Bout d'ambre du chibouk
exprimaient cette marche haletante. Mais^ bientôt, éclatait la terreur du kharnssin, dont le souffle menaçant sortait d'abord des entrailles de la terre, puis tout à coup grossissait et enveloppait la caravane de tourbillons monstrueux, tel que le sifflement d'un reptile énorme, enlaçant et étouffant ses victimes, Impuissantes contre son étreinte. L'épouvante se traduisait par des cris et des gémissements que la musique imitait avec des sons rauques et plaintifs tour à tour. Peu à peu l'apaisement se faisait : Allah avait vaincu le khamssin. Les pèlerins poursuivaient leur route. Venait ensuite la joie des croyants en arrivant dans la ville sainte. Ils entraient dans la mosquée vénérée 011 le prophète invisible, mais présent à leur crédulité, se faisait entendre à leurs âmes du fond de son tombeau. Il promettait à leur foi aveugle et folle ce paradis du Koran qui éternise après la mort les jouissances charnelles ^. En interprétant Mahomet, la voix d'Âchmet déployait toute sa puissance : il avait des accents d'une énergie foudroyante où tonnait la révélation du réformateur prédestiné et du conqué-
1. Le paradis de Mahomet se nomme le Djennet et mourir à la Mecque est pour tous les bons Musulmans une espérance de goûter aussitôt les délices du Djennet où les houris les recueillent en agitant leurs mouchoirs verts.
La mosquée de la Mecque renferme la Kaaba^ ë jifice carré de 12 mètres en tous sens. C'est une espèce de temple qui, selon la tradition, fut bâti par Abraham pour lui servir d'oratoire.
Mahomet, après la prise de la Mecque, détruisit les idoles qui avaient envahi le temple et le rendit au cuite du vrai Dieu. Cest le point vers lequel doivent se tourner les Musulmans dans leurs prières. La Kaaba renferme une fameuse pierre noire que les croyants viennent baiser avec un profond respect.
iU LES PAYS LUMINEUX.
rant fatidique, suivis d'accents d*uae suavité molle, alors que les houris recevaient au ciel les âmes des morts, fidèles à l'Islam. La mélodie, dans laquelle, comme une saveur pénétrante, coulaient les ravissements de cette ivresse immortelle, communiquait à Tanditoire ses énervantes délices.
Alerte, vif et gai, hqmain, et partant compris de tous, s'élevait le chant du retour des pèlerins: l'arrivée au Caire. Les harems, embellis de décorations neuves, se rouvrent à l'approche des femmes voilées, qui s'y précipitent pour revoir leurs enfants, jetant des cris joyeux en revoyant leurs mères. Ces tableaux d'une vérité éternelle étaient reproduits par des tintements de notes amoncelées, délirantes et grêles. L'assistance, émerveillée, couvrit d'applaudissements cette magnifique symphonie arabe où s'était déployée la dextérité magistmle du grand chanteur Achmet. Des poignées de sequins d'or furent lancées à l'artiste inspiré, qui, grave et recueilli, remerciait par le salut musulman d'une dignité tranquille. Quelquesunes de ces précieuses monnaies n*atteignirent pas le navire : elles tombèrent dans le bassin de marbre aux eaux transparentes: aussitôt les plus jeunes des choristes plongèrent dans ces flots purs et en sortirent vainqueurs, en faisant voir dans leurs doigts les sequins scintillants, puis les déposèrent aux pieds d' Achmet en secouant avec grâce l'eau qui ruisselait de leur tunique blanche et rayonnait en perles sur leur longue chevelure.
Alors se mêlèrent aux bravos de l'assemblée les baitameiits de petites mains des femmes cachées der-
rière les fenêtres grillées. Un signe sévère des eunuques imposa silence à cette admiration invisible. Un autre signe de Tordonnateur de la fêté fît surgir du pont mouvant du navire un plancher couvert d'un tapis de pourpre à bordures d*or, au centre duquel se groupaient cinq femmes. Sans les ornements dojit elles étaient surchargées, ces femmes nous auraient rappelé la beauté idéale de la tête et les perfections du corps des marbres les plus purs de la statuaire grecque.
