailles un ver solitaire insatiable. Il avait des yeux enfouis sous de lourdes paupières ; le nez plongeant et recourbé entre deux joues onctueuses dont le vernis s'écaillait, une boucheen retraite sûr un menton saillant, le cou ramassé et engorgé, le buste épais- et court , 'des jambes presque grêles, et dans toute sa personne je ne sais quel luisant de propreté malsaine qui inspirait le dégoût. Son embonpoint tremblottant formait jabot entre le nœiid de la cravate et la ceinture du pantalon. La physionomie tout entière riait ; elle était largement empreinte d*un caractère paterne. Mais, à travers cet enduit de bonhomie factice, suintait goutte à goutte l'astuce en fusion. Quand cet être gonflé respirait,
sa langue trop longue jouait sur ses lèvres comme celle des fourmiliers. De cette infirmité , jointe à la double brèche qui échancrait sa mâchoire , résultait un défaut de prononciation très-significatif. Rouziac zézeyait comme un enfant. Ajoutez à ces détails des habits^ grossiers, une casquette de loutre , une canne de suisse de paroisse , ferrée par le bout, et vous aurez dans son ensemble le portrait du mauvais riche désigné par le* flagellant à la colère des montagnards.
— Si je ne suis pas trop indiscret , dit Mercadié , d*oii peut doaic venir à cette heure M. Jean-Flour Rouziac de Paulignau?
— Quelques méchantes affaires m*ont retenu dans le bas pays, en tirant vers la mer. Des comptes à régler. . . des billets à renouveler. . . c'est un tracas incessant, Il y a si peu de débiteurs honnêtes ! — Mais toi, 'mon garçon, oti vas-tu donc ainsi, par cette belle lune?
— J'accompagne, Monsieur, un ami de M. Pascalot , jusqu'au plateau des Quatre-Piliers , et de-là mon intention était de pousser jusque chez vous. Mais, puisque vous voilà...
— Aurais-tu besoin de moi, Mercadié? demanda tendrement Rouziac.
— Ohl que nenni , Dieu m'en préserve I Je tiens trop à ma vigne du Crucifix, et je ne suis pas encore disposé à la voir filer dans vos mains , avec mon auberge , par le chemin roulant de l'expropriation.
Je ne désirais vous rencontrer que pour vous remettre ceci*
-. L'aubergiste tira de sa ceinture une longue bourse » et la jeta par-dessus Tépaule à son interlocuteur, qui la saisit au vol avec une adresse de singe.
--^ Je te donne quittance de cinq cents francs , marmotta le gros homme en soupesant le gracieux projectile.
— Cinq cents francs, c'est bien le compte. On voit que vous vous y connaissez.
— Un peu... comme tout le monde. Mais dis-moi, mon garçon , quel est le bon chrétien qui t'a chargé de me remettre cet argent?
— Oh I i)ie vous grattez pas le front, ne cherchez pas , ce n'est pas la peine. L'argent n'a pas beaucoup voyagé , il ne vient ni de Paris ni de Rome ; il ne fait que sortir de ma bourse pour entrer dans la votre.
— Mais tu ne me dois rien , mon bon ami?
— Supposez un instant que je vous achète en bloc tous vos fourrages.
— Alors ceci est un à-compte ?
' — Point du tout , c'est le total.
— Je ne te comprends plus , tu parles latin.
— C'est un marché de prêtre ; le refusez- vous?
— C'est un marché dfi dupe; voudrais -tu me duper ? A ce prix-là, cher ami, je préférerais mettre le feu à mes magasins.
45â LE DERNIER FLAGELLANT '
— Ici je VOUS arrête, M. Rouziac, car vous venez de prononcer une mauvaise parole. Avez-vous donc oublié le proverbe qui dit : « Quand le vent galope, cache ton briquet? » Le proverbe a toujours raison, Monsieur, mais ce soir il est de circonstance : car il vente du large, comme disent les marins. Gardez mes cinq cents francs , si vous m'en croyez. Vous seriez peut-être forcé, dans une heure, de me livrer pour deux cents , non-seulement tout votre foin , mais encore toute votre avoine, et d'autres menus grains par-dessus le marché.
— Plaît-il ?... Donne-moi ton pouls , que je voie si tu as la fièvre. Oh ! oh ! ajouta Rouiiac en tâtant le poignet de l'aubergiste, voilà, en effet, un pouls bien irrité J Mon ami, tu es malade, c'est sdr, et, si j'ai un conseil à te donner, c'est de rebrousser chemin et de t'aller coucher au plus vite dans le meilleur lit de ton auberge.
— M. Rouziac, ma fièvre est d'avis (puisque fièvre ilya)^que je vous reconduise au galop jusque chez vous. Quand nous serons sur vos terres et dans votre salon , quand nous aurons signé et pa^ raphé notre marché sur votre bureau d'acajou, vous me tâterez encore la veine , si les doigts vous démangent ,. et vous verrez alors que ma prétendue maladie n'était que dans votre cervelle , ttonsieur le Médecin!
A ce dernier mot , qui rappelait malicieusement un de ses sobriquets populaires , Rouziac ne put
s'empêcher de tressaillir, comme si on lui eût frotté les oreilles avec une poignée d*orties.
— Au reste, continua Meroadié avec le candide entêtement des âmes pures, votre intérêt et le mien sont d*accord pour me pousser à faire ce que je fais. J'irai donc à la Couarde sans retard ; et , puisque vous n'êtes pas raisonnable , je m'adresserai directement aux Dames noires , qui me comprendront tout de suite, j'en suis persuadé.
— La Couarde ! les Dames noires ! Qu'est-ce que ça signifie ! De qui parlez-vous? s'écria l'Auvergnat rouge de colère.
— Sauf votre respect, je parle de Saint-Jean, votre maison de plaisance , et des bonnes dames Rouziac , voire femme et votre fille. Si je vous ai fâché , c'est bien sans le vouloir. Je suis presque un étranger, moi , et je ne croyais pas mal faire en suivant les coutumes du pays. Pourquoi donc les montagnards ont-ils inventé ce vilain mot : la Couarde ? Ne serait-ce pas parce que votre maison est toute hérissée , à chaque fenêtre, de gros barreaux de fer, comme si vous étiez entouré de voleurs ? Quant à vos bonnes dames, il estjprobable que si, de temps en temps, on les voyait habillées de blanc ou de rouge , de vert ou de bleu , on ne les aurait pas surnommées les Dames poires.
Rouziac ne sourcilla pas. Il allait devant nous, le cou ployé, la langue pendante, entièrement absorbé
154 LE DERNIER FLAOELLANT
dans ses pensées, tandis que Mercadié sifflait en regardant les étoiles.
— n y a quelque anguille sous roche , murmura Rouziac entre ses dents.
— Quel joli petit vent! dit l'aubergiste. Trente soufflets de forge réunis ne nous donneraient pas une aussi charmante sérénade.
Une terrible bourrasque grondait en effet autour des pitons des Serres-Lisses. Les cailloux roulaient sous nos pieds, les sapins fléchissaient sur nos tètes, les nuages déchirés s*effllaieDt en longues écharpes qui semblaient tendues en TaTr pour les jeux de la lune, et dans le fond de la vallée mugissait un orgue immense dont quelque puissance infernale ébranlait sans doute les mille tuyaux. Une trombe de poussière aveuglait nos chevaux , qui , bloqués par le vent , prenaient racine dans le sol. Dans les moments de calme , je voyais Mercadié se tourner, inquiet du' côté de son auberge, toujours rayonnanie, et d'oU ne montait plus aucun murmure.
Rien encore... Rien! me disait-il à voix basse. Sont-ils donc ivres morts , ou la voix leur manquet-elle à force de crier? .
— Que dis- tu? demanda Rouziac attachant sur Taubergiste des yeux de limier en arrêt.
— Je dis, répondit Mercadié en s'essuyant le front d'un air soucieux, je dis que , tout bien considéré , je ferais peut-être sagement de suivre votre conseil
et de m*en retourner chez moi , puisque notre marché TOUS paraît impossible.
— Impossible! s'écria Rouziac. Ai-je prononcé ce mot-là ? mais, mon pauvre garçon, il n'y a rien d'impossible en affaires. S'il est vrai, comme tu t'en vantes, que ta proposition soit avantageuse pour moi, tu comprends que je serais un niais .de la repousser légèrement. Non, non, j'ai réfléchi, viens à la Couarde, mon cher enfant. Je serai aussi raisonnable que tu peux le souhaiter^ et tu n'auras pas besoin de t'afdresser aux Dames noires, je te le promets.
