‹ Les Pays-Bas; impressions de voyage et d'artChapitre 6 sur 8 · Y II · texte numérisé non relu

Y II

Leyde est la première ville où le caractère hollandais se présente dans toute sa pureté et son originalité natives. La Haye est une ville cosmopolite avec des formes hollandaises ; à Rotterdam, le caractère des Flandres est partout reconnaissable ; à Leyde, tontes ces particularités de nature hybride qui marquent la transition d'un pays à un autre ont disparu. Dans cette ville, en partie déchue de son ancienne splendeur, respire plus que partout ailleurs, plus même qu'à Harlem, la vieille vie bourgeoise hollandaise du XVII' siècle avec ses habitudes d'économie et de propreté. Cette propreté hollandaise, qui est devenue proverbiale, c'est à Leyde qu'il faut aller

pour la IroLiver dans ce qu'elle a de plus exquis et de plus sensé à la fois. Rien n'est donné au luxe et au plaisir des yeux : les magasins sont aussi modestes que des boutiques d'autrefois, les habitations ne font aucune avance de coquetterie à l'attention du promeneur; mais cette modestie enveloppe une propreté irréprochable, qui est dans Vêtre et non dans le paraître. Mille détails trahissent la persistance des anciennes habitudes au sein de nos mœurs modernes, et reportent la pensée vers les intérieurs que nous ont si souvent montrés les maîtres aimables du xvif siècle. Par exemple, dans un hôtel où vous montez à votre chambre par un escalier de marbre, vous trouvez sur votre table un flambeau dont le pied est attaché à une sorte de soupière de cuivre, vaste comme cette mer d'airain du temple de Salomon que vous avez pu admirer dans les gravures sur bois des vieilles éditions de la Bible. Ce meuble singulier aurait pu faire excellente figure au miUeu du bric-àbrac de flambeaux, lampes, mouchettes et chauffepieds qui composait la galerie rétrospective de Hollande à noire dernière exposition universelle, car il ressuscite devant votre imagination le temps déjà bien ancien où l'usage de la bougie était un luxe, cette mer d'airain ayant visiblement pour destination de recevoir tous les flots graisseux que pouvait laisser échapper la vulgaire chandelle de suif dont s'éclairaient nos aïeux. Tout est propre à Leyde, depuis le pavé jusqu'aux toits, lesquels ont une physionomie

marquée, et méritent une mention particulière. Ces toits sont droits et forment au sommet un angle aigu au lieu de l'angle plus ou moins obtus qui résulte de la pente douce et mieux ménagée des nôtres ; aussi la pluie chasse-t-elle impitoyablement tout grain de sable, tout mince débris, toute moisissure parasite de ces toits brillants comme s'ils étaient lavés chaque jour. Cette disposition donne aux maisons de Leyde une singulière sveltesse, et quand on regarde le panorama de quelques-unes de ses rues, il semble voir un pensionnat de grands garçons élancés ou de fluettes demoiselles alignées sur deux rangs.

Leyde, la plus illustre des trois universités de Hollande, n'est donc pas seulement la ville des savants, elle est aussi par excellence la ville des ménagères hollandaises. C'est là qu'ont pris naissance les peintres les plus foncièrement hollandais, Tillustre Rembrandt et ces maîtres secondaires qui ont fait du tableau de genre l'exacte représentation de la vie familière de leur patrie, Gérard Dow, Metzu, Miéris, Jean Sfeen. Le tableau de genre hollandais, c'est l'œuvre du genius loci de Leyde, comme le paysage hollandais est l'œuvre du geiiius loci de Harlem, patrie de tant de grands paysagistes, Ruysdael, Wynants, les Wouwerman, Berghem. Leyde et Harlem, c'est là qu'il faut chercher la réelle originalité de la civilisation hollandaise, partout ailleurs mélangée d'alUage flamand ou germanique. Les deux villes se partagent entre elles le génie propre du pays, les particularités curieuses

qui l'ont rendu si intéressant pour les autres peuples : à Leyde appartiennent les savants, les Elzevir, les ménagères, le tableau de genre et Rembrandt ; à Harlem, les tulipes et les hyacinthes, la peinture de paysage et Ruysdael.

