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CHAPITRE IV

Aspect des quartiers marchands dn Caire. — La citadelle. — • La mosquée de lilëhémel*AtL — Massacre des Mamelouks. — Folie de la victime et folie du bourreau.

J'ai dit que les officiers de cérémonie du khédive avaient mis à notre disposition une voiture et un drogman dont nous pouvions user de six heures du matin à minuit. Je souhaite à tous les voyageurs qui visitent le Caire un drogman aussi intelligent et aussi courageux qu'Ali Morguaoin. Ali est borgne, mais de son seul œil qui flamboie, tout son visage impassible s'éclaire. Mes lecteurs feront bientôt connaissance avec ce brave Arabe. Il me fit commencer ce jour mes courses matinales par la visite de la citadelle. Nous traversons d'abord les rues les plus commerçantes du Caire. Bien d'inusité, et partant d'attrayant pour un Européen comme le labyrinthe de Viccoli^ rappelant les plus inextricables quartiers de Gênes et de Venise, mais avec des chocs effarés de piétons et de cochers inconnus des cités italiennes ; c'est la diversité des types et la variété des costumes, donnant à la ville égyptienne un caractère qui lui est propre. G'esl un croisement d'idiomes tenant plus

des patois que des langues ; 1 mauvais français, italien trivial, grec barbare, et dominant tous ces accents môles l'accent guttural de l'arabe. Nous franchissons d'abord le Mouski, une des rues les plus larges du Caire, où sont les cafés européens, les magasins d'étoffes françaises, de bijouteries, de modes et les boutiques de coiffeurs. Lessahïs redoublent de vigueur de bras etde poumon pour faire faire place aux voilures à travers ces encombrements d'êtres. Où dirait les flots d'un fleuve s'engouffrant dans des tubes étroits d'où ils ne peuvent sortir que par la pression violente des flots qui les suivent. Les voilures, poussées parles piétons, avancent lentement, heurtant les, chameaux, les ânes, les moutons, les chèvres, et, comptés comme des animaux, les pauvres fellahs, gommes, femmes, enfants, écrasés de fardeaux et sur lesquels le bâton se lève quand ils ne se rangent pas assez vite pour laisser passer n'importe quel cavalier ou le premier quidam venu qui se rengorge en voiture. L'immobilité des marchands turcs ou arabes assis les jambes croisées et fumant le chibouck dans leur boutique en forme de cage, contraste avec l'agitation de ces vagues humaines. Si on lève la tôte vers le faite des hautes maisons qui bordent ces ruelles, on devine au-dessus des toiles tendues, interceptant les feux du soleil, de petites terrasses où les femmes des harems cultivent des fleurs. Parfois une légère ondée échappée à leur arrosoir s'égare jusque sur la tête des passants.

L'eau est une des voluptés de cette cité brûlante, le Nil alimente de nombreuses fontaines ; chaque quartier en est pourvu. L'eau surgit à couvert sous des

coupoles atl'aissôes , d'architecture arabe , plus ou moins ornementées et peintes, suivant le rang et la fortune du bienfaiteur qui les a érigées à la suite d'un vœu fait à Mahomet.

Quelques-uns de ces monuments seraient fort beaux, s'ils étaient dégagés des maisons qui les obstruent ; des tasses de fer, suspendues à des chaînes, invitent les passants à s'y abreuver. Fidèles observateurs des préceptes du Koran qui défendent le vin et prescrivent les ablutions, le3 pauvres Arabes se pressent à ces fontaines salubres, comme le peuple de Londres ou de Paris chez les marchands de spiritueux délétères.

Nous franchissons une porte monumentale, entourée de décombres, et commençons à gravir la large voie qui serpente sur le penchant du Mokattam, point culminant du Caire; la vieille citadelle trône sur un plateau de la montagne à 95 mètres audessus des basses eaux du Nil. Elle renferme des constructions grandioses de diverses époques ; les bastions, les tours, et la vieille mosquée située àgau* che, remontent au règne du sultan Saladin (1170 et 1193). Vue à vol d'oiseau, la citadelle avec ses remparts, ses rues, ses palais, ses tours, ses mosquées, offre l'aspect d'une ville complète. De transformation en transformation, le château fort de Saladin est devenu un assemblage de monuments sans unité de style. Il y a cinquante ans, l'enceinte de la citadelle renfermait encore les édifices les plus merveilleux de l'art arabe. On y voyait le palais de Saladin (appelé aussi le divan de Joseph) dont la salle principale étai'

