CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR L EMPIRE OTTOIÏIAN
La portion européenne de l'empire ottoman que nous venons d'étudier, ne forme qu'une minime partie des vastes régions sur lesquelles s'étend, sinon Tautorité elïeclive des sultans de Constantinople, du moins leur influence religieuse, mais elle a pour eux une importance considérable ; c'est par là que la Turquie pourrait se rattacher au monde moderne et jouer son rôle dans le concert des Grandes Puissances, llefoulés en Asie, les sultans ne paraîtront plus être que les chefs demi-barbares de nations encore barbares elles-mêmes, tandis que, maîtres des plus belles terres du bassin de la Méditerranée, les Turcs peuvent réclamer leur place parmi les peuples modernes. Mais ils sont incapables d'exploiter ce superbe domaine, et l'on dirait même qu'ils se sont appliqués à en tarir les richesses. Conquérants, mais non colonisateurs, ils ont asservi les races plus faibles au milieu desquelles ils se sont établis; souvent, ils les ont converties de force à l'islamisme, mais jamais ils n'ont pu fusionner avec elles, ni les absorber. Le jour est venu,
1. Écrites, il y a plus do vingt ans, ces considérations semblent n'avoir rien perdu de leur intérêt. (Mai 1915.)
semble- t-ilj où leurs anciennes conquêtes doivent leur échapper.
Les vaincus d'il y a quatre siècles redressent leur irle jusqu'ici pliée sous le joug. En dépit des contradictions de la politique, ils sentent que la sympathie générale européenne les soutient, et c'est là une grande force morale, un levier puissant sur lequel ils agissent pour ébranler aujourd'hui, pour renverser demain, la masse inerte qui les écrase; mais, semblable à ces édifices vermoulus qui restent debout on ne sait par quel miracle d'équilibre, la Turquie peut encore durer longtemps.
Depuis François 1'% époque à laquelle la France exerçait une influence prépondérante sur l'Orient, les chrétiens jouissent de certaines garanties consacrées par des traités, appelés cnpitulatio/fs. Ce sont ces conventions qui leur ont surtout permis de s'immiscer dans les affaires intérieures de l'empire ottoman et d'en miner le despotisme.
La justice musulmane, ayant un caractère essentiellement religieux, son application était difficile vis-àvis des chrétiens. François P'" obtint que les Français seraient jugés par des tribunaux spéciaux, présidés par les consuls français. Les autres Puissances réclamèrent et obtinrent pour leurs nationaux une juridiction analogue; les tribunaux consulaires eurent également le droit de juger les contestations entre musulmans et étrangers.
Cette organisation subsiste encore; elle a rendu de grands services, mais il est facile de comprendre aussi quels abus peuvent en résulter.
A mesure que le nombre des étrangers augmente,
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les inconvénients do cette juridiction se font sentir davantage et en ont rendu une réforme nécessaire. Parmi ces étrangers, beaucoup se recrutent dans la partie la moins saine de la population de leur pays d'origine et sont tentés d'abuser, dans leurs rapports avec les indigènes, des privilèges de juridiction qui leur sont accordés, d'autant plus que les consuls sont naturellement disposés à une certaine indulgence à l'égard de leurs nationaux. En outre, il n'est pas rare devoir les inculpés, pour échapper aux condamnations qui les menacent changer soudain de nationalité : un Grec, par exemple, se faire nationaliser Autrichien et prétendre alors ne relever que du consul autrichien, et réciproquement.
Le musulman se trouve ainsi désarmé, au moment d'obtenir le gain de son procès, et la justice consulaire reste impuissante. 11 faut ajouter encore qu'il se produit des conflits de compétence difliciles à régler, et que les appels de ces jugements étant portés à l'étranger (devant la Cour d'Aix pour les Français), le plaignant n'est pas à même, la plupart du temps, de les suivre. Il arrive aussi que des sujets ottomans prétendent se soustraire à leurs juges naturels en réclamant le protectorat d'un consulat étranger.
