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CHAPITRE III

DJp«rtd' Alexandrie.— Roule da Caire.— Paysages, vil lagee et villea

TUS à loute vapeur. —-Le De! ta. — (Ja eacellent déjeuner nous

est servi à mi-route. — Reiiconire de sir Samuel Baker. — Le

désert. — • Le Nil ; pont monumental construit par l'Anglais Sté»

pbenson.— Les ibis. ^— Palais de Bonub où fut assassiné AbbaSf

Pacha, avarit-dernier viee-roi. — Les trois pyramides de Gyseb. —

Le Caire, la citadelle et la mosquée de Mehémet-Ali nous apparais*

sent. — Préparatifs de fêtes pour l'arriTée de l'impératrice bngénie.

— Installation kX Hôtel- Rny al, — Spectacle de ma fenêtre. — Les

paissantes femmes des Harems. — Lee Eunuques. — Plaee de

rEsbtflùeb. — - Rosée de la nuit. — Promenade à travers le quar«

tier arabe. — Le Caire le soir.

J'avais dtaé en toute hâte en rentrant à VHôtel de l'Europe^ puis m'étais retirée dans ma chambre pour y faire mon courrier ^ ; je n'eus fini d'écrire que vers trois heures du matin. li faiiait être sur pied à six pour se rendre à sept heures à i'embarcadère. Ce fut un steeple^chase haletant, un train de plaisir précipité que ces premiers jours d'excursion à travers l'Egypte. M. Salomone, fidèle à sa parole, m*emmena dans sa voiture au chemin de fer et me fit monter avec lui et un aulre officier de la maison du khédive dans un

I. Entre autroi une lettre adressée an SièeU renfermant tontes les pages sur Alexandrie qu'on vient de lire.

YOTAGB EN OHIBNT. 75

wagon réservé. A huit heures le convoi s'ébranle et s'élance bient6t à toute vapeur à travers le fertile delta qui est la richesse de l'Egypte moderne comme il Ta été de rÉgypte ancienne. Les trésors de la nature ne s'épuisent jamais, réternèlle et féconde Gybèle est toujours la mère nourricière de ses enfante qui l'aiment et la cultivent.

Nous rasons d'abord à droite le lac salé Maréotis que les Alexandrins appellent Mariout et que, du* rant la campagne de Bonaparte en Egypte, les Anglais remplirent des eaux de la mer pour couper la retraite à l'armée française. A droite, se déroule le canal Mahmoudieh; la colonne de Pompée, ainsi que le grand mât d'un navire qui sombre, se dresse derrière nous et Bops signale encore la cité disparue à mesure que nous fuyons. Les végétations des cultures diverses qui côtoient les sinuosités des eaux rafraîchissent nos yeux éblouis par l'intensité de la lumière. Des petits bois de palmiers s'alternent avec des champs de maïs et de coton en fleurs. Des barques à voiles latines filent sur l'eau tranquille. Du côté du lac iiaréotiê tout est plan et morne sous l'embrasement du soleil. Mais tout à coup, sur les infiltrations du lac qui borde la voie, les plantes épineuses des cassies sauvages décrivent des bordures d'or et les fleurs rouges des champs de soude brillent comme des massifs de corail. Çà et là, à gauche, entre les cultures exubérantes, et à droite, au bord du lac Salé, se dressent ou plutôt s'accroupissent de misélatdes villages peuplés de fellahs. Ce sont de vérih\àm tanières que ces habitations creusées dans le

limon durci du Nil. A l'extérieur, devant l'étroite ouverture qui leur sert de porte, des bandes d'enfants nus se roulent et grouillent comme des animaux. Les pères et les mères travaillent la terre verte et fleurie qui entoure ces effroyables cahutes. A distance, ces villages ressemblent à des fragments du désert faisant tache dans une immense oasis. Saisissant contraste, d'opulents palais ceints de fleurs et ombragés de palmiers se prélassent dans le delta. Ces belles villas nouvellement construites par quelque pacha ou quelque négociant enrichi d'Alexandrie sont comme l'écrasement visible, éternel et fatal de la richesse sur la misère.

Le train rase en fuyant les deux petites villes de Damanhour et de Kafr-Faiat où des maisons élégantes se mêlent à ces trous immondes dans lesquels • s'entasse la nuit, péle-méle avec les bestiaux, toute une famille de fellahs. La ville de Damanhour, dont le haut minaret découpe dans l'éther lumineux ses légères dentelures, est célèbre dans toute l'Egypte par sa foire annuelle, où les ulémas et les jongleurs s'assemblent pour pressurer le peuple et l'abrulir de plus en plus par la superstition. M. Salomone, mou aimable et attentif compagnon de roule, me donne d'intéressants détails sur les lieux que nous traversons : il écrit lui-même sur mon carnet de voyage les noms des villes et des villages.

Bientôt nous sommes en plein Delta, au milieu des infiltrations du canal couvertes de fleurs et de roseaux où des ibis d'une blancheur éblouissante se pressent... innombrables. Ces oiseaux sacrés pour les Égyplieûs

de l'antiquité sont encore respectés par lés Arabes qui ne les tuent pas. Immobiles et perchés sur leurs pattes, ils nous regardent passer Tair morne et dédaigneux comme il convient à des divinités détrônées.

A mi-route, un excellent déjeuner fourni par VHôtel de l'Europe nous attend dans une agréable station. Une immense table est dressée dans une salie indprovisée tendue de toiles blanches et pourpres que pavoisent des drapeaux turcs. M. Salomone me fait asseoir à sa droite, nous nous retrouvons là une grande partie des passagers du Moeris, Français, Allemands, Espagnols, Suédois; ceux qui manquent nous ont, ainsi que je l'ai dit, précédés d'un jour au Caire. M. Salomone tne fait observer que pas un Anglais n'est encore arrivé à Alexandrie et n'a répondu à l'invitation du khédive. L'Angleterre boude encore à la réussite du grand œuvre du canal de Suez dont elle a jusqu'ici nié la possibilité. A propos d'Anglais, je nomme sir Samuel Baker, qui a fait un voyage si hardi, avec sa jeune femme, à la recherche des sources du Nil. Je ne connais pas de lecture plus attachante que le récit de ces périlleuses pérégrinations*. M. Salomone m'apprend que sir Samuel Baker, que son amour de la science a rendu à moitié citoyen égyptien, se trouve justement dans le train qui nous emmène au Caire. A la station suivante j'ai la joie de serrer la main de cet intrépide explorateur. Le vice-roi vient de lui confier une

1. La librairie Hachette en a publié plusieurs éditions dont une illustrée.

78 LES PATS LUMINEUX.

aouFelle expédition scientifique au sein de TA&iqae . centrale, dans la région des grands lacs.

Nous laissons derrière nous Tentah, la cité exclusivement arabe où se tenaient, récemment encore» de grands marchés d'esclaves et où Ton se rend toujours en pèlerinage de toutes les parties de l'Egypte.

Le train redouble de vélocité à mesure que nous approchons du Caire ; tout à coup, des deux côtés de la route au delà du Delta, le désert nous apparaît. L'incommensurable étendue de ses terres fauves circonscrit la région des terres fertiles, mais le Nil fécondjiteur, artère vitale et inépuisable, pourvoit à l'ali* mentation de la haute et basse Egypte. Nous traversons ce fleuve merveilleux auquel se mêlent les fantasmagories de la Bible, sur le pont du chemin de fer construit par l'ingénieur anglais Stephenson. Cet étranger a plus fait pour TÉgypté moderne que tous les plus hauts fonctionnaires turcs. (iO fleuve sacré semble gardé par des nuées d'ibis à l'œil mys« térieux et interrogateur. Leur immobilité défie le beuglement et l'élan formidable de la locomotive. Puis, parmi les palais qui surgissent sur le bord de la route, nous apercevons celui de Bonuh I antre sinistre des tyrannies et des turpitudes asiatiques, récemment ensanglanté par l'assassinat d'AbbaS*Pacha» avant-dernier Yice*roi d'Egypte. Soudain, à droite, sur le ciel blanc tout poudroyant à cette heure d'une lumière incandescentOt les trois pyramides de Oyseh se découpent en ligne tranchante. Le Caire, la ville sainte de l'Islam, nous apparaît avec ses minarets

aêriend pointant dans l'air comme les mais d'une flotte. Groupe monumental et superbe qui semble planer dans l'éther. La citadelle et la mosquée de Méhémet-Âll avec ses deux minarets et sa coupole dominent toute la cité. Nous arrivons au débarcadère, s'ouvrant sur une vaste esplanade où une foule de fek lahs, cochers, portefaix, drogmans, vêtus de leurs plus beaux. costumes, nous entourent et se mettent à nos ordres. Toujours en compagnie de M. Salomone, je monte dans une de ces calèches attelées de chevaux arabes rapides, conduite par de jeunes Nubien^ à la stature souple et superbe, aux traits réguliers et énergiques, tempérés par la douceur du regard. Quels merveilleux modèles cette race arabe pourrait fournir à la statuaire I

Nous entrons au Caire par une large rue nouvelle^ ment rebâtie à Teuropôenne et n'ayant plus aucun caractère. En regard du palais de Nubar-Pacha, qu'on dirait un hôtel des Champs-Elysées, nous contour^ nous un arc de triomphe en carton-pierre qu'en ce moment des ouvriers peinlure^t de couleurs vives ; c'est sous ce décor théâtral que doit passer dans quelques jours (le 22 courant) l'impératrice Eugénie : le khédive ira la recevoir à Alexandrie, puis la conduira en triomphe dans sa capitale.

Pour la circonstance, on ratisse les entours du Caire, on balaye les ruelles des vieux quartiers, et déjà devant tous les édifices publics se dressent des échafaudages tricolores où doivent fumer les lam* pions qu'on allumera en l'honneur de la souveraine. Gomme la vue de la misère des fellahs pourrait attrii^

ter ses regards, ou â échangé leurs haillons sordides contre des robes neuves ; une grande distribution quotidienne de vêtements se fait^ nous assure-t-on, dans le Caire, et les cavas^ ont reçu l'ordre de n'ap« pliquer lacourbache', pendant le séjour de Sa Majesté, qu'à huis clos sur le dos de ces malheureux destinés à figurer dans la mise en scène de cette fan* tasmagorie. Chaque fonctionnaire du vice-roi se pique d'honneur d'imiter Potemkin montrant à Catherine la Grande le factice bien-être de ses États.

Au delà de cet arc de triomphe provisoire, la rue fait un coude et aboutit sur la vaste place de l'Esbe-' kieh dont Ibrahim -Pacha avait fait un des plus beaux lieux du monde. Tous les arbres de l'Orient s'y trou« valent mêlés à la flore complète de l'Asie et de l'Afrique fécondée par les eaux du Nil ; l'exubérante végétation des hautes herbes, des .plantes grimpantes avec leurs corolles s*enlaçait aux troncs des palmiers et aux branches des arbres de Judée pliant sous leurs grappes de rubis. Les chameaux et les bisons hantaient ces fouillis merveilleux ; les oiseaux s'y ébattaient en chantant. Un bourdonnement incessant d'insectes s'y mêlait au bruit furtif des reptiles. C'était mystérieux et beau. Aujourd'hui l'Ësbekieh n'est plus qu'une large esplanade dénudée au centre et ne gardant de son jardin primitif qu'une ceinture de grands acacias. Le soleil africain tombe d'aplomb sur ce square à la '^parisienne qu'entourent les

i . Agent de la police égyptienne.

S. Lanière de cuiyre à quatre tiges avec laquelle on bat les feU lahf.

théâtres récemment construits et les hôtels européens.

M. Sâlomone m'installe dans une chambre située au premier étage de V Hôtel -Royal. L'atmosphère égyptienne a gardé, comme au temps de Gléopâtre, cette influence vertigineuse qui énerve les Européens. L'absence de toute énergie morale se fait principalement sentir dans le service des hôtels. Malgré la somme considérable allouée par le khédive pour chaque invité, Je constate en entrant dans ma chambre le manque absolu de tout confort et de toute propreté; les meubles sont à moitié brisés, le lit est dur comme du granit, les persiennes manquent aux fenêtres, les serrures aux portes et presque tous les vases indispensables aux ablutions sont absents. La plus humble des auberges de la Suisse est préférable à cet hôtel aux escaliers de marbre.

Assaillie par les mouches et les moustiques, je tente en vain une sieste d'une heure dans ce méchant logis, puis je distrais ma fatigue en regardant de ma fenêtre le va-et-vient des piétons et des équipages le long de la place de TEsbekieh. Chaque voiture est flanquée de deux sahïs (coureurs), jeunes fellahs de douze à quinze ans qui excitent les chevaux dont ils suivent le galop le plus rapide. Ils ont la vigueur et la souplesse des coureurs antiques, pieds et jambes nus avec leur courte tunique blanche serrée à la taille par une veste sans manche, en velours noir brodé d'or, les cheveux rejetés en arrière. Quand la nuit vient, ils secouent en l'air, dans leur course ef-

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rrënée, des torches de résine en poussant un cri guttural qui veut dire : Place ! place I à gauche I à droite 1 Ainsi font les gondoliers de Venise en se lançant à travers le dédale des canaux. Les fines se croi"sent encore plus nombreux que les voitures. Cet animal biblique est resté la monture aimée des Égyptiens; depuis le baudet mal élrillé, au poil inculte, aux jambes rugueuses, au sabot poussiéreux que montent les pauvres paysans arabes avec leurs charges de fruits et de légumes, jusqu'aux finons fringants au pelage lisse et soyeux, à Tœil intelligent, aux petites oreilles fines dressées comme des cornes d'antilope, richement harnachés, préférés des fonc* lionnaires turcs et des Européens que leurs affaires obligent à se hâter à travers les rues étroites du Caire. Les femmes des harems, assises à califourchon sur ce docile animal toujours en honneur sur la terre des Pliaraons, prennent plaisir à parcourir la ville et à se rendre aux bazars pour faire des emplettes. Ce jour-lày l'arrivée de tous ces étrangers, hôtes du khédive, offre un aliment de plus à leur curiosité. Accompagnées d'un ou de deux eunuques, elles se dan*dînent lourdement et grassement sur ces petits ânons élégants et sveltes ; couvertes de leur Qbbarah en taffd* tas noir qui les enveloppe comme un domino, \^ ventre en avant, on dirait de ces gros insectes non^«mes caffards, enfourchés sur des aiguilles. Lo abbnrah, entr'ouvert par devant, IMbs^ apercevoir unp jupe de soie rose ou jaune. Un fermoir d*or ou d'ar^gent, m forme de tourniquet, peliç et 9^eà lu noiw 4u Qe^ le voile, ^upsi en t^ffe^u» mv^9 h nw E4(lt#

pièce de nAme étoffe tendue sur le bas du visage^ Elles ne laissent voir que leurs yeux généralement fort beaux; leurs pieds s'épatent dans de larges babouches jaunes ou rouges; celles qui marchent à travers les rues ont l'allure d'oies pantelantes dans un bourbier.

Les plus jeunes, les plus jolies et les plus riches se promènent dans des landaus ou dans des calèches où elles s'entassent au nombre de six. Leurs vêtements, au lieu d'être noirs, sont de couleurs éclatantes ; le rose est la nuance préférée de ces élégantes des ha« rems. On les rencontre au soleil couchant dans les allées de Choubrah^ la promenade fashionable du Caire; elles minaudent des yeux et de Téventail comme les cocottes parisiennes è^ Tentour du lac. Deux eunuques, assis sur le siège, de chaque côté de 1-arbadji (cocher) et deux autres, debout derrière la voiture comme des valets de bonne maison, veillent à œ que la coquetterie de ces dames n'ait pas de ré* sultats effectifs. Il arrive pourtant que la convoitise des diamants dont les plus riches se parent détermine les eunuques, passionnés pour ces pierreries, à se départir de leur surveillance,

Ces gardieni de la ohaateté forcée des femmes sont uniformément vêtus de pantalons et de longues redin* gotes de drap noir qui les font ressembler à nos prêtres habillés en bourgeois; ils portent tous un^ grosse chaîne d'or à laquelle pendent des breloque^ et upe de ces énormes! montres d*Qr ou d'argent nom* m^ h%minQiiid^, A leur» m^ips noireu de nègre ou de m^tii briU§Qt doi b^g^e» plus ou moins préçieui^ci,

suivant la richesse des harems auxquels ils sont attaohés. Les eunuques exerçaient autrefois dans les ha« rems une autorité redoutable et redoutée. Investis par leurs maîtres d'une rigoureuse surveillance sur les femmes esclaves, ils avaient le droit de les battre au besoin pour refréner leurs passions ou leurs ca-» priées. Instruments d*une tyrannie barbare, Tétat hors nature où cette même tyrannie les avait mis les rendait haineux et cruels ; ne pouvant exercer leurs représailles contre les hommes, ils s'en vengeaient sur de malheureuses femmes dépendantes comme eux du bon plaisir des maîtres. Aucun attendrissement sympathique ne pouvant adoucir leur espion* nage, ils y puisaient une sorte d'orgueil bestial; esclaves, ils s'imaginaient devenir des maîtres en torturant d'autres esclaves. La dénonciation, acte vil, ne fût^elle pas mensongère, leur donnait inces« samment le droit de vie et de mort sur les femmes commises & leur garde ; forcées de s'ingénier désormais à acheter leur silence par des cadeaux et des càlineries familières, c'était entre elles et eux, un échange de bassesses, de vénalités et de turpitudes, qui faisaient des harems les lieux les plus corrompus du monde.

Désormais le courant européen apporte dans ces cloîtres orientaux un soufELe épurateur.

Ainsi la Révolution française, en pénétrant dans les couvents, y répandit un assainissement moral. La plupart des Turcs devenus imitateurs de nos usages n'autorisent plus aujourd'hui dans les harems le contrôle despotique des eunuques. Pauvres lions auxtfuels on a coupé les ongles en coupant autrç

chose, ce ne sont plus que des chats hargneux à la piteuse allure^ Ces malheureux mutilés sont réduits au rôle de serviteurs de grande maison, une sorte de luxe barbare pour les riches mahométans, comme Test en Europe le luxe ridicule des valets poudrés servant les anciennes familles et celles des parvenus fastueux. Rien déplus répulsif à voir, sous leur costume demi-ecclésiastique, que ces êtres sans sexe; leurs grands yeux noirs n'ont plus qu'une flamme terne, leurs traits primitivement énergiques sont affaissés et flétris avant Tâge. Quand ils vous tendent leur main ou leur poignet replié, pour vous aidera monter ou à descendre de voiture, on recule au contact de leur peau froide et visqueuse comme celle d'un cadavre dont la décomposition a commencé. On croirait qu'en leur enlevant ce qui constitue la vie, on les a, vivants, fait entrer dans la mort. Je dirai, dans le récit de mes visites aux harems, l'impression insurmontable de dégoût, presque d'effroi, que m'ont toujours causée ces pauvres êtres. J'en ai vu d'excellents, doux, humbleSy tristes, résignés, ayant pour leur maîtresse un dévouement sans bornes de chiens de garde, étendant leurs services empressés jusqu'à leurs amies européennes. Eh bien ! malgré ma pitié et mes raisonnements philosophiques, je ne suis jamais parvenue à vaincre la répulsion qu'ils me causent.

Ce premier jour de mon arrivée au Caire, mes observations furent naturellement tout extérieures et partant superficielles; je remarquai que les pauvres fellahines qui allaient d'un pas rapide, à travers la ville, avec de lourds fardeaux sur la tâte, ou d'énormes cru-

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cbes rappelant les amphores antiques, portaient leur (Marah ou leur frot^rouA (voile) en cotonnade bleue avec plus de gr&ce que les femmes des harems. Le travail a développé chez les unes toute la souplesse du corps, tandis qu'une vie paresseuse et inerte alourdit et vieil* lit les autres.

£a face de THôtel-Royal, à Tombre des acacias et des sycomores qui entourent la place de TËsbekieb, des Arabes dont le costume dénote l'aisance, assis à de petites tables rondes, jouent aux échecs et aux dames, d'autres fument le narguillé et boivent le café; ils sont là des heures entières comme en extase, Silencieux, graves, immobiles, sans leurs yeux qui pétillent, on les dirait endormis. Des musiciens ambulants font entendre, par intervalle, quelque mélopée douce et des accords de mandoline. La nuit me surprend à ma fenôtre. Nuit soudaine, sans la transi-» tien du crépuscule, on passe de la pourpre éclatante et de l'or en fusion du soleil couchant à la teinte d*Q« pale d'un ciel étoile. La lune se lève éclairant, de son orbe énorme, le ciel transparent. C'est aussi san9 transition qu'à la chaleur dévorante du jour succède une fraîcheur subite qqi vou5 pénètre par tous les pores.

Je me laisse tenter par cette belle nuit caressante et traîtresse comme les sirènes de la fable, Je monte en voiture en compagnie d'une dame française qui habite le Caire depuis plusieurs années. Nous nous faisons conduire dans les ruelle» habitées par les Arabçq ^^ Quyriers Qt peUtg Iuarcba^da, Lpp boutique

I. hHthm «t iilUlii I0III ép Blême rses ; isiiltvieiil §m cIMfM tsiii

sont fermées. Sortes d'établis carrés pratiqués dans le rez-de-chaussée des maisons, les seuils de ces bou« tiques se transforment la nuit en lits où s'étendent les gardiens des marchandises. Les petits cafés arabes, bas, obscurs, enfumés, regorgent de consommateurs. On joue, on fume, on déguste lentement le café bouillant; on se raconte les événements de la journée. Les invités du vice*roi défrayent, ce soir-là» les récits des nouvellistes arabes, moins friands aujourd'hui de merveilleux que du récit des faits positifs et du scandale des mœurs des hauts fonctionnaires turcs ; Tauditoire attentif stimule les conteurs en payant leur consommation. Geux«eiles renseignent sur les bandes d'Européens qui viennent d'envahir le Caire ; sur les impôts récemment décrétés pour repattre ces sangsues qu'honore le khédive ; sur le nombre de coups de courbache reçus dans le jour par les fellahs récalci^ trants. La censure publique des méfaits et des injus» tices des puissants gagne TOrient. Là aussi les peuples commencent h s'enquérir comment on les gouvernci et de quel droit on les tond sans merci. La soumission aveugle à Allah a fait son temps. Les consciences échappent, au Caire, au fatalisme de Mahomet.

Nous assistons» ce soir*là, à une de ces cérémonie^ de l'Islam qui a tout Taspect d'une farce de carnaval. Une vingtaine d'hommes alignés se frottent le ventre contre le derrière^ les uns des autres; ils balancent

nom de fellahs les paysans qui cnltiTent la terre et les hommes de peine qui ex«feent des môUers serrilM.

i. Pas uq ^criT^ia dn i^tii* et ^viii* slôcle n'eût hésité h se P#rv>r de ee mot. Nons sommes devenus plus pudibonds; sommes-nons ésreBQi plus ehulMf TM U rumlw^

convulsivement leurs épaules, ils crient, ils chantent en invoquant ÂUah. Plus loin des tambourins retentissent, un enfant beugle sous le couteau qui Topèrej c'est un circoncis nouveau voué à Mahomet I Un Arabe, ivre de hatchih, nous offre de nous faire place parmi les matrones qui assistent à l'opération judaïque qu'accompagnent de joyeuses exclamations.

Ma compagne de promenade me fait observer qu'il y a quatre ans, des Européens (chiens de chrétiens) n'auraient pu troubler impunément des fonctions publiques de l'islamisme, comme le fait en ce* moment le passage de notre voiture qui force tous ces dé vols indifférejits à s'aplatir contre les murs des maisons. Nos sahis crient : Place ! place! et notre arbadji fouette ses chevaux à travers la foule joyeuse et soûle.

Vu à la lueur des astres et des fanaux qui éclairent ces ruelles étranglées, et des becs de gaz illuminant les rues plus larges, le Caire m'apparaît, ce soir- là, comme une ville en reconstruction. On y élève partout de grandes maisons, des théâtres, des usines à l'architecture européenne. On y perce en tous sens des places et des squares. La fièvre ruineuse des prétendus embellissements et assainissements de nosHaussmann a gagné le Caire. Mais je crois que pour la cité égyptienne elle ne produira que des résultats" absolument négatifs. Les ruelles étroites et tortueuses tendues de velariiim durant le jour étaient un refuge bienfaisant contre le soleil d'Afrique. Enlever au Caire la fraîcheur et lombre, c'est lui enlever la salubrité.

Comme art, les constructions ne sont que des bâtisses banales sans caractère. On laisse périr des

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chefs-d'œuvre exquis et inimitables de l'architecture arabe, et on élève à grands frais ces monuments vul* gaires.

Nous passons devant un des nombreux palais du vice-roi situé près de TEsbekieh, décoré d'un de ces échafaudages en bois peint, soutenant les lampions disposés en croissant qui s'éclaireront pour l'entrée de l'impératrice. Des décorations semblables ornent le quartier de la police que nous traversons en rentrant à l'Hôtel-Royal, à onze heures du soir.

J'avais gagné à cette première promenade nocturne une extinction de voix complète et un peu de fièvre. Je n*en fus pas moins debout, le lendemain malin (lundi 22 octobre), à sept heures. Le mot d'ordre fati* dique d'un voyageur, dont comme à nous les jours d'excursion sont comptés, est celui d'un juif-errant de la légende : « Marche ! marche encore ! i>

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