L'originalité de cette physionomie est aujourd'hui pour le visiteur le véritable intérêt de Leyde ; mais cette âme de la vieille Hollande circule invisible à travers la ville, et n'a laissé ici aucun de ces grands témoignages qui partout ailleurs la font apparaître aux yeux. Ici pas de Taureau de Paul Potier, pas de Leçon d' anatomie , pas de Ronde de nuit, pas de Milices bourgeoises, pas de ces portraits d'arbalétriers qui décorent l'hôtel de ville de Harlem. Leyde est veuve de tout art, et des innombrables productions de ses glorieux fils, aucune n'est restée pour donner le signalement de ses mœurs et de son caractère. Nulle servante de Gérard Dow et de Miéris ne se présente ici pour nous dire : Leyde est par excellence la ville de la propreté. Nulle grosse farce de Jean Steen n'est accrochée à ses murailles pour nous rappeler que cette ville studieuse fut aussi une vihe de joyeuse humeur, et que son peuple eut toujours un goût prononcé pour les bonnes choses de ce monde. Passe encore que Leyde soit veuve de son Rembrandt ; Rembrandt est l'interprète général de toute une nation, bien plus, de toute une communion; mais l'absence de son Gérard Dow et de son Jean Steen prive vraiment de toute voix le génie

iTiêrne du lieu, et l'empêche de se faire reconnaître au visiteur qui ne sait pas le deviner (1).

Ici une réflexion qui a son importance se présente à notre pensée : quand vous voulez découvrir l'âme vraie d'une localité, ce n'est pas aux très-grands génies qui en sont sortis qu'il faut vous adresser, car, en vertu de l'expansion qui est en eux, leur nature rayonne hors de l'enceinte étroite de leur ville ou de leur bourgade ; de tels hommes expriment l'âme d'un peuple, quelquefois même un état d'âme universel. Les génies du second ordre ont au contraire une saveur de terroir très-prononcée. Un Rubens est la personnification de toutes les Flandres; mais l'humeur anversoise proprement dite se retrouve dans Jordaens. Le génie de Titien échappe en grande partie à Venise ; mais toutes les magnificences de la ville des doges vivent dans Véronèse. Un Molière, quoique enfant de Paris, est un interprète de la France entière; mais l'esprit parisien proprement dit respire avec tout son vif entrain dans Regnard. Quiconque voudra connaître les caractères particuliers des diverses villes italiennes, savoir en quoi les mœurs de Bologne différaient de celles de Ferrare, celles de Florence de celles de Sienne ou de Pise, devra bien plutôt de-

(1) De toutes les œuvres de ses fils, Leyde n'en a conservé que deux, et une seule a quelque importance. C'est un triptyque du vieux Lucas de Leyde représentant le Jugement dernier. De toutes les œuvres de cet artiste que nous avons vues, celle-ci est la moins remarquable. Lucas de Leyde est plus original quand il est gracieux que lorsqu'il veut être terrible ou sévère.

mander ces renseignements àBandello qu'à Boccace. C'est ainsi que Gérard Dow et Jean Steen sont les représentants de Leyde, tandis que Rembrandt est le représentant de la Hollande entière.

