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Un nouveau royaume (Roumanie), Edouard Marbeau

conduite patriotique et éclairée, l'honneur qu'il acquit, dans la guerre de 1878, à la tête de l'armée roumaine, lui rallièrent les sympathies du pays entier et ce fut d'un élan unanime qu'il fut proclamé roi de Roumanie ^ (26 mars 1881) et couronné au milieu de Tenthousiasme général, après avoir été reconnu par les Grandes Puissances (22 mai 1881). Depuis cette époque, des dissentiments se sont parfois produits entre le pays et le roi à qui on reprochait souvent de suivre une politique à tendances trop allemandes. Le roi Charles est mort, laissant à son successeur, une tâche difficile, qu'il remplit avec la même attentive prudence.

1. Les grands événements de la guerre actuelle placent la Roumanie dans une situation difficile. Les sympathies populaires l'entraînent vers la France et les Puissances de la Triple entente, mais le gouvernement montre une hésitation justifiée par les périls à courir. Les intérêts économiques sont depuis longtemps liés à ceux de l'Autriclie-lIongrie; la Russie s'est souvent montrée une voisine exigeante; il est peu probable qu'elle soit disposée à une rétrocession delà Bessarabie. Dans le cas d'un succùs définitif des armées russes, la Roumanie peut-elle espérer l'annexion de la Bukovine habitée par une population de la même race? — Quant aux populations roumaines de Transylvanie, elles se réuniraient sans doute volontiers au royaume roumain, mais aucune circonstance ne s'est produite qui leur ait permis de manifester ouvertement leurs désirs, en s'exposant aux sacrifices et aux dangers que leur réalisation pourrait exiger. Enfin, si la Bulgarie se montre hostile, la situation se compliquerait encore plus dangereusement, et les agents de l'Allemagne ne manquent pas d'exploiter à leur profit les diflicultés qui se révèlent.

La Roumanie a, dit-on, conclu une entente avec l'Italie pour adopter la même ligne de conduite qu elle ; quoi qu'il en soit, la solution ne s'annonce pas clairement (mai 1915). La Roumanie reste indécise et se demande évidemment si elle a autant à gagner qu'elle s'expose à perdre.

Plus qu'aucun autre peuple, les Roumains ont eu à souffrir des invasions barbares. Ils ont été foulés successivement par les Goths, les Huns, les Avares, les Slaves^ les Bulgares, les Mongols. Tantôt ils restèrent sur leurs terres, obligés de les partager avec les conquérants, mais sans se mêlera eux; tantôt, dans les périodes les plus difficiles, ils se retirèrent dans les montagnes pour en redescendre dès que le calme se rétablissait. Goths, Huns, Avares, Slaves, Bulgares et Mongols ont passé, laissant à peine quelques épaves de leurs tribus sur ces terres fertiles; le Roumain y est toujours. Plus tard, il lui fallut encore lutter durement pour Fexistence et combattre Polonais, Hongrois et Turcs. De toutes ces épreuves, cette race est sortie triomphante.

Plus qu'aucun autre peuple, les Roumains ont fait preuve d'une vitalité remarquable, les rapides progrès réalisés par eux depuis qu'ils s'appartiennent peuvent faire préjuger du rôle important que ce petit royaume peut être appelé à jouer dans les affaires de l'Orient.

Hs ont foi en eux-mêmes ; naguère encore, courbés sous la suzeraineté de la Porte, menacés par le dangereux protectorat des Russes, ils ne cessaient de tourner leurs regards vers la France, qui personnifiait pour eux la puissance de la race latine. Ils envoyaient, et envoient du reste toujours, en grand nombre, leurs jeunes gens faire leurs études en France et si, dans les moments des plus dures épreuves, ils répétaient mélancoliquement : « Dieu est trop haut et la France est trop loin, » du moins ne perdaient-ils pas courage et ils conservaient quand même leurs espérances, aujourd'hui à peu près réalisées.

Description g-éographîque^

Les deux provinces de Moldavie^ et de Valachie s'adossent, comme nous l'avons dit, aux Karpathes et aux Alpes de Transylvanie, dont elles forment les glacis. Le Siretù (Sereth) marque la limite entre les deux provinces.

La Valachie se divisait elle-même autrefois en grande et petite Valachie. L'Oltù formait la séparation. Craïova était la capitale de la petite Valachie.

Nous avons donné plus haut une description des Karpates et des Alpes de Transylvanie qui forment les barrières entre la Roumanie et la Transylvanie.

1. Pour les noms, on a suivi l'orthographe roumaine d'après la carte de Massaloup au 1/806,400% 1875.

Les lettres suivantes qui no se trouvent pas dans l'alphabet français ont été remplacées par leurs équivalents phonétiques.

D marqué d'une cédille par z; S (cédille) parc/i ; T (cédille) par is-,

Se se prononce dit. Exemple : Biicuresci, prononcez Boucourechii ;

G devant les voyelles e, i, ainsi que devant les diphtongues se prononce tch; dans les autres cas, il a le son dur k;

U se prononce ou; marqué d'un accent, il se prononce à peine.

L'accent circonflexe sur les voyelles a, i, leur donne une prononciation sourde et gutturale qui se rapproche de l'e muet français dans le pronom me. (Extrait de la Grammaire de la langue roumaine d'Alexandre Miresco).

La langue roumaine est encore dans une période de formation. Elle s'épure, peu à peu, en élaguant les termes et les formes étrangères que le contact et la domination des Slaves et des Turcs y avaient introduits. Malgré les progrès réalisés, ni le langage, ni l'orthographe, ne sont encore définitivement fixés.

2. Le nom de Moldavie vient de la rivière Moldava; celui de Valachie dériverait, suivant certains auteurs, du mot Velche, plaine des Velches.

Les rivières qui en descendent, conduisent leurs eaux au Danube.

Le Danube sort du bassin hongrois et descend dans le bassin roumain par une étroite et longue brèche, qui commence à Bazias et se termine en aval d'Orsova. Ce sont les Portes de Fer, que l'on distingue en Portes supérieures et Portes inférieures.

L'entrée du défilé du côté de la Hongrie avait été fortifiée par les Romains. Sur la rive droite est encore la vieille forteresse serbe de Rama; sur la rive gauche, le poste hongrois de Uj-Palanka.