Elles portaient lecostume traditionnel des aimées: une sorte de chemise en gaze rose très-claire part de la nuque, flotte sur les reins et s'évase au-dessous de la gorge sans rien cacher du modelé des formes. Une veste courte brodée d'or soutient les seins nus. Le pantalon large, en riche étoffe lamée d'argent, retenu aux hanches par une ceinture ornée de pierreries, tombe en plis flottants jusqu'à la moitié des jambes. Des cercles d'or ou d'argent entourent les fines chevilles, et, aux doigts des pieds nus comme à ceux des mains, brillent des bagues en pierreries. Les bras sont ceints vei's le poignet de bracelets en sequins, de serpents d'or ou de perles de jaspe. Sur la poitrine et les globes des seins s'étage un triple. rang de sequins d'or qui tintent à chaque mouvement du corps. Les mêmes sequins mêlés aux diamants scintillent dans leurs longs cheveux nattés, serrés en tresses tombantes comme ceux du fameux portrait de Gléopâtre, sculpté en bas- relief au temple de Denderah.
Leurs Joues et leurs lèvres, savamment fardées, relèvent l'éclat de leur peau brune et fine : une ligne
de kol prolonge Tare des sourcils et des paupières et rend démesurés leurs yeux noirs superbes. Les ongles des mains et des pieds sont teints de henné. L'aspect des aimées au repos rappelle les idoles indoues. Mais parfois aussi, par l'irréprochable pureté des lignes, elles font songer à ces belles statues polychromes ornementées d'or et de pierreries que les Grecs mettaient dans leurs temples. Telle était au Parthénon la Minerve de Phidias.
La plus grande des aimées, debout au milieu du groupe qui nous apparut ce soir-là sur le vaisseau lumineux, aurait pu être comparée à la Pallas antique. Son visage était fier et sa stature superbe. C'était une femme de vingt-cinq ans, que son incomparable beauté avait préservée de Ja vieillesse anticipée qui flétrit les femmes avant l'âge dans un pays où les jeunes filles sont nubiles à dix ans. Elle dépassait de la moitié du corps les quatre frêles et gracieuses créatures dont les yeux pleins d'amour et les bras charmants se tendaient vers elle comme pour l'implorer. Elle eut un sourire d'encouragement qui voulait dire : « Imitez-moi. » Ainsi une ïnère sévère excite ses enfants à l'étude en récitant devant eux une leçon difficile. Elle saisit du bout de ses doigts effilés des crotales d'ébène incrustées d'argent et les fit claquer comme des castagnettes. Aussitôt ses quatre élèves soumises bondirent telles que de jeunes poulains qu'anime à la course un coup de fouet.
On voyait à travers leur chemise diaphane leurs membres frémir et se roidir ; elles battaient à leur tour la mesure de la danse avec les crotales sonores
Voyage en oriénI*. ni
qu'étreignaient leurs petites mains. Leurs pieds mignons se levèrent et partirent à Tunisson du pied sculptural de leur maîtresse Badaouîa ^.
Assis à la proue du navire, Achmet préluda sur le tarabouk à la mélodie lente d'abord, puis ardente et frénétique qui accompagne la célèbre danse de F Abeille. Badaouîa se flatte d'être la dernière descendante des deux tribus des Ghamazys' antiques et des savantes aimées qui dansaient et chantaient à la cour des Pharaons, et qu'on voit représentées sur les bas -reliefs antiques ^. Elle mettait à honneur de conserver à ces divertissements royaux leur noblesse primitive. Fière de sa beauté plastique, elle ne l'abaissait pas aux pos' tures lascives et provoquantes des aimées vulgaires pour qui l'art n'est qu'un auxiliaire au métier de courtisane. C'est ainsi qu'à celte danse de V Abeille, renommée pour son indécence dans tous les pays musulmans, Badaouîa avait su garder un cachet à la fois émouvant et pur.