L'âme populaire de Leyde a donc perdu tous ses interprètes, et la ville est restée strictement universitaire. Ici la muse est l'érudition : les musées sont les galeries archéologiques, les collections savantes, les bibliothèques. En dehors de ces collections, Leyde n'a d'autre intérêt rétrospectif que son hôtel de ville, amusant édifice d'un goût enfantin et baroque, qui n'a rien à démêler avec les lois de la beauté, mais où sont réunis quelques souvenirs du fameux siège et quelques peintures commémoratives, entre autres un tableau moderne représentant le dévouement du bourgmestre Adrien van der Werff, lequel, pour le dire en passant, était originaire non de Hollande, mais d'Anvers, où, paraît-il, sa famille existe encore. A propos de van der Werff, je me suis parfois surpris à douter qu'il ait exactement tenu le beau discours légèrement cicéronien que les historiens lui prêtent. Ceux-ci auront très-probablement arrangé à la fjiçon de Tite-Live quelque énergique parole populaire par laquelle le bourgmestre de Leyde aura enlevé les cœurs de tous ces affamés qu'il devait sauver malgré eux. Une harangue de Salluste, si sublime qu'on la suppose, aurait, selon toute apparence, été fort impuissante sur ces malheureux, qui étaient alors dans cet

état où, selon unvéridique proverbe, leventre n'a point

d'oreilles. Il est beaucoup plus vraisemblable que van der WerfF, qui connaissait son peuple, aura dit avec une pantomime expressive : « Vous avez faim, et c'est pour cela que vous parlez de vous rendre ; elibien! mettez-moi dans le pot et faites-moi bouillir, cela vous fournira de la soupe » , ou quelque chose d'approchant. L'histoire nous a conservé les discours et les ordres du jour dans lesquels, à son entrée en Italie, Bonaparte montrait la Lombardie comme une proie à ses soldats; mais une tradition orale nous a transmis un résumé de ces harangues qui est trop caractéristique pour n'avoir pas été prononcé. « Du pain ! vous osez me demander du pain ! aurait-il répondu dans un moment où il était embarrassé des réclamations de ses soldats; eh! dans huit jours vous en aurez à ne savoir qu'en faire. » Yoilà un mot qui sacre pour le commandement celui qui est capable de le faire accepter comme payement des exigences de la nature.

Leyde possède un 2:)lantage, un parc, où les habitants, sans sortir de leur ville, peuvent aller rafraîchir leurs yeux aux riants aspects de la nature. Ce gracieux spectacle, invariablement répété dans toutes les cités que je traverse, finit par me suggérer la réflexion que le souverain actuel des Français est resté sino'ulièrement Hollandais de souvenir et d'imagination. Ces transformations qu'il a fait subir h nos bois de Boulogne et de Vincennes, ces parcs dont il trace le plan dans les villes où il séjourne, — àPlom-

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bières par exemple, — c'est à la Hollande beaucoup plutôt qu'à l'Angleterre qu'il en a emprunté l'idée. Le décor verdoyant dont il a doté nos villes, c'est le décor invariable des villes hollandaises. Quelquefois même, quand la ville est petite, elle se confond avec ce décor, et alors elle a l'air d'avoir été bâtie pour lui. Arnbeim, enserrée par son superbe boulevard et envahie de tous côtés par un charmant paysage, ressemble aune miniature de ville que l'on aurait bâtie dans un grand parc pour en varier les aspects.

Les hommes traduisent involontairement leur âme jusque dans les petits détails de leur existence, et ces parcs, aimables aux yeux de l'artiste et salutaires aux povmions du peupleront une importance pour l'observateur des phénomènes politiques. Rien ne fait mieux comprendre la profonde différence qui sépare les temps où nous vivons delà société d'autrefois que la comparaison de l'ancien système de promenades avec le nouveau. L'ancien système de promenades était aristocratique comme la société ; notre nouveau système est démocratique. Autrefois on plantait une promenade pour les siècles ; il lui fallait la durée pour grandir, et bien des générations s'écoulaient avant qu'apparût celle qui pouvait jouir réellement de ses ombrages. Le luxe moderne de nos promenades au contraire, ce luxe composé de verdure, de fleurs et d'arbrisseaux, qu'il est frais, mais qu'il est éphémère et fragile ! On dirait qu'il n'y en a là que pour une saison, et qu'il faudra renouveler incessam-

mentle bail à court terme passé avecla nature. Oui, mais ceux mêmes qui ont planté ce parc ont pu en jouir ; ces fleurs sans durée qu'un printemps emporte, un printemps les ressuscite ; ces arbrisseaux dont l'orage respecte la modestie pliante et souple peuvent, en cas d'accidents, être remplacés du jour au lendemain, les vents et les pluies du ciel balayent et lavent la poussière qu'un jour de trop grand soleil répand sur ce luxe verdoyant étalé à ciel ouvert. Ainsi des générations des hommes dans les sociétés démocratiques : mobiles et éphémères, elles passent comme le printemps de l'année, fleurissent et se dessèchent en quelques heures; elles se succèdent aussi sans plus d'interruption que les printemps.

Comparez à ces modernes plantages le seul spécimen de promenade à l'ancienne mode que contienne, je crois, la Hollande, le mail d'Utrecht. Cette promenade fut étabhe, dit-on, avant l'arrivée des Espagnols dans le pays, ce qui lui donne, comme vous voyez, de respectables quartiers historiques, et nous reporte aux derniers temps de la domination des anciens princes-évêques.Elle a le premier et le plus essentielcaractère des aristocraties, ladurée et l'immutabilité. Elle en a aussi le second et le plus moral, la sévérité et la noblesse. Notre Louis XIV, qui s'y connaissait, ne fit point devant cette promenade la dédaigneuse grimace qu'il avait faite devant la peinture hollandaise, et lui qui avait dit à propos des Teniers et des van Ostade : Enlevez ces magots de

mes yeux », lorsque ses troupes entrèrent à Utrecht, il fit ordonner qu'on respectât cette avenue dont le caractère majestueux était si bien d'accord avec ses goûts. Que c'est beau, mais que c'est triste et taciturne ! Huit rangées de tilleuls, noblement espacées, quatre d'un côté et quatre de l'autre, séparées par une spacieuse allée, s'étendent en ligne droite sur une longueur de près de trois quarts de lieue. On ne saurait rien imaginer de plus imposant ; toutefois se promener sous ces allées est vraiment aussi peu un plaisir que possible. Vaste est l'espace, et pourtant l'air respirable y manque ; il semble que l'âme subisse une sorte de contrainte, et qu'elle perde toute élasticité. A vos pieds, pas un brin d'herbe, rien que les flots d'une poudre séculaire lentement amoncelée; aussi, lorsque vous brossez vos vêlements, vous avez le privilège de vous dire que vous avez été au moins noblement sali : la poussière que vous secouez n'est pas une poussière roturière du matin ou de la veille, c'est une poussière qui date peut-être du xvi' siècle et que soulevèrent autrefois les miquelets du duc d'Albe. Cette promenade a cependant une verdure, puisque ces arbres ont un feuillage ; mais cette verdure est perchée si haut que les oiseaux du ciel peuvent seuls en jouir. Oh! comme on soupire après les brimborions de verdure de nos parcs modernes, après leurs arbrisseaux plantés de la veille, et comme on pense qu'il est vrai, l'antique adage qui disait que gaieté n'est pas compagne de grandeur !

Le musée d'antiquités^ qui est fort riche, présente à ceux dont l'imagination ne dédaigne pas les violentes sensations de l'écrasement de remarquables sculptures de divinités indiennes, et à ceux que l'amour de la science rend capables de braver l'horrmir il offre la plus complète collection de momies égyptiennes. C'est un des plus laids spectacles qu'on puisse voir que celui de ces corps noirs, desséchés, et qui, dans la longue habitation du sarcophage, ont échangé la forme humaine contre celle du singe. Crocodiles sacrés, ibis, serpents, chats et ichneumons ont aussi partagé ce triste privilège de l'immortalité ; mais plus heureux que l'homme, ils ont au moins conservé dans cette longue mort la parfaite pureté des formes de leurs espèces. En parcourant cette galerie funèbre, je me suis surpris à murmurer le vers de Dante : .

0 vana g-loria dell' umane posse;

ô vaine gloire des grandes pensées et des grands sentiments de l'homme ! Peu de choses sont plus grandes dans l'histoire morale de l'homme que cette obsession de l'idée d'éternité qui s'était comme assise sur l'âme des anciens Egyptiens avec la pesanteur d'une pyramide sur les sables du désert. C'est la terreur de la mort et le respect de la forme humaine qui avaient donné naissance à ces pratiques de l'embaumement, et ces pratiques pieuses ont abouti à créer la plus parfaite image de la mort qui se puisse rêver, pis que cela, la plus parfaite image de la décrépitude. Méphis-

topliélès, qui ne perd jamais ses droits en ce monde, s'il visitait cette galerie avec le docteur Faust, ne manquerait pas de lui faire remarquer que les Égyptiens, en voulant sauver de l'anéantissement leurs morts chéris, les ont condamnés, résultat grotesque, à l'éternelle caducité. Toutes les momies en effet, quel que soit leur âge ou leur sexe, sont caduques et séniles. Infortunées momies! est-ce que le sein de la nature n'eût pas été un tombeau plus doux? est-ce que la dissolution au sein de cette éternelle fontaine de Jouvence ne leur aurait pas mieux assuré le privilège de l'immortalité? Peut-être aujourd'hui, après avoir traversé des éléments sans nombre, leur substance vivrait-elle sous une forme aimable, au lieu d'être retenue captive dans les Hens d'une mort hideuse! Trois fois heureuses sont-elles quand, broyées sur la palette du peintre, elles servent à réchauffer les ombres noires des toiles de quelque Ribeira ! trois fois heureuses aussi celles dont l'ignorante médecine du passé se servit pour calmer les convulsions des épileptiques, ou que les sorcières mêlèrent à leurs philtres d'amour ! au moins celles-là ont été associées à la vie humaine. Le mouchoir magique qu'Othello donna en cadeau à Desdémona et qui causa la mort de la douce patricienne avait aussi été teint dans la Uqueur balsamique d'une momie, et certes la meilleure fortune qui leur soit arrivée est bien ce service rendu à la poésie. Ah! si le musée grec de Leyde, pensions-nous durant notre promenade, était aussi com

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plet que la galerie égyptienne, voilà où nous trouverions la véritable idée de l'immortalité ; mais quoi ! tout maigre que soit ce musée, ne s'y rencontre-t-il pas un bel échantillon de sculpture où cette idée se laisse lire, cette tête d'Apollon, sereine et correctement belle, et qui dit avec une éloquence si simple : La beauté immuable au sein du calme immuable, voilà l'immortalité?

On a décrit plusieurs fois la précieuse collection japonaise du colonel Siebold, et l'on a très-bien dit ce qui en fait l'attrait. C'est moins un musée qu'une collection de bric-à-brac; par cela même, elle nous initie de plus près à la vie intime des Japonais que la collection de La Haye elle-même, si riche et si choisie. Nous ne reviendrons pas, après les voyageurs dont les récits sont entre les mains de tout le monde, sur les principales merveilles de ce musée, bijoux, bronzes, ivoires. Nous voulons cependant dire quelques mots sur une partie de cette collection qui en est pour nous le véritable intérêt, la collection des images et dessins coloriés. La plupart de ces images roulent sur ce sujet dont l'imagination chinoise et japonaise, plus fme que grande, semble ne pouvoir sortir, la représentation de la vie intime et bourgeoise. Nous y suivons l'existence d'une famille japonaise à toutes les heures dujour et du soir, au lever, à la toilette, aux repas, recevant des visites, chantant sur la guitare sa musique indigène, à sa maison de ville, à sa maison de campagne. Plus précieux encore que ces scènes

de la vie intime sont les dessins qui représentent des paysages. Là les Japonais se montrent artistes réellement iïupériem^s, quelquefois grands, et toujours d'une adresse consommée. Un de ces paysages, peu remarqué, je le crois, enfoui qu'il est dans la macse des objets, est un cauchemar vraiment étrange. Un courant d'eau torrentueux et profond coule entre deux murailles implacables de rochers qui l'étreigncnt avec force et montent à pic jusqu'à une hauteur des plus respectables. Le fleuve tourne, les parois de la muraille de pierre tournent aussi avec lui, absolument comme deux geôliers qui accompagnent les mouvements d'un prisonnier. Rien que cela, et l'on fiissonne; c'est la plus sinistre image de solitude coupable que j'aie vue; jamais décor de mélodrame n'a été aussi saisissant, surtout aussi simplement conçu. Ce qui distingue les paysagistes japonais, c'est une faculté que l'on rencontre également dans la poésie descriptive des Chinois au plus haut degré, la faculté de reproduire les surfaces extérieures des choses, comme s'ils étaient doués du pouvoir de les écorcher et d'en transporter l'épiderme sur leurs tableaux. Deux des phénomènes de la nature entre autres, l'eau courante et la neige, sont attrapés par eux avec une habileté extraordinaire. Quelque précieuse néanmoins que soit la collection Siebold, c'est à La Haye qu'il faut aller pour voir le chef-d'œuvre de l'art japonais : nous voulons parler de quatre tableaux émaillés sur cuivre représentant,, comme toujours,

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des scènes de la vie domestique, et qui se trouvent au musée des curiosités. Lorsque les yeux viennent largement de se repaître des chefs-d'œuvre de Fétage supérieur, ces tableaux émaillés composent le plus admirable dessert de friandises. Rien que colorations tendres et fragiles unies dans la plus suave harmonie, lilas, vert de pousses d'avril, rose de pêcher en fleur, blanc mat de lait reposé, gris-perle, bleu pâle; c'est vraiment un printemps de couleurs. Deux tableaux hollandais, également émaillés sur cuivre, sont placés au-dessous de ces chefs-d'œuvre d'une finesse si harmonieuse, comme pour servir de contraste et faire ressortir la supériorité de ces artistes de l'extrême Orient. Oh ! que les couleurs en paraissent crues, barbares, que les paysages en paraissent lourds et secs, et que Taspect général en parait maussade!

Le véritable musée de Leyde, c'est la salle du sénat à l'Université, galerie de portraits qui mérite le nom de collection historique par le grand nombre de noms illustres qui s'y trouvent réunis. Si vous avez jamais pu douter que le visage de l'homme est le parfait miroir de son âme, ne manquez pas, quand vous serez en Hollande, d'aller rendre visite aux deux sénats académiques de Leyde et d'Utrecht, et puis comparez les impressions que vous aurez éprouvées. Tous les professeurs d'Utrecht morts sans célébrité, ou morts en possession d'une renommée des plus modestes, ont d'honnêtes et décentes physionomies, sans autre

caractère que celte distinction légèrement banale qui résulte des habitudes d'une bonne tenue et qu'on a le droit d'exiger de quiconque exerce certaines fonctions. A Leyde, quelle différence! Le sénat d'Utrecht nous fait assister à une procession d'ombres officielles, le sénat de Leyde à une réunion d'hommes vivants. Chez ces derniers la vie intellectuelle a visiblement été intense, passionnée, sérieuse, enthousiaste, et la nature les a récompensés en gravant sur chacun de leurs visages la marque d'une âme originale. Entre eux et leurs confrères d'Utrecht, il y a la même différence qui sépare un moine mystique d^un marguillier et un abbé mitre d'un membre de conseil de fabrique. Ce sont des savants pour tout de bon, et non des mes^ sieurs qui ont rempli des charges honorables. Celui-ci a aimé la science comme une maîtresse, source de voluptés profondes ; celui -là l'a respectée comme une matrone légitime chargée de continuer la chaîne morale qui relie les différentes générations des hommes; cet autre l'a adorée comme une religion. Tous ont des visages pleins de caractère, et quelques-uns même sont extrêmement jolis. En écrivant ce dernier mot, j'ai surtout présente à l'esprit l'élégante et noble figure de S'Gravesande, l'ami de Nev^ton, figure si bien faite pour attirer l'attention d'autres muses que celle dé la philosophie naturelle, et qu'Euterpe et Terpsichore elles-mêmes auraient pu regarder avec intérêt. Mais aussi, que d'hommes illustres ont professé ici, depuis Juste Lipse jusqu'à Boerhaave ! Gomar et