En aval de Bazias (tête des chemins de fer du Banat), un brusque rétrécissement, considéré comme la clef du passage, était également fortifié. Marie-Thérèse y avait élevé la célèbre forteresse de Goloubatz (r. d.). Une bonne route, taillée en corniche, suit la rive gauche; sur la rive droite, se voient les vestiges d'un chemin romain construit par Trajan en Fan 100.

Les Portes de Fer supérieures commencent en aval de Goloubatz. Le fleuve, qui s'étalait sur une largeur de 2 à 3 kilomètres, se rétrécit jusqu'à 113 mètres, bordé par des murailles de 600 mètres de hauteur. La profondeur est de 60 mètres en certains endroits; dans d'autres endroits, au contraire, des rochers à fleur d'eau encombrent son lit, produisent des rapides dangereux, et gênent la navigation; les canaux navigables n'ont pas plus de 4 mètres d'eau à l'étiage. Des bateaux à vapeur de construction spéciale peuvent seuls remonter le courante

Le fleuve coule entre des montagnes d'une grande beauté, tantôt en formant des tourbillons et en se brisant sur des écueils, tantôt en s'étalant dans un lit plus large. Cette succession de rapides et de petits bassins fait ressembler cette partie de son cours à une suite de biefs d'écluse, et, en eiTet, ce sont de véritables écluses par lesquelles les eaux descendent du bassin hongrois dans

1. C'est en 1831 seulement qu'un Hongrois^ Szechenyi, osa tenter la desconte des rapides. Des travaux d'amélioration ont été exécutés; la navigation est aujourd'hui relativement facile.

le bassin roumain. C'est là que se trouvent les superbes défilés de Kazan.

Alt-Orsova (r. g.) est la dernière station hongroise et le point de raccord des chemins de fer hongrois et roumains, au confluent de la Cerna, petite rivière qui longe la frontière et dont la vallée est suivie par le chemin de fer. Sur un de ses tributaires sont les bains très fréquentés d'Hercules ou de Mehadia.

Viercorova (r. g.) est la première station roumaine.

A trois kilomètres en aval d'Orsova, se trouve l'île fortifiée de Neu-Orsova (Ada-Kaleh), plusieurs fois prise et reprise dans les guerres entre la Turquie et l'Autriche. Elle a été cédée à l'Autriche au traité de Berlin de 1878, à la condition d'être rasée, clause qui n'a pas été exécutée. Sur la rive serbe est l'ancien fort Elisabeth, ruiné depuis 18G7.

A peu de distance, le fleuve a brisé les murailles qui formaient autrefois la digue du bassin hongrois ; il franchit les Portes de Fer inférieures, plateau de rochers, large de 1300 mètres, long de 1800 mètres, sur lequel les flots bondissent avec fracas en formant des chutes et des tourbillons, avec une pente de près d'un mètre pour 500 mètres et une vitesse de 6 kilomètres à l'heure.

C'est là, selon Strabon, que finissait le Danube et commençait VIster. C'est par cet étroit défilé que, jusqu'à présent, le centre et l'orient de l'Europe entraient en contact. Il n'était pas de position plus importante au point de vue militaire. Aussi, dans un intérêt de défense, les Etats riverains se montraient-ils peu disposés à améliorer le passage, à détruire les obstacles que le lit du fleuve offre à la navigation, et même à construire des routes. Cette question a été longtemps l'objet de discussions entre les Grandes Puissances de l'Europe.

En sortant des Portes de Fer, le Danube s'étale en plusieurs bras, forme de grandes îles et court entre des rives basses, souvent marécageuses.

En général, cependant, la rive bulgare, escarpée par des falaises à pic, domine la rive roumaine ; en effet, les Alpes de Transylvanie étant plus élevées que les Balkans, la pente générale du terrain a rejeté vers le sud les eaux du fleuve qui ont escarpé les berges de sa rive droite; aussi, en général, la rive roumaine est basse et marécageuse; l'inondation des crues s'étend à de grandes distances; jusqu'à 15 et 20 kilomètres.

Les points notables du cours du Danube sont : Turnii- Severinû (r. g.) ville moderne, centre d'un commerce important. Près de là, se voient les vestiges du pont de Trajan, construit en l'an 103, qui était long de 12,000 mètres et porté sur 20 arches; Kladova (r. d.) est en face.

La plupart des localités de la rive bulgare étaient fortifiées ou entourées de Palanques, de là le nom de Palanka.

Radoujewatz est le dernier village serbe, après lequel on rencontre (r. d.) l'embouchure du Timok qui forme la frontière entre la Serbie et la Bulgarie.

Florentin est la première escale de la rive bulgare.

Les villes importantes et les forteresses du Danube sont sur la rive droite. Les trois places qui servaient de points d'appui aux Turcs dans leurs guerres contre les Russes, étaient Vidin, Roustchouk et Silistrie.

Vidin a une forte citadelle. Une grande île facilite la traversée du lleuve. Vidin commandait une des routes de Sofia. Calafat^ était sa tête de pont sur la rive gauche.

Lom Palanka (r. d.), à 40 lieues environ de Sofia, en est le port fluvial.

Rahova (r. d.), en face du confluent du Jiû.

Nikopoli (r. d.), avec une forteresse, en aval de l'embouchure de rOltû. En face, sur la rive gauche, Turnù- Magurele actuellement tête du chemin de fer de Bucarest lui servait de tête de pont.

Sistova (r. d.), en face de Zimnitza, où les Russes

1. Le nom do Galafat vient, dit-on, do nombreux ouvriers calfats, calafati,\enus d'Italie pour la construction des navires.

jetèrent leur pont de bateaux dans la campagne de 1877 et surprirent le passage du fleuve.

Roustchouk est la tête de chemin de fer de Varna, en face de Giurgiu (Giurgevo), tête du chemin de fer de Bucarest. La largeur du fleuve est de 1000 à 1100 mètres,

Totrokan (Turtucaï) (r. d.), en face de l'embouchure de TArgesù et de la ville roumaine d'Oltenitsa, est un point important do passage. Le fleuve se resserre et la rive gauche est assez facilement praticable. Le fleuve est partagé en deux bras. Les Turcs y forcèrent le passage en 1853. Les Russes y passèrent en 1810, 1828, et 1854. A partir de ce point jusqu'à Silistrie, les dérivations en rendent la traversée impossible.