Telle qu'elle est exécutée aujourd'hui chez les pachas et les beys du Caire, la danse de V Abeille consiste dans une pantomime voluptueuse : d'abord languissante, la danseuse entr'ouvre des yeux baignés de langueur : puis des frémissements fébriles la saisissent; tout son corps tressaille, la gorge ondule, les hanches ont des mouvements brusques traduisant la
1 . J*ai ya dainsor Badaouîa un soir à Kcnneh (près de Looqsor dana la haute Egypte). Cette fumeuse aimée , par exception pttdjqœ et fiôre, est née dans nn village près de Siouk.
S. Banseufles.
3. Cbanteases et danseuses se nomment aujourd'hui indistinctement aimées i
frénésie du rêve. La musique et les chauts redoublent de vigueur; les crotales stridents se heurtent dans les doigts convulsifs; Tivresse sensuelle est à son paroxysme. Mais peu à peu Tapaisement se fait : Talmée debout, les jambes roides, le corps immobile, cambre ses seins, balance sa taille, puis s'affaisse, simulant un évanouissement ; mais, instantanément, elle se redresse ; ses lèvres serrées imitent le bourdonnement d'une abeille dont Taiguillon l'a piquée. Où donc s'est cachée la bête meurtrière? — Sous sa veste, sans doute. — La veste est détachée et jetée au loin ; la mouche invisible bourdonne toujours sous le pantalon et sous la chemise : TAlmée-courtisane les dépouille tour tour, et, restée nue, se précipite et se pâme dans les bras du spectateur qu'elle a jugé le plus riche, aux pièces d'or que durant la danse il a jetées à ses pieds. Mais l'abeille continue à bourdonner dans la chevelure ; elle ne cède qu'écrasée sous les nouvelles pièces d'or collées au front de l'aimée par celui qu'elle a élu son sauveur.
Oj comprend que la plus licencieuse des aimées égyptiennes n'eût pas osé interpréter ce soir-là, à la cour du khédive, ce dernier Intermède de la danse de l'Abeille.
L'orgueilleuse Badaouïa y eût vu un outrage à l'art traditionnel qu'elle représentait. Voici comment, secondée par ses élèves craintives, elle exécuta dans toute sa pureté cette danse nationale.
A peine, je l'ai dit, le frémissement invisible de l'abeille sorti des lèvres de la danseuse eut-il vibré dans l'air, que, tendrement émues, les quatre petites al-
mées firent retentir leurs crotales et dansèrent autour de Badaouïa, qui les entraîna dans un tourbillon vertigineux comme pour échapper à la piqûre du dard cruel. Le chant d'Achmet et les vifs accords des instruments excitaient les pieds des danseuses, dont l'orteil tendu et ceint d'une escarboucle semait des étincelles sur le tapis de pourpre. Mais au murmure plus aigu de Tabeille dominant la musique ou plutôt s'en détachant avec art, une pantomime de terreur et d'angoisse succédait à la danse rapide. Badaouïa, éperdue comme une mère qui voit ses enfants menacés d'un péril qu'elle ne saurait conjurer, se penchait les bras tendus vers les quatre jeunes filles, qu'on eût dit les vraies filles de ses entrailles. Cellesci, saisies d'épouvante, les jambes et le torse raidis, les seins palpitants, le cou gonflé, les lèvres frémissantes, les yeux grands ouverts rougis par les larmes imploraient le secours maternel. A leurs mains qui pressaient leur poitrine et entr'ouvraient leur chemise de gaze, la mère les croyant blessées par le dard fatal, les étreignit tour à tour dans ses bras convulsifs et suça de ses lèvres la plaie de l'aiguillon, tandis que l'abeille irritée, devenue furieuse, planait brusquement sur sa propre tête qui s'engloutissait dans son sein. Un cri s'échappait alors des lèvres serrées de Badaouïa; mais aussitôt, dominant son angoisse, elle se redressait superbe comme la Niobé antique défiant la flèche d'Apollon.