TjO maintien des capitulations n'est pas une des moindres difficultés que les Puissances européennes imposent à la Sublime Porte. Elles y tiennent, non seulement comme garantie d'une meilleure justice ])our leurs nationaux, mais surtout comme l'indice des privilèges spéciaux dont elles jouissent.
On dit assez volontiers maintenant que la présenci^ des Turcs en Europe et la domination du Croissant
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sur le Bosphore sont des anachronismes blessants: qu'il faut que la Turquie disparaisse en tant que jniissance européenne, ou qu'elle se r('L;'éuère. Aliaquéede tous côtés par la civilisation occidenlale, elle est impuissante désormais, non ]^as s(Milementà sedéfendi'c, mais encore à résister par sa seule force d'inertie, comme elle Tavait fait jusqu'à présent.
D'autre part, bon gré malgré, la vieille Turquie se laisse pénétrer par les clu^mins de fer, par les télégraphes, par tous les engins commerciaux modernes qu'elle se sent inhabile à manier, et qui deviennent bien plus dangereux pour elle que les armées de la Russie, son ancienne ennemie.
Cependant, si l'ambition moscovite ne s'était pas. depuis longtemps, proposé robjectif de Constantinople, et n'avait pas ainsi éveillé la jalousie inquiète des puissances de l'Occident, la ruine de l'empire turc aurait (Hc plus proche encore. INÎais il a paru auxautr(v^^ nations qu'il leur était nécessaire d'étayer le vieil édifice, de peur qu'en venant à s'effondrer, il ne laissât la place vide et prête à prendre par les Russes. Une première fois, en 1855. l'alliance franco-anglaise a sauvé la Turquie ; plus près de nous, en 1878, la coalition diplomatique de l'Europe a prolongé son existence; mais, sil'on avait pu s'entendre sur le partage, nul doute que les domaines d'Iuirope des Turcs n'eussent été promptement dépecés.
Lorsqu'un empire ne subsiste ainsi que par des raisons négatives, peut-on lui promettre une longue durée? Ses assises sont minées, et il s'écroulera à la première commotion violente qui fera trembler le sol y II n\m reste pas moins un inconnu consi-
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dcrable, quant à répoque de ce cataclysme prévu et quant aux circonstances qui pourront le précipitera
La race turque n'était pourtant dépourvue ni de force, ni de grandeur morale.
On s'accorde à reconnaître au Turc, pris individuellement, des vertus viriles que pourraient lui envier la plupart des parasites qui ont vécu à ses dépens. Probe dans ses affaires, sûr dans ses relations, il fait souvent preuve d'une grande noblesse de sentiments et d'une remarquable loyauté de caractère. Mais, chose singulière, ces qualités individuelles ne se retrouvent plus dans le peuple pris dans son ensemble.
Le désordre administratif, l'absence de toute justice et de tout contrôle sérieux, la tyrannie et la vénalité des fonctionnaires, la duplicité dans les négociations diplomatiques, la nonchalance orientale doublée du fatalisme religieux, des al)us de toute sorte et des violences criminelles, tels sont les traits principaux de la vie sociale de la Turquie^.
Quelles sont les causes de cette décadence dont le monde musulman offre le triste tableau?
Il serait aussi diiïicile de les énumérer que de les préciser. Ces causes sont multiples. Elles se trouvent certainement dans une sorte de dégénérescence que
1. Ces lignes ont v\i\ écrites avant le déchaînement de la p^ucire actuelle ; le cataclysme semble aujourd'hui plus proche (mai 1915).
2. « La perception des impôts n'est (prune exaction pei'pctuelle, au profit des privilégiés qui occupent les fonctions publiques et des banquiers étrangers qui ont souscrit les emprunts ottomans; le gouvernement central n'en profite que dans une presque insignifiante proportion, ce qui entrave toute amélioration sérieuse. » (E. de Laveleye.)
la vie du harem a amenée chez les chefs de la nation, dans les intrigues du sérail, dans les formes étroites qu'impose une religion interprétée avec intolérance et qui paralyse l'action gouvernementale, mais enfin, et, par-dessus tout, dans Fignorance qui étouiïc les qualités natives de ce peuple sous son manteau de plomb.