Silistrie a été illustrée dans la plupart des guerres entre la Russie et la Turquie, et notamment par sa résistance en 1854. Cette place a été maintes fois assiégée ; elle n'a été prise qu'en 1809 et en 1829. A la suite des événements récents de la guerre intrabalkanique de 1913, la Roumanie en a obtenu delà Bulgarie, la cession (traité de Bucarest).

Le Danube a 770 mètres. Il change ensuite perpendiculairementde direction vers le nord, entre les hautes falaises de la rive droite et les marécages de la rive gauche.

Tchernavoda (r. d.) est la tête du chemin de fer de Gostantza.

Depuis Silistrie jusqu'à Hirsova, le Danube s'élargit considérablement. Un bras s'en écarte à gauche jusqu'à 20 kilomètres et.enveloppe des marécages impraticables.

En aval d'ÏIirsova, le lit se resserre; il a environ 750 mètres : puis, jusqu'à Braïla, ses dérivations s'étendent de nouveau (r. g.).

A 30 kilomètres plus bas, se trouve la grande ville de Galatz (Galatsi), où siège la commission européenne du Danube. C'est là qu'en 1854, les Russes opérèrent leur passage principal.

Entre Braïla et Galatz, tombe (r. g.) le Siretû (Sereth), que le chemin de fer de Jasi à Bucarest traverse sur le

pont de Barbosù, long de 250 mètres. C'est un passage important parce que, à l'époque des crues, la voie ferrée est la seule communication possible entre Galatz et Braïla.

Le fleuve, tournant à l'est, passe à Reni (r. g.) (Bessarabie russe) en aval du confluent du Prutù, à Isactcha (r. d.), ancienne place forte.

Les deux rives sont bordées do lacs et de marécages.

Le ileuve se partage en deux bras. Le bras du nord, qui forme la frontière, passe à Ismaïl, Kilia, Vélkovù.

Le bras du sud passe à Tulcia ; il se bifurque luimême : à gauche, par le bras du Sulina ; à droite, par celui de Saint-Georges. Les îles formées par les dérivations du Danube, sont marécageuses et couvertes de roseaux gigantesques.

Le bras de Kilia n'a que 1 à 2 mètres de fond; ilse subdivise à Vôlkovù en cinq bras secondaires ; celui de Stamboul forme la frontière.

Le bras de Sulina, dont la navigabilité est assurée par la commission européenne, a une largeur de 70 à 80 mètres et une profondeur de 5 à 7 mètres.

Le bras de Saint-Georges est plus large et plus profond, mais son embouchure est ensablée.

Les bouches du Danube ont ainsi une étendue de 138 kilomètres.

Les points les plus favorables au passage de la rive droite sur la rive gauche correspondent aux localités de la rive bulgare ; ceux favorables au passage de la rive gauche sur la rive droite sont Turnù-Severinù, Turtucaï, Braïla, Galatz, et, en général, les conlluents des affluents de gauche dans lesquels on peut disposer d'avance le matériel de pont.

Pendant l'hiver, le Danube gèle souvent. La débâcle, toujours très rapide, a lieu ordinairement en février ou au commencement de mars. Elle ne dure qu'un ou deux jours.

Le principe de la libre navigation du Danube, établi par le Traité de Paris en 1856, a été de nouveau consacré par le Traité de Berlin de 1878. Pour en assurer le respect, il a été constitué une commission européenne du Danube • .

Cette commission, composée des délégués des sept Grandes Puissances (Allemagne, Angleterre, Autriche- Hongrie, France, Italie, Russie, Turquie), a certains droits de souveraineté, de douane et de police ; elle perçoit des taxes et veille à Fentretien de la navigabilité des bouches du Danube. Son autorité s'étend jusqu'à Brada, de Braïla aux Portes de Fer, la navigabilité est placée sous le contrôle d'une commission composée de délégués des États riverains et d'un délégué de la Commission européenne.

Les affluents de gauche du Danube reçoivent les eaux du versant méridional des Karpates et une partie de celles du plateau transylvain. Grossis en hiver et en automne par les pluies, au printemps par la première fonte des neiges, ils ont parfois très peu d'eau en été ; leurs lits sont souvent profonds et creusés entre des berges que l'érosion des flots torrentueux escarpe verticalement, aussi leurs eaux ne peuvent être utilisées pour les irrigations. Ils ont de nombreux gués et ne constituent pas un obstacle militaire.

Les principaux sont le Jiù (Sil), FOltù (Aluta), l'Argesù et son afïïuent la Dimbovitza, la Jalomitza, le Siretù (Sereth) et le Prutù (Pruth).

Le Jiù descend du plateau de Transylvanie, franchit les

1. Sa neutralité est garantie par les Grandes Puissances. Elle a un pavillon (cinq bandes parallèles, rouge, bleu, blanc, rouge). La bande bleu porte C. E. D. (Commission européenne du Danube.) — Elle fonctionnait encore régulièrement au mois de mai 1915!

Karpates par une brèche étroite, aux flancs roides. La route quitte sa vallée qui est trop creuse et traverse les montagnes, un peu plus à l'ouest, au col de Vulcanù. La rivière est en partie canalisée. Les points notables sont Tàrgù-Jiù et Graïova, chef-lieu de la petite Valachie.

L'Oltù descend de la Transylvanie par le défilé de la Tour-Rouge. C'est le cours d'eau le plus important de la Valachie ; jusqu'à Slatina, son lit est encaissé; à partir de ce point, la rivière est navigable. En 1877, les Russes amenèrent leurs équipages de pont à Slatina par le chemin de fer et firent descendre leurs pontons jusqu'au Danube, qu'ils avaient d'abord l'intention de passer en face même de l'embouchure; mais, gênés par la place de Nikopoli, ils eilectuèrent le passage plus en aval, à Simnitza.

Dans la vallée supérieure de l'Oltù sont : Romnicù près des grandes mines de sel d'Ocna ; plus bas, Dragasani^.

L'Argesù descend du revers méridional des Karpates, passe à Curtea de Argesù, près du plus célèbre monastère delà Roumanie, et à Pitesci ; il finit près d'Oltenitsa.