A l'égal de leur mère, les quatre jeunes aimées avaient dans cette scène la beauté plastique des filles de Niobé du groqpe des galeries de Florence. Le
marbre s'était fait chair, et sans l'éclat du costume égyptien, contrastant avec la simplicité des draperies sculpturales, riliusion eût été complète. La mimique de chaque danseuse reflétait cette douleur profonde sans grimace, sans contorsion que seule a su exprimer la statuaire grecque. La plus jeune avait l'attitude à la fois étonnée et naïve qu'a la plus petite des filles de Niobé pn voyant l'épouvante de sa mère et de ses sœurs. Aux gémissements que poussait Badaouïa, elle se précipita sur le sein maternel, écartant de sa main pudique les tissus qui voilaient sa blessure. Badaouïa couvrit son sein mis à nu sous ses mains chastement croisées, puis, renversant en arrière sa tête superbe, elle expira comme foudroyée.
Toute l'assistance applaudit : soudain, au lieu des sequins d'or qu'on lance aux aimées vulgaires, un gros diamant, don du vice-roi, tomba dans le creux de ta gorge de Badaouïa et en éclaira la beauté.
D'un bond se redressa l'artiste inspirée; elle referma sa chemise transparente, posa dans ses che* veux, au-dessus de son front, le splendide diamant monté en agrafe, puis, saluant le khédive, elle le remercia aussitôt de son somptueux présent par Ibl danse des épées que les antiques Ghamazys dansaient devant les Pharaons,
Deux petits esclaves nubiens présentèrent à Badaouïa deux longs sabres recourbés ; elle les saisit par la poignée et, levant les bras, elle en entrecroisa les lames au-dessus de sa tête. Son beau visage rayonna dans ce cadre d'acier. Ses pieds se soulevèrent et, durai^t u^e secoQde d'attente, ses yeux l^ncèroQt de^
éclairs. Un musicien dé la haute Egypte, né dans le même village que Badaouïa, et qui la suit dans ses représentations, préluda surl'erbabeck (sorte de guitare à deux cordes) à une marche guerrière, tandis que la voix puissante d'Achmet entonnait un chant de combat. Aussitôt la danseuse bondit, heurtant en mesure les épées sonores. Leur cliquetis vibre strident comme dans le défi d'un duel à mort. Les bras s'abaissent; une des épées est rejetée, et Badaouïa, avec la précision d'une grande artiste, exécute, pleine d'audace et de fierté, un pas belliqueux. Elle mime en inspirée l'enivrement de la guerre et la joie du triomphe ; elle brandit et fait tourbillonner son sabre vainqueur, dont les étincelles jaillissent, mêlées à celles de ses joyaux; puis, avec un mouvement où la force du guerrier s'allie avec la grâce de la femme, elle pose sur sa hanche droite l'arme triomphante. Sa tête radieuse est celle des amazones invaincues de la Fable.
La hardiesse et l'élégance de cette incomparable danseuse arrachent à l'assistance d'unanimes bravos : chaque spectateur est tenté de l'acclamer du cri d'Othello saluant Desdémona : Ohl ma belle guerrière I
Badaouïa reçoit en don le sabre superbe, à la poignée couverte de gemmes qui sort de la panoplie du khédive : elle le bal'ance une dernière fois au-dessus de sa chevelure, puis s'évanouit comme une vision sous le pont du navire.