— Les Dames noires I la Couarde ! Qu'est-ce que ça signifie? dit à son tour Mercadié. Ça ne vous fâche donc plus maintenant qu'on emploie de si vilains termes?
Il regarda de nouveau du côté de l'auberge, écouta un instant , et devina sans doute quelque bruit lointain , à peine saisissable , car son front s'éclaircit visiblement, tandis que celui de l'Auvergnat , de plus en plus attentif aux moindres mouvements du Languedocien , commençait à se plisser et à s'assombrir. Une étincelante espérance triomphait dans l'œil de Mercadié ; une crainte ombrageuse clignotait sous l'épais sourcil de Rouziac. Chacun des deux lutteurs avait repris son rôle et son attitude.
— Ils partent, ils sont partis I me dit rapidement l'aubergiste au dernier tournant de la route, comme nous débouchions sur le plateau des Quatre-Piliers.
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— Halte devant les Males-Pierres ! cria-t-il ensuite d'un ton moqueur. C'est ici que les grands parents de M°^® Rouziac faisaient pendre les manants avant la Révolution.
— Oui, Monsieur, ajouta vivement Rouziac, dont les joues se gonflèrent d'orgueil à cette exclamation , c'est ici que les seigneurs de Rabastens et de Paulignan avaient établi leurs fourches patibulaires.
— Si cette potence était en plaine , grommela Mercadié , il y a longtemps qu'elle serait démolie.
— Et tout en lançant cette boutade , l'homme de la plaine cracha sur les vieilles pierres, respectées depuis des siècles par les montagnards.
Mes compagnons de route me quittèrent devant la ruine féodale, en me chargeant de leurs compliments pour l'abbé Pascalot.
— Présentez, je vous prie, à notre digne curé les hommages du plus humble de ses paroissiens. — Offrez de ma part au bon pasteur les respects de sa brebis galeuse.
L'humble paroissien avait ôté poliment sa casquette fourrée : mais rien ne dérangea sur le front de l'aubergiste les plis multicolores du bonnet catalan.
Ainsi que je devais m'y attendre, la nuit amena dans Rabastens une suite de scènes orageuses. Il y avait depuis longtemps, dans ce coin du monde, autour da ce pauvre et obscur village, une masse latente d'électricité que le choc des événements allait faire éclater coup sur coup à la lueur de sinistres éclairs. Les grandes villes, toujours bouillonnantes, ont pour ainsi dire chaque jour leurs explosions électriques ; mais, dans les petits centres de population, c*est à peine si, une fois en cent ans, le jeu des intérêts ou des passions dérange la monotonie de l'existence commune. Paris compte ses orages par milliers ; Rabastens n'a, dans toute son histoire, qu'une nuit d'émotion et de révolution. Cette nuit terrible vit la foudroyante péripétie d'un drame populaire dont les premiers actes avaient embrassé une période de plus de vingt années.
Avant que le hasard ne m'eût présenté M. Rouziac
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sur sa mule blanche, la figure repoussante de cet homme m*était inconnue ; mais il n'en était pas de môme de sa vie, de son caractère, de sa piteuse origine et de son étonnante fortune : car i] est impossible de traverser au galop les Serres-Lisses sans entendre prononcer le nom de l'Auvergnat million-, naire. Ce nom exécré pèse comme une hypothèque sur les Trois- Vallées du Crucifix. Pour le bouvier soucieux, tristement incliné sur sa charrue, il est gravé à la pointe du couteau sur la borne de son champ ; pour le pâtre indolent qui se dandine en tête de son troupeau, il est marqué au fer rouge sur la laine flétrie de ses moutons. Savez-vous, monsieur le curé, disait à Tabbé Pascalol un vigneron du pays en écoutant fermenter sa vendange, savezvpus ce que dit le vin qui chante dans ma tonne? U dit : « J'appartiens à Rouziac! » et autant en dit le blé qui, au temps de la ipoisson, tombe sous ma faucille et danse dqns mon crible ! — Rouziac en effet est le maître souverain de la contrée. Le fossé qui entoure ses terres se déplace à vue d'œil, et menace d'englober tous les héritages de ces pauvres gens. Sur tous les chemins en zigzag qui mènent de la plaine à la montagne, et qui redescendent de la montagne à la plaine, si Ton demande au premier venu qui passe : — « A qui cette ferme, à qui ce domaine, à qui ces prairies, à qui ces bosquets d*oliviers à qui cet immense' tapis de vignes, à qui ces grands jardins, à qui cette belle plantation de mûriers? »
le passant ne manque jamais de laisser tomber de ses lèvres, pour toute réponse, l'éternel refrain du Chat'Botté. — Monsieur, tout cela est au marquis de Carabas, tout cela est à M. Rouziac de Paulignan I Rouziac est dans ce canton le Carabas de Tusure. C'est par l'usuro envahissante qu'il a un pied dans chaque maison, un fil à marionnettes dans chaque famille, et dans chaque miette du sol une molécule rongeuse, un atome crochu. Le créancier des Trois- Yallées, assis sur le plateau des Males-Pierres, comparait un jour, devant Mercadié, le damier de cultures qu'on admire du haut de cet observatoire naturel à un vaste mouchoir à carreaux, suspendu à la pointe des montagnes. — Hé bien, mon cher ami> ajoutait le digne homme en développant sa comparaison, si Dieu m'avait planté entre les deux pommettes un nez de Gargantua, je pourrais tout à mon aise éternuer dans ce mouchoir, sans que personne (excepté toi), dans un rayon de trois lieues se sentît la hardiesse de ne pas me crier : « Dieu vous bénisse !» — En vérité, maître Rouziac ? Souvenezvous alors, répliqua vei^tement Mercadié, souvenezvous pour mater votre orgueil, que vous êtes venu d'Auvergne sans souliers, long et maigre, la mine avalée, le ventre creux, la bourse plate, le chaudron sonnant sûr la nuque et deux poêlons battant sur les reins. On vous appelait Jean7Flour tout court, et les filles d'auberge riaient dans leur tablier quand elles voyaient ce grand flandrin d'étameur, réduit par les.
temps humides, à se moucher dans ses doigts derrière la porte des cuisines. C'est pourtant vrai, reprenait l'Auvergnat avec candeur. Pauvre Jean- Flour ! comme il a dû souffrir 1 et qui aurait dit en ce temps-là que le grand flandrin était destiné à épouser la fille unique du marquis de Paulignan.
Muni de la ténacité froide, particulière à son pays, Rouziac s'était mis de bonne heure à économiser sou à sou, changeant peu à peu l'étain en argent, et le cuivre en or, tandis que le riche marquis jetait ses louis à poignées sur une table de bouillotte. L'étameur ambulant devint bientôt chaudronnier en chambre^ puis marchand patenté d'ustensiles de ménage, puis encore marchand tapissier, marchand drapier, et en môme temps marchand d'argent ; profession qu'il finit par adopter à l'exclusion des autres. Le nom de Jean-Flour disparut : on ne l'appelait plus que M. Rouziac. Partout, sur son passage, il était salué chapeau bas, mais il respirait dans l'air le mépris universel. Gorgé de richesses, le parvenu d'Auvergne eut la singulière fantaisie d'ôtre estimé, honoré, considéré. Il se fit le banquier obséquieux du vieux Paulignan, et mena tout doucement le joueur à sa ruine, en alimentant sa passion avec une sollicitude maternelle , si bien qu'un beau matin, sur un mot impertinent du marquis, il put s'écrier comme Tartufe se couvrant devant Orgon :
La maison est à moi, c'est h vous d'en sortir.
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LE DEBxNIER FLAGELLANT * 461
Abruti par le jeu, le marquis aima mieux se laisser exproprier de sa fîlle que de sa maison et dp ses biens. — Epouse Vauvergnac, épouse Vauvergnac! dit-il à son enfant avec sa prononciation de vieil émigré. Il le faut^ il le faut, pour que je puisse mourir en paix. » Clotilde de Paulignan se résigna : mais le lendemain de cette triste alliance, qui fut aussi le jour de mort de son père, Tépousée rompit toutes ses relations de famille, et s'enterra vivante à la Couarde, d*ou elle ne sprtit plus que voilée, pour aller le dimanche à Téglise. Quoi que pût dire Rouziac, ni prières ni reproches, ni caresses ni menaces ne purent ébranler cette résolution du désespoir. La recluse vieillit en recluse, derrière les barreaux de sa maison, sous Téternel habit de deuil ; et quand elle devint mère, elle voua au noir la petite Marie comme on voue au blanc les autres enfants. Marie avait grandi dans la sombre demeure, sans Tégayer jamais d'un sourire. Elle subissait en silence avec sa mère, dont elle partageait la tristesse, tous les raffinements de la tyrannie domestique.