soutenue par trente-deux colonnes monolithes; la' splendide mosquée de Kalaoun et plusieurs riches divans*, d'une architecture exquise, avec des ornementations peintes d*azur et d'or. Eu 1823, une formidable explosion ruina en partie ces monuments incomparables, et peu de temps après, pour faire place à la mosquée de Méhémet-Ali, on continua l'œuvre de destruction. Ce qu'on montre aux visiteurs de la citadelle, c'est d'abord celte mosquée fastueuse de Méhémet-Alt, puis le Byr-Yussef (puits de Joseph), et aussi la fameuse tour d où Emir-Bey se précipita à cheval, échappant par ce trait d'audace à la mort qui frappait derrière lui tous les Mamelouks (1811).

Après avoir franchi une porte voûtée, gardée par (les soldats, nous atteignons la grande cour de Rouméli ; à gauche se dresse la tour de laquelle s'élaiiça Émir-Bey, à droite est situé le divan actuel. Nous laissons à gauche une mosquée abandonnée et nous arrivons sur l'esplanade où s'élève la mosquée de Méhémet-Ali. Commencé en 1829, ce splendide édifice ne fut terminé que vingt ans après. Le soleil, en dorant les marbres et les albâtres dont il est revêtu, lui a imprimé un caractère de vétusté qui double sa magnificence. Les colonnades de la cour, lesfontaines aux ablutions et les parvis du temple sont un éblouissement. Avantde nous laisser pénétrer dans Tenceinle sacrée, les deux hodjas (prêtres subalternes) qui en gardent l'entrée chaussent nos pieds des babouches

4. Les divans sont les li.ux où s'assemblent l<>s 1n::!s r^n: iunnstirei turcs.

sacrainentellesi puis nous tendent la main pour rece« voir le biUehkhe non moins sacramentel. Nous franchissons le parvis de la somptueuse mosquée. A droite» en entrant, derrière une grille dorée, est le tombeau de Méhémet*Ali ; il repose là» tout près du Saut du Mamelouk^ rappelant l'acte barbare qui ensanglante sa mémoire. Je franchirai plus tard la grille de ce tombeau, en compagnie d'une gracieuse petite* fille de ce grand vice-roi, qui fut le fondateur de la dynastie égyptienne, et je donnerai alors les détails de cette étrange sépulture. Ce jour-là, des ulémas dor* ment étendus au pied de la grille. A notre approche, ils s'éveillent en bâillant, et demandent qui je suis à mon drogman Ali, tout en échangeant avec lui des priseis de tabac. Ils sont sales et vulgaires d'aspect, autant que les prôtres chrétiens de l'Italie méridionale. Quelques soldats de la citadelle sont venus chercher l'ombre et la fraîcheur sous la coupole éclatante* Adossés aux piliers, ils font une douce sieste sur les tapis persans qui recouvrent le pavé de marbre. La vaste enceinte est muette et à peu près déserte \ les jours de cérémonie, la voix des ulémas retentit du haut de la chaire de marbre. Des milliers de lampes d'argent suspendues à la vo&te s'allument telles que des encensoirs ; l'islamisme emprunte, ces jours-là, au catholicisme quelque chose de la pompe théâtrale déployée à Rome durant la semaine sainte» Les génuflexions chrétiennes et les salamaleks maUométans se ressemblent. Même anéantissement de la raison humaine dans la crédulité qu'ils exigent de leurs ouailles. Enseignement de l'impossible rédui-