Son afiluent, la Dimbovitza, passe à Bucarest.

La Jalomitza passe à Targù-Vesteâ (Tirgoviste), l'an cienne capitale de la Valachie. Dans son bassin, se trouve Ploesci.

Le Siretù et le Prutù sont les deux principales rivières de la Moldavie,

Le Siretù n'est pas navigable, il finit près de Galatz.

Son aOluent, la Moldava, a donné son nom à la Moldavie.

Le Prutù forme la frontière. Il est navigable en aval de Sculeni.

1. Où fut livré en 1821, entre les Turcs et les troupes d'Ypsilanti, un combat célèbre qui mit fin à la tentative d'insurrection des Grecs et où périt, presque en entier, le batallion sacré, formé de jeunes Grecs, accourus des diverses universités de l'Europe.

Considérations mîlîtaîres et politiques.

Au point de vue militaire et politique, la Roumanie peut avoir un rôle important à jouer.

Interposée entre la Russie et la Bulgarie^ elle intercepte les routes aux armées russes dont l'objectif serait Constantinople ou Sofia.

Tant que les principautés moldo-valaques, impatientes delà suzeraineté ottomane, cherchaient à profiter des complications orientales pour reconquérir leur indépendance et se constituer, les Russes étaient pour elles, des alliés naturels. Elles subissaient volontiers l'influence russe ; leur religion était la même ; des fonctionnaires russes dirigeaient ou surveillaient leur administration; leur langue paraissait même menacée de perdre son individualité et les caractères cyrilliques se substituèrent, pendant un certain temps, aux caractères romains.

Depuis 185G, au contraire, les puissances européennes leur ayant donné, sous leur protection collective, les garanties qu'ils réclamaient, les Roumains virent, dans les Russes, des voisins exigeants, dont les intérêts ne se conciliaient pas avec les leurs.

De son côté, la Russie ne peut observer d'un œil sympathique le développement de la nation roumaine, qui s'est soustraite à sa tutelle. Jusqu'à présent, elle a pu ne pas en tenir compte, mais si la Roumanie, soutenue par une grande puissance militaire, entendait faire respecter sa neutralité, ou bien, si son armée formait une aile des armées austro-hongroises, les conditions dans lesquelles la Russie pourrait engager la guerre dans la l^éninsule des Balkans, se trouveraient considérablement modifiées.

Telle n'était pas encore la situation en 1877. Sans trop se préoccuper des dispositions du gouvernement roumain, les Russes effectuèrent leur concentration à la frontière de Moldavie ; ils firent raccorder leurs voies ferrées aux chemins de fer roumains alors entre les mains d'une compagnie allemande ; ils traitèrent directement avec cette compagnie du transport de leurs troupes. Leurs armées entrèrent dans le pays et leurs généraux commandèrent en maîtres dans les villes roumaines.

La situation était grave pour la Roumanie. Elle n'avait aucun intérêt à faire la guerre à sa puissance suzeraine ; le lien de vassalité était tellement relâché qu'il ne gênait plus ses progrès intérieurs, mais elle avait moins d'intérêt encore à faire cause commune avec les Turcs. Les Russes étaient chez elle, et la défaite de la Turquie n'était que trop facile à prévoir. Il fallait se décider pour ou contre. Les Roumains prirent bravement leur parti, bien qu'à contre-cœur ; ils mirent leurs troupes sur pied de guerre. Ils déclarèrent leur indépendance (21 mai) et Ton sait de quelle importance fut leur concours. Sans leur coopération à Plevna, la situation militaire des Russes devenait fort précaire ; on a même dit que c'était l'appui des Roumains qui avait décidé, en ce moment, du sort de la guerre.

Ils n'en tirèrent pas un grand profit immédiat, puisque, à la conclusion de la paix, ils se virent forcés de céder à leur trop puissant allié, le territoire de la Bessarabie sur la rive gauche du Prutù, territoire peuplé par leur race et auxquels ils tenaient beaucoup, tandis qu'ils recevaient en échange la Dobroudja, sur la rive droite du Danube, pays habité, en majeure

partie, par des musulmans bulgares ou tartares. Mais la Russie, qui avait perdu la Bessarabie au traité de Paris, revendiquait cette restitution, voulait reprendre position aux bouches du Danube, et ne consentait point à transiger sur ce point.

Cependant, les Roumains, malgré cette amertume, avaient conquis le droit à l'indépendance; ils s'étaient affirmés comme peuple, et, qui plus est, comme peuple militaire. Ils étaient passés de la jeunesse à Tâge adulte. Dans une guerre entre T Autriche-Hongrie et la Russie, Farmée roumaine alliée des Russes, peut prendre la Transylvanie à revers en favorisant ainsi l'invasion de la Hongrie. Alliée à l'Autriche- Hongrie, elle couvre une grande partie de ses frontières contre une menace russe.

Le Prutii forme la frontière du côté de la Russie; ce n'est pas un obstacle militaire ; il peut être franchi sans difficulté.

Quoique plus important, le Siretii ne constitue pas non plus une défense stratégique. Cependant, sur sa rive droite, on trouverait sur les avant-chaînes des Karpates des positions tactiques avantageuses, où pourrait s'établir, en s'adossant aux montagnes, une armée dont le but serait d'opérer sur le flanc droit de la ligne d'opérations Jasi — Focsani — Buseo; à hauteur de Focsani, il n'y a pas plus de 25 lieues entre le Danube et le pied des montagnes. Ce pays est encore plein de souvenirs guerriers du temps d'Etienne le Grand et de Michel le Brave.

Les dérivations du Danube et l'épanouissement de son delta restreignent ainsi considérablement le front d'attaque de la Valachie. Si la Roumanie avait à se défendre contre une agression venant de Test, il lui

faudrait donc ne chercher dans la Moldavie que des positions d'avant-garde et établir sa ligne de défense sur le défilé compris entre l'éperon sud des Karpates et le coude du Danube à Galatz.

Si les Russes se proposaient de franchir le fleuve en aval de Galatz, les points de passage sont précisés d'avance par les intervalles des lacs delà rive gauche, c'est-à-dire Galatz, Reni, Isactcha, comme dans les campagnes de 1828 et de 1854; la première ligne de résistance se trouve alors en arrière du val Trajan.