Telle était, en raccourci, Thistoire de Rouziac et de sa famille. Je savais tout cela par lambeaux, et l'apparition imprévue de l'Auvergnat avait suffi pour me donner l'idée de rassembler en cheminant toutes ces pièces éparses. Ma mosaïque était complète quand j'arrivai à Rabastens. La vieille servante du curé m'attendait, en âlant, sur le seuil du presbytère.
— Ah ! Monsieur, me dit Agathe en prenant la bride de mon cheval, quelle triste soirée nous avons jpassée ici pendant que vous vbus divertissiez làrbas 1 Jamais, depuis que je sers M. le curé, non jamais, je ne l'ai vu aussi hargneux, aussi épineux, aussi malheureux que ce soir. Le pauvre homme était dans un état à faire pitié. Imaginez-vous qu'il allait et 'venait dans le salon, comme s'il avait eu des fourniis dans les jambes. Et quand il ne soupirait pas, il grondait; et quand il ne grondait pas, il se mettait à soupirer. J'ai cru un instant (Dieu me pardonne 4) qu'il aurait une bonne attaque de nerfs et que ça le calmerait. Mais non , il n'a pas voulu se trouver mal, la seule chose qui pût lui faire du bien. Il a continué à marcher, à gémir, à se fâcher, jusqu'à ce qu'enfin.... Mais je vous conterai tout cela plus en détail, quand vous aurez la serviette sur les genoux, et le nez dans votre assiette.
— Parlons bas I reprit Agathe, après avoir dressé mon couvert et garni le ràtejier de mon cheval ; parlons bas, car il dort, et, quand on le réveille en sursaut, il faut le soigner pendant huit jours. Cela vous étonne, n'est-ce pas? On le croit robuste parce qu'il est joufflu. Hélas! c'est tout le contraire; un rien suffit pour le déranger, et, dans ce cas, il n'y a que le sommeil pour le rétablir. Aussi, dès qu'il a du chagrin, bonsoir la compagnie! M. le curé gravit l'escalier comme un écureuil, et se blottit dans son lit comme une marmotte. Là, bien emmitouflé,
bien pelotonné, la tête à la ruelle et le bonnet sur les yeux, il se rengorge comme un pigeon et se met aussitôt à roucouler ; car il roucoule en dormant, le pauvre cher homme ! Tenez , rentendez-vousj ! ne dirait-on pas qu'il y a là haut un nid de tourterelles ? C'est le sommeil du juste, Monsieur; et soyez bien sûr que, malgré toutes ses richesses , Rouziac-le- Fossoyeur ne respirera jamais aussi librement. Demain au petit jour, après une bonne nuitée, M. Pascalot se lèvera gai comme un pinson et frais comme un épin^d. Mais je m'aperçois qu'en bavardant je ne vous ai pas encore dit pourquoi il était si malheureux tantôt. Patience ! m'y voilà. /
Agathe raffermit sa quenouille entre ses genoux, et, mouillant légèrement le bout de ses doigts pour tirer plus aisément sa fusée :
— Vous savez sans doute, continua -t-elle, que nos paroissiens sont venus chercher la grand'croix à l'église pour aller à la rencontre du flagellant. Làdessus M. Pascalot prend la mouche et s'imagine que sa croix est perdue ! — Agathe ! Agathe ! ils ont osé prendre la grand'croix ! — Eh bien. Monsieur, ils auront la peine de la rapporter. — Je débrouillais un écheveau, je le lui mets dans les mains pour l'occuper ; mais ses mouvements étaient si brusques, qu'il m'a été impossible de terminer ma pelote. Alors, voulant le distraire à tout prix, j'ai fait rôtir des marrons sous la cendre (c'est une des friandises qu'il aime) : — Monsieur le curé, lui disais-je de
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temps en temps, voilà ua marron bien doré ! — 11 croquait le marron, et n*en répétait pas moins son antienne : Agathe ! Agathe ! ma croix est perdue! — Après les marrons, j'ai eu recours aux giroflées; ce sont des grains de maïs, jaune comme Tambre, qu'on jette sur une pelle toute rouge, et qui, après avoir éclaté comme des pétards, s'épanouissent comme des fleurs. Ordinairement ce jeu d'enfant )'amuse ; mais ce soir il ne prenait pas garde à mon feu d'artifice, et, tout en croquant les giroflées, il s'écriait de minute en minute : — Ah I ma croix d'argent, ma pauvre croix est perdue! Hélas! je n'avais que cela de joli dans mon église ! — En effet, Monsieur, l'église est bien pauvre : un calice d'étain, des burettes en ferblanc, des ornements en laine et coton,. tout cela n'est pas bien brillant. Nous n'avons de vraiment joli (Monsieur le curé a raison) que cette croix des grands jours, qui est, dit-on, en argent massif. Au reste, vous avez dû voir ce bijou à l'auberge de Mercadié, car il figurait sans doute en tête de la procession.
— Et à propos , Monsieur , cette procession , l'avez-vous vue? ajouta sans transition la vieille servante en pressant le mouvement de son fuseau et me dardant sous sa coiffe un regard enflammé de curiosité. Parlez-moi un peu> s'il vous plaît, de cette cérémonie, à laquelle on m'a toujours défendu d'assister. Le flagellant était-il vieux... ou jeune? L'at-on fouetté jusqu'au saag?... A-t-il bien supporté la discipline?
£n m'adressant rapidement ces questions, Agathe se troublait, tremblait, balbutiait ; et le feu sacré des vestales de cinquante ans, Tâcre pudeur des vieilles filles, brûlait ses lèvres indiscrètes. Tant que dura mon récit, elle osait à peine respirer, attendant et craignant peut-être quelque étrange révélation. Quand je prononçai le nom de Rouziac en parlant des dangers qui menaçaient Tusurier, elle changea de figure, et, toute pâlissante d*émotion, me dit : — Est-ce que vous plaignez cet homme ?
Une main sur sa quenouille, et J'autre à son fuseau, elle avait Tair d'une Parque irritée.
— Je plains sa femme et sa fille... Ne faudrait-il pas les avertir?
— Regardez de ce côté, me dit Agathe en me montrant au loin une lueur mystérieuse, pareille à celles qui tremblent au bout de Thorizon, dans les contes de fées. Voyez -vous là-bas ce point brillant qui ressemble à une petite étoile ? Elles sont là, chaque nuit, veillant et priant, sans crainte et sans alarme , car tout le monde les aime et les plaint. Le bruit a couru, il y a deux ans, qu'elles ont un livre secret, oii Madame a écrit ces mots, sur la première page : « Ce que nous devons à nos débiteurs. )> Et Ton dit que chaque soir la mère et la fîlle, quand le maître est couché, tiennent note sur ce livre des bénéfices du Marchand de sangsues» Un jour, j'en suis certaine, elles jetteront à poignées, par la fenêtre, tout le bien mal acquis. Elles sont trop fières et
trop justes pour garder une petite miette d'argent volé. Aussi jamais personne n'osera lever la main sur elles : les Dames noires sont sacrées ! Quanl à lui , quoi qu'il arrive, il ne souffrira jamais la centième partie des maux qu'il a causés. Si je siiis vieille fille et servante, Monsieur, c'est à l'Auvergnat que je le dois. Il a ruiné et enterré mon pauvre père, comme il a ruiné et enterré le père de sa femme, feu M. de Paulignan. Oh ! ce n'est pas sans raison, allez, qu'on l'a surnommé le Fossoyeur. Heureusement il y a une justice là-haut, et, comme dit souvent la mère Flagel : « Un jour les morts le tueront I » Mais ce jour-là, j'en ai peur, n'est pas encore venu. D'après ce que vous ni'avez conté, je devine qu'après avoir rançonné son homme, Mercadié le fera sauver, et peut-être viendront-ils tous les deux cette 'nuit même au presbytère. Gomme toutes les portes du village seront murées pour lui, Rouziac frappera sans doute à la nôtre. Je suis bonne chrétienne, Monsieur, mais je vous jure qu'il me sera bien pénible d'aller lui ouvrir.