V0TA6K KN ORIENT. ttft

saat rhomme à rhumiliatioa de ce mot fameux de Pascal : Pour croire il faut s*obiiir. Mais voilà bientôt ceot aiis que rhumanité a ônergiquement rompu avec cet abâtissement, couditioa $iuê qua non de l'existence des religions et des tyrannies. L'autocra-* tie des prêtres laïques, fille de là théocratie et de la thaumaturgie, ayant fait son temps, aussitôt les religiona sont apparues chancelantes. Autrefois elles avaient pour soutien la force brutale des potentats, et de leur coté elles faisaient intervenir Dieu pour consacrer cette force. Mais aujourd'hui les rois ne régnent plus que de par la volonté des peuples ; lis dédaignent les religions, leurs anciennes alliées. Parfois même, quand leurs iutérôts l'exigent, les rois aocusent tout haut la religion d'enchaîner le progrès des sociétés. Ce divorce entre les religions et les puissances laïques se manifeste au Caire, comme à Constant!* nople, aussi bien qu'en Italie et mâme en France, les jours où un pouvoir nouveau se fonde à Paris après une marche en avant de la Révolution. Ce n'est plus de par la grâce de Dieu, mais de par la volonté natio. nale, que tout pouvoir nouveau décrète son autorité. Pour ne parler que du Caire, il est indéniable que le oourant européen y effondre de toutes parts l'islamisme. Ainsi je révais dans la mosquée de MéhémetAli, me rappelant une méditation semblable qui m'avait assaillie huit ans auparavant, à Rome» dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure ^.

Ali, mon drogman, continuait à causer avec les ulémas, et les renseignait sur ces invités du vice-roi qui

venaient d'envahir le Caire, et qui tous, même les plus frivoles, les plus courtisans de l'Empire, les plus réfractairesà l'esprit de la Révolution (deux fois violée par les Bonaparte) y apportaient à leur insu un souffle, une émanation, un pollen inconscient de cette Révolution triomphante.

En sortant, à gauche de la cour de la mosquée, on se trouve au bord du plateau, dominant de ce côté une anfractuoàité abrupte et profonde, gouffre béant ou furent précipités en 1811 les corps sanglants de vingt mille mamelouks ^ égorgés par ordre de Méhémet* Âli. Si Tanéantissement de ce corps barbare et indiscipliné, souillé de tous les crimes et de tous les vices ^, fut nécessaire à la stabilité de la puissance du grand pacha, comment ne pas reculer de honte devant cette

i. Ce nombre de vingt mille, auquel on évalue le massacce des Mamelouks, comprend, sans doute, ceux qui furent XuM dans toute l'Egypte, par ordre de Méhémet-AIi, à l'heure même où il présidait à leur massacre au Caire.

2. Voici ce que dit Volney de cette fameuse milice: « Les Mamelouks ne connaissent rien de notre art militaire; ils n'ont ni uni" forme, ni ordonoance, ni formallon, ni discipline, ni même de subordination. Leur réunion est un attroupement, leur marche est une cohue, leur combat est un duel, leur guerre est un brigandage; ordinairement elle se fait dans la ville même du Caire. Au moment qu'on y pense le moins une cabale éclate, les beys montent à cheval, l'alarme se répand, leurs adversaires paraissent : on se charge dans la rue, le sabre à la main; quelques meurtres décident de la querelle et le chef le plus faible où le plus timile est exilé. Le peuple n'est pour rien dans ces combats; peu lui importe que les tyrans s'égorgent.

• Quelquefois la guerre est transportée à la campagne, et les combattants n'y déploient pas plus d'art. Le parli le plus foit ou le plus audacieux poursuit l'au'.re; s'ils sont égaux en courage, ils s'attendent ou se donnent un rendez-vous, et là, sans égard pour les avantages de poJtion, les deux troupes s'approchent en peloton; les plus hardis marchent en tôte; on s'abord»*, on se défie, on s'attaque; chacun choisit son homme : on tire, si l'on peut, et l'on passe vite aux

monstrueuse hécatombe faite eu plein xix^ siècle par \m allié de la France qui ambitionnait de façonner rÉgypte à nos mœurs? Méhémet-Ali, ne songeant qu'à l'affermissement de sa puissance, accomplit cet

sabres; c'est là que se déploient l'art da cavalier et la souplesse du cheval. Si celui-ci tombe, l'aulre est perdu. Dans les déroules, léA valets toujours présents relèvent leurs maîtres; s'il n'y a pas de témoins, ils rassomment pour prendre la ceinture de seqnins qu'il a soin de porter. Souvent la bataille se décide par la mort de deux outroiâ personnes. Depuis quelque temps surtout, les Mamelouks ont compris quêteurs patrons, étant les principaux intéressés, devaient courir les plus grands risques et ils leur en laissent l'honneur. S'ils ont l'avantage, tant mieux pour tout le monde; s'ils sont vaincus, l'on capitule avec le vainqueur, qui souvent a fait ses conditions d'avance. 11 n'y a que proQt à rester tranquille; on est sûr de trouver un maître qui paye, et l'on revient au Caire vivre à ses dépens jusqu'à nouvelle fortune.