Sur le même tapis de pourpre, qui tressaille encore de la danse héroïque, vien^t se poser un Arabe de \\8mtQ et frêle stature, aux traits réguliers, mais tout
, à coup convulsionnés par l'angoisse de Tépouvante. Ses yeux éclatants, démesurément ouverts, jettent une lueur sombre sur son morne visage. Une courte tunique blanche couvre à peine son corps des aisselles aux genoux. Le cou, la poitrine, les bras et les jambes sont nus : on dirait d'une 6gure de bronze. Trois longues vipères nommées tapimaubis, et qu'Hérodote appelle crocodiles de terre, entourent son torse et ses poignets. Agitant leur queue, redressant leur tête et ouvrant leur gueule, les serpents, excités par le contact de la chair humaine, mordent TArabe, qui les mord à son tour. Le sang jaillit sur les membres blessés ; il ruisselle sur la tunique blanche et la rougit par place : nous avons devant nous le psylle * le plus
1. Les psylles, ou dompteurs de serpents, figurent à la cour des rois d'Egypte depuis la plus lointaine aqtiquité, el ont été reproduits sur les plus anciens monuments. Ils ont formé de tout temps une corporation à part; ils se transmettent leur science de père en fils. « Les serpents, disent-ils à la foule, n'obéissent qu'aux hommes dont les ancêtres ont été des psylles. »
Leur science consiste à couper à l'avance les crochets contenant le venin des vipères avec lesquelles ils jouent et entourent leurs membres. Mais pour s'emparer d'elles et leur faire celte opération, il faut à la fois une grande adresse et beaucoup de courage. 11 est incontestable que les psylles, comme les charmeurs indiens, attirent les serpents par de légers sifflements et de petits cris. Ils appellent à eux de la sorte la vipère hutje et le fameux serpent scy thaïe des Pyramides, le plus redouté de tous les serpents de TEgy^le, el aussi la vipère céraste ou cornue^ dont la peau a la même couleur que le sable du désert, ce qui la rend invisible. •
Les serpents ainsi attirés s'approchent par petits bonds, en fixant leurs yeux ronds sur les psylles charmeurs, qui les fixent à leur tour en continuant leurs appels. À peine les serpents sont-ils à leur portée, que les psylles leur jettent leur mouchoir sur la tète. Les reptiles le saisissent entre leurs dents ; alors les hommes le tirent fortement à eux, tout en atteignant le serpent. Les deux crochets sont brisés par ce mouvement énergique et protnpt, et le venin qu'ils contenaient reste dans le j^oochoir. Les psylles habiles font cette opération en
célèbre de toute l'Egypte. La terreur qu'il feint nous gagne aussitôt. Le simulacre devient réalité : nous frissonnons éperdus comme si le froid du venin mortel courait dans nos veines. Les fils dupsylle, deux fi-éles enfants de dix et douze ans, se jettent sur le sein de leur père et tentent de le dégager de la féroce étreinte. Les trois serpents s'allongent, irrités ; ils sifflent, ils se replient et enserrent de leurs anneaux glacés les trois corps impuissants à repousser leurs morsures.
Le groupe de Laocoon vit et palpite sous nos yeux effaréâ. Le psylle a vu sans doute chez quelque Italien attaché au vice- roi une copie de ce marbre'' antique. L'expression désespérée de la tête du prêtre troyen et de celle de ses enfants, la tension des muscles raidis et le suprême enlacement des corps que les monstres étouffent sont imités par les trois Arabes avec une fidélité qui tient du prodige. Les spectateurs restent glacés d'effroi en face de cette agonie déchirante. Instantanément, le psylle et ses fils se dégagent
moins d'une minute. Lorsqu'il leur arrive d'être mordus, ils donnent un coup sur la tête^es serpents, leur ouvrent la gueule, et toujours avec le mouchoir, ils brisent les crochets recelant le venin, puis enroulant autour de leur corps les serpents désormais inoffensifs, ils sucent la plaie de leur morsure et crachent le sang qu'ils en retirent.
Hérodote, en parlant de la science des psylles, fort célèbres de son temps, explique comme il suit leur secret pour attirer à eux les serpents : • i:s imitent, dit-il, le cri d'nmonr du serpent pour appeler sa femelle, et celui de celle-ci pour attirer à elle le mâle. Ils l'imitent si bien^ que le serpent, trompe, accourt au bruit de leur voix. Une fois la bète près d'eux, adroitement ils lui cassent les crochets contenant le venin, et peuvent alors les apprivoiser sans crainte et faire avec eut tous les tours qai charment la foule* •
154 LES PAYS LUMJNBUX.
des serpcals vainqueurs et se redressent, souriants et calmes : il a suffi de cracher dans ces gueules sanglantes et de les tenir énergiquement ouvertes durant une seconde ; aussitôt les serpents, domptés, se sont engourdis. Immobiles et inertes, ils sont devenus des bâtons sur lesquels ces hardis prestidigita^teurs s'ap^ paient ; puis, enveloppant leur corps maculé de sang du long burnous blanc des Bédouins, ils disparaissent comme des fantômes traînant leurs linceuls après eux.