— Tranquillisez-vous, Agathe, et allezvous reposer. Ce sera moi qui attendrai sur cette chaise la visite de Rouziac.
Après avoir ranimé le feu près de s'éteindre, la vieille servante me laissa seul dans le petit salon. Le pressentiment de cette fille m'avait frappé. Il me sembla que j'allais assister à l'exécution d'un condamné à mort. Je demeurai là, plein d'une angoisse
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secrète» et les yeux fixés invinciblement sur le point vaporeux oh tremblait le flambeau des Dames noires.
Le vent s'était calmé, la lune avait disparu. A force de regarder le flambeau lointain, mes yeux éblouis se fermèrent, et presque au même instant je sentis s'éveiller en moi je ne sais quel sens nouveau qui me donna tout à coup une vue plus lumineuse, plus- étendue et plus intime. Etait-ce la vue niagique de l'âme, ou n'avais-je devant moi qu'une création fictive de ma pensée? Illusion ou réalité, le flambeau lointain reparut, incertain d'abord, el semant autour de lui la vague blancheur des nébuleuses. — Il se rapprocha peu à peu, par un. mouvement lent et doux, qui semblait entraîner aussi la chambre des Dames noires.
Cette chambre silencieuse, que m'avait peinte Agathe, respirait en ce moment le calme de la retraite et de la prière. Entre deux alcôves voilées par de longs rideaux, se détachait, sur un fond noir, un petit crucifix d'albâtre; et du côté opposé, en face
du crucifix, brillait un large miroir de Venise surmonté d'un grand chapiteau armorié. Au-dessous de la glace , une commode bombée, en bois d'ébène, à poignées de métal bruni, se contournait sur des griffes d'oiseau héraldique. Deux femmes en deuil étaient assises devant une table, au milieu de la chambre, sous le rayonnement d'une paisible lumière. L'une d'elles, la plus âgée, écrivait dans un livre ouvert ; la plue jeune, penchée sur un autre livre, lisait à demi-voix ou dictait. Les Dames noires accomplissaient sans doute le pieux travail dont Agathe m'avait parlé. Leurs physionomies, bien éclairées, avaient un air de famille saisissant. Elles rappelaient ce vieux type français si élégant, le type des Dianes chrétiennes. La mère et la fille, grandes et pâles toutes deux, avaient les mêmes signes de race : dignité, générosité, finesse I C'étaient bien deux rejetons flétris d'une tige pure et noble ; le sang auvergnat, chez Marie, rougissait à peine le bout des doigts. Malheureuses, elles gardaient, malgré leur piété, quelque apparence de dédain qui tranchait sur leur résignation. Heureuses, il eût fallu les peindre le regard un peu fier, le sourire indulgent, les mains ouvertes.
A cette* douce vision, qui ne dura qu'un instant, succédèrent en foule des images tumultueuses. L'étrange scène dont j'avais été le témoin à l'auberge de Mercadié se répéta dans mon esprit en se
no LE DERNIER FLAGELLAÎST
transformant à Tinfini. Ce fut comme une évocation historique de tout le passé des Flagellants.
Je vis d*abord le fondateur de la secte, Termite Ranieri et ses dévots^ excitant dans les campagnes une espèce de jacquerie religieuse contre les juifs et les nobles, contre les riches et les puissants. Puis vinrent les mignons de Henri III, préludant à leurs veillées infâme» par des momeries de flagellation. La discipline, oubliée dans un réduit du Louvre, se trouvait bientôt à Saint-Cloud, sur un petit sopha velouté, entre M"® de Tencin et le Régent. Je vis ensuite la cordelette ferrée déchirant le dos des convulsionnaires, sur le tombeau de leur apôtre, le diacre Paris. Puis enfin, après avoir effleuré les heureuses figures de Suzanne et de Michel, dans la cérémonie de la verge d'osier, mon regard s'arrêta sur un dernier tableau de flagellation. Rouziae m*apparut en costume de juif, et c'était la mère Flagel qui le fustigeait publiquement devant le portail de l'église de Rabastens.
En ce moment, ma lanterne magique se renversa; je venais d'entendre un grand cri : — Le feu est au presbytère ! — L'abbé Pascalot, dont j'avais reconnu la voix, descendait de sa chambre tout épouvanté. Agathe se montra presque en môme temps au haut de l'escalier : elle ne ^e possédait pas de joie.
— Monsieur, Monsieur, criait-elle à pleins poumons, le feu n'est pas chez nous ; c'est M. Rouziae
qui brûle 1 mon Dieu I que c'est beau ! mon Dieu que c'est beau ! Ah I c'est plus fort que moi , le malheur des coquins me fera toujours plaisir !
Et la vieille servante battit des mains , comme si elle eût assisté à un feu de la Saint-Jean. — Agathe ne se trompait pas. C'était bien l'habitation de Rouziac que l'incendie venait d'attaquer. Il y avait de ce côté-là un foyer immense dont l'éclatante réverbération ne justifiait que trop la méprise de l'abbé. Des milliers d'étincelles jaillissaient de la masse incandescente. Le mouvenient des flammes était effrayant. Tantôt elles s'élevaient comme les aiguilles rougeâtres d'un monument diabolique, tantôt elles se renversaient en ondulant comme une moisson ardente. Les montagnes chatoyaient dans l'atmosphère embrasée ; le ciel était rouge comme la voûte d'une fournaise.
— Monsieur le curé, demanda la servante, c'est bien à la Couarde, n'est-ce pas, que sont les coffresforts de M. Rouziac ? L'argent de Tétameur fondra plus vite aujourd'hui que son étain autrefois.
— Taisez-vous , mauvaise langue ! dit sévèrement l'abbé. Taisez-vous, et tirez les rideaux. Cette clarté m'éblouit, on croirait voir l'Enfer. — Eh bien, mon cher ami, me dit-il ensuite en déclamant avec lenteur comme s'il eût été dans sa chaire, eh bien, plaisanterez-vous encore à propos des Flagellants ? Voilà les conséquences de leurs abominables pratiques ! ce sont des enragés, vous dis-je, ce sont
des démons. Quand ils déposeùt le fouet, ils allument la torche, et....
Mon ami P^iscalot, que son effroi mettait on verve, aurait longtemps parlé sur ce ton pathétique^ si le marteau de ]a porte d'entrée , soulevé avec violence, n'avait en retombant cloué sa langue à son palais.
— Ouvrez, ouvrez s'il vous plaît, cria une voix suppliante.
Le marteau retentit encore, et le bon curé s'appuya sur une chaise comme s*il eût été frappé au cœur. Pendant que la servante essayait de rendre le calme à son maître, je courus à la porte qui, à peine ouverte, donna passage à une sorte de trombe humaine qui faillit me renverser. Rouziac, fou de terreur et de désespoir, se précipita dans le salon avec l'élan d'une bête traquée. 11 s'abattit d'ans un fauteuil, et sa masse en rebondissant rendit un son argentin. Par un geste machinal, le fuyard, épuisé, dénoua rapidement sa ceinture et balbutia deux ou trois mots confus : — Cachez, cachez cela! — L'abbé, guéri de sa frayeur par le spectacle de cette grande épouvante, s'était allègrement relevé de sa chaise, tandis que son hôte improvisé tombait dans un fauteuil. Il prit la ceinture et la mit en dépôt dans son secrétaire. Au bruit que ûi le tiroir en se refermant, Rouziac tressaillit: — Où est ma ceinture? — Dans ce tiroir. — Montrez-la moi. — La voilé ! * .La olef I donnez-moi la clef I — Il passa
LE DERNIER FLAGECLANT 173
Tanneau de la clef à son doigt, qui se crispa sur lé métal. La sueur coulait sur ses joues, le frisson dans ses veines ; il voulut boire et ne put pas : ses dents claquaient. On Tenveloppa, sur sa demande, dans une couverture de- laine : ses genoux tremblaient au point de faire sauter la couverture , qu'il fallait replacer à chaque instant. Quand la fièvre parut diminuer, Tabbé demanda ce qu'étaient devenues M™® Rouziac et sa fille. — Elles? ce sont des saintes 1 . . . Pas de danger 1 . . ce Sont des saintes ! — D'autres paroles entrecoupées s'échappèrent en désordre, lancées ou arrêtées par les soubresauts d'une rêvçrie bizarre :
— Us étaient plus de trois mille! Mercadié savait tout, il a fait une bonne affaire... Les ingrats! les ingrats 1 ... tous mes obligés, tous mes débiteurs... celui-là, cent francs.... celui-là, deux centfe... toi, cinq cents, toi six cents, toi mille ! 1 1 Les autres, dix, vingt, trente, quarante écus...