La Roumanie est une avant-garde, ou plus exactement même, une grande colonie latine, jetée au milieu du monde slave. Ses mœurs, sa langue, son histoire, sinon sa religion qui s'est transformée par le schisme oriental, la rattachent aux peuples occidentaux. La France, par ses idées, sa littérature, l'éducation qu'elle donne à la jeunesse roumaine, exerce encore une notable influence dans le pays, mais l'immigration allemande y fait des progrès considérables. En 1870, ce petit peuple, qui n'était pas encore indépendant, sympathisait à nos malheurs avec une vive émotion. A chacun de nos revers, c'était un deuil public, et l'irritation populaire se traduisit môme par des manifestations violentes à l'égard du représentant de la Prusse. Les Roumains avaient une dette de reconnaissance vis-à-vis de la France, qui s'était faite leur protectrice en 1856.

Il est de l'intérêt de la France d'entretenir les sympathies qui unissent les deux nations. A la suite du traité de Berlin, il y eut quelque refroidissement. Les plénipotentiaires français exigèrent de la Roumanie « de supprimer de sa constitution, l'article qui, en re-

fusant la naturalisation aux habitants de races non chrétiennes, protégeait jusqu'alors la nationalité roumaine contre Tinvasion de l'élément israélite ».

La France, ritalie, l'Angleterre et l'Allemagne subordonnèrent à cette condition la reconnaissance de l'indépendance de la principauté ^

La question des Israélites est, en effet, une des plus graves qui puissent influencer l'avenir de la Roumanie.

En 1830, il n'y avait pas 40,000 Juifs en Moldavie; en 1882, on en évaluait le nombre à 270.000. On en compte plus de 400,000 dans la Roumanie entière, c'est-à-dire qu'ils forment le dixième de la population et environ le quart pour la Moldavie, prise à part. A Jasi, sur une population de 90,000 habitants, on compte 50,000 Israélites. Cette ville est devenue une sorte de métropole Israélite^.

Leur nombre s'accroît par une immigration continue dont les causes sont intéressantes à connaître. Lorsque la société roumaine s'organisa et adopta les habitudes européennes, il n'existait encore dans le pays ni commerce, ni industrie; les Juifs de Galicie

1. L'indépendance de la Roumanie a été reconnue par l'Italie le 6 déc. 1879, par la France, l'Angleterre et l'Allemagne, le 10 février 1880.

La constitution roumaine a été modifiée par la loi du 13 octobre 1879. Désormais, « la distinction des croyances religieuses et confessions ne constitue pas un obstacle à l'acquisition des droits civils et politiques ». Mais, pour obtenir la naturalisation, il faut habiter le pays depuis dix ans et s'y rendre utile. Certaines conditions dispensent de cette obligation.

2. Les Juifs s'efforçant de se soustraire aux investigations des comités de recensement, il est difticile de savoir exactement leur nombre. Les chiffres que nous donnons, sont très approximatifs.

et de Russie comprirent le bénéfice qu'ils pouvaient retirer de cette situation et se firent les intermédiaires et les courtiers des principautés. Ils les englobèrent dans la zone de consommation de l'Autriche et s'assurèrent, par là même, la protection des agents consulaires de cette puissance.

Les Juifs pénétrèrent partout, se firent marchands ou petits fabricants, puis cabaretiers et banquiers; spéculant sur la démoralisation du paysan et le goût de luxe des classes élevées, le Juif, par ses prêts hypothécaires *, s'est rendu maître d'une grande partie du sol, bien que la loi ne lui permît pas alors l'acquisition de propriétés.

En 1862, les Roumains, sentant le danger de cette invasion, mirent les Israélites hors du droit en leur interdisant de tenir des cabarets et d'acheter des terres; puis, ils écrivirent dans leur constitution : « Les étrangers appartenant aux rites chrétiens peuvent seuls obtenir la naturalisation. » C'est cet article dont la Conférence de Berlin a im.posé la suppression.

Les désordres, dont les provinces russes voisines de la Roumanie ont été le théâtre, les pillages, les incendies des maisons juives, les violences contre les personnes, ont pour résultat de pousser de plus en plus les Juifs vers un pays où ils trouvent des conditions d'existence meilleures et une protection puissante de la part de V Alliance Israélite.

Méprisés par la population qui, d'ailleurs, ne sait pas se passer d'eux et à laquelle ils sont souvent supérieurs par leur intelligence, ils répondent au mépris

1. On estime que les créances hypothécaires sont, pour les 9/10 en Moldavie, pour 1/3 en Valachie dans les mains des Juifs.

par la haine; ce sont deux sociétés ennemies qui vivent côte à côte; on peut prévoir, tôt ou tard, une explosion. Les causes, qui ont provoqué dans les pays russes et allemands la ligue antisémitique, existent en Roumanie; les mêmes excès sont à craindre, si les hommes d'Etat ne parviennent pas à prévenir la crise par des lois protectrices contre la puissance toujours croissante des Israélites ^

(c On a peine à comprendre en France la terreur qu'inspire aux Roumains l'envahissement des Juifs. C'est qu'on Juge les Israélites de Roumanie d'après ceux de France. Toute comparaison est cependant impossible. Les Roumains sont en présence de Juifs, dont le fanatisme religieux est poussé à l'excès. » Cet esprit excessif et presque barbare est entretenu par des rabbins qui viennent de Galicie. Loin d'entrer dans la famille roumaine, ils forment une communauté particulière au sein de la nation, un État dans l'État.

1. « Dans lo monde, proportion gardée, la race Israélite a plus de philosophes, plus de poètes, plus d'artistes, plus d'écrivains, et surtout plus de journalistes, supériorité énorme en un temps où la presse est non le quatrième, mais le premier Étal. Armé de cette intelligence supérieure,si la libre concurrence ainsi que toutes les libertés et les égalités sont proclamées, la victoire définitive du Juif est inévitable... Si l'on ne considère que le progrès de la richesse, on ne peut pas regretter que la race la plus énergique, la plus apte à produire et à épargner, prenne la place d'une autre race plus légère moins apte à créer du capital. Seulement on comprend que la race destinée à être mangée, ou tout au moins subalternisée tâche de se défendre. C'est ce que font les Roumains. » (E. de Laveleye La Péninsule des Balkans.