L'effet de ce tableau saisissant (Jure encore, lorsque Âchmet, leste, pimpant, ironique à l'égal de Fi« garoj s'approche, un kiaman^ en main, en guise de guitare. Il vient s'asseoir jambes croisées sur le tapis de pourpre, en pinçant les cordes de Tinstrument, qui rend des accords joyeux ; sa voix puissante se fait fluette et mordante. Il chante en clignant les yeux, avec un brio endiablé, des chansons grivoises en langue turque, dont le gros sel ou plutôt Tâcre piment triomphe aussitôt de l'impassibilité musulmane. Les pachas les plus graves, voire les ulémas et leurs grands cheiks, applaudissent à .ces turpitudes. L'acte physique de l'amour, commenté at décrit sans péri* phrase et sans voile, est l'unique sujet dont s'inspirent les chansonniers turcs. La chanson arabe est plus chaste : elle a des fleurs de poésie, des lueurs d'idéal, des tressaillements d ume.
Le Turc est resté un Tarcomaii \ il ne s*ésl àssi^ mile des peuples conquis que la matière» Les splen-
i. Sorte de viiiiloiit
deurs de Tart grec et de l*art mauresque n'ont point éclairé son esprit. C'est moins, il faut oser le dire, le gentiment que la sensualité qui l'attire aujourd'hui vers la civilisation européenne; il'garde à travers nos raffinements et nos élégances un cynisme de race, brutalité naïve où le Tartare perce toujours. Les plus blasés et les plus circonspects trahissent ce soir-là leurs instincts par une hilarité bestiale ; ils se grisent des couplets que chante Achmet comme d'un gros vin de barrière. Quelques-uns, qui ont habité Paris, nous disent avec un orgueil de barbare : a Convenez que le Palais-Royal et vos Bouffes n'ont rien d'aussi divertissant (j[ue ces chansons-là; » et/ pensant conquérir notre admiration, ils nous traduisent les cru-* dites les plus inouïes. Cependant leur rire reste discret, tandis que derrière les^nôtres grillées le même rire éclate en fusées bruyantes. Des voix claires jettent de petits cris; les femmes des harems se pâment. Les eunuques, effarés, mordent leurs lèvres-charnues et roulent des yeux flamboyants ; puis avec un geste impérieux qui veut dire : Silence 1 ils s'alignent et se massent devant les grilles de l'enceinte claustrale. Les recluses invisibles redeviennent muettes, les chansons meurent. Certain de son succès, Achmet, radieux et narquois, a mis fin tout à coup à cet étrange intermède.
Insensiblement les illuminations pâlissent au boi'd du bassin, tandis qu'elles sie sont éteintes soudain sur le. navire qui vient de servir de théâtre aux jeux de l'Orienté A peine les lueurs des galeries^ mêlées au i*ayonnement des astres^ projettent-elles dé clslirâ ûl-^
lâges sur la tranquillité des eaux transparentes. La nuit et le silence s'emparent peu à peu de l'enceinte magique. Les assistants, assoupis, fument le chibouk d'adieu, hument un dernier sorbet; puis, s'inclinant devant le vice-roi immobile comme une idole, ils redescendent la rampe qui mène des jardins aux issues du palais.
Les uns sont reconduits chez eux sur des gondolés mauresques amarrées à la rive du Nil; les autres y sont portés en palanquin. L'esclave d'honneur qui les accompagne remet aux plus renommés d'entre eux un riche cadeau de la part de son maître.
Cette vision d'une véritable fête turque s'était accomplie tandis que les chanteurs français exécutaient la roulade finale de leur interminable concert. J'avais échappé par mon rêve à la réalité de l'ennui. Je me disais : Eh quoi I il était possible au souverain de l'Egypte de nous donner cet émouvant spectacle, et il l'a remplacé par un programme banal? Mais la voix de mon cœur me criait : Prends garde I les fantaisîes de l'esprit en sont souvent la dépravation. On ne peut satisfaire à la fois les exigences de l'imagination et celles de l'humanité. Quand l'attrait de l'inconnu te fait regretter le luxe et les moeurs des cours asiatiques, songe que tu renies la justice. La justice est proscrite de ces sociétés barbares où le faste et l'éclat de quelques-uns, voire d'un seul, sont pétris de fange et de sang. Ces sociétés n'ont jamais intronisé que l'immonde matière. Combien de durