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CHAPITRE V

Mes compagnons de table à THÔtel Royal. ^ Audience da vico-roi Ismaïl-Pacha. —, Son portrait. — Son vrai caractère. — Ce que je lui aurais dit 8i je l'avais vu seul. — Le gros horticulteur et sa jeune épouse. — Fêle du soir à la française au palais du khédive. — Le duc et la duchesse d'Aoste. — Vraie fête orientale. — Fin de la soirée.

Après ma visite à la citadelle, comme je rentrais ce matin-là (lundi 18 octobre 1869) fort lasse à l'hôtel,^ j'y eus la visite de l'aimable Tonino Salomone, qui me présenta un bey et un effendi, ses compatriotes. Ces trois Italiens m'assurèrent à Tenvi de leur entier dévouement en retour de la sympathie que j'avais eue de tout temps pour leur mère-patrie. M. Salomone me répéta qu'il veillait et veillerait, pendant toute notre excursion dans la haute Egypte, à me procurer tout le confort et tous les soins qu'il lui serait possible» Je le remerciai en lui serrant la main. J'ajoutai que, me fiant à lui pour me choisir une bonne cabine sur un des bateaux à vapeur qui nous feraient remonter le Nil, j'allais employer exclusivement notre court séjour au Caire à voir ses monumeiits et ses curiosités. La cloche du déjeuner abrégea la visite des

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trois officiers de cérémonie du vice-roi. Je leur offris, en nous séparant, un de mes ouvrages.

J'appris à la table d'hôte, par quelques invités français fort mécontenls, que les plus importants d'entre nous, f)ersonnages officiels, membres de Tins* titut et journalistes bien pensants, avaient été présentés le matin même au khédive par M. Charles Blanc, et que ceux des invités qui n'avaient pas été compris dans cette députation s'étaient présentés eux-mêmes à la débandade. Je m'étonnai que M. Charles Blanc, dont l'illuslre frère m'a toujours témoigné un amical intérêt, m'eût comprise au nombre des exclus. Cette présentation aurait dû avoir lieu en corps.

J'insiste sur cette présentation partielle parce qu'elle fut le premier indice des catégories qui s'établirent dès notre arrivée au Caire, et qu'elle marque le point de départ des divisions futures.

Quelques-unes des personnes présentées le matin m'assurèrent que le khédive était très-accessible, et que, si je désirais le voir, je n'avais qu'à me présenter, dans l'après-midi, à son palais de Kasr-il-Nil. J'hésitais à faire celte visite personnelle, lorsque je reçus une invitation pour assister, le soir même, à une soirée donnée par le vice-roi au duc et à la duchesse d'Aoste, résidant au Caire depuis quelque temps. Je me décidai alors à rendre politesse pour politesse, et je me fis conduire au palais de Kasr-il-Nil. Mon nom, bien connu des Italiens en fonctions près du vice-roi, me fit aussitôt introduire. Je reconnus parmi eux quelques anciens compagnons d'armes de Garibaldi, émigrés en Egypte après Mentana. Je me

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trouvai dans la salle d'attente avec un gros personnage vulgaire, se rengorgeant dans son habit noir et sa cravate blanche, dont les manières, ou plutôt l'absence de toutes manières, avaient égayé le matin toute la table d'hôte. C'était un jardinier français, qui, dans l'espoir de faire fortune en Egypte, venait proposer au khédive de transformer les jardins de son palais en parterres parisiens. La jeune femme qui l'accompagnait, et qui aurait pu être sa fille tant la disproportion d'âge était flagrante entre l'époux et l'épouse, avait encore en ce moment la mise simple et l'allure naïve d'une de ces grisettes primitives 'que Musset et Mûrger ont célébrées. Mais six semaines suffirent à transformer cette inculte créature en une cocotte ébourifl^ante. On verra comment un mot imprudenty dit le soir de ce jour par son lourdaud de mari, mit le feu aux poudres cachées , c'est-à-dire aux vanités dévorantes couvées en secret par toutes les femmes de ce temps.

Près du gros horticulteur jubilant était assis, dans la salle d'attente, un rédacteur du journal le Nord^ le cou et la poitrine bridés par toutes les décorations de Russie et par tous les crachats asiatiques.

Sans le café exquis qu'on nous servit dans de iperveilleuses petites tasses de Chine, supportées par des zarffs^ en diamants, en face d'une belle terrasse s'ouvrant sur le Nil et au bas de laquelle était amarrée une magnifique gondole mauresque, nous aurions

i. Sorte de coquetiers dans lesquels on pose les tasses.

douté que le palais de Kasr-il-Nil, bâti et meublé à la française, fût une demeure turque. L'enfilade des salons rappelait les résidences impériales, moins les décorations d'art des tableaux de maîtres, remplacées dans le palais égyptien par de vulgaires papiers peints.

Après dix minutes d'attQUte, les portes du cabinet du khédive, aux parois et aux meubles couverts d'un satin jaune clair à rosaces, s'ouvrirent devant nous. Je fus la première introduite, suivie du radieux horticulteur, de sa femme et de l'éblouissant rédacteur du Nord. Le vice-roi nous reçut debout, puis s'assit et me fit asseoir à sa droite. Je le remerciai de m'avoir comprise parmi les conviés à ce beau voyage d'Egypte.

Les remerclments des autres suivirent, un peu ou« très, un peu serviles, empreints de cette componction qu'éprouvent certaines natures ett face de tout pou* voir souverain. Voyant le khédive écouter distrait ces obséquieuses paroles qui, à force de lui être répétées, ont dû lasser ses oreilles, je prends la parole et félicite Son Altesse d'avoir confié au grand explorateur sir Samuel Baker une expédition scientifique dans l'Afri* que centrale. Le khédive me donne quelques in* téressants détails à ce sujet, puis la conversation tombe.

Ismaîl-Pacha est le fils d'Ibrahim-Pacha, le grand général, qui joignit à toute la bravoure d'un homme de guerre les qualités politiques les plus propres à civiliser et à moraliser l'Egypte. Quand la folie de Méhémet-Ali éclata, Ibrahim prit en mains l'autorilé

souveraine. li fit preuve dans tous ses actes d*uiie haute capacité. Sa droiture et sou intégrité jointes à une énergie héroïque promettaient à TÉgypte une ère à la fois glorieuse et bienfaisante. Malheureusement son règne fut de courte durée. Ibrahim-Pacha ne sur vécut que soixante-quinze jours à son père. Le hattichérif du sultan/ qui avait conféré le pachalick d'Egypte à Méhémet-Âli et à sa famille, donnait pour successeurs à Ibrahim deux princes qui anéantirent le grand œuvre qu'il avait commencé. Le premier fut cet Âbbas, un de ces monstres couronnés qui a fait revivre de nos jours les forfaits et les turpitudes de Caligula; le second fut Saïd, un prodigue extravagant, un débauché fou, aimable et spirituel, qui fit de sa cour le rendez-vous de tous les sacripants de l'Europe. A la mort de Saïd, que les cocottes de Paris avaient surnommé le roi-vice et que ses compagnons de plaisir comparaient au Régent, l'ordre de succession appela au pouvoir Ismaïl-Pacha, le khédive actuel, fils du grand Ibrahim et d'une esclave circassienne. Ismaïl-Pacha ne rappelle l'aspect martial de son père ni par les traits ni par la stature. Il est trop gros pour sa petite taille, mais sa tète est expressive ; son regard vif et intelligent n'a pas celte somnolence des regards voilés de presque tous les Orientaux. Son front est ouvert, son sourire cordial. 11 inspire de prime abord la confiance, chose à noter dans un prince de sa race. Toute sa personne révèle une organisation robuste et saine. Ismaïl-Pacha a horreur du vice oriental dont se sont souillés ses deux prédécessjars. C'est k sa mère, femme énergique, adorant son

fils, qu'il a dû, assure-t-on, d'être préservé de ce vice hideux qui occasionna la mort sanglante d'Abbas et les tortures de l'agonie de Saïd.

Ismaïl a fait ses études à Paris et il parle très-purement le français ; cédant, aux débuts de son règne, à Finfluence anglaise, il n'encouragea pas les travaux du canal de Suez. Mais bientôt le génie persévérant de M. de Lesseps qui a su vaincre tous les obstacles, communiqua au vice-roi la conviction du succès de cette immortelle entreprise. Dès lors Ismaïl, héritier de Tesprit pratique et de la politique civilisatrice, qui avaient affermi la puissance de son aïeul et de son père, comprenant l'éclat que jetterait sur son règne l'accomplissement de cette œuvre gigantesque, ne lui niesura plus son concours. L'œuvre aujourd'hui achevée, il célèbre son inauguration avec une munificence sans précédent dans les temps modernes. Les peuples du monde entier dans la personne de leur souverain et par délégation de leurs citoyens illustres sont conviés à cette solennité; ces fêtes mémorables, devenant comme la consécration de la gloire pacifique et féconde des bienfaiteurs de l'humanité, l'emportent désormais sur la gloire sanglante et sinistre des conquérants. 11 n'est pas d'un prince vulgaire d'avoir réalisé un pareil programme et d'y avoir étayé son ambition personnelle. Il ne faut pas attendre d'un Turc l'esprit d'initiative, ni l'enthousiasme du beau et du bien ; mais recevoir l'impulsion de ce qui est grand et juste et y souscrire pardes actes publics est un signe de supériorité qu'il serait injuste de méconnaître dans un prince qui ne se laissant ar-

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rôter, malgré les entraves, ni par les traditions despotiques, ni par les préjugés religieux elles conseils pervers des intrigants qui le circonvenaient, marcha résolument dans la voie du progrès. Sans élan, mais aussi sans recul, il a poursuivi pas à pas les desseins auxquels il s'était résolu pour assurer à la fois la prospérité de l'Egypte et des intérêts de sa dynastie. Il serait chimérique d*espérer plus du souverain d'un État barbare, et je dirai même d'aucun des souverains des nations civilisées. La fortune et la grandeur du pays qu'ils gouvernent ne préoccupent les princes (ju'autant que leur propre grandeur et leur propre fortune s'y trouvent liées et en découlent.

A Tépoque où je vis Ismaïl-Pacha, il n'avait pas (encore donné toute la mesure de l'habileté politique ul de la fermeté de caractère qui en font le digne fils (l'Ibrahim-Pacha. Sa modération et son esprit de suite lui ont fiiit acquérir cette force patiente et sûre qui s'est manifestée par d'éclatants résultats.

On parlait, en ce temps, au Caire, de la proscripliou récente de deux princes chers au peuple et les plus proches parents d'Ismaïl. Son oncle Halim- Pacha, le plus jeune et le dernier des fils survivants deMéhémèt-Ali, et son propre frère, Mustapha-Pacha, accusés tous deux d'un complot chimérique, imaginé, assure-t-on, par quelques intrigants européens, avaient été exilés à Constantinople par le khédive. Les partisans de ces princes se plaisaient à les représenter comme bien supérieurs par la capacité et le cœur au vice-roi régnant. *Les courtisans turcs ou étrangers, qu*Ismaïl n'avait pas gorgés d'or et de faveurs, rê-

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valent volontiers de le voir remplacé par son frère ou son oncle. Au mécontentement des Arabes que les impôts accablaient, à la pitié que tout voyageur, en Egypte, ressent pour le sort des malheureux fellahs, ces parasites en disgrâce qui, à Tavénement d'un nouveau règne, se seraient rués à la curée, allaient murmurant: C'est la faute du vice-roi I — Ils peignaient Ismaîl sous le jour le plus noir et lui prêtaient envers les siens des projets sanguinaires. Les esprits éclairés de tous les pays qui affluèrent à cette époque au Caire purent y constater ce jugement aveugle ou intéressé. Tout en déplorant que ce prince qui appelait sur lui-môme une éclatante lumière, en réunissant dans ses États Télite des peuples civilisés, y eût laissé subsister les corvées et les corrections inhumaines infligées aux pauvres Arabes, on ne pouvait nier les améliorations relatives qu'Ismaïl avait accomplies. Qu'on songe aux abus des lois turques, à l'autorité barbare dont il était revêtu, aux mœurs sanguinaires et dépravées de sa race, et l'on sera forcé de reconnaître qu'Ismaïl a été, comme honnêteté publique et comme moralité privée, le pacha le plus humain qui ait gpuverné l'Egypte. Sans rompre avec le sultan, sans éclat, sans fanfare, il est parvenu, par sa persévérance, à obtenir pour son fils la succession de la viceroyauté de rÉgypte. Cette hérédité directe, en satisfaisant l'ambition d'ismaïl, assure à TÉgypte un gouvernement stable, où les intérêts dynastiques se trouvent désormais confondus avec la prospérité du pays. Le jour même où le fils dlsmaïl devenait prince héréditaire, le khédive, au comble de ses vœux^ souscrivit

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à Goiistaiiliiiople uii pacle d'ailectioii et de paix avec son frère Mustapha. Il mariait la Glle de ce dernier, princesse d'une rare beauté, élevée à Teuropéenne, parlant l'anglais et le français, aimant les arts et éblouissant les harems par un esprit sérieux et cultivé, à son fils, héritier du trône d'Egypte. Ce mariage consacrait non-seulement la réconciliation des deux frères, mais il introduisait dans la famille régnante un élément nouveau de civilisation et de moralité. L'influence de cette femme d'élite et de quelques autres princesses du Caire, partageant ses aspirations, ne saurait manquer de combattre l'oisiveté des harems, d'en dissoudre les haines et d'en chasser les vices. L'émulation intellectuelle en épurera ces rivalités sensuelles dont les fureurs jalouses ont si longtemps ensanglanté ces gynécées impurs. Tenir à honneur d'être citées par leur esprit, par leur instruction, par leur humanité et devenir la meilleure sauvegarde morale des princesses turques contre les débordements dont il n'y a pas encore un quart de siècle se sont souillées leurs pareilles ; de même que l'ambition de prendre rang parmi les princes éclairés de l'Europe, a été pour Ismaïl-Pacha un stimulant décisif dans les réformes encore incomplètes, mais incessamment poursuivies, que, de concert avec son ministre Nubar-Pacha, il accomplit chaque jour en Egypte. La vérité sur les hommes et les institutions les plus contraires à ses principes est un devoir impérieux pour l'écrivain, lorsqu'il touche aux choses de l'histoire.

A ceux de mes lecteurs qui s'imagineraient que le

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jugement impartial que je viens de porter sur Ismaïl- Pacha est dû au souvenir de quelque faveur reçue par moi de ce prince, je répondrai qu'en dehors de l'invitation au voyage d'Egypte due à l'initiative do M. de Lesseps, je ne recherchai et partant n'obtins aucune autre faveur du khédive. J'ajouterai que l'amitié dont je me liai à mon retour de la haute Egypte avec les deux princesses, fille et femme d'Halim- Pacha, fut commentée dans l'entourage du vice-roi comme un signe d'hostilité de ma part envers Son Altesse. Cette hostilité eût élé malséante dans ma position d'invitée^ mais ne pas répondre, de peur de déplaire au khédive ou plutôt à ses courtisans, à la sympathie spontanée, due au hasard d'une rencontre, que me témoignèrent les deux femmes, si touchantes et si belles, restées pour moi les deux plus suaves apparitions des harems du Caire, c'eût été là une flatterie aussi impossible à ma nature qu'indigne d'un prince intelligent.

L'entrevue dont je viens de parler fut d'ailleurs la seule que j'eus avec le vice-roi pendant mon séjour en Egypte; pour bien faire comprendre l'impression dégagée d'éblouissement qu'elle me laissait, je transcris sans y rien changer la page qui terminait le récit de cette audience, dans la lettre que j'adressai le jour môme au journal le Siècle. « Si, écrivais-je, durant cette audience au palais de Kars-il-Nil, au lieu d'être flanquée d'un prudhomme horticulteur et d'un journaliste enrubanné, je m'étais trouvée seule avec le khédive, j'aurais tenté de lui parler de l'éclatante et généreuse mission qu'il lui était réservé d'accom-

plir ea Egypte. Procédant doucement, avec la délicatesse d'une femme et l'euphémisme d'un poète, j'aurais dit à cet homme tout-puissant : « Il ne suffit pas d'être magnifique pour nous, il faut Tétre aussi pour vous-même t Vous avez appelé dans vos États l'élite des esprits européens, pour les éblouir de vos richesses et de votre munificence, et non-seulement pour les faire méditer devant les monuments éternels de l'antique Egypte et en face des merveilleux édifices de l'art arabe, mais aussi pour juger du progrès moral et civilisateur que votre règne a fait faire à l'Egypte moderne. Eh bien I Altesse I ce progrès il faut le vouloir complet» réel, profond et non à la surface. L'apparence du bien n'est qu'un masque que l'histoire arrache de la face des rois. A quoi bon pour votre gloire que vous ayez importé au Caire la langue, les théâtres, les modes et les usages français, si vous n'y avez pas importé la passion de la justice, du droit et de l'égalité, qui fait que, malgré de déplorables éclipses de grandeur et de liberté, la France se retrouve toujours un grand peuple initiateur du bien *î Vous avez, Altesse, sous votre domination, toute une race esclave, avilie, torturée et dépouillée depuis des siè* clés. Cette race fut la grande race arabe dont le génie primitif est attesté par les monuments qu'elle a laissés dans l'art, dans la science et dans la littérature, comme sa beauté plastique survit dans les traits de ses descendants. ËhbienI prince, il faut prendre en main le rachat de ce peuple dépossédé, relever tous ces

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