Les Israélites de la Valachie sout les descendants de ceux qui furent chassés d'Espagne par Philippe II. Ils parlent encore l'espagnol, ont l'esprit ouvert aux progrès civilisateurs de rOocident et vivent en assez bons termes avec les

C'est dans la partie qui confine à la Bukovine et à la Bessarabie que les Juifs sont les plus nombreux. Le quartier général de leur immigration est le village frontière deStefaneci, où réside le rabbin, qui centralise les affaires religieuses du nord de la Moldavie.

Les Juifs de Valachie sont d'origine espagnole et ne sont pas mal vus de la population. Ceux de Moldavie viennent, en majeure partie, de la Pologne.

Les Israélites ont des concurrents commerciaux chez les Arméniens. Ceux-ci ont quelques colonies florissantes; ils vivent isolés comme en Transylvanie, mais ils sont néanmoins en bons termes avec les Roumains et finiront sans doute par fusionner avec eux. Botosani est une de leurs villes principales.

Enfin, les Tsiganes, naguère encore serfs, ont été émancipés depuis 1837 et s'assimilent peu à peu à la population, en se fixant au sol comme agriculteurs ou comme artisans. Ils parlent la langue du pays et en ont adopté la religion. Ils disparaissent peu à peu.

Il faut citer encore la secte russe des Lipovani (que les Russes appellent Scopsi^^SiTce qu'ils se font mutiler lorsqu'ils ont eu un enfant). Ils forment de petites communautés sur la frontière de Bessarabie, où ils sont venus se réfugier pour fuir les persécutions. Ils

populations; mais les Juifs qui envahissent la Roumanie par le nord sont des Polonais ou des Allemands. Ils descendent, dit M. Renan, non de tribus Israélites, mais bien de familles aryennes converties au judaïsme; ils parlent un jargon allemand et ce langage contribue encore à les faire haïr, parce que le peuple les considère comme une sorte d'avant-garde d'envahisseurs germaniques.

passent pour être d'une grande probité. Leur nombre est d'environ 6,000.

La Roumanie est dans sa période de transition entre l'âge féodal et l'époque moderne. En 1856, les paysans étaient encore attachés à la glèbe et le pays était partagé entre trois ou quatre cents grands propriétaires qui, avec les monastères, étaient les maîtres du sol.

Un pareil état social devait avoir pour conséquence une grande démoralisation chez les maîtres comme chez les serfs. Les nobles vivaient au loin dépensant l'argent que leurs intendants, grecs pour la plupart, tiraient du labeur et de la misère du paysan. La masse de la nation était asservie, ignorante et superstitieuse.

La loi de 1862, en faisant attribuer un lot de terre à chaque chef de famille agricole, a été le signal d'une transformation qui s'accentue chaque jour et qui permet aux qualités naturelles des Roumains de se développer librement. S'il reste encore quelque trace regrettable du passé, il faut juger avec indulgence un peuple qui a tant fait par lui-même pour s'élever et pour grandir.

On a signalé, il y a quelques années, une certaine agitation parmi les populations roumaines de la Hongrie et comme une tendance à chercher un appui dans le nouveau royaume, pour revendiquer, à leur tour, l'autonomie politique. Jusqu'à présent, la Roumanie n'avait pas encouragé ce mouvement; il paraît maintenant que la réunion de la Transylvanie à la Roumanie est une des éventualités à prévoir si la Roumanie entre dans la grande guerre actuelle, et

si son intervention contribue à faire peser les plateaux de la balance du côté opposé à l'Autriche- Hongrie [mai 1915).

Les céréales sont la principale richesse de la Roumanie, particulièrement le maïs, qui fait le fond de Talimentation du paysan. Les exportations de blé sont considérables et forment un appoint important pour la consommation des pays de Toccident de l'Europe.

La religion dominante est la religion orthodoxe grecque. L'église roumaine est indépendante [autocéphale]. L'archevêque de Bucarest est métropolitain.

Il existait dans le pays un grand nombre de monastères (173). Bâtis au milieu des sites les plus sauvages, entourés de ravins et de précipices, protégés par d'épaisses murailles, percées de meurtrières et flanquées de tours, ils ressemblent plutôt à des forteresses qu'à des lieux de prière, et, en efTet, ils offraient aux chrétiens un abri contre le fanatisme musulman, aux femmes et aux enfants un refuge contre les violences, aux milices un centre de ralliement et un appui. Plusieurs soutinrent des sièges célèbres. Depuis, un grand nombre de couvents ont été sécularisés, et beaucoup d'autres ne. sont habités que par quelques moines ou religieuses.

Parmi les plus importants de ces monastères est celui de Sinaia, près duquel est la résidence d'été du roi de Roumanie.

Lorsque se constitua l'empire latin de Constantinople (1202), la Grèce fut divisée en un grand nombre de fiefs dont les principaux étaient : le despotat d'Épire, le duché d'Athènes, la principauté d'Achaïe ou de Morée, etc. Les îles furent prises parles Vénitiens.

Les Turcs s'emparèrent d'Athènes en 1456; ils soumirent la Morée et l'Épire, malgré l'énergique résistance de Scanderbeg.

En 1669, ils prirent Candie. Les Vénitiens reconquirent le Péloponnèse et Athènes^ ; ils en restèrent maîtres par le traité de Karlovitz (1699).

En 1715, le sultan Achmet III s'en empara de nouveau et soumit toute 1 Hellade. Une partie des>habi-

1. En 1687, le doge Morosini assiégea et prit Athènes. Une bombe tomba sur le Parthénon où les Turcs avaient un magasin à poudre qui sauta. C'est ainsi que fut ruinée cette merveille de l'architecture antique, qu'avaient respectée les invasions des barbares et des Turcs.

Morosini, vainqueur, acheva une destruction qui n'avait plus la guerre pour excuse.

Au moment des guerres de l'Indépendance, lord Elgin continua cette œuvre de vandalisme en faisant briser et enlever, pour les transporter à Londres, les admirables frises du Parthénon et les statues de l'Acropole.

tants refusèrent cependant de plier sous la loi du vainqueur, et, réfugiés dans les montagnes, continuèrent, sous le nom de Klephtes^ une guerre sans trêve contre les conquérants. La barbarie étendit son voile funèbre sur toute cette région.

Formation du royaume de Grèce.

Vers 1820, trois patriotes fondèrent, sous le nom ^Hètairiey une association dont les ramifications s'étendirent au loin; leur but était de mettre fin aux inimitiés des populations chrétiennes des pays balkaniques et de réunir toutes leurs forces contre l'ennemi commun. Un grand mouvement insurrectionnel était préparé, mais il éclata prématurément.

De son côté, Ali de Tebelen, pacha de Janina, dont le nom est resté odieusement célèbre par ses massacres, avait rêvé de se tailler une souveraineté indépendante dans l'Épire. Il appela aux armes tous les chefs chrétiens, qui oublièrent les vingt années de persécutions qu'Ali avait fait peser sur eux, et soulevèrent le peuple grec contre les Ottomans (24 mars 1821). Les îles de l'Archipel armèrent une flotte nombreuse; les insurgés prirent successivement Patras, Nauplie, Navarin et Tripolis.

Mais, dans les provinces danubiennes, le mouvement avorta; le bataillon sacré d'Ypsilanti, formé de jeunes Grecs accourus de toutes les universités d'Europe, fut anéanti au combat de Dragasani.

Ali-Pacha fut assassiné, et sa mort porta un coup sensible à l'insurrection.

Les Turcs s'emparèrent de Chios et en massacrèrent la population.

Canaris vengea ces victimes. Se glissant avec un brûlot au milieu de la flotte turque mal gardée, il fit sauter le vaisseau amiral et plusieurs autres bâtiments.

Pendant deux années, les succès et les revers se succédèrent. Les Grecs massacrés semblaient renaître de leurs cendres. Deux flottes turques avaient été détruites ; le Sultan demanda le concours des Egyptiens pour comprimer la révolte. La flotte égyptienne, forte de G4 voiles portant 8,000 hommes, se réunit à la flotte ottomane dans les eaux de Rhodes. Les Grecs n'avaient que 60 navires; néanmoins, ils se portèrent bravement à l'attaque, précédés de cinq brûlots. Frappés de terreur, les Turcs s'enfuirent, Canaris incendia encore le vaisseau amiral, et les Egyptiens, malgré les efforts d'Ibrahim-Pacha, suivirent la retraite des Turcs.

Cependant, au printemps de 1825, Ibrahim débarqua ses 8,000 hommes sous les murs de Modon (Messénie) et assiégea Navarin, dont il s'empara malgré une énergique résistance. Il se tourna ensuite contre Missolonglii, la ville sainte des Grecs. Réduits à la dernière extrémité, après un long siège, les défenseurs avaient résolu de se faire sauter. Ils exécutèrent une dernière sortie pour permettre aux familles grecques de fuir, mais les Turcs, prévenus par un déserteur bulgare, surprirent ces infortunés et en firent un terrible massacre qui souleva un cri d'horreur dans TEurope entière (avril 1826). Les Turcs reprirent Athènes et assiégèrent TAcropole.

La désunion s'était malheureusement mise au milieu des Grecs, qui, héritiers, dirait-on, de l'esprit individualiste de leurs ancêtres, s'organisèrent en petites républiques urbaines, jalouses et rivales.

L'intervention de la France, de l'Angleterre et de la Russie les sauva.

Toutes les sociétés européennes suivaient avec une attention passionnée les péripéties de la lutte inégale que soutenait contre les Turcs cette poignée d'héroïques insurgés. Les gouvernements se montraient moins favorables à la cause de l'indépendance grecque; ils en redoutaient les conséquences, mais ils ne purent résister à l'entraînement général. Les prudences de la diplomatie durent céder devant l'enthousiasme qu'excitaient les exploits des Grecs et l'indignation que causaient les procédés sanguinaires des généraux turcs.

Les Byron, les Casimir Delavigne, chantèrent l'héroïsme des Grecs. Des comités se formaient de toutes parts pour leur venir en aide. Les Cabinets durent intervenir à leur tour; les trois Grandes Puissances, c'est-à-dire la France, l'Angleterre et la Russie, s'entendirent pour adresser des remontrances au Sultan et envoyer leurs flottes dans les eaux grecques. Le Sultan n'en tint pas compte, et Ibrahim continua sa guerre d'extermination.

Les amiraux résolurent alors d'entrer dans la rade même de Navarin, espérant, « par la seule présence imposante de leurs escadres, amener Ibrahim, sans plus d'effusion de sang » , à l'observation de l'armistice qu'ils prétendaient imposer.

Un coup de feu, parti d'un brûlot turc, changea ces dispositions et devint le signal d'une conflagration

générale. La bataille dura trois heures et demie. La flotte turque fut entièrement détruite ; les Turcs perdirent 6,000 hommes, 3 vaisseaux de ligne, 16 frégates, 26 corvettes, etc. Les escadres alliées n'avaient pas perdu une chaloupe et n'avaient eu que 140 hommes tués et 300 blessés (20 octobre 1827).

La bataille de Navarin sauva la Grèce ; il lui fallait maintenant un gouvernement respecté qui fût pour elle, une garantie de son indépendance reconquise, c'est-à-dire qu'il s'agissait de fonder un État libre sur une terre esclave et de créer une nation dans un pays où il n'y avait encore que des instincts de nationalité.

Capo d'Istria, un des principaux chefs de l'insurrection, fut élu président d'un gouvernement provisoire.

Cependant le Sultan avait déployé l'étendard du prophète et proclamé la guerre sainte. Tandis que la Russie engageait la guerre sur le Danube, la France envoya un corps d'occupation en Morée.

Les débuts de l'indépendance grecque furent troublés par de graves dissensions intestines. Capo d'Istria fut assassiné, l'anarchie devint générale. Enfin, le traité de Londres de 1832, consacra la création d'un royaume de Grèce. La couronne fut offerte au jeune prince Othon de Bavière.

11 avait à peine dix-huit ans, et les conseillers allemands qui formèrent la régence ne réussirent qu'à se rendre odieux à la population. Les révoltes, le brigandage, les mutineries des troupes devinrent l'état normal du pays.

En 1853, les Grecs voulurent profiter de la guerre russe pour enlever la Thessalie et TÉpire. Une escadre franco-anglaise occupa le Pirée, de 1854 à 1857, afin de maintenir la Grèce.

