Ecrit en octobre lSd
fronts que la conquête a courbés durant des siècles, avee l'énergie et la vaillance que donne le cœur, avec la décision et la promptitude des réformateurs et des héros inspirés. La vie de l'homme se précipite et la brièveté de ses jours lui interdit de remettre au lendemain le bien qu'il peut faire la veille. Écoutez la voix d'une femme qui emprunte, pour vous émouvoir, la voix de l'humanité I Cette voix ose vous dire : Les mensonges de vos fonctionnaires et de vos courtisans qui ont intérêt au silence, nous laissent incrédules quand ils nous assurent que la flagellation de la courbache n'est plus appliquée aux pauvres fellahs et que les marchés d^esclaves sont rigoureusement interdits dans les bazars du Caire. J*ai vu de mes yeux donner la bastonnade à de malheureux Arabes dont l'ûeil flamboyant et le front superbe protestaient, sous l'angoisse du supplice^ contre la barbarie de vos cavas; et plusieurs de mes compagnons de voyage ont visité les quartiers de votre ville sainte où les hommes et les femmes sont encore vendus comme un vil bétail. S'il est vrai, Altesse, que votre amour de la civilisation soit sincère, vous mettrez fin à des atrocités qui en sont la négation. Ayez l'orgueil de régner sur des homme§ et non sur des esclaves. Ce peuple racheté par vous soutiendra vos plus fières entreprises; sûr de son concours, vous pouvez rompre avec la Turquie, qui n'est plus qu'un cadavre rivant à sa pourriture le corps de l'Egypte ressuscitée. Ne traitez pas d'utopie ce but glorieux. Si le conseil est grand, qu'importe que la voix qui le donne soit humble ? La vérité est toute à toust a dit notre Paul-Louis Courier. Ne sied-
il pas à une femme, à une mère, d*oser vous la faire entendre? En elle, c'est le cœur gui parle sans or* gueil ; où la satire échoue, Témotion se communique, la pitié s'insinue. »
Voilà ce qu'en retour de sa royale hospitalité, j'aurais dit à Ismaïl-Pacha s'il m'eût été donné de le voir seul. Mais les courbettes du plantureux jardinier que le ravissement empourprait comme une énorme pivoine et la raideur du journaliste russe refoulèrent ces senlimcnts dans mon cœur.
Aurais-je été écoutée par ce prince aux manières courtoises qui semble avoir rompu avec la barbarie et dépouillé l'aveugle orgueil musulman! Ou auraitil opposé à mon émotion le même mur d'airain que je rencontrai chez Antonolli, lorsque je tentai en 1861 ^ de l'attendrir sut les destinées de l'Italie, obstinément entravées par l'autorité papale? Je gardai mon doute et j'aimai autant ne pas l'avoir résolu que s'il avait dû Tétre dans un sens défavorable à notre hôte royal.
Bien m'en avait pris d'être restée muette sur d'aussi graves questions en présence du fastueux horticulteur. Chauvin à tous poils, il me chercha querelle au dinerdu soir en m'accusant d'être une mauvaise Française, qui n'avaitrlen trouvé de mieux que de faire l'éloge au khédive d'un certain Anglais nommé Baker, tandis que j'aurais pu lui parler de mes glorieux compatriotes ! — Et le voilà égayant la table d'hôte d'une de ces harangues banales à la commis-
i. Voir V Tolame de Y Italie des Itàlms,
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voyageur oCi les Français sont bêtement exaltés et proclamés, en toute matière, supérieurs et vainqueurs. En éclatant à tout propos et en tous pays, cette forfanterie vulgaire a fini par nous rendre ridicules, sinon odieux, sur la surface entière du globe.
Aux éclats de rire de l'auditoire, les flots de paroles du gros homme montaient et se déployaient sans trouver d'obstacles, comme les flots du Nil durant Tinondation. Tout à coup un domestique entra dans la salle et remit au triomphal orateur une grande enveloppe cachetée de rouge.
Ce fut le barrage inattendu qui coupa court à sa fluviale éloquence, son front bas et étroit s'irradia d'un rayon olympien. Il tendit le pli à sa jeune femme assise à sa droite et lui dit mystérieusement : « Ceci le regarde, Bichette, bâte-toi I hâte-toi I » — L'épouse sourit en voyant et nous laissant voir la gr.uide carte couleur orange que contenait l'enveloppe. C'était une invitation pour le concert du soir au palais du khédive. Complantsur l'effet de cette péroraison magique, le couple sortilt grandi de plusieurs coudées.
La chambre qu'il occupait n'étant séparée de la mienne que par une mince cloison, j'entendais les lamentations de Bichette sur le retard d'une caisse de modes parisiennes renfermant une toilette de bal qui, fatalement, lui manquait ce soir-là. Elle appela en conseil la maîtresse de l'hôtel, lui soumettant l'opportunité de suppléer par des fleurs et des nœuds de rubans à la simplicité d'une robe de mousseline
blanche. — Le mari, en tiers daûs la délibération^ s'écriait pour réconforter Bichette : c Oh 1 sois bien tranquille ! la fraîcheur de tes joues et l'éclat de tes yeux l'emporteront sur les diamants des autres. »
Ce fut aux murmures de ce lyrisme conjugal que je résolus moi-même le difiBcile problème de faire seule une toilette complète dans une étroite chambre d'auberge. J'y parvins, sauf à la diflBculté d'épingler par derrière le nœud d'une ceinture flottante. La mattresse d'hôtel, qui m'avait promis son aide, arriva au dernier moment en s'excusant de s'être fait attendre. « Oh ! me dit-elle à voix basse et avec une componction burlesque, je vous jure bien que si je m'étais doutée d'où sortait cette petite dame, je ne me serais pas dérangée pour elle 1 — Mais, d'où sort-elle doncî demandai-je. — De la domesticité des Tuileries, reprit dédaigneusement mon interlocutrice. Elle a été une des soixante femmes de chambre concourant à faire de l'impératrice Eugénie la femme la mieux attifée de l'Europe. — Eh qu'importe! répliquaijo en riant, elle a les mêmes droits que tant d'autres de passer de l'antichambre au salon; d'ailleurs êlesvous bien sûre qu'elle ait rempli les précieuses fonctions que vous dites? — Un mot qui vient d'échapper au mari, reprit-elle en baissant de plus en plus la voix, ne peut me laisser aucun doute. — Quel est ce mot? demandai-je vivement comme si j'avais pressenti que ce mot allait dévoiler devant paoi un des plus curieux tableaux des mœurs de l'Empiré. » — L'hôtesse poursuivit : « La petite dame se dépitait à l'idée de ne pas briller, ce soir, à la réception du
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khédive. « Comment réussir à me coiffer et à m*habiiler I s*écriait-elle, » — « Coiffe-toi et habille-toi comme tu coiffais et habillais l'Impératrice, » a répliqué le brave homme.
, J'ai noté ce mot naïvement prononcé par ce vieux mari. Qui ne sent le sens de corruption qu'il contient? A ce conseil de se parer comme une impératrice la femme se disait in petto : — Pour me parer comme une impératrice, il me faut des joyaux de prix, des tissus merveilleux, des dentelles? Eh bien ? pauvre homme! donne-les-moi I ou d'autres me les donneront à ta place.
Ces rugissements de Lionne pauvre sont tôt ou tard satisfaits aux dépens de la pudeur et de la dignité.
J'arrivai, vers dix heures, au palais de Kars-el- Nil. En montant le large escalier orné de massifs de fleurs et flanqué de laquais poudrés en livrée rouge, il me sembla que j'allais assister à une de ces fêtes officielles de Paris d'où la magnificence n'exclut pas Tennui. Mon illusion fut complète quand un de ces domestiques, qui paraissait être le chef des autres, prononça mon nom en s'em pressant de me débarrasser de ma pelisse. Je demandai à cet homme d'où il me connaissait.-— «J'ai été longtemps attaché au service de l'Hôtel-de-Ville de Paris, me répondit-il, et j'ai eu l'honneur d'annoncer plusieurs fois madame lorsqu'elle y venait, avec sa fille, les jours de bal.
— Et vous avez préféré l'Egypte et la maison du khédive T
— Je suis, répliqua-t-il, le premier maître d'hôtel de Son Altesse, qui m'a mandé de Paris pour être
ilO LES PATS LUMINEUX.
l'officier de bouche de Tlmpératrice pendant tout Le temps qu'elle séjournera au Caire. Les invités d'au* jourd'hui pourront juger de mon savoir-faire au souper qui leur sera servi à minuit. Je m'j mettrai, dit-il, aux ordres de madame, a Puis, comme nous, arrivions sur le seuil des salons de réception, il me fit un de ses saluts les mieux appris et s'éloigna en redressant ses jarrets dans sa culotte courte. Une circonstance ultérieure devait graver le visage de cet homme dans mon souvenir. J'étais à Gonstantinople onze mois plus tard quand l'opprobre de Sedan amena la chute de l'Empire. Sous le coup du sinistre télégramme, je me résolus sur l'heure même à rentrer dans la France agonisante, je me rendis à Terapia, à l'ambassade de France, pour y réclamer un passe-port. L'ambassadeur, le consul, les secrétaires et tous les employés furent invisibles. Parmi la domesticité aflairée de ce palais muet qu'on eût cru abandonné, j'avisai l'ancien maître d'hôtel du khédive. -^ a A Gonstantinople, dit-il en me reconnaissant, comme à Paris et comme au Caire, je suis aux ordres de madame. »
Et Ton verra comment, en regagnant mon kaîq, je dus au bras robuste de ce grand valet monotype de ne pas prendre, dans le Bosphore, un bain involontaire.
M. Salomone, que ses fonctions d'officier de cérémonie retenaient debout à l'entrée de la salle de Conseil» me voyant arriver seule, s'empressa de m'offrir son bras pour me conduire à un des fauteuils réservés aux invités. — Eh quoi I me dit-il très-bas, car en ce
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moment la belle voix de Naudia éclatait dans le finale A'Ernani^ pas un parmi vos compatriotes, membres de rinstitut ou journalistes, ne s'est fait bonneur de vous accompagner à cette fête? — Vous ignorez donc, répliquai-je, que ma double qualité de libre penseur et ^'écrivain du Siècle^ et de plus, ma sympathie pour votre chère Italie font de moi une paria dans le monde officiel.
— Ainsi vous n'êtes pas bien en courî reprit-il avec une mine évidemment déconfite.
— Bien en cour? bien en cour? Pour qui me prenez-vous donc, dis-je en riant plus fort; tenez, si vous cherchez des Français qui soient bien en cour et adorent TEmpire, voilà des gens qui feraient votre affaire, et je lui désignai le triomphal horticulteur entrant dans la salle avec sa jeune femme coiffée à V Impératrice.
Il ne me fut pas donné de voir dans le palais de Kasr-el-Nil le moindre échantillon d'architecture et de peinture arabe. La salle de concert où je venais d'entrer rappelait par sa décoration et son ameublement toutes les salles de l'Europe qui ont la même destination. C'était un vaste carré long, rempli aux trois quarts par les sièges des spectateurs qui s'étageaient en gradins en face d'un petit théâtre où des chanteurs en habit noir et des cantatrices en robe de bal faisaient entendre les morceaux les plus connus des maîtres italiens. Le programme de la fête, imprimé sur papier satiné, annonçait entre les deux parties du concert la représentation du Caprice d'Alfred de Musset.
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m LES PAYS LUMINEUX.
Sur le premier rang de fauteuils le plus rapproché de la scène était assis le khédive ayant à sa droite la duchesse d'Aoste. Cette pure et touchante princesse dont la jeunesse devait être si courte, était ce soir-là d'une éblouissante beauté. Je l'avais vue à Paris ^, frêle comme un roseau, quelques mois après son mariage; mais un séjour au Caire avait fortifié sa santé; on sentait circuler une sève vitale sous la blancheur rosée des épaules et les fermes contours du charmant visage, dans les flots des dentelles et de tulle diaphane d'un vert pâle qui composaient sa robe à longue traîne, exhaussant encore sa taille élancée, avec sa coiffure d'herbes aquatiques où des diamants scintillaient tels que ces gouttes d*eau merveilleuses irradiant les cheveux des ondines dans les lieds allemands; elle est restée pour moi une de ces apparitions suaves dont les poètes gardent l'image, qu'ils fixent un jour dans leurs chants, idéalement couronnée de ce pur attrait et de cette distinction native. Qu'avait-elle à faire de la brutale réalité d'un diadème ? Le trône a été pour elle, dans la sacerdotale et féroce Espagne, dérision barbare, ce sinistre appareil de l'inquisition où la victime tombait vivante et ne se relevait que pour mourir.
Le duc d'Aoste, que j'avais connu à Venise, esprit droit, cœur expansif et bon, familier à tous, dédaigneux de toute morgue princière, était heureux ce soir-là de son bonheur intime : c'est pour lui et pour
t. A la grande exposition de iS67, où tous les souverains comparurent.
la belle duchesse que le vice-roi donnait cette fête à Teuropéenne. Placé à gauche de son hôte, le fils de Victor-Emmanuel portait, en diamants^ Tordre du Mitidjé. Cette décoration éclatante brillait aussi sur la poitrine du khédive et de ses hauts fonctionnaires. Depuis le vice-roi jusqu'au plus simple effendif tous étaient vêtus de la redingote en drap noir, serrée à la taille et flottant sur le pantalon. Costume bâtard, sans caractère, qui depuis les réformes du sultan Mahmoud a remplacé dans tous les pays musulmans l'ancienne splendeur des vêtements turcs. La coiffure est messeyante à Tégal de Thabillement. Le fez (tarbouche) de laine amarante au gland de soie d'un bleu sombre adhère disgracieusement comme la calotte de nos prêtres à ces têtes orientales, dont la beauté plastique ressortait autrefois sous la blancheur des vastes turbans aux plis vaporeux au milieu desquels flamboyait une aigrette de pierreries. Désormais une assemblée d'hommes, soit en Egypte, en Turquie ou en Perse, offre un aspect aussi morne qu'une réunion de Français ou d'Anglais. La lourdeur du costume moderne des fils de Mahomet rendait, ce soir-là,. moins sensible l'inélégance des habits noirs des Européens sur lesquels éclataient à l'envi les grands cordons de toute nuance, les crachats et les brochettes de croix. Toutes les femmes vêtues à la française avaient la plupart des toilettes défraîchies ; quelques-unes trop richement parées exagéraient les modes parisiennes.
L'étiquette et les morceaux de chant qui se succédaient sans interruption interdisaient la causerie aux