Arminius sont là, chacun avec la physionomie de ses doctrines. Le visage de l'érudit Runhkenius possède un caractère de solidité bourgeoise dont le portrait de M. Berlin, par M. Ingres, peut seul donner une idée lointaine (en faisant abstraction de la beauté des traits, toutefois). En contemplant ce visage robuste et bien d'aplomb, on pense à une sorte de savant à l'ancienne mode, d'une érudition invincible, riche d'un arsenal comble de faits, de textes, d'opinions, et tout prêt à écraser n'importe quel adversaire sous une grêle de citations. Tout autre est Albert Schultens, le créateur de la philologie comparée, visage blême, maladif, pensif, un peu triste ; on dirait, tant la faiblesse et la finesse y sont parfaitement unies, un homme qui porte une idée dont le poids l'accable. Parmi ces portraits, il en est deux qui nous intéressent particulièrement. Le premier est celui de Saumaise ; figure laide, sèche, vive, en bloc, trèsfrançaise, et, j'en suis fâché pour les amis des lumières, parfaitement spirituelle. Ah ! mon Dieu, oui ! cet obscurantiste de Salmasius, ce défenseur du droit divin selon les doctrines de Jacques I" et de Charles P', cet adversaire malheureux du grand Milton possède un nez de furet, des yeux maUcieux et une physionomie mobile qui n'est pas sans attrait. Le second est celui de Joseph Scaliger, que nous pouvons, à la rigueur, appeler notre compatriote, puisque son père, le féroce Jules-César, le mit au monde à Agen. En réalité, Joseph Scahger est un Italien, et l'on s'en

aperçoit bien à sa physionomie. Ah! voilà un visage qu'on n'oubhe pas, celui de ce Scaliger ! Figurez vous un mélange de cardinal romain, d'artiste de la Renaissance, de mognifico de Venise et de l)rigand des Calabres, et vous aurez une idée du visage de Joseph Scaliger avec son nez d'aigle, ses traits maigres et accentués, sa physionomie mi-partie de grand seigneur, mi-partie darliste. Toutes les autres figures de savants, si caractérisées pourtant, s'effacent et deviennent humbles devant celle-là. Quel feu étrange y eut-il donc dans cette Itahe des siècles antérieurs? En rencontrant ce visage de Scaliger après ceux de tous ses illustres confrères, j'ai ressenti juste la même impression que j'avais éprouvée, quelques jours auparavant, au musée de La Haye, lorsque, api-ès avoir contemplé les chefs-d'œuvre hollandais , je m'étais trouvé brusquement en face d'un chef-d'œuvre du Titien, provenant de la galerie du feu roi Guillaume. Cette toile merveilleuse avait vraiment l'air d'être plus étonnée de se voir à La Haye que le doge de Gênes ne le fut jamais de se voir à la cour de France. Un seigneur, assis devant un clavecin, tourne la tête vers une jeune femme entièrement nue dont la personne présente, avec la plus admirable perfection, les deux caractères de la beauté telle que la comprend Titien, la force dans les membres et le tronc, la grâce dans les traits et la physionomie,— un corps robuste, sain et irréprochable, surmonté d'une tête mignonne et aux séductions irrésistibles. Nul contraste ne nous

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