En 1862, une révolution chassa le roi Otlion.

La France, l'Angleterre et la Russie se mirent d'accord pour faire proclamer roi, le prince Georges de Danemark.

En 1864, l'Angleterre céda à la Grèce les îles Ioniennes, sur lesquelles elle exerçait son protectorat.

En 1878, profitant de la guerre turco-russe, les patriotes grecs provoquèrent dans l'Epire et dans la Thessalie, une insurrection qui fut, d'ailleurs, facilement domptée par les Turcs. L'Angleterre obtint de la Grèce de ne pas prendre part à la lutte; mais lorsque la guerre toucha à sa fin, le cabinet d'Athènes pensa que le moment était venu de réclamer sa part dans le démembrement prévu de l'Empire ottoman, et de soutenir les droits de l'Hellénisme contre les prétentions du Panslavisme. Poussé d'ailleurs par la surexcitation du peuple et menacé d'une guerre civile s'il ne cédait à l'entraînement général, le gouvernement grec se décida à commencer les hostilités. Le jour même où les préliminaires de l'armistice étaient signés entre la Russie et la Turquie, l^' février 1878, le gouvernement grec prévint les Puissances européennes qu'il avait donné l'ordre à son armée de franchir la frontière et d'occuper la Thessalie, l'Epire et la Macédoine, pour maintenir Tordre public, prévenir les massacres des chrétiens, et garantir les droits de la race grecque dans ces provinces.

Une colonne entra en effet en Thessalie; mais le

mauvais état des routes, autant que rinsuffîsance de son organisation, ne lui permirent pas de continuer son mouvement. Les représentations des Puissances déterminèrent bientôt le gouvernement grec à la rappeler sur la frontière. Les bandes de volontaires continuèrent seules à faire, pour leur compte, une guerre sans importance et sans résultats.

Les limites données au petit royaume de Grèce, en 1832, avaient été tracées depuis le golfe de Volo jusqu'au golfe d'Arta oud'Ambracie en suivant la chaîne des monts Othris.

Le Congrès de Berlin de 1878, sur la proposition du représentant de la France, invita la Sublime-Porte à s'entendre avec la Grèce pour une rectification de frontières du côté de la Thcssalieet de l'Epire, et Ton avait indiqué, comme frontière à concéder, la ligne de la Salamvrias sur le versant de la mer Egée et celle de la Kalamas sur le versant de la mer Ionienne. Les représentants de la Porte protestèrent contre cette cession de territoire, et le gouvernement ottoman repoussa plus tard, par des fins de non-recevoir ou par des atermoiements successifs, les réclamations diplomatiques de la Grèce.

Les Grecs en appelèrent aux Puissances européennes, et armèrent de nouveau, affirmant leur intention d'obtenir par la force le territoire qu'on leur avait en quelque sorte promis à la Conférence de Berlin. Les volontaires arrivèrent en grand nombre de toutes les colonies grecques. La Grèce se croyait assurée de la sympathie des Grandes Puissances, particulièrement de la France, de laquelle on attendait l'envoi de

quelques officiers et de matériel de guerre. De leur côté, les Turcs massèrent des troupes en Thessalic; mais les Puissances recommandaient formellement à la Grèce de ne pas attaquer, si elle voulait continuer à compter sur leurs bons offices. La sagesse du roi Georges permit de gagner du temps et de laisser agir la diplomatie.

Il fut enfin possible de s'entendre, et la cession des territoires se fit pacifiquement (été 1881). La frontière fut tracée en Thessalie sur les montagnes qui forment les berges septentrionales de la vallée de la Salamvrias jusqu'au mont Zygo dans l'arête centrale. A partir de ce point, elle incline au sud et rejoint le lit de l'Arta, qu'elle suit jusqu'au golfe du même nom en laissant à l'Epire les importantes positions de Metzovo.

La Thessalie presque tout entière a été ainsi donnée à la Grèce. Mais celle-ci n'a pas obtenu la portion de l'Epire qu'elle convoitait; l'opposition des Albanais ne permettait pas d'insister sur cette cession, sans provoquer une résistance que la Grèce eût, sans doute, été impuissante à vaincre avec ses seules forces. 11 ne pouvait d'ailleurs être question d'une intervention des Puissances européennes pour lui donner un pays dans lequel ne se manifestait aucun désir d'annexion, et où se trouvaient, au contraire, de nombreux partisans prêts à défendre leur indépendance par les armes.

En 1885, au moment du conflit entre la Serbie et la Bulgarie, la Grèce pensa que le moment était favorable pour affirmer de nouveau ses revendications sur la frontière de Thessalie; elle mobilisa son armée.

Les Grandes Puissances envoyèrent leurs escadres bloquer le Pirée et contraignirent la Grèce à renon-

cer à ses prétentions. La France, tout en s'associant aux conseils donnés par les autres Puissances, ne prit pas part à cette démonstration militaire et ne se départit pas de l'attitude bienveillante et de la sympathie qui sont les bases de sa politique traditionnelle vis-àvis de la Grèce.

(( Le trait distinctif de la Grèce ^ est le grand nombre de petits bassins indépendants et séparés les uns des autres par des barrières de rochers et de montagnes. La disposition du sol se prêtait donc au fractionnement en une multitude de petites républiques autonomes. Chaque cité avait son fleuve, son amphithéâtre de collines, son acropole, son champ, etc. ; presque toutes avaient aussi un débouché vers la mer. Tous les éléments nécessaires à une société libre se trouvaient donc réunis dans chacune d'elles. Les îles de la mer Egée s'étaient aussi constituées chacune en cité républicaine.

« Cette configuration offre, de nos jours encore, un obstacle à la réunion des intérêts sur les mêmes bases politiques et sociales. Il sera toujours difficile d'ouvrir des routes et des chemins de fer et de donner à la Grèce un véritable centre monarchique ; c'est contre cette difficulté que les Grecs ont eu à lutter pour s'organiser depuis leur indépendance.

« Tant qu'il s'est agi de réunir les forces de la race grecque contre un ennemi commun, il a été assez facile de s'entendre. Lorsqu'il a fallu ensuite organiser une administration intérieure, les divisions ont recommencé. Heureusement, il existe entre les Grecs

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