• Ce caractère qui cause la mobilité de cette milice, est une suite nécessaire de sa constitution. Le jeune paysan vendu en Mingrélie ou en Géorgie n'a pas plutôt mis le pied en Ëg>pte, que ses idées subissent une révolution. Une carrière immense s'ouvre à ses regards* Tout se réunit pour éveiller sou audace et son ambition ; encore esclave, il se sent destiné à devenir maître, et déjà il prend l'esprit de sa future condition. Il calcule le besoin qu'a de lui son patron, et il lui fait acheter ses services et son zèle ; il les mesure sur le salaire qu'il en reçoit, ou sur ce!ui qu'il en attend. Or, comme cette société ne connaît pas d'autre mobile que l'argent, il en résulte que le soin principal des maîtres est de satisfaire l'avidité de leurs serviteurs pour maintenir leur attachement. De là cette prodigalité des beys, ruineuse à l'Egypte qu'ils pillent; de là, cette insubordination des Mamelouks, fatale à leurschefs qu'ilsdépouillent; de là, ces intrigues qui ne cessent d'agiter les grands et les petits. A peine un esclave est-il affranchi, qu'il porte déjà ses regards sur les premiers emplois. Qui pourrait arrêter ses prétentions?

« Rien dans ceux qui commandent ne lui ofTre cette supériorité de talents qui imprime le respect. 11 n'y voit que des soldats comme lui, parvenus à la puissance par les décrets du sort ; et s'il platt au sort de le favoriser, il parviendra de môme, et il ne sera pas moins habile dans l'art de gouverner, puisque cet art ne consiste qu'à prendre de l'argent et à donner des coups de sabre. De cet ordre de choses, est encore né un luxe effréné, qui, levant les barrières à tous les besoins, a donné à la rapacité des grands une étendue sans bornes. Ce luxe est tel, qu'il n'y a point de Mamelouk dont l'entretien ne

acte exécrable avec Tastuce impénétrable et l'impassible cruauté d'un barbare. Prêt à partir pour une expédition à la Mecque, et redoutant, en son absence, une révolte des mamelouks, il invita tous leurs cbefs, accompagnés de leur corps complet, à un grand dîner d*fidieu dans son palais de la Citadelle. Hôte calme et joyeux, il les reçut souriant et plein de bienveil* lance. Ce palais était sans doute celui de Saladin, dont il ne reste plus aujourd'hui que le corps de logis affecté au divan et la fameuse tour dite du Mamelouk. Les restes des bâtiments de l'ancienne demeure souveraine ont fait place, nous l'avons dit, à la mosquée de Mébémet-AIi, dont la cour domine Tablme. Le

coûte par an 2,500 livres, et il en est beaucoup qui coûtent le double. A chaque ramadaa il faut uu babillemeut neuf, il faut des draps de France, des failles de Venise, des étoSÎDS de Damas et des Indes. Il faui souvent ren<»ttTeler les chevaux, les harnais. On veut des pistolets et des sabres damasquinés, des étriers dorés d'or moulu, des selles et des brides plaquées d'argent. Il faut aux chefs, pour les distinguer du vulgaire, des bijoux, des pierres précieuses, des chevaux arabes de deux et trois cents louis, et une foule de pelisses dont les OKxindres coûtent cinq cents livres.

• Les mœurd des Mamelouks sont telles qu'il est à craindre, en conservant les simples traits de la vérité, d'encourir le soupçon d'une exagération passionnée. r<és la plupart dana le rit grec, et circonciti au moment qu'on les achète, ils ne sont aux yeux des Turcs mêmes que des renégats^ sans foi ni religion. Étrangers entre eux, ils ne sont point liés par ces sentiments naturels qui unissent les autres hommes. Sans pareuts, sans enfants. le passé n'a rien fait pour eux, ils ne font rien pour l'avenir. Ignorants et superstitieux par éducation, ils deviennent farouches par les meurtres, séditieux par les tumultes, perfides par les cabales, Uches par la dissimulation, et corrompus par toute e^^pèce de débauche. Ils sont surtout adonnés à ce genre honteux qui fut de tout temps le vice des Grecs et des Tartares; c'est la première leçon qu'ils reçoivent de leur maître d'armes. Un ne sait comment expliquer ce goût, quand on considère qu'ils ont tous des femmes ; mais il n'en est pas moine vrai qu'il n'y a pas un seul Mamelouk sans tache ; et leur contagion a dépravé les habitants du Caire, même les chrétiens de Syrie qui y demeurent. >

YOTÂGE EN ORIENT. 99

grand vice-roi, au comble de la puissance, édifia un temple sur le lieu même de son forfait, pensant ainsi, comme tous les autocrates de la terre, obtenir de Dieu l'absolution du sang répandu.

On arrivait au palais par des rues étroites flanquées de murailles et de maisons. Méhémet-Âli posta aux issues de toutes ces ruelles les soldats de ses bataillons de fidèles Albanais. Il leur donna ordre de frapper sans merci tous les mamelouks à leur sortie du palais. L'ordre fut exécuté avec cette aveugle bestialité sanguinaire propre à des esclaves rompus aux meurtres, et à qui aucun sentiment humain ne devait faire enfreindre la consigne d'un maître redouté.

A l'issue de la fête royale, après les chants et la musique, les danses voluptueuses des aimées et les chiboucks de paix fumés sous Tœil caressant du maître, sitôt que la troupe armée et superbe de tous ces audacieux mamelouks se fut engagée dans le labyrinthe des ruelles, le massacre commença. Surpris et terrassés avant d'avoir pu songer à se défendre, tous furent égorgés. Horribles tueries I le sang coulait en larges rigoles dans l'enchevêtrement des murailles et jaillissait dans l'anfractuosité des rocs où Ton jetait les cadavres. Un seul, Émir-Bey, s'y précipita, vivant, en lançant son cheval du haut de la tour qui garde son nom. De pauvres fellahs le recueillirent et le cachèrent. Il devint fou au souvenir de cette scène d'horreur. Il croyait toujours entendre les cris désespérés de ses frères d'armes. Sa folie fut en grande vénération parmi les Arabes.

Fatidique rapprochement I Méhémet*Ali, aussi» est

mort fou, comme la seule de ses viclimes survivante 1 Eu vain le bourreau royal lenta-t-il d'enfouir ces milliers de fantômes sous les marbres de sa mosquée, il les voyait se dresser sans cesse à travers les colonnades d'albâtre, menaçants et innombrables. De la magnifique fontaine d'où jaillit l'eau aux ablutions surgissait du sang I toujours, toujours, comme d'une source inépuisable. Alors le grand vice-roi tombait dans des accès de démence furieuse. Il avait pu tuer tous les mamelouks, il ne pouvait tuer leurs spectres. La vision anéantissait la puissance.

On a beau avoir à ses pieds les rocs bouleversés du SaKt'dU'Mamelovk attestant la vérité du récit historique, l'épouvante de ce drame se dissipe sous Tébiouissement du panorama du Caire, qui se déroule soudain devant vous. On s'assied au bord du gouffre de peur du vertige, et alors, ravi, émerveillé, on ne songe plus qu'à fixer dans son souvenir ce vaste tableau, l'un des plus splendides du monde. Sur la rive gauche du Nil, les trois pyramides de Gyseh, pesamment assises au penchant de la chaîne lybique, se détachent sur le fond d'or du ciel incandescent. Le grand fleuve, se déployant majestueux, s'avance lentement vers la ville sainte ; il entoure de ses bras lumineux l'île verte de Rondah, où des villas se groupent à l'ombre ; puis il côtoie le vieux Caire et le faubourg de Boulak; il cx)ntourne enfin une partie de l'immense cité qui se dresse en nettes saillies au pied de la citadelle. Les massives coupoles des mosquées et les minarets aériens surgissent innombrables, découpant dans le vif azur la blancheur de leurs marbres ouvra-

gés. Sur un plan plus éloigné, un aqueduc, rappelant ceux de la campagne de Rome, part du vieux Caire et déroule ses arceaux jusqu'à la citadelle où il apporte Teau du Nil. Plus loin encore, les pyramides de Saggarah, moins grandes mais plus anciennes que celles de Gyseb, tranchent de leurs équerres le ciel, mat et le désert fauve qui les environne. Puis les bosquets de palmiers s'alternent avec les habitations, sur les deux rives du fleuve, dépliant dans Téther leurs éventails verts gigantesques. Et, comme un cadre incommensurable à la cité radieuse, au fleuve fécond^ à la végétation exubérante, le désert morne et aride qui semble fumer sous l'embrasement du soleil. C'est d'un effet foudroyant et sublime. On se sent comme perdu au sein de celte nature écrasante. Elle terrifie les Européens inbabitués à sa rudesse.

Aidée par mon drogman Ali, je descends à grand'psine la roche éventrée où surplombe la mosquée. Nous longeons des fortifications nouvelles auxquelles de pauvres fellahsT travaillent sous la direction des soldats. Â droite est un palais, entouré d'un grêle jardin, maison de plaisance récemment construite pour le khédive, où ont été entassés, dans une enfilade de salles vulgaires tendues de papiers peints, les ameu" blements parisiens les plus riches. Je fuis cette demeure bourgeoise et remonte une rampe boueuse qui aboutit au puits célèbre aUribué parla légende à Jo« seph, fils de Jacob. Ce puits fut creusé sous le règne de Saladin. Pour atteindre les infiltrations du Nil qui l'alimentent, il fallut percer le roc jusqu'à quatre* vingtquatre mètres de profondeur. Un manège mû par des

iOS LES PATS LUMINEUX.

bœufs élève Venu j usqu'à mi-hauteur de ce puits gigantesque, d*o& un second manège l'amène à la partie supérieure. Cette eau saumâtre ne sert qu'à Tusage des bestiaux. Pour la garnison et les autres habitants de la citadelle, Taqueduc dont j'ai parlé y apporte ^ l'eau du Nil. Des chevaux, des ânes et des chameaux s'abreuvent en ce moment au puits de Joseph. Un vieux fellah leur mesure leur ration liquide dans une grande jatte de fer. Du puits de Joseph à la place de Roumélie, où j'ai laissé ma voiture, il faut suivre les détours de vieilles constructions de la citadelle encombrées de malheureux qui vous demandent l'aumône, de vendeurs de dattes, de pastèques et de bananes.

En arrivant sur la place de Roumélie je regarde curieusement la tour d'Emir-Bey^ exprimant mon doute à Ali qu'un homme ait pu s'élancer de cette hauteur sans que son corps se soit brisé en lambeaux. Mon drogman me fait observer qu'à, l'époque du massacre des mamelouks, il y avait à la base de la tour un amoncellement de décombres,' sorte de tertre, aboutissant à l'abtme. Dans les travaux d'embellis* sèment qui viennent d'être exécutés sur la place, la tour dégagée a gagné en élévation ce que ces décombres lui enlevaient.

Je ne me décide pas à quitter la place de Roumélie sans faire une tentative pour me faire ouvrir le local du divan situé à sa droite; l'exhibition de ma lettre d'invité et l'argument plus décisif d'un batcbiche déterminent les gardiens à m'en permettre l'entrée. Une merveilleuse porte intérieure en marbre blanc au cintre fouillé de fines sculptures, peinte d'or et d'aïur

et s'épanouissant sur les chapiteaux de sveltes colonnettes, attire aussitôt mes regards charmés. On monte quelques marches pratiquées sous cette belle porte arabe, reste du palais de Saladin. Les gardiens soulèvent de lourdes portières de damas et Ton se trouve dans la grande salle du divan, dont le plafond à caissons couvert d'arabesques, les tentures, les coussins et tout rameuHement de soie et d'or miroitent aux feux du soleil.

Un autre jour je conduirai mes lecteurs autour de3 remparts formidables qui ceignent la forteresse du côté du désert,. Ces hautes et mystérieuses murailles, flanquées de tours cyclopéennes d'un ton roux comme les sables qui les environnent, évoquent des visions fantastiques. On s'imagine que le vent du désert, souffle tout-puissant et magique des djinns, a, dans ^ une nuit d'incantation, massé ces tourbillons de blonde poussière, les a secoués et fixés en assises inébranlables supportant ces murs qui montent au ciel, ces bastions et ces tours qui se rient du temps. Cet aspect de la citadelle, vue du côté du désert, m'a toujours rappelé un de ces grands dessins à la plume de Victoi* Hugo, création palpable et visible d'édifices imaginaires d*un si énorme efTet, attestant que si ce génie unique, multiple et complet eût fait des tableaux, il leur eût donné ces rayonnements inattendus qu'on trouve dans ses livres, de même qu'il a su mettre en ceux-ci la puissance de coloris, de relief et de structure des plus grandes œuvres de la peinture, de la statuaire et de l'architecture.

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