Rouziac comptait sur ses doigts, regardait dans toutes les directions autour de lui, interpellant à droite et à gauche, tantôt montrant le poing, tantôt versant des larmes.
— Avoir tant souffert, tant peiné, tant travaillé ! . . . Que vous ai-je fait? Que vous ai-je fait mes amis? jamais du mal, rien que du bien : oui, M. le curé, rien que du bien I
Même dans sa fièvre, l'usurier jouait l'honnête homme, avec mille grimaces patelines. De divaga-
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tion en divagation, la, fatigue survint, irrésistible, accablante. Le sommeil le. frappa d*un coup de massue : il ploya le cou, hébété. Le* bruit de sa respiration se traînait comme un râle. Agathe me poussa du coude, et me dit : — Je le savais bien, qu'il ne roucoulait pai^ en dormant. Il a une enclume sur la conscience. — Taisez-vous, dit une seconde fois Tabbé, vous avez peut-être une montagne sur là vôtre ! — La servante glissa légèrement vers la cuisine, d*où elle revint aussitôt pour annoncer les Dames noires.
M"*® Rouziac entra d'un pas ferme ; elle était accompagnée de sa fille Marie. Je les retrouvai telles que mon imagination les avait vues, ou rêvées. Dans le désordre de Fincendie, elles n'avaient point songé à emporter de l'or comme Rouziac, mais elles avaient sauvé des flammes trois objets précieux, le crucifix d'albâtre et les deux livres, ornement et consolation de leur solitude. Marie avait l'air d'une captive jetée hors de sa prison par une émeute. Sa mère portait haut la tête ; une joie exaltée ^brillait sur son front, oh planait l'orgueil satisfait.
— Dieu nous châtie, Dieu nous aime ! — tel fut le salut qu'elle adressa tranquillement à l'abbé Pâscalot. Elle remit au curé les deux livres, le crucifix d'albâtre, et, prenant Marie par le cou, elle l'entraîna vers la fenêtre, qu'elle ouvrit à deux battants. — Viens, ma fille, dit-elle, et regarde avec moi ces
belles flammes. Le ciel a compris nos prières ; à genoux, mon enfant, et remercions Dieu !
• Les mains jointes, les lèvres émues, le visage illuminé par les scintillations de Fincendie, les deux femmes s'embrassèrent avec Teffusion de deux esclaves qui retrouvent ensemble la liberté. Avec leur maison réduite en cendres^ s'évanouissaient les titres de cette honteuse fortune qui pesait sur leur nom et sur leur vie ; quelle ivresse pour ces nobles cœurs, quel triomphe pour ces &mes angéliques ! Fières de recevoir le baptême de feu, la mère et la fiUe, dans un élan de reconnaissance pieuse, souriaient à l'ange exterminateur, dont elles avaient invoqué tant de fois l'épée flamboyante. Ce premier sentiment de félicité les avait dominées et surprises au point de leur faire oublier qu'elles étaient encore sous l'œil du maître.
Frappé au visage par une bouffée d'air extérieur, Rouziac s'agita dans son fauteuil. Un soupir étranglé siffla dans sa gorge,'et ses lourdes^ paupières, un instant soulevées, s'abaissèrent aussitôt par un mouvement convulsif. — Fermez les fenêtres, fermez les fenêtres ! s'écria il en mettant ses poings sur ses yeux. Il s'éveilla tout à fait sur ce mot, et son réveil fut terrible. En voyant sa femme et sa fille à genoux, il devina qu'elles rendaient grâces à Dieu de leur délivrance. L'explosion de sa colère fut si véhémente, il proférpi dans son désespoir des mots si odieux, que la vieille Agathe ût en reculant
trois signes de croix. Les reproches grossiers, les gestes menaçants, les invectives brutales laissèrent M"® Rouziac complètement insensible. Elle mettait le pied sur ces outrages , et paraissait plus grande au milieu de sa profonde sérénité. Tandis que Marie succombait à son émotion, sa mère levait, sans parler, le doigt vers le ciel. A ce signe , Rouziac devint livide de rage. — Oui, oui, le ciel se venge, le ciel me punit! Voilà votre exécrable pensée! Malheureuses, vous me haïssez plus que la mort, je le sais ; ma ruine vous comble de Joie ; vous n'avez qu'un regret, j'en suis sûr, c'est que les poutres de ma maison ne m'aient pas écrasé en tombant. Ah I fille vaniteuse d'un noble gueux, vous ne me pardonnez pas d'avoir pu vendre à la criée le lit hypothéqué de votre père mourant ; vous ne me pardonnez pas de vous avoir épousée pardevant l'huissier, après vous avoir saisie, en payement de mes créances, au domicile de mon débiteur. Allez, quoique vous fassiez, vous et votre fille, ingrates et glorieuses créatures, votre nom de Paulignan n'existe plus ; et tant que vous vivrez, vous aurez chaque jour le crève-cœur de vous entendre nommer Madame et Mademoiselle Rouziac ! ... Oui, Rouziac, Rouziac I Rouziac I
Ces derniers mots, j'ai honte de l'écrire, furent plutôt aboyés qne prononcés. Rouziac écumait ; sa voix n'avait plus rien d'humain. Bientôt même elle se perdit dans une sorte de roulement guttural.
La tragédie tournait brusquement au mélodrame. Rouziac, emporté par sa fureur, voulut s'élancer vers la fenêtre, afin de frapper celles qu'il ne pouvait plus insulter. Il se leva, balançant comme un marteau cette clef de secrétaire, qu'il avait gardée dans sa main. Au bout de trois pas, il chancelait. Nous n'eûmes pas besoin de l'arrêter ; un frémissement sinistre l'avait saisi tout à coup; il tomba comme. foudroyé. W^^ Rouziac accourut, se pencha vers lui avec une sombre curiosité, lui releva doucement la tête, et, après avoir plongé son regard clair au fond de ce regard défaillant, elle nous parut toute blême.
— Agathe, emmenez Marie, dit-elle à la servante. Marie passa toute en larmes auprès de son père.
Celui-ci n'était déjà plus recoDnaissable. Ses prunelles injectées, ses lèvres convulsives, son haleine épaisse et traînante , d'autres symptômes menaçants expliquaient tristement sa chute.
— C'est un coup de sang, dit l'abbé. Il faudrait le saigner.
— Il faut avant tout le confesser, répondit M"® Rouziac, et, à partir de ce moment, elle entoura son mari des soins les plus affectueux. — Sauvons au moins son âme, disait-elle, si nous ne pouvons sauver son corps.
Nous avions transporté le malade dans une chambre du premier étage. L'abbé, faute de médecin, était allé chercher un maréchal-ferrant, presque
infirme, et qui, à cause de cette infirmité même, devait être resté dans sa maison, pendant que les autres habitants de Rabastens mettaient joyeusement le feu à la Couarde. Cet homme exerçait dans son village, avec Tagrément de saint Eloi, la double profesion de rebouteur et de vétérinaire. Il redressait d'un coup de pouce les membres disloqués, et saignait au besoin bêtes et gens. Quand ce maître Jacques arriva, Rouziac avait 4es pruneUes niornés et fixes, les joues ballonnées, les épaules gla* cées et roidies. Le vent de la respiration retroussait sa lèvre comme celle d'un fumeur.
— Âh I ah ! c'est M. Rouziac ! dit le paysan. C'est ce bon.M. Rouziac ! il fume en respirant. . . mauvais signe ! — Et se tournant vers le curé, il lui dit tout bas/ : Monsieur Pascalot, confessez votre homme ; la Mort lui a mis sa pipe entre les dents.
Une heure après la saignée, comme Rouziac semblait un peu soulagé, l'abbé Pascalot l'exhorta, dans l'intérêt môme de sa guérison^ à remplir ses devoirs religieux. Une tourterelle prêchant la pénitence à quelque oiseau de proie n'aurait pas mis dans son discours plus de ménagements et de roucoulements que n'en mit dans son homélie le bon abbé Pascalot.
— Rien ne presse, dit le malade. Je me sens mieux, je serai sur pied demain.
M"* Rouziac, voyant alors qu'il fallait frapper un grand coup, mit la main sur l'épaule de son
mari, et le considéra longtemps avec une fixité alarmante.
— Que me voulez-vous? demanda Rouziac troublé jusqu'au fond de Tâme par cette attention obstinée.
