RAPPORT I)E M. ALPH. WAUTERS
« Appelé à me prononcer, après mes (leux honorables collègues, sur le mérite relatif des mémoires en réponse à la question concernant le règne (le Marie-Thérèse, je dois exprimer le regret (le ne pouvoir en aucune façon partager leur manière (le voir. Empruntant à un célèbre historien de l’antiquité les paroles qu’il met dans la bouche de Caton d’Utique, je me vois forcé de dire : Longe alia mihi mens eut (« tout autre est mon opinion ») (1). Et comme ce n’est pas un caprice, une question personnelle, mais un ensemble de motifs très-sérieux qui m’ont influencé, la classe me permettra de développer mon opinion; je ne désespère pas de la justifier et de prouver que le mémoire n" 1 est digne de la médaille d'or et de l’impression dans les publications de notre Académie. Le mémoire n° 2 ne mérite, d’après moi, que la seconde place ; on pourrait lui accorder une mention honorable.
Les deux mémoires sont à peu près égaux en étendue; je puis ajouter fjue l’un ne le cède guère à l’autre en érudition; car les deux auteurs ont egalement compulsé, outre les meilleurs ouvrages publiés dans le pays et à l’étranger, le riche dépôt des archives du royaume, source inépuisable de documents de la plus haute importance pour l'histoire du dix-huitième siècle. Mais là s’arrête la ressemblance. Autant le mémoire n" 1 est coloré, concis, méthodique, autant il donne une grande et favorable idée du règne de Marie-Thérèse, dont il blâme cependant, mais dans une juste mesure, certains actes et certaines tendances, autant l’autre mémoire est incolore, diffus, systématiquement opposé à la plupart des grandes réformes qui furent opérées par notre illustre fondatrice, presque constamment hostile aux vues essentielles des hommes éminents qui ont administré l’Empire, et en particulier la Belgique, pendant le règne de Marie-Thérèse, le plus éclatant, sans contredit, de l’existence de la monarchie autrichienne.
L’auteur du mémoire n° 1 a-t-il bien positivement comparé Marie- Thér èseàLouisXl, a-t-il voulu rabaisser cette grande princesse? Ses propres paroles vous exprimeront ma pensée mieux que je ne pourrais le faire : je n’interprète pas, je reproduis :
» Marie-Thérèse avait beaucoup de jugement et une mémoire fort » heureuse : deux qualités précieuses quand on occupe le pouvoir. Elle " en avait une autre, moins estimable, mais non moins utile aux gou- »* vernants :elle savait dissimuler. Elle était un peu de l’école de ce maî- >• tre-roi Louis XI qui aimait à répéter : Qui nescit dissimulare nescil » regnare; à preuve l’affaire de l’alliance avec la France et les inci- » dents relatifs au partage de la Pologne. Nulle souveraine n’a possédé » à un si haut degré le talent de plaire. Conservant, alors même qu’elle « était le moins disposée à l’enjouement, une physionomie riante et > gracieuse; ayant toujours, de l’aveu même de son critique Podewils, » des manières aisées et prévenantes ; écoutant avec patience et bonté » tous les solliciteurs qui, à certains moments, formaient presque » légion, Marie-Thérèse devait être et a été excessivement sympathique •> à scs sujets.
(1) Su 11 U* te, De Cntitinic conjurai tour, c, 5‘?.
>» Avait-elle tous les défauts que Podewils étale si complaisamment » dans sa Relation du 18 janvier 1747 (1), et que, d’après lui, elle aurait » eu l’adresse de dérober à tous les regards dans les six premières » années de son règne? Était-elle si vindicative, si ambitieuse, si enne-
* mie de la contradiction qu’il s’est plu à le dire? — Il faut faire, sans » doute, la part de la passion qui est visible dans le portrait qu’a tracé » de l’Impératrice l’ambassadeur prussien. Il y a certainement de l’exa- » gération dans certains traits : le récit des ambassadeurs vénitiens, s dont le caractère personnel nous garantit l’impartialité, en fait foi. » Il n’est pas vrai, par exemple, que l’Impératrice n’aurait été bienveil- » lante et généreuse que par ostentation; il n’est pas vrai non plus » qu’elle n’aurait jamais éprouvé aucune répugnance pour la guerre. Sa » correspondance avec son fils Joseph est laite avec trop de bon sens « et dénote trop de cœur pour que nous ajoutions foi aux assertions de » Podewils. La souveraine qui, dans le secret de l’intimité, et alors que » personne n’est là pour l’entendre, écrit à son fils : « Il faut faire le » bien et convaincre le monde par là, mais jamais le dire, cette femme n’est
* pas aussi hypocrite que veut bien le dire le ministre prussien (2). »
Je m’arrête ici; ce portrait n’est certes pas une satire, l’écrivain ne
porte son jugement qu’avec circonspection et en s’entourant de tout ce (pii peut l’éclairer. Il rappelle les attaques dirigées contre l’Impératrice, mais en ayant soin de faire apprécier la valeur des témoignages, et il retrace, je puis le dire, les grandes qualités de la princesse avec une élégance de style que l’on ne rencontre pas fréquemment dans les mémoires envoyés aux concours. A la fin de son travail, l’auteur du mémoire n" 2 a également consacré quelques mots à l’Impératrice; dans l’appréciation, fort courte, qu’il fait du caractère de Marie-Thérèse, il la traite de princesse irrésolue et pas trop franche (eene besluitclooze en ni et zeer openhartige vorstin) (3). Un peu dissimulée, soit; mais manquant de décision, elle, si ferme, si opiniâtre dans ses desseins : le reproche me semble singulier.