Le Coran, qui constitue un code de doctrines religieuses et de lois politiques admirablement approprié à la vie primitive des peuples de l'Asie et de l'Afrique, ne convenait certes pas au développement d'une société qui prétendait se fixer et qui entrait en contact avec des sociétés de mœurs et d'idées différentes. Les commentateurs ont, pour la plupart, augmenté la rigidité de ses formes et l'intolérance de ses préceptes, bien que, dans son texte primitif, il ne se trouvât rien d'absolument inconciliable avec les exigences changeantes d'une société qui doit se modifier pour progresser. Il est arrivé alors que le peuple turc s'est trouvé en quelque sorte muré dans un formalisme religieux que ne pouvait tempérer aucune contradiction philosophique. Il peut se faire que le temps, qui détruit tout, renverse, un jour ou l'autre, cette muraille, mais il sera trop tard pour qu'il soit possible de revivifier la nation qu'elle a engourdie jusqu'à la mort.
11 y a une cinquantaine d'années, le sultan Mahmoud II, imbu des idées réformatrices de son prédécesseur Selim, avait essayé de rénover la Turquie. Doué d'une énergie impitoyable, il broyait tous les obstacles que les vieux partis opposaient à ses projets. En 1826, il fit massacrer les Janissaires et réorganisa l'armée à l'européenne. Il voulait l'égalité de tous ses sujets devant la loi, sans distinction de croyance, et il se proposait de substituer au code religieux et in-
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suffisant du Coran, un code plus en rapport avec les progrès des mœurs modernes.
Il mourut sans avoir achevé son œuvre, et ses successeurs, Abdul-Medjid et Abdul-Azis, loin d'être dignes de la continuer, compromirent l'avenir du pays parleur désordre administratif et financier.
Plus récemment, un liomme politique intelligent et ouvert aux idées européennes, Midliat- Pacha, tenta une réforme de môme nature. Sous le règne d' Abdul- Azis, il s'était formé un parti libéral que Ton désignait sous le nom de Jeune Turquiey et qui se proposait d'implanter sur la terre musulmane les idées et les maximes de l'Europe. Midhat-Pacha en avait pris la direction. Il prétendait doter son pays d'un ministère responsable, de Chambres législatives, et de tout l'attirail politique européen. Son but était surtout de séculariser le pouvoir, de séparer l'autorité politique de l'autorité religieuse, de faire passer Tempire ottoman du régime théocratique au régime civil. 11 pensait qu'une des principales cnuses de sa décadence était ]a réunion dans la personne du sultan de la puissance temporelle et du califat religieux. Cette réunion avait, il est vrai, donné aux Ottomans tout un passé de gloire et de grandeur; mais, depuis que l'ère des conquêtes était achevée, qu'il s'agissait d'organiser les pays conquis, c'était une cause d'irrémédiable faiblesse. Il n'était plus possible, aujourd'hui d'ailleurs, de convertir les populations chrétiennes (pii avaient jusqu'ici résisté à l'assimilation religieuse', et il ne
]. Il l'ut 1111 moment où Ic^ t'oinei'sioiis à rislaniistiio S() mullipliciieni; mais, à Tépoque de Pieric le Oraiid, l'ap()ai'ilion de la I\iissic sur la scène de l'Orient arrêta ce mouvement
pouvait être question de les expulser. 11 fallait donc les transformer telles quelles en sujets de l'Empire. « Il fallait au soldat de risl^ni, au satellite du calife, au chevalier de Mahomet, au Turc en un mot, substituer un être nouveau, VOtto/nany qui pouvait être musulman ou chrétien, mais qui s'honorerait d'être le sujet d'un grand pays et pourrait devenir un patriote ^ »
Cette tentative de Midhat-Pacha a échoué. 11 n'en reste pas moins ce fait très caractéristique : c'est qu'il avait réussi à se donner pour alliés le cheik-ul-islam ou chef de la religion, les sofias de Constantinople, et le chérif de la Mecque, Husni. « On a vu pendant quelques mois ce spectacle extraordinaire des autorités spirituelles réduisant l'islamisme à ses termes les plus simples, élaguant de la doctrine toutes les superstitions, tous les préjugés, toutes les légendes qui l'ont corrompue, la ramenant à quelques dogmes essentiels et rationnels, et, surtout, limitant son action en l'excluant formellement du domaine de la politique. »
Midhat-Pacha se disait alors en communion d'idées et de principes avec les philosophes positivistes et rationalistes de l'Occident, et leur présentait le Coran expurgé comme le code idéal d'une religion naturelle universelle.
Le règne d'Abdul-Hamid a été le signal d'une réac-
et rafTermit les consciences. Les populations chrétiennes attendirent, (lès lors, leur a/Trancliissement politique et religieux du cher puissant qui créait le grand empire slave de l'Europe orientale. (Ce fait i)cu connu a été mis en lumière par ]\[. Klaczko : Evolution du problème orienlaL — Revue des Deux-Mondes, novembre 1878).
1. Voir les études de M. Gabriel Charmes sur la Turquie : lievue des Deux-Mondes, 1882.
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tion religieuse ardente. Le chcrif de la Mecque fut assassiné. Un procès criminel, relatif à la mort mystérieuse d'Abdul-Azis, compromit Midhat-Pacha et ses amis. Il fut exilé en Arabie, et un grand mouvement de panislamisme a remué alors le monde musulman entier, contre les Russes et les Anglais en Asie, contre les Français en Afrique.
Il est fort difficile de débrouiller Técheveau compliqué des intrigues orientales; mais, quoi qu'il en soit, la doctrine que le sultan n'est pas nécessairement calife, c'est-à-dire héritier de la puissance religieuse du Prophète, est très répandue aujourd'hui dans les masses musulmanes.
L'ignorance, conséquence de la paresse qui résulte elle-même des mœurs et du climat, est une cause non moins grave de l'immobilité fatale dans laquelle les Turcs se sont endormis. Les plus instruits d'entre eux sont ceux qui ont passé leur vie à lire et à étudier le Coran, et l'on dirait qu'ils professent une sorte de répulsion pour les sciences, qui sont aujourd'hui un des leviers les plus puissants de la civilisation moderne. Un petit nombre parmi les fils des plus grandes familles sont initiés aux langues de l'Europe; mais, qu'il s'agisse de créer un chemin de fer, de construire un édifice, d'élever un pont, de monter une usine, de fabriquer un canon, ou seulement même de tenir les comptes d'une maison de commerce, le Turc ne peut se suffire à lui-même ; il lui faut faire appel au concours d'un étranger, et ces auxiliaires indispensables. Grecs, Levantins, ou autres, qu'il dédaignait peut-être, mais qu'il craignait tout en même temps, et avec raison, ont été, pour la société turque,
comme d'innombrables tarets qui en ont percé les parois et en ont attaqué les œuvres vives.
Dans les textatives qui ont été faites pour revivifier le sentiment national en Turquie, on peut reconnaître cependant qu'il existe un groupe d'hommes clairvoyants qui se sont rendu compte de cette cause d'infériorité, et se sont efforcés de la combattre. Ils ont prétendu se passer des capitaux étrangers et du concours industriel de TOccident. Ils se sont opposés à la concession de travaux publics à des étrangers. Ils voulaient que la Turquie se suffît à elle-même, et ils espéraient la sortir de sa torpeur économique. jNlais, lorsque, pendant de longues périodes de mauvais gouvernement, les forces intellectuelles et morales d'un peuple ont été comprimées, il semble difficile, sinon impossible, de créer tout d'une pièce Toutillage qui manque et de suppléer par des nationaux aux financiers, aux ingénieurs, aux industriels étrangers. On peut se demander aussi si le caractère oriental se prête aux luttes nouvelles et ardentes de la civilisation moderne. Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans ces efforts, si infructueux qu'ils aient éié, comn\e dans les réformes politiques que jMidliat-Paclia voulait appliquer à la Turquie, un symptôme intéressant du progrès des idées modernes dans certaines classes de la société turque. Il est fort intéressant d'en suivre le développement.