— Mon ami, vous êtes perdu I répondit-elle avec Faccent du juge qui prononce une sentence. Priez Dieu qu'il vous fasse miséricorde ,. car.vous paraîtrez bientôt devant lui.
— Laissez-moi, laissez-moi ! Vous voulez me tuer.
Rouziac s'enfonça sous sa couverture. Il était attéré. Un combat affreux se livrait dans son esprit. La peur de la mort lui arracha des sanglots. Sa lâcheté plutôt que le repentir le jeta dans les bras de Tabbé. Pendant qu'il bégayait en toute hâte une larmoyante confession. M™® Rouziac était allée raconter son triomphe à Marie. — La grâce a touché le cœur de ton père, lui dit-elle en l'embrassant. — Est-ce vrai? me dit Agathe à voix basse. Il fera donc mentir le vieux dicton : Telle vie, telle mort ! Puis elle me prit à part, dans l'embrasure d'une croisée, pour me raconter que Mercadié était venu reprendre son cheval. — L'aubergiste, ajouta-t-eUe, riait tout seul comme un brigand qui vfent de faire impunément un mauvais coup.
L'abbé rappela les Dames noires. Rouziac abandonna ses mains inertes à sa femme et à sa fille, dont il ne sentait plus la présence. Deux incidents marquèrent son agonie, qui se prolongea jusqu'au
jour. Les montagnards , excités par le flagellant, après avoir accompli leur bespgne d'incendiaires^ vinrent jusque dans la maison du curé, pour réclamer le fugitif échappé à Tincendie. Les plus furieux essayèrent même de pénétrer dans la chambre où il se mourait. M™® l^ou'ziac ouvrit la porte, écarta les rideaux du lit, et montra d* un geste l'agonisant.
— Voilà l'homme que vous cherchez. Aurez-vous le courage de troubler sa dernière heure ?
A ce mot, toutes les Jlêtes se découvrirent, et la foule des montagnards se dispersa, en murmurant des Pater et des Ave pour celui que naguère ils accablaient de malédictions. Quatre ou cinq personnes seulement étaient restées près de la porte. C'étaient les domestiques'de la famille Rouziac, qui, le dan- ^ ger passé, venaient se ranger si fidèlement autour de leurs maîtres. Je vis aussi dans un coin de la chambre une vieille femme, silencieuse et immobile. Elle semblait épier l'agonie du malheureux qui, livré de plus en plus au délire et tourmenté sans doute par des visions, balbutiait d'une voix éteinte : « Pardon ! pardon 1 pardon I »
^- Les morts l'environnent, les morts le tuent I s'écria la vieille femme en levant son bras dé-
'chamé.
Je reconnus la mère Flagel. VL^^ Rouziac, qui la reconnut aussi, la pria de se retirer. Je remarquai avec une certaine surpfise qu'elle lui parlait avec
une grande douceur. Mais les domestiques^ heureux de trouver une occasion qui fît éclater leur zèle, s'élancèrent dans Tescalier à la poursuite de Jeanne Sidobre.
La marchande d'osier avait compris qu'il était inutile de fuir. Elle s'était résolument adossée & la porte du presbytère, et là, déployant tout-à-coup et faisant siffler les cordelettes de sa discipline, elle tenait les assaillants à distance.
— Misérable sorcière I criaient ceux-ci les poings tendus, c'est vous qui êtes la cause de tout.
— Oui, mes amis, c'est moi î répondait Jeanne Sidobre en souriant. Et les cordelettes ferrées tourbillonnaient toujours devant elle.
— Vous, et ce grand coquin de flagellant ! Oîi est-il maintenant, le lâche ? qu'il vienne, qu'il paraisse !
— Celui qui l'avait amené, l'a rappelé. Il' était tout à l'heure dans la montagne. Cherchez-le maintenant dans la plaine I
Mon intervention ayant mis fin à la dispute, Jeanne replia ses cordelettes, me remercia d'un air étonné par une révérence, et s'en alla comme un fantôme en retard, à travers les rues désertes du village. Je courus après elle pour lui dire que M"® Rouziac seule avait droit à ses remerciements. Elle ne se retourna pas, mais, se parlant à ellemême, elle murmura sans s'arrêter : ^— Je sais
bien que la Dame noire ne me hait pas... C'est une femme pieuse qui respecte la volonté de Dieu I Elle croit aux Flagellants : car il y en a eu autrefois dans sa famille. Oui, poursuivit- elle en évoquant un souvenir, oui, celui de la verge d'osier... qui fut flagellé par un ange I
— Par un ange ? m'écriai-je involontairement.
— Par un archange I dit-elle. Puis, sortant do sa rêverie, elle me dit brusquement : — Qui êtes vous ? ... Vous me suiviez donc, vous m'écoutiez?
— Qui je suis ? Un homme qui croit aux Flagellants, et qui sait de bien belles choses sur ces messagers de Dieu.
— Vous, Tami du curé ! vous le chasseur de perdrix ! vous ne croyez pas... vous ne savez pas I
Il fallait prouver, à l'instant, que je croyais et que je savais ; car, ainsi qu'au début de ce récit, je venais d'entrevoir, à travers les dernières paroles de Jeanne, cette légende merveilleuse à laquelle devait se rattacher , selon moi, la gracieuse cérémonie do la verge d'osier. Heureusement pour ma curiosité, j'avais lu autrefois le singulier petit livre de Jacques Boileau, intitulé De historia Fiagellentium , et un certain nombre de brochures du dix-huitième siècle, relatives aux miracles du diacre Paris. Cette érudition de circonstance, que je déroulai peu à peu, me valut la confiance de la mère Flagel. La fantastique vieille marcha rapidement devant moi, jusqu'à cette vaste place oh, pour la
première fois, elle m'était apparue au milieu des garçons endimanchés qui se disputaient ses rameaux d'osier.
Asseyez- vous là,, me dit-elle en s'asseyant ellemême sur les marches de l'église, et, puisque vous aimez les Flagellants, vous allez entendre une histoire aussi belle que tout ce qu'il y a de plus beau dans la Vie des Saints. Les gens de la plaine s'en moquent, et prétendent que c'est un conte. Eh bien! si c'est un conte, qu'on me dise pourquoi il y a chaque année, dans ce pays, un marché aux fiançailles, comme celui que vous avez pu voir dimanche ; qu'on me dise pourquoi, le jour du marché, les garçons de Rabastens offrent aux jeunes filles des bouquets d'osier, et pourquoi chaque garçon, une heure avant son mariage, va courber les épaules sous le rameau vert de sa fiancée.
Les premières lueurs du matin blanchissaient le toit de l'église. La cloche du village, après avoir babillé VAngelus, répéta troi^ fois cet appel isolé qui annonce le trépas d'un chrétien. — Rouziac esl mortl dit en se signant Jeanne Sidobre. — Les Trois-Vallées vont respirer !
Elle leva la tôte, et d'une voix animée récita les versets du Nunc dimittis.
— ... «Voyez-vous d'ici, me dit-elle après un instant de silence, voyez-vous, au-delà du plateau des Maies -Pierres, un monticule tout nu qui a la forme et la couleur d'un vieux pain de sucre ébreché à coups de dent? En mettant la main sur vos yeux, vous pourrez distinguer, à la cime du monticule, une file de tours à demi rasées qui ressemblent parfaitement à une rangée de petites ruches. C'est là tout ce qui reste de l'ancien château de Paulignan. Regardez maintenant devant vous, pardessus les toits du presbytère. N'apercevez-vous pas, au milieu des sapins qui se balancent, un pigeonnier recrépi qu'on dirait bâti du mois dernier? Si l'on grattait les murs du bout du doigt, on retrouverait sous la chaux les assises énormes du vieux rempart de Rabastens.
Ces deux châteaux, placés en face Fun de l'autre conmie deux amis qui so saluent ou deux ennemis
qui s'insultent, ont longtemps appartenu à la même famille. Les aînés avaient Rabastens, et les cadets Paulignan. Un mariage aurait pu réunir sous Tautorité d'un seul maître Timmense territoire des deux seigneuries. Mais des siècles s'écoulèrent sans que ce mariage fût possible. On avait beau, des deux côtés, ordonner, des prières, faire des pèlerinages, doter des églises, et fonder des couvents , il ne naissait dans les deux seigneuries que de robustes enfants mâles. Pas une seule petite fille n'avait pu pousser au milieu de cette pépinière de garçons, ce qui était à la fois un sujet d'orgueil et une cause de tristesse dans les deux châteaux. Enfin, après des années et des années, une petite fille tomba des nues dans les prairies de Paulignan. Vers ce temps-là il naquit un gros garçon à Ra-, bastens ; on rapprocha les deux berceaux pour fiancer les deux enfants.
