‹ Les pays lumineux: voyage en orientChapitre 13 sur 25 · X. nfi *k · texte numérisé non relu

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assistâuls. Alignés, immobiles et comoie empâtés sur leurs sièges, ils étaient contraints d'écouter jusqu'à la dernière note des airs mille fois entendus. La première partie du concert terminée on put se lever et étirer ses jambes; mais changer de place ou sortir était impossible et d'ailleurs interdit, toujours par l'étiquette. Quelques conversations s'établirent à mivoix quand les grands laquais, vêtus à la française, firent circuler les plateaux d'argent chargés de sorbets et de sucreries également à la française. Un implacable imprésario, sans nous laisser le temps de prendre haleine, hâta la représentation du Caprice. Aussitôt les voix éraillées d'acteurs de troisième ordre imposèrent silence au cliquetis des plateaux. Je n'aurais jamais imaginé que l'exquisô saynète de Musset pût se transformer en soporifique. Mais les contre-sens des poses, les fausses inflexions de l'accent et la vulgarité des gestes ternirent jusqu'à la rendre incolore la flamme voilée de cette œuvre charmante. Les nerfs tendus s'affaissèrent, l'inattention en arriva aux bâillements. Les hommes dissimulaient celte grimace incongrue sous leurs moustaches, les femmes derrière leurs éventails. L'ennui, hôte irrévérencieux qui entre en intrus dans toutes les fêles ofiîcielles, commençait à prendre ses franches coudées. A la faveur des grands airs d'opéra qui succédèrent au Caprice une heure durant, quelques membres de l'Institut (tout est permis aux immortels) s'abandonnèrent à un de ces sommes corrects dont le mutisme justifiait le laisser-aller.

<K De la tenue I de la dignité I » tel était le double

mot d'ordre de la consigne inviolable à laquelle seul, sans défaillance, le majestueux horticulteur se conforma durant cette fête de cour. Ses yeux tendus vers le mirage des grâces vice-royales n'avaient garde de s'assoupir. Il protesta jusqu'au Loutde toute sa robuste prestance contre la lassitude qui nous gagnait tous. Les sots ont des muscles d'acier.

De la dignité I de la dignité I se répétait l'heureux homme, la croix du Mitidjé est à ce prix I

L'ennui étant presque toujours une révolte de l'esprit contre ce qui le déçoit et le froisse ne pouvait d'ailleurs avoir prise sur une pareille nullité. Ce grossier poursuivant d'une fortune vulgaire gardait une attitude superbe; il était raidi dans son importance et pétrifié dans sa vanité.

En pleine nature ou en face d'un de ces monuments gigantesques qui allaient surgir pour nous de la poussière du désert, je n'aurais pas donné une seconde d'attention à cette infime intrigue, mais surprendre son éclosion spontanée à travers la torpeur de cette soirée décevante m'était un intermède joyeux que je m'offris à moi-même.

Que de fois j'échappai à la tristesse et à la solitude d'esprit où me plongent toujours les assemblées mondaines par la découverte soudaine d'un de ces filons psychologiques! C'était pour moi la souris ou l'araignée légendaire qui arrachait le prisonnier à l'angoisse de sa geôle muette. L'isolement que sent le rêveur à travers la foule équivaut pour lui aux murs d'une prison; mais il échappe à l'affaissement des facultés intellectuelles par Hétude attendrie et plus

iM LES PAYS LUMINEUX.

souvent satirique des passions humaines. Un geste, un regard, un jeu de physionomie suffisent à lui dévoiler des drames cachés, tour à tour burlesques ou terribles ; dès lors il n'est plus seul, il sent palpiter sous son examen cette foule inconnue etindiiTérente, tel un clavier inconscient frémit sous les doigts de Tartiste. Dans certaines organisations cette active curiosité de l'esprit survit aux douleurs de l'âme et aux souffrances du corps; elle les combat, les raille et les dompte au moyen de cette même ironie qui, d'abord exercée sur autrui, finit par commander à nos propres misères.

Le programme de cet interminable concert que le khédive lui-môme se fût fait scrupule de raccourcir d'un seul duo (toute mise en scène s'impose en Orient), s'était démesurément dilaté grâce aux roulades et aux points d'orgue des chanteurs. La fatigue générale était à son paroxysme. Je parvins à la vaincre en l'analysant. L'exercice impérieux et incessant de la pensée triomphe des affaissements du corps. La machine ainsi surmenée finit par éclater, mais elle a marché résolument jusqu'au dernier jour sans trahir la force mystérieuse qui la pousse en avant. Le foudroiement nous frappe debout, défiant le sort; l'agonie nous couche, humiliés, dans un lit putride, avant-goût du cercueil; mais voilà de trop graves images pour un sujet si futile. Qu'on me passe la dissonance.

Donc je cherchai à pénétrer d'où venait que cette soirée princière, qui rappelait par sa banalité les réceptions officielles de Paris, contenait une somme

d'ennui à laquelle ne pouvaient résister les familiers mêmes des Tuileries. C'est que tous, esprits libres ou serviles, nous avions espéré le spectacle attrayant d'une fête indigène. Trouver dans le palais d'un viceroi d'Egypte le calque effacé du luxe et des arts de rEurope, nous était un mécompte, presque une mystification. Tous les visages semblaient dire, et quelques voix osèrent murmurer : Sont-ce là les curiosités qui nous ont été promises; est-ce pour voir jouer pour la millième fois le Caprice et entendre roucouler M"»® L.., que nous sommes venus au Caire I

L'amour du merveilleux est en germe dans les imaginations les plus froides; le mouvement des voyages l'excite, il lui faut pour se satisfaire la nouveauté des paysages et des monuments inconnus, l'étrangeté des mœurs et les costumes inhabitués. En pénétrant dans le palais de Easr-el-Nil, nous pensions nous trouver en plein Orient. Voici le rêve que nous avions fait : Nous traversions un de ces péristyles mauresques qui décorent le vieux palais de Saladin. Les faisceaux de sveltes colonnettes s'y épanouissaient dans les fleurs de marbre des chapiteaux qui, tels que les pampres d'une tonnelle, supportaient une voûte d'azur semée de croissants d*or en guise d'étoiles; des lampes d'argent sphériques, semblables à celles des mosquées, et d'autres formées par des globes de cristaux rouges, verts et blancs scintillaient comme des pierreries énormes dans l'évidement noir des arceaux.

Au lieu des soldats équipés à l'européenne, qui forment aujourd'hui la garde du khédive, de beaux

itS LES PAYS LUMINEUX.

esclaves circassiens et grecs, qu'oa eût dit sculptés dans la décoration magique, se tenaient debout contre les piliers aériens peints de couleur vive. On ne voyait de leur beauté que leur cou nu et leur télé rasée aux yeux éclatants. Ils portaient le costume des anciens Mamelouks , où les recherches des vêtements féminins s'unissaient aux armes des guerriers. Sur une chemise de gaze jaune retombait Vautari (longue tunique) en toile des Indes, fixée à la taille par des cordons de soie : par-dessus flottait le caftan à larges manches en salin d'Alep. L'ampleur du pantalon boufîanten faille de Venise était telle qu'elle eit sufli à draper le torse le plus robuste; les babouches, sans quartiers, en cuir jaune, claquaient à chaque mouvement des pieds sur le pavé en mosaïque. Le quaouc, immense turban en mousseline, du même jaune que les babouches, ceignait leur front lisse, miroitant sous l'oblique rayon de l'émeraude ou du rubis, auquel convergeaient les ondulations de cette coiffure vaporeuse qui les abritait comme un parasol. A demi caché par leur caftan pendait à leur ceinture un gros pistolet à manche d'ébène, incrusté de perles, de corail et de ciselures d'argent, et sur leur cuisse gauche s'enroulait, tel qu'un serpent immobile, le terrible cimeterre d'acier de Damas dont la lame mince et courbe avait un tranchant si sûr qu'elle coupait une tête comme un pain de beurre^.

Certains que l'éclair de ces décollations instanta-

i. Volney.

nées ne nous menaçait point, nous avancions attirés par les sons lointains d'une musique tour à tour sauvage et suave. Aux chants des voix et aux accords des instruments se mêlait le bruit des jets d'eau retombant dans les vases d'albâtre et les frémissements de la brise embaumée qui, dans les jardins suspendus, frôlait la cime des palmiers et courait sur les grands massifs de roses. Les lueurs d'une lumière savamment variée projetaient les nuances du prisme dans l'enfilade des chambres. La plus vaste et la plus riche figurait le tabernacle du souverain de l'Egypte, comme la salle du trône figure dans nos palais le sanctuaire des potentats de l'Europe. Les portes étaient drapées et les parois revêtues de larapas d'or de Syrie où se lisaient, tissés en soie verte, les plus mémorables versets du Coran. Des coussins couverts de la même étoffe décrivaient un immense croissant sur le parquet tendu d'épais tapis de Perse. Au centre un coussin plus gros et plus élevé que les autres, tout constellé de pierreries, était surmonté d'un éblouissant baldaquin ayant pour bordure une frange de perles fines et de lourds sequins d'or. Quatre esclaves, cariatides vivantes, tenaient dans leur poing fermé les quatre bâtons d'ivoire, incrustés de gemmes, de ce dais lumineux d'où la plus légère oscillation de leur bras tirait des tintements grêles. La splendeur du trône oriental, sui* lequel était assis le khédive, paraissait une nuée terne auprès de l'éclat des diamants qui montait en jets d'un feu cfcuir de chaque pli du vêtement royal : sur les ornements de la tunique, sur les manches du caftan en drap d'or, sur la ceinture

130 LES PATS LUMINEUX.

OÙ pendaient les armes, sur le manche de jaspe d'un poignard indien, sur le cercle serrant à la cheville le pantalon en toile d'argent, jusque sur le cuir brodé des babouches» les brillants ruisselaient, tels que ces myriades d'étoiles entassées dans la voie lactée. La pelisse en satin vert, doublée de martre zibeline, rejetée en arrière des épaules comme un manteau de roi» adhérait à peine à l'entour du cou, fixée sous le menton par une agrafe aux rayonnements d'astre. Le diamant jaune» énorme, qui en formait le centre, était serti de trois rangs d'escarboucles irradiant leurs reflets sanglants sur le visage impassible.. On eût dit une constellation fulgurante. L'aigrette aux gerbes de brillant et de saphir, liées par une de ces émeraudes légendaires des cours de l'Asie, éf in celait sur le turban fastueux» diadème primitif des anciens sultans de Stamboul.

Ainsi paré, tel qu'une idole dans sa pagode, le mattre trônait les jambes croisées» immobile» la tête haute, le regard vague. Sa bouche charnue et dédaigneuse pressait le bout d'ambre d'un chibouk superbe, des anneaux de pierres précieuses s'enroulaient, tels qu'une couleuvre fantastique, à l'entour du long tuyau en bois de jasmin. A l'index du fumeur, tendu sur le tube odorant» brillait, aussi gros qu'une cerise, un de ces rubis roses, regardés comme des talismans par les Orientaux. Le fourneau delà pipe, en terre rouge nervée de fines arabesques, reposait sur un petit pîateau d*or où retombaient les cendres parfumées du latakié^ tandis que sa vapeur éthérée, qu'attirait l'aspiration des lèvres, montait

suave à Tentour de la tâte du souverain extatique, semblable à ces buées olympiennes qui enveloppaient l'apparition des dieux. De chaque côté du vice-sultan de rÉgypte, plus respecté que le sultan de Turquie, car il exerçait par lui-même l'autorité conquise par son grand aïeul Méhémet-Ali, les généraux, les ministres ayant titre de pacha, et les beys, gouverneurs des provinces, étaient assis, suivant l'importance de leurs fonctions, sur des coussins plus ou moins rapprochés du trône. Des esclaves leur avaient présenté les chibouks d'honneur et tous modelaient leur posture sur l'attitude du maître; tous épiaient, attentifs, un mouvement de ses yeux, un signe de sa main. Ils portaient des costumes magnifiques. La sueur des fellahs s'était transformée en ruissellements d'or sur leurs habits de fête et les larmes tombées de tant d'orbites sanglants et vides ^ en pierreries fulgurantes. Ils fumaient voluptueusement, oublieux des agonies humaines, des tueries de peuple à peuple, des hécatombes de races entières et du néant des empires dont les poussières ont grossi le limon du Nil.

En nous voyant arrêtés, comme fascinés sur le seuil de la porte, ils sourirent d'orgueil de notre éblouissement, mais le souverain, qui était notre hôte, les arrachant brusquement à leur frivole ivresse, les força à se lever en se levant lui-même et en venant à nous. Ce respect envers des étrangers qui

i. An Caire et surtout dans la Haute-Egypte, les fellahs sont atteints d'ophthalmies qui produisent presque immanquablement la perte de leurs yeux.

n'avaient que leur esprit pour richesses semblait dire à ses courtisans : Prenez garde 1 ils seront nos juges 1 Distrayons les, sans prétendre les éblouir.

Et simplement, avec cette dignité tranquille qu'a l'hospitalité musulmane, il nous dit d^avancer librement, puis marcha en tête comme pour nous montrer son palais.

Nous entrâmes dans une longue galerie, soutenue par des colonnes de marbre rose, dépouilles d'un temple romain trouvées à Alexandrie. Les bases et les chapiteaux de ces merveilleux monolithes étaient en marbre noir ornementé d'or. Les mêmes marbres, roses et noirs, taillés en équerre composaient le pavé chatoyant. Des globes d'opale, réunis en girandoles, tels que des grappes de fruits énormes, répandaient sur tous les objets une lumière irisée, caressante et mystérieuse comme celle des astres. Le long des deux colonnades parallèles, étaient accroupis, sur des coussins de salin rose à torsade de jais^ cinquante esclaves nubiens à la peau d'ébène, tellement égaux par l'âge, la taille et le visage, qu'on les eût dit nés le même jour et d'une seule mère. Ils étaient vêtus de tuniques blanches, laissant à découvert le cou, les bras et les jambes d'un noir luisant. Deux lourds anneaux d'argent pendaient à leurs oreilles. D'autres, plus massifs, enserraient leurs poignets et leurs chevilles. Ils tenaient entre leurs cuisses croisées, simulant un bouclier au-dessous de leur ventre, le t^f, tambour de basque monstrueux tendu de la peau d'un ennemi tué à la guerre. Sur cet instrument primitif, qui excite au combat, à la vengeance, à la mort, les

tribus rivales, les doigts des Nubiens couraient avec cette vélocité à la fois convulsive et précise que les sauvages semblent avoir héritée des singes. C'étaient d'abord des sons graves, sourds, haletants, indiquant la marche craintive d'une troupe s'avançant dans un pays découvert. Ces accords imitatifs s'obtiennent au moyen du pouce humecté de salive frappant avec rudesse et exclusivement le parchemin de peau humaine. Les sonneries en épaisses rondelles de cuivre jaunes, d'abord maintenues et étouffées par la près* sion des cuisses, retentissaient ensuite par intervalle, telles que les premières détonations d'armes à feu dans une escarmouche; puis, tout à coup, éclataient à la fois les heurts énergiques sur la peau du tambour et le mouvement précipité des sonneries figurant, confondu, le grondement des canons et le bruit de la fusillade. Après avoir reproduit la mêlée confuse, féroce, acharnée, les accords du tef s'assoupissaient comme pour gémir sur les morts tombés dans les rangs des victorieux. Mais soudain tous les carillons sonnaient vivement, avec allégresse, accompagnant un chant strident de triomphe, chant barbare où les vainqueurs insultent les vaincus, bondissent sur leurs cadavres et crachent au visage des survivants traînés en esclavage. Les chanteurs nubiens déployaient dans l'exécution de ce finale une mimique effroyable, tout leur corps tremblait d'une trépidation animale, leurs bras tendus agitaient frénétiquement le tef audessus de leur tête; leurs cheveux crépus, rasés court, se hérissaient comme une crinière; fleurs hideuses épanouies sur le rameau des veines des tempes^ leurs

larges oreilles frémissaient; leurs yeux, ténébreux abîmes, lançaient des lueurs avides, leurs narines ouvertes flairaient le carnage, ou leurs lèvres gonflées, comme de grosses migres, semblaient s'être abreuvées et repues du sang ennemi; leurs dents acérées faisaient peur, ainsi que la blancheur d'un éclair sinistre qui rayonne en vous déchirant. Quand nous traversons les galeries, la fanfare redouble d'éclat en l'honneur du khédive ; son père Ibrahim, Je grand général, avait conquis la Nubie et l'avait soumise à rÉgypte. L'ancien chant de triomphe des vaincus célébrait la puissance des vainqueurs.

La galerie se terminait par une large porte cintrée, s'ôuvrant sur une de ces terrasses couvertes que les Italiens nomment loggia. Trois hautes arches en granit rouge faisant face à la galerie et s'élançant vers Téther encadraient, comme des tableaux, des massifs d'arbres et de fleurs des jardins; puis une échappée du Nil où glissaient des canges dorées aux voiles de soie, et dans une perspective lointaine, au delà du fleuve, trois grands rocs lumineux qui, de leur sommet à leur base, dardaient des lames phosphorescentes, on eût dit trois volcans en éruption vomissant . des coulées de lave embrasée. Arrivés au bord de la terrasse nous fûmes frappés d'admiration en voyant que ces trois pics éblouissants étaient les trois pyramides de Gyseh* illuminées pour la fête royale. Les immenses parois de ces monuments éternels resplen-

i . Les pyramides de Gyseh Taisaient partie des nécropoles de Memphis-

dissaieiit d'une lumière ambiante. Toute une tribu de Bédouins s'ingéniaient à cette œuvre magique. X D'autres Arabes, debout comme des titans, brandissaient des torches colossales- sur les versants de la chatne libyque. A distance ces titans n'étaient que des fourmis. Machinistes invisibles, les hommes dis* paraissaient dans cet incommensurable décor. Le silence de l'espace et l'immobilité du firmament complétaient ce prodigieux tableau. Les lignes nettes et précises de chaque plan en fixaient en nous l'empreinte ineffaçable. Les terres, encore submergées parla dernière inondation du Nil, décrivaient un lac immense et sur ces eaux, d'une blancheur nacrée, surgissaient, rouges et flamboyants, les monstrueux équerres des trois pyramides I La chair et le sang des milliers d'esclaves morts en les construisant semblaient les drapera cette heure d'une pourpre ironique. Les lombes des Pharaons étaient vides, leurs orgueilleuses momies avaient été jetées en pâture au vent du désert. Cependant, un grand ciel bleu, de ce bleu sombre, limpide et brillant du saphir, enveloppait de son immensité tranquille les trois mystérieux léviathans de pierre qui paraissaient humer le carnage. Le pur et immortel scintillement des astres défiait de son éclat sidéral tous les feux terrestres. Les flammes des milliers de torches ondoyant sur les montagnes de la Libye s'éteignaient sous l'intense rayon des constellations superbes. La transparence des nuits africaines triplait la grandeur et l'éclat des planètes ; elles resplendissaient comme en relief sur le fond de l'éther poudroyan^t d'étoiles. La lune, en

yoisiue familière de la lerre, Teffleurait de sa caressante splendeur; son orbe démesuré, tel qu'un vaisseau féerique, fendit radieux l'océan du ciel, puis lentement alla se poser avec grâce sur la pointe de la plus haute des pyramides ; reprenant alors sa majesté calme de déesse grecque, elle se pencha souriante et comme dédaigneuse sur le mastodonte accroupi à ses pieds. N'avaitelle pas tous les astres du firmament pour cortège? Qu'étaient en face de ces accumulations de mondes, étincelant autour d'elle, les œuvres les plus formidables des tyrans qui singeaient les dieux? La durée de ces choses destructibles n'est rien devant l'éternité des essences, et le sourire de la lune voulait dire : Vous n'avez ce soir (|u'un éclat d'emprunt comme vous n'avez eu à travers les siècles qu'une immortalité apparente; il a suffi de la volonté d'un homme pour vous créer, il suffirait de la volonté d'un autre homme pour vous détruire; vous participez du néant des êtres périssables, mais nous, qui peut nous atteindre? nous avons la sérénité de l'immuable.

Comme un acquiescement à cette sentence de l'infini, soudain les trois colosses dépouillèrent le rayonnement sanglant qui les revotait et s'affaissèrent dans la nuit. Nous n'apercevions plus que leurs masses noires au-dessus desquelles s'enroulaient, étincelants^ les tourbillons des sphères.

L'illumination ^babylonienne était finie, et sans donner à notre rêverie le temps de se perdre dans l'immensité des cieux, notre hôte nous engagea à le suivre dans les jardins. Nous descendîmes par deux

escaliers de marbre blanc partant des exlrémilés de la terrasse. Nous nous trouvâmes aussitôt comme égarés dans des labyrinthes de plantes et de rameaux fleuris s*enlaçant à des portiques mauresques et aux sveltes balustres des fontaines. Toute la flore merveilleuse de la Syrie s'épanouissait dans ce coin de terre. Nous ne pouvions faire un pas sans fouler aux pieds des corolles superbes qui s'efTeuillaient sur les bords des sentiers pavés de mosaïque. Les magnifiques fleurs, qu'on peut appeler sculpturales, décrivaient des massifs aux couleurs tranchées, on eût dit des amas de ces belles porcelaines de Chine où s'épuisent toutes les recherches de la forme et du coloris. Des roses mousseuses, énormes, se groupaient en vaste rosace, de grands œillets blancs, flexibles comme des plumes d'autruche, balançaient leurs panaches neigeux au-dessus des bordures d'anémones pourpres et des losanges de tulipes jaunes. Les iris en velours violet gardaient, comme il sied à des évoques fourvoyés dans un harem, une raideur cléricale sous le souffle des tubéreuses charnues qui les agaçaient do leurs vertigineux parfums.

A la surface des eaux bleuâtres où se miraient les étoiles flottaient de majestueux nymphéas. Leurs coupes de topaze ou d'ivoire reposaient sur de larges feuilles sphériques d'un vert tendre, veiné de noir, ressemblant à des plateaux de malachite. Dans les coupes évasées des arums qu'on eût crues en marbre deParos, palpitaient d'éblouissantes phalènes. Fleurs et papillons t groupes exquis I On songeait^ en les re« gardant, aux blanches coquilles de la mer Egée oh

se dérobait Vénus frémissante. Les lotus riaient sur les bords des vasques. Toutes les variétés de plantes grimpantes, lianes, lichens et volubilis, suspendaient leurs feuillages tailladés, leurs fines brindilles, leurs fleurettes mignonnes et leurs cloches de saphir ou d'opale aux branches des arbres de Judée, égrenant sur le sol des perles de corail rose. Les pures clartés d'une nuit sans ténèbres filtraient à travers les enlacements de ces floraisons exubérantes.

De l'atmosphère tiède et tranquille se dégageait une double ivresse : deux voluptés distinctes également délectables, la volupté des parfums et la volupté de sons. Tandis que nous marchions, mollement enveloppés dans la suavité des arômes, nous étions attirés en avant par des accords et des chants d'une douceur et d'une puissance inconnues. Cette harmonie paraissait descendre de l'élher ou de la cime d'arbres gigantesques, qui, tout à coup, s'étaient dressés devant nous comme un carrefour sombre. Les cèdres du Liban s'alternaient aux palmiers, les tamaris aux sycomores et les acacias aux nopals. Au delà de ce péristyle, dont les troncs de ces arbres formaient les colonnes, montait un perron aux marches de marbre qui s'illumina instantanément.

On a pu voir dans les salles d'honneur des plus beaux palais de Venise de magnifiques torchères qui représentent des nègres, tantôt accroupis, tantôt debout,' supportant sur leurs têtes des globes de lumière, ou dans leurs bras tendus des faisceaux de torches. Quelques-unes de ces statues décoratives sont de vraies œuvres d'art où le type éthiopien est rendu

avec une telle énergie qu'on croirait ces figures vivantes^ Le sang circule sous ces faces noires; les dents ricanent entre les lèvres gonflées, les narines frémissent, les yeux d'émail vous regardent. Les attitudes à la fois humbles et sauvages sont bien celles des esclaves. La volonté brisée proteste par la raideur des muscles. A coup sûr les artistes italiens ont fait ces statues d'après nature. Le commerce établissait des communications incessantes entre Venise, Tunis, Alger ou Alexandrie. Avoir un ou deux serviteurs noirs était un des luxes des familles patriciennes de Venise. Ces anciens esclaves remplissaient chez leurs maîtres européens les mêmes fonctions qu'ils avaient remplies dans les pays musulmans. C'est ainsi qu'ils ont pu servir de modèles aux statuaires contemporains.

Cent de ces esclaves porte-lumière, éclairant l'espace autour d'eux, nous apparurent soudain sous les arceaux aériens d'une galerie en marqueterie de marbre qui entourait une vaste rotonde. Derrière les esclaves noirs, torchères vivantes, se tenaient debout, les dépassant de la tête, d'autres esclaves blancs vêtus en mamelouks. C'était des Circassiens de choix, à la stature superbe ; leur cou nu s'élançait comme un fût de colonne. Au-dessus du turban qui ceignait leur front d'Antinous ondulait, semblable à un croissant lumineux, la courbe acérée de leur cimeterre dont leur main droite serrait la poignée. Ils se tenaient tous dans la même attitude, sans jamais fléchir dans leur immobilité de décor. Le voyageur qui pénètre, soit au Caire, soit à Constantinople, dans les

liO LES PAYS LUMINEUX.

palais lurcs, est frappé de cette passivité des esclaves ^ , on les voit rester sans se mouvoir des heures entières, dans la pose prescrite par un commandement du maître.

Lorsque, précédés du vice-roi, nous fûmes arrivés au haut du perron aboutissant à la galerie circulaire, les deux rangs d'esclaves qui la remplissaient firent automatiquement le salut oriental. Deux de ces gardes d'élite, géants circassiens, rappelant par la taille et par la beauté l'Hercule Farnèse, servaient de cariatides à l'entrée de cette mystérieuse rotonde. Tandis que de plus en plus distincts et attractifs vibraient les accords d'une ineffable musiaue, les deux géants firent glisser sur une tringle d'argent deux grands rideaux de lampas. Nous vîmes une immense pièce d'eau circulaire au centre de laquelle stationnait un merveilleux navire. La carène était dorée, le pont très-large, tendu de tapis de pourpre, à chaque mât des guirlandes de lumière s'enlaçaient à des chapelets de fleurs; à la proue, sur des gradins couverts d'étoffes de soie, se tenaient les musiciens d'un orchestre arabe. L'un jouait du kiaman (violon), un autre du laouta (luth), un troisième du tammbotirg (guitare à long manche), un quatrième du negi (flûte), plusieurs agitaient des tefs légers, qui sont aux lefs de guerre des Nubiens ce qu'est le murmure d'un ruisseau à la rumeur d'une cataracte. Tous les instrumentistes excellaient dans leur art. Ils avaient

I . C'est sartout dans les harems où je conduirai plus tard mes lecteurs que cette passivité des e&claves femmes frappe et attriste.

"voyage en orient. Ui

pour chef et pour initiateur Cherbini Âchmet, le plus renommé des chanteurs arabes. Âchmet est le Nourrit et le Dupré du Caire. Sa voix puissante est d'une flexibilité qui tient du prodige, elle exprime toutes les nuances des sensations et des sentiments^ elle peint, pour ainsi dire, avec des sons, les tableaiur qui frappent la vue aussi bien qu'elle rend tous les mouvements des passions humaines. En ce moment son chant et celui des choristes qu'il avait formés n'étaient qu'un prélude saluant notre entrée dans l'enceinte magique. Ce vaisseau, théâtre illuminé, se reflétait tout entier au milieu des eaux limpides dont la transparence rappelait celle des lacs qu'on voit sur les sommets des Alpes. Dans ce miroir radieux se répercutaient, avec netteté, le firmament étoile qui servait de dôme à la rotonde, et sur ses bords, cojnme un cadre étincelânt, les girandoles de la galerie cylindrique où ,'des coussins et des fauteuils très-bas étaient disposés pour les spectateurs. Des myriades de poissons roses, aux nageoires d*or, frôlaient, dans ces flots lumineux, la cime des herbes aquatiques. De grands cygnes d'un blanc marmoréen nageaient, comme en cadence, vers le navire harmonieux où Achmet chantait. La lune se penchait du fond de l'éther, regardant curieuse et souriante.

Ainsi dans les temps mythologiques, à travers la campagne de Borne, Diane se mirait dans le lac Némi qui garde encore son nom.

Jusqu'aux trois quarts de la rotonde, les arceaux de la galerie, sous lesquels nous nous assîmes, s'évidaient à la fois sur les Jardins et sur la pièce d*eau,

mais dans la partie opposée au perrou ils ne s'ouvraient qu'en regard du bassin ; ils étaient fermés de l'autre côté par un mur plein percé de fenêtres basses à châssis dorés, ressemblant à des loges grillées. Deux grandes portes en bois de cèdre, gardées par des eunuques, attestaient que par delà ce mur se trouvaient les appartements du harem. Gomme un frôlement de robes de soie et un cliquetis de colliers se firent entendre derrière les grilles, tandis que nous prenions place auprès du vice-roi. Les esclaves nous offrirent à tous le chibouk d'honneur, d'autres le café, dans de mignonnes tasses du Japon, ayant pour support des >2:ar)f5 de rubis et de diamants; puis de délicieuses limonades congelées, servies dans les cherbetz burdah^ en or le plus pur ornementé de pierreries. Les serviteurs glissaient autour de nous plutôt qu'ils ne marchaient. Nos lèvres pressaient Vimamé^ et humaient sans bruit les boissons orientales.' On n'entendait pas le. tintement irritant des cuillers heurtant les porcelaines. Seule la voix d'Âch* met montait à travers le silence de cette belle nuit. La musique évoquait devant nous le mirage de la grande caravane partant en pèlerinage pour la Mecq^ie. Dans un solo majestueux, le grand cheik des ulémas (cheik Haranssi) bénissait les pèlerins, puis ceux-ci portés par des dromadaires défilaient à travers les sables du désert. Les voix des chœurs, formés par Âchmet et quelques savants accords des instruments,

i. Tasse avec une anse.

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