Depuis plusieurs années aussi, il est d'usage d'appeler dans les principales familles des institutrices étrangères. L'éducation sérieuse de la femme commencerait-elle dans l'intérieur des harems qu'aucun
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œil européen ne pénètre? On entend dire que beaucoup de dames turques se plaisent à la lecture des productions littéraires de l'Occident. Sous la couverture du roman se cachent souvent bien des idées philosophiques, et, quelque détourné, quelque incertain que soit ce mode de rénovation morale, il peut, à la longue, produire un effet efficace. L'action de la femme dans la famille est plus considérable, peut-être, qu'on ne le suppose. L'histoire dit quel rôle important ont joué, et jouent encore parfois, dans le gouvernement du pays, les sultanes, mères ou femmes des sultans. L'influence des femmes dans le gouvernement intérieur de la famille est sans doute aussi notable; seulement on n'en sait rien en Europe, parce qu'il n'est pas bienséant d'interroger un musulman sur ces questions délicates, et qu'il serait encore moins bienséant pour lui d'en parler. Toujours est-il, cependant, que la femme turque n'est pas l'être avili et annihilé dont on a souvent parlé. Les femmes sortent librement, vaquent, suivant la classe à laquelle elles appartiennent, à leurs affaires ou à leurs plaisirs. On les rencontre en grand nombre dans les bazars et à la promenade, fort peu embarrassées de leur liberté et si peu voilées qu'il semble que le voile ne soit qu'une coquetterie de plus.
Leur dignité s'est notablement relevée depuis quelque temps. La polygamie tend de plus en plus à disparaître. Elle n'existe plus, pour ainsi dire, dans les classes moyennes, ni dans les classes inférieures. L'entretien de plusieurs femmes étant une dépense trop lourde, c'est un luxe; que ne peuvent se permettre qu'un petit nombre de privilégiés de la fortune, et que restreignent encore les mœurs actuelles et
parfois même les conditions des contrats de mariage.
Avec la polygamie disparaît aussi, peu à peu. cette foule d'esclaves des deux sexes, de serviteurs et d'oisifs inutiles, qui encombrent les demeures des riches, et dont la cour du sultan et celles de quelques grands seigneurs donnent seuls encore Tafiligcant spectacle.
Cette transformation est lente, à coup sûr, n>ais elle est visible. S'il avait surgi un homme d'une haute valeur intellectuelle, élevé par sa naissance et respecté de la masse du peuple pour la pureté de sa vie et l'orthodoxie de ses croyances, la transformation aurait pu être plus prompte et aurait peut-être sauvé la Turquie.
J^es idées modernes de gouvernement se sont infiltrées, plus qu'on ne croit, dans toutes les classes de la nation. Les Turcsontsentiqu'ilsallaientpérir, à moins qu'une main puissante ne les relevât, et, si fatalistes qu'ils puissent être, ils ne s'y résignent })as volontiers. On entend accuser hautement les sultans d'impéritie et les ministres d'incapacité. On est parfois surpris des })ropos que tiennent les gens du peuple et dont l'écho ne pénètre pas dans les salons francs où vivent les di})lomates chargés de renseigner Fluirope. Aussi beaucoup de choses essentielles ont-elles été ignorées de FOccident.
Une révolution politique cl sociale s'est élaborée lentement et sourdement dans les ru(^s mêmes de Constantinoph^; mais personne ne j)ouvait dire combien de temps durerait la période d'incubation, et si quelque grande secousse extérieure ne viendrait pas en contrarierréclosion.Une seule chose était certaine, c'est que cette révolution était possible, et que, malgré les efforts visibles du fanatisme musulman, rien ne prouvait
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que ce mouvement dût nécessairement aboutir à la guerre sainte (|ui soulèverait toutes les forces de Vislam. Il pouvait avoir, tout au contraire, le caractère d'une réaction contre l'absolutisme politique et religieux du sultan, et, pour premier résultat, ]a séparation de Tautorité temporelle et spirituell(\ C'était le but que se proposait d'atteindre Midliat-Pacha et le parti de la Jeune Turquie, soutenus, mnis pour d'autres motifs, par les chefs religieux de la Mecque. Leur entreprise généreuse avait été de sauver la Turquie en la séparant de l'islam et en réunissant, en dehors de tout exclusivisme religieux, les débris de l'empire ottoman, pour le reconstituer.