A l'âge de dix ans ces beaux fiancés demeurèrent orphelins. Jamais on n'avait eu dans la contrée d'aussi jeunes seigneurs et de plus doux maîtres. J'ai oublié de vous dire que la petite fille avait reçu le plus beau nom de la terre et du ciel : on Tavait baptisée Marie. Quant au jeune garçon, il avait un nom tapageur qu'on donne maintenant aux chiens de chasse : on l'avait appelé César ; et comme à peine échappé des lisières il montrait dans ses jeux une force étonnante, brisant et écrasant tout ce qu'il
486 LE DEKNIER FLAGELLANT
pouvait toucher, son père lui avait donné on outre le surnom de Taillefer.
Marie, toute délicate et toute fine, craignait son terrible cousin. Elle avait de petites mains de porcelaine blanche qui se cachaient pour éviter le poignet de fer de César. Un soufQe Taurait abattue, un souffle l'aurait relevée. Quand elle glissait sur -les dalles de Téglise, élancée, gracieuse, riante, et miUe fois plus légère que la brume du matin, on pouvait la prendre pour un ange envolé du paradis. En grandissant, le jeune seigneur de Rabastens, toujours chassant ou bataillant avec de mauvais compagnons, était devenu Teffroi du pays, tandis que Marie en était la bénédiction. Au reste, il n*avait nul souci de sa cousine. Il passait son temps à mal faire, à abuser vilainement de sa force et de son pouvoir. Le château de Rabastens, avec ses soixante fenêtres éclairées^ ressemblait la nuit à un enfer. Le maître de ce repaire y menait avec ses amis une existence de damné. La fortune de César ne suffisant bientôt plus à ses excès, il courait en rase campagne, escorté de ses démons, et rentrait dans sa caverne chargé de butin. On parlait, après ces courses, de voyageurs rançonnés, d'églises pillées, de femmes enlevées et d'hommes pendlis au gibet des Males-Pierres. Il se lassa pourtant dô cette vie, et renvoya ses compagnons un jour qu'il fut blessé de part en part dans un assaut. La misère alors le prit à la gorge,. et lui évida les flancs comme à un vieux
cheval de labour. Sa bourse étant vide, il s*imagi)ia qu*il pouvait la remplir dans les coffres - forts de Marie. Qu*avait-il à faire pour cela ? Épouser sa <;ousine dont la main lui était engagée. Il osa pa» raître à Paulignan et réclamer ses droits de fiancé. — Vous, mon fiancé I je ne vous connais pas, dit Marie. — Eh bien ! vous apprendrez à me connaître, répondit-il en la menaçant, et il jura par tous les diables que, s'il n*avait pas la châtelaine, il aurait le château.
Le voilà donc qui sonne du cor et rappelle ses compagnons. Puis il vient assiéger les murailles dé Paulignan. A l'arrivée de Ces bandits, Marie était en prière. C'était le soir; il faisait déjà nuit. Elle entendit hurler mille voix furieuses et ne commanda aur.une résistance. Seulement, quand elle eut fini son oraison, elle parcourut au vol les longs corridors et fit hardiment baisser le pont-levis. Les compagnons de César hésitaient à s'avancer, redoutant quelque surprise. Plus hardi que son escorte, Taillefer se hasarda lui-même sur le pont. Au moment où il étendit la mainWers Marie, la jeune châtelaine ne recula pas. Ce fut César qui, frappé d'épouvante, bondit en arrière et faillit rouler dans le fossé. Le bon Djeu, qui chérissait Marie, venait de permettre un miracle : à la droite de sa cousine, Taillefer avait vu le grand saint Michel, tout armé, perçant le dragon de sa lance, et, comme il reculait glacé d'horreur, il remarqua que le dragon avait une figure
humaine, laquelle figure était son portrait vivant, à lui, Taillcfer I Le prodige était si extraordinaire, le doigt de Dieu paraissait si clairement que la bande tout entière se dissipa comme une volée d'oiseaux de nuit éblouis par le soleil ; et pendant bien longtemps on n'entendit plus parler ni de Tailleferni de ses compagnons.
En l'absence de leur seigneur, les paysans étaient revenus sur ses domaines et ses biens prospéraient ; car Marie visitait souvent la seigneurie, et, par un effet de son regard, disait-on, la terre était moins dure, le travail plus doux et meilleur tant que la jeune sainte habitait Rabastens. Il y avait même de braves gens qui soutenaient que les récoltes poussaient plus vite le long des chemins oh elle avait passé. Tout cela parce qu'avec «a tendresse infinie, partout oh son cousin avait ouvert une plaie, Marie versait du baume et refermait la blessure !
Sur ces entrefaites, à l'entrée de l'Avént, temps de pénitence, une troupe de Flagellants traversa les Trois- Vallées. A cette époque, Monsieur, il y avait des armées de Flagellants, et, quand elles marchaient en triomphe du midi vers le nord, les populations entières tombaient à genoux. Aujourd'hui les plus grands pécheurs croient que notre chair méprisable est sacrée. Qui sait si vous n'avez pas vu ici le dernier Flagellant, et si je ne suis pas moi-même la dernière Secouriste ?
A la tête de l'armée pénitente, reprit Jeanne Si-
dobre, marchait un homme inspiré qui revenait pâle comme un Christ, de Bethléem et de Jérusalem. La poussière de la terre sainte avait arrosé ses cheveux, n allait, la face tournée vers le ciel, et disait: Oui, cela est écrit, cela est écrit I Tant qu'une vierge sans tache ne m'aura pas battu de verges, tant qu'elle n'aura point châtié ma chair, tant qu'elle n'aura point épanché mon sang, rien ne peut en ce monde me laver de mes péchés !
C'est sur cette place oU nous sommes que le pèlerin se lamentait, en invoquant à grands cris la pitié du Sauveur. Comme il achevait sa plainte, Marie, vêtue d'une robe blanche, perça la foule et dit : Me voici I car j'ai eu cette nuit commandement de Dieu. Elle leva sur le pèlerin, non pas une discipline étoilée, non pas une tresse de Cuir et de fer, mais une simple verge d'osier. Dans son angélique douceur, elle osait à peine remplir son devoir, quoiqu'elle en eût reçu commandement. La baguette flexible tremblait dans sa main, lorsqu'une force invincible souleva ce poids léger, et lui imprima le mouvement du marteau qui bondit sur l'enclume. La verge d'osier était devenue aussi lourde qu'une lame de plomb. Le sang coulait à flots, comme l'avait demandé le Flagellant.
Une profonde compassion toucha le cœur de Marie; elle demanda grâce pour le pauvre pécheur, et celui-ci vit alors, tout près de lui, le grand archange saint Michel qui laissait retomber le bras de la jeune
QUe. — Béni soit le Seigneur ! s'écria-t-il avec une sainte allégresse. Maintenant, mes frères, je suis purifié. Puis il écarta son capuchon, et dit en se relevant : — Me reconnaissez-vous, Marie ? — La vierge de Paulignan fondit en larmes : — Oui, je vous reconnais : vous êtes mon fiancé, dit-elle, et vous serez bientôt mon époux.
Voilà mon histoire. Monsieur, ajouta la mère Flagel. N'est-ce pas qu'elle est bien belle ? U y a des centaines d'années que ces événements se sont passés, et cependant, à chaque mariage qui se fait dans le pays, les jeunes fiancés ne manquent jamais de renouveler la cérémonie de la verge d'osier , après quoi ils vont pieusement s'agenouiller à Téglise, derrière l'autel, sous la lampe du chœur. C'est là que sont ensevelis, dans le même lit de pierre. César de Rabastens et Marie de Paulignan.
J'avais enfin ma légende ; mais elle ne me donnait qu'à moitié le mot de l'énigme. Pourquoi les jeunes montagnards brûlaient-ils la verge d'osier aussitôt que leurs fiancées la laissaient tomber à terre ?
— Ah I ceci, je l'ignore, me répondit la mère Fiagel. Il se pourrait cependant qu'on en trouvât l'explication dans un petit livre de contes- écrit à la main, qui s'appelle le Rosier de Paulignan, et qui se trouve mêlé aux vieux papiers de la commune.
Le manuscrit, en effet, me livra, dès que je pus le feuilleter, le complément de la légende. Après beaucoup de faits insignifiants relatés avec détail
dans cette chronique locale, je lus avec une joyeuse surprise le galant procès-verbal que voici :
« Ce jourd'hui, \^^ mai 4340, la Cour d*Amour, séant à Paulignan, a décidé souverainement, après mainte plaidoirie pour et contre, que dans la cérémonie des fiançailles, telle qu'elle a lieu dans ce pays, le fiancé, d*ores en avant, jetterait au feu la verge d*osier, en signe, garantie et promesse que jamais dans le mariage il n'usera de violence, et suivra toujours fidèlement la clémente loi d'Amour.
« Étaient présentes à la séance : Etiennette de Paulignan, présidente ; Phanette de Castelnau, Viviane de Pénautier, Mabille de Roquefère, etc. »
— Et vbs jeunes montagnards , demandai-je à la mère Flagel, tout émerveillé de ma lecture, confiniient-ils encore à observer ce doux commandement ?
' — Ah ! Monsieur, me répondît-elle, ils brûlent avec plaisir la vergé d'osier le jour de leur mariage ; mais le lendemain ils font lentement durcir au feu une forte branche de houx.
Vingt-quatre heures de sommeil, après l'inhumation de Rouziac, n'avaient pas suffi à Tabbé Pascalot pour se reposer de ses fatigues et de ses émotions. Quoique la grand'croix lui eût été rendue, le bon curé semblait atteint de mélancolie depuis que tant d'événements imprévus étaient venus troubler le calme de sa vie régulière. Lorsque je quittai sa paroisse, il m'accompagna tristement jusqu'à l'auberge du Crucifix. Nous trouvâmes Mercadié devant sa porte, fumant indolemment, selon son habitude.
— Hé bien ! Messieurs, nous cria-t-il d'un air délibéré dès qu'il nous aperçut, voilà de grands changements dans le pays depuis une semaine I Est-il vrai, monsieur le curé, que les Dames noires se soient retirées aux Carmélites de Toulouse? Est-il vrai qu'elles aient laissé l'ordre formel de partager tous les biens de l'Auvergnat entre ses anciens débiteurs? Est-il vrai enfin, demanda- t-il encore avec
LE DERNIBR FLAGELLANT 193
une sarte d'hésitation, que cette bonne M"® Rouziac a exprimé le désir que personne ne fût. inquiété ni poursuivi ?
M. Pascalot avait relevé la tête d'un air sombre. Il regardait fixement Mercadié sans répondre à ses questions. — Allons, reprit joyeusement celui-ci, je comprends votre silence, et je vois que les bruits qui courent ne sont pas menteurs. Au reste, continua-t-il négligemment, que ceux qui ont fait le mal aillent à confesse. Pour moi, monsieur Pascalot, j'ai la conscience bien tranquille. Si les montagnards m'avaient écoulé, les murs de la Couarde seraient encore debout. Mais ces enragés n'ont voul^i épargner que les magasins oîi se trouvaient les fourra* ges que je venais d'acheter.
— Mercadié, Mercadié, ne parlez pas si haut I dit le curé avec cet accent théâtral qu'il prenait, comme on sait, dans les grandes occasions : M*"® Rouziac se repentirait peut-être de sa bonté. Après votre conduite à, la Couarde, si nous l'avions voulu, nous pouvions vous perdre. Mais, puisque la justice humaine vous laisse en repos, songez à la justice divine. Encore un peu de temps, et, si le cours de vos impiétés ne s'arrête pas, le sort épouvantable de Rouziac vous attend : la foudre vengeresse éclatera sur votre maison !
— Monsieur le curé, je suis assuré ! répliqua gaiement l'aubergiste. Et il montra du doigt la pla-
que dorée du Phénixt qui brillait au soleil au-dessus de sa porte.
Cet homme-là unira mal I me ditTabbé en se suspendant à mon bras et tournant brusquement le dos à Taubergiste.
Depuis 1848, je n'ai reçu qu'une fois des nouvelles de Rabastens. Mon ami Tantalot m'a écrit pour m'annoncer qu'il avait enfin trouvé le moyen de concilier ses goûts de chasseur avec les règlements ecclésiastiques. Le gibier des Trois- Vallées tombe sous ses coups sans qu'une goutte de sang tache $es mains. Le curé de Rabastens chasse au furet, comme les goutteux, ou à la pipée, comme les écoliers. La mère Flagel est morte ; et l'on n'a plus revu de flagellant. Quant à Mercadié, malgré la prédiction du bon Tantalot, il s'enrichit effrontément dans son auberge, sôus la plaque tutélaire du Phénix. Il a commencé à faire l'usure : ce sera bientôt un nouveau Rouziac.
JEAN-DE-KOURS
— Oui, vous avez raison, me dit un vieux médecin du Languedoc, depuis longtemps fixé à Paris, i] y a dans le midi de la France une population de catholiques-païens I Sentiments et passions, croyances et caractères, tout en eux porte la double marque de la Rome latine çt de la Rome du moyen âge. n existe bien réellement, le monde singulier que vous avez essayé de peindre d^ns La Gloriette, dans Le Curé de Minevoe, dans Le Dernier FlageUant. J*ai trouvé dans mes landes le merveilleux qui vous a bercé dans vos jardins d'oliviers.
496 JE an-de-l'ours
La vallée de. Diane, ou Valdagne, ne le cède en rien sur ce point à votre Pays de Minerve. Comme une iilandière qui mêlerait ensemble Tor et la soie, ma bonne nourrice confondait naïvement dans^ ses contes la mythologie du paganisme et le fantastique chrétien. Elle m*endormait, et m'éveillait, et me promenait,- au récit de toutes les féeries et magies, de tous les miracles et de- toutes les métamorphoses qui soumettent la terre et l'homme aux jeux infinis des* esprits. L'imagination toute peu plée d'êtres surnaturels ou divins, je vivais, grâce à elle, au milieu d'une île flottante, ob la liberté humaine est sans cesse enchaînée dans un réseau de charmants symboles aussi lumineux que le soleil, aussi ingénus et aussi purs que la première matinée du monde naissant.
Quelle création chatoyante ! quel fl^x et quel reflux de fécondité ! Quelle intimité libre et profonde entre les existences visibles et invisibles 1 Quelle franche bonhomie de la nature dans ses amitiés maternelles ! Ma vallée de Diane, quand j'y songe, m'apparaît comme un paradis mobile, harmonieux, vivant, enchanté !
Ce sont partout des anges de lumière qui se croisent dans leur vol, qui s'abordent dans l'air et se saluent d'un sourire, qui gravissent ensemble les degrés de l'arc-en-ciel ou qui se' racontent l'un à l'autre leurs beaux messages en reprenant haleine dans les clairières des bois ; ce sont aussi des Ames
JBAN-DE«L*OCRS 497
cachées dans les nuages qui , modelés par leur souffle, prennent tout à coup forme humaine ; ce sont de bons vieux arbres solitaires qui, pour montrer la route aux voyageurs égarés, relèvent ou abaissent d*eux-méme leurs rameaux verts ; ce sont des oiseaux du bon Dieu qui, par pure charité, disent tout bas au pèlerin : « Ne va pas de ce côté, mon frère, si tu crains la mort. » Et les fontaines qui chantent, et les fleurs qui dansent, et le tonnerre qui parle avec la formidable voix de Dieu le père, lequel ressemble exactement à Jupiter en courroux, avec sa barbe blanche illuminée par la foudre I Sous les braillons d'un mendiant, Jésus-Christ lui-môme demande Taumône, et quand il Ta obtenue', le men* diant se transfigure,non paspour paontrerla couronne d'épines et les plaies saignantes, mais pour laisser voir la tôte radieuse d'un jeune dieu, beau comme Apollon. Les animaux, les plantes, les pierres ellesmôme tressaillent et le saluent ; ce sont de pauvres âmes qui ont autrefois habité parmi nous, et qui, sous l'écorce végétale ou la peau de la hôte, font tout doucement pénitence de leurs péchés en attendant la miséricorde du Christ.
J'ai fermement cru à tout cela, comme je crois aujourd'hui au génie de Broussais bu de Dupuytren. Et môme il m'arrivè encore quelquefois de recomposer dans ma mémoire une certaine légende qui est toute semée de ces prodiges. C'est la légende de Jean-de-l'Ours ; la connaissez -vous ? Elle est aussi