Dans le mémoire n" 1, l’auteur conclut en ces termes :
« Les sympathies des esprits libéraux de notre temps doivent être »> acquises aux gouvernements intelligents qui marchent d’un pas ferme
* dans la voie du progrès.
» Le gouvernement de Marie-Thérèse a été de ceux-là.
» Il nous voulait du bien, il nous en a fait (4). »
Tout autres sont les idées de son concurrent. Il loue Marie-Thérèse, mais il blâme plusieurs des grands actes de son règne les plus généralement approuvés. Il va plus loin : il rejette en quelque sorte sur elle la responsabilité des malheurs du règne de son fils. Après avoir parlé des concessions faites aux acatholiques du temps de l’Impératrice, il a joute :
«< L’indulgence de Marie-Thérèse pour les cultes étrangers fut le précur-
(1) Voir Bulletins de In commission royale c Vhistoire , 2 e série, tome II, page 230.
(2) Pages 13 à 11 du manuscrit.
(3) Page 220 du manuscrit.
(4) Page 10C) du manuscrit.
» seur de l’édit de tolérance promulgué plus tard par Joseph 11. L’inter-
• vention de l’Impératrice dans les affaires religieuses et les nouvelles » tendances de ses hommes d’État, tous ces faits auxquels elle avait » participé dans une si large mesure, eurent sur son fils une influence » qu’elle regrette fréquemment dans sa correspondance avec la mar-
• quise d’Herzelles. Si Joseph II est devenu un fils ingrat et un homme » indifféreut ( hesingeloos ), comme elle le nomme dans ses lettres, elle
• devait s’attribuer à elle-même ces suites fâcheuses pour une mère » aimante et tendre comme elle l’était, et son imprévoyance en fut la » principale cause (1). »
Ainsi, les défauts de Joseph II sont imputables aux fautes politiques de l’Impératrice et, en particulier, aux principes de tolérance qu’elle manifesta aux Pays-Bas. La conclusion me semble singulière, pour ne pas dire davantage.
L’auteur du mémoire n" 2 n’a aucune sympathie pour les hommes qui entouraient Marie-Thérèse, le prince Charles do Lorraine excepté, auquel un hommage complet est rendu pour sa constante modération, sa bienveillance sans égale ; mais Kaunitz, Cobenzl, de N'ény, etc., sont fortement blâmés : le règne a été glorieux et prospère, les réformes dans les finances ont été heureuses et fécondes, l’impulsion donnée à l’industrie et au commerce a été énergique et salutaire ; mais pourquoi ne pas s’être arrêté là, pourquoi être sorti du cadre des intérêts matériels (de ttoj/elijkc belangen) (2) ? Oui, le mot y est, les intérêts matériels. Ceux-là seuls auraient dû préoccuper le gouvernement autrichien ; sa grande faute, nous autres nous dirions son vrai titre de gloire, est donc d’avoir songé aux besoins de l'instruction publique, des scionces, des lettres et des arts. Mais les ministres de notre fondatrice étaient, les uns, comme de Nény, des disciples de Van Espen ; les autres, des impies, imbus des malheureuses maximes des philosophes français et allemands 1
« Toutes ces personnes, dit l’auteur du mémoire n° 2, n’avaient qu’un » but, une tendance, un dessein. Elles portaient un dévouement illimité » à la maison d’Autriche, dont elles désiraient étendre la puissance, dont » elles rêvaient la grandeur et la gloire ; elles nourrissaient une défiance » aveugle à l’égard de l’Allemagne et des principes qui y dominaient ; » elles étaient dévouées à la France et à ses projets ; elles vivaient dans » l’incrédulité ou l’indifférence au point de vue religieux; oui, elles > prenaient souvent uno attitude hostile à l’Église (3). •
Cobenzl, en particulier, est peu ménagé. On lo représente comme aimant l’argent, et, à l’appui de cette accusation, on allègue qu’à son arrivée dans le pays, il reçut des États de Flandre 1,000 pistoles au lieu de vin d’honneur; on aurait dû ajouter que c’était là, non une innovation, mais un usage adopté depuis longtemps. De Konigsegg, Harrach on avaient profité avant Cobenzl, comme l’attestent les documents mêmes auxquels l’écrivain a puisé. Quand on cite un fait, il ne faut pas en tronquer la signification.
(1) Page 108 du manuscrit.
(2) Page 224 du manuscrit.
(S) Page 18 du manuscrit.