On a dit que la résignation du peuple en présence de l'impéritie et de la dureté de son gouvernement ne pouvait faire prévoir une régénération politique de la Turquie, que les qualités et les vertus même des Turcs les condamnaient à une ruine fatale, que les Turcs manquaient de l'énergie morale qui conduit les peuples à la liberté par la révolution, et que, dans aucune classe, on ne trouverait assez d'hommes capables pour diriger un mouvement de cette nature.
Pour montrer jusqu'à quel point de résignation et de fatalisme peut arriver le musulman, on a rappelé qu'après la guerre de 1878, on a licencié sans indemnité des milliers de soldats irréguliers dont Taspect farouche faisait trembler Constantinople et craindre tous les excès. Ils se sont dispersés sans une plainte et sont allés mourir de faim sur les routes. Des milliers d'émigrés fuyant la domination russe dans le Caucase sont morts de faim également sur la côte
d'Asie, à quelques lieues de Constantinople, sans que le gouvernement fît rien d'efficace pour les sauver, et sans qu'il y ait eu, de leur part, de tentative de révolte. Un peuple qui montre une pareille douceur, est incapable, dit-on, de mettre fin par lui-même aux abus sous lesquels il succombe.
Ces appréciations pourraient être contestées. Plus dure est la pression exercée sur les hommes par une double autorité politique et religieuse, plus violente est la réaction le jour où quelque accident vient ébranler leur foi religieuse et renverser les traditions qui les maintenaient dans l'obéissance et le respect. L'histoire en montre maints exemples depuis les guerres scrviles delantiquité jusqu'aux révolutions sociales de nos jours.
Il est d'ailleurs fort diflîcilc et en outre assez inutile de chercher à prédire l'avenir du monde musulman, car nos habitudes occidentales de raisonner ne nous permettent guère de comprendre les évolutions de l'esprit oriental, ni d'en prévoir le développement. Cette société se modifiera comme se modifient toutes les choses de ce monde, mais par des voies différentes de celles qu'ont suivies les sociétés de l'Occident; c'est sans doute là tout ce qu'il est permis de dire à la prescience humaine.
Les moyens de guerre dont dispose l'empire ottoman sont encore importants. Il trouve dans les populations asiatiques une source de recrutement presque inépuisable, et, en Europe même, il lui reste de nombreux contingents de vigoureux soldats.
La pénurie de son trésor, le désordre et l'imprévoyance qui sont les vices capitaux de son gouverne-
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ment, ont empêché l'empire ottoman de préparer Tarmée qui aurait pu efiicacement le protéger lors des récentes guerres balkaniques.
Les qualités particulières du soldat turc, c'est-à-dire son dévouement, sa constance dans les privations, sa résignation, un courage dont il a encore donné les plus belles preuves en 1878 et en 1912-1913, en un mot sa solidité morale et son énergie pliysique, seraient enviées dans bien des armées européennes; mais il manquait à ce corps bien membre un souffle qui l'animât. L'ofTicier était peu considéré. Il se recrutait dans les basses classes comme les soldats; il ne savait rien, on lui demandait peu de chose, et on lui allouait une solde trop irrégulièrement payée et qui suffisait mal à le faire vivre.
Si, dans les grades élevés de la hiérarchie militaire, il s'est manifesté parfois un homme de guerre doué de qualités supérieures, comme Moukhtar-Pacha, Osman- Pacha, et quelques autres, la Turquie a toujours manqué d'organisateurs capables pour ses troupes. Un général peut s'improviser sur le champ de bataille, un administrateur ne se forme qu'à la longue et a besoin de beaucoup de temps pour préparer la machine compliquée indispensable aux guerres de nos jours. Outillée encore pour la résistance, la Turquie était devenue impuissante pour l'offensive.
Les fortifications de la Turquie avaient fait, dans ces dernières années, d'assez grands progrès. Andrinople avait été fortifié comme réduit d'un système défensif composé de 24 forts détachés.
Sur les rives du Bosphore, le nombre des forts et dos batteries a été augmenté. L'armement des ou-
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vrages a été rendu plus redoutable. I^nviron 400 pièces seraient en élat de caiionner un(3 llotle ^jiii tenterait de forc^M^ le passaiTi-e.
Les fortifications des Dardanelles ont été accrues et la puissance de leurs bouches à feu, augmentée. Plusieurs forts isolés sont devenus les noyaux de véritables places; des redoutes ont été disposées en cordon et, sur plusieurs points, on a construit des tourelles et des batteries cuirassées.
Kn ce qui concerne la protection de Constantinople, on a décidé raclièvement des lignes de Tchatadlja, à 28 kilomètres des faubourgs. C^o ne sont encore que des ouvrages en -terre; mais ils ont été armés de pièces d'artillerie de place, et sont susceptibles dune forte résistance.
Cependant de graves événements se sont produits depuis ces dernières années, qui ont notablement modifié les conditiojis d'existence de IPmipire : la liévolution des Jeunes Turcs en 1908; la guerre balkanique de 1912-1913.
La Révolution du 23 juillet 1908, accomplie par le parti jeune turc, procède, de toute évidence, du mouvement d'idées libérales provoqué par Midhat-Paclia et qui se résumait en peu de mots : doter l'iMiipire d'institutions constitutionnelles, substituer au Commandeur des Crevants, chef de cruerre et chef religieux, un souverain chef d'Iîltat moderne, gouvernant, d'après une constitution, ses sujets musulmans ou chrétiens, ayant, les uns sur les autres, égalité de droits et de devoirs. Ce programme ne pouvait être
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quuno illusion, sincère, sans doute, de la part de quelques-uns, une hypocrisie de la part de beaucoup d'autres.
Lesnltan Abdul-IIamid fui déposé, arrêté, enfermé; des exécutions san<^1antes et quelques assassinats politiques allirmèrcnt le nouvel ordre de choses; rien ne fut changé dans l'état moral de la nation, que des discordes parlementaires venant s'ajouter au désordre gouvernemental habituel.
[^'influence allemande se substitua à l'influence française jusqu'alors prépondérante ; l'armée et la Hotte furent réorganisées sous la direction d'olliciers allemands et d'olliciers ottomans ayant fait, en AllemagiKî, leur éducation militaire; quant aux réformes administratives promises par les traités en faveur des chrétiens de T empire, elles ne se réalisèrent pas plus que par le passé. En Macédoine, continuèrent les persécutions, les meurtres, les massacres de villages entiers, il semblait qu'on se proposât de forcer les chrétiens à quitter le pays pour laisser place nette aux musulmans.
I^es Grandes Puissances étant dans rim])Ossibilito de porter remède à cette lugubre situation, les petits Etats de la péninsule, soutenus par leur haine de l'oppression turque et par leurs désirs d'émancipation, résolurent d'agir par leurs propres forces, pour se libérer du joug odieux du musulman, le chasser et se partager les territoires qu'il détenait encore en Thrace, en Macédoine, en Albanie.
Guerre balkanique, 1912-lî)15.
Le prince Ferdinand de Bulgarie prit l'initiative des négociations qui devaient amener une entente entre Serbes, Bulgares et Grecs. Une première convention secrète bulgaro-serbe remonte à 1909. Un traité formel ne fut signé qu'en mars 1912; il détermina les bases d'un partage do la haute Macédoine entre la Serbie et la Bulgarie ; une ligne tracée de Vranja par le lac d'Oklirida jusqu'à F Adriatique devait former la ligne de démarcation du territoire qui serait pris par la Serbie.
L'entente entre la Bulgarie et la Grèce pour le partage de la basse .Macédoine fut arrêtée en août 1912. Salonique restant en dehors des territoires revendiqués par l'un ou par l'autre l'état.
La convention avec le Monténégro lui donnait une partie du sandjak de Novi-Bazar.
Les contractants convinrent de s'en remettre à l'arbitrage de la Russie pour les points laissés en litige.
Ces accords territoriaux furent complétés par des conventions militaires et les préparatifs suivirent immédiatement. Les engagements mutuels étaient pris pour une durée de vingt-cinq ans. Il fut entendu que si les Grandes Puissances n'obtenaient pas de la Turquie des réformes radicales et immédiates, les hostilités commenceraient au mois de septembre 1912, après les récoltes. La diplomatie ferait alors surgir l'incident qui serait le prétexte de la guerre.
GUERRE RATJvANIQUE, 1912-1913. 173
Les prétextes étaient nombreux : massacres en Macédoine; réformes toujours ajournées; embargo mis par la Turquie sur des ])âtiments grecs; saisie ])ar la Turquie d'un envoi de canons que la Serbie avait fait venir de l'rance. Peu importait, d'ailleurs, la guerre d(^ l'ace, qui allait éclater, étant motivée non pnr des dilférends momentanés, mais par des haines accumulées depuis des siècles.
Les forces militaires de la Turqui(^ élaient importantes. Une loi de 1909, promuJgaéo (q)rès la l^évolutioa des Jeunes Turcs, avait rendu le service oldigatoirc pour tous les sujels ottomans, y conq)ris les ehrétiens, les arabes de rU(K]jaz et du Yemen, et les AUxmais, qui en avaient été jusqu'alors dispensés; la faculté d'exonération était (Tailleui's maintenue, ce qui faisait porter sur les (dasses pauvres tout le [)oids du service mililaire.
Le servi(>e militaire devait être ivparli : de 21 à 29 ans, dans rai'mée acdvc», Nizain et sa réscM'vo Ikhiial ; de oO à :{8 ans, dans la j-éserve propi'euKMit dite, Rcdîf; de o9 à ^lO ans, dans l'arméij territoriales, Masta jiz.
Cette organisation n'existait d'ailleurs que sur It; papier. Elle devait donner environ 500.000 hommes, mais la plupart sans instruction militaire. Les cadres d'officiers étaient désorganisés par un aflïux trop considérable de jeunes gens sans expérience, soi-tant des écoles et par l'exclusion des anciens oiïlciers provenant du rang. Les services n'existaient pas. Les moyens de mobilisation rapide faisaient défaut, etc.
Les théâtres où la guerre allait éclater étaient fort distants les uns des autres; ils correspondaient aux frontières de chacun des l^]tats coalisés. Les armées qui devaient y opérer, ne pouvaient avoir aucune liaison entre elles.
Pour faire face au Monténégro, les Turcs avaient à tenir le sandjak de Novi-Bazar et l'Albanie occidentale ;
pour faire face aux Serbes, la Vieille Serbie (Uskub) ;
pour faire face aux Grecs, la Thessalie et l'Epire ;
pour faire face aux Bulgares, la Tlirace.
Le IMontencgro déclara le premier la guerre, le 8 octobre, il ne mobilisait que 37.000 hommes environ, mais il avait, comme réserve, le peuple entier sous les armes.
La Grèce, la Serbie, la Bulgarie déclarèrent la guerre le 18 octobre ; les opérations commencèrent immédiatement.
Du côté du MoJitenegro^ en raison de la nature du pays, la guerre ne pouvait être qu'une série d'attaques de positions. Les petites garnisons turques laissées dans les places, furent obligées de se retirer. Plus tard, la lutte se concentra autour de Scutari qui avait une forte garnison et qui se défendit éncrgiquement. Un détachement d'armée serbe occupa les ports d'Alessio ou de Durazzo avec le concours des INlonténégrins.
Du côté de la Serbie, le principal objectif donné aux armées serbes était Uskub, l'ancienne capitale de l'Empire serbe de Douchan. Le petit plateau appelé OvtcJie-polge (le champ des brebis), au pied du Kara-dagh, à l'est d' Uskub, près du partage des eaux entre la Morava coulant au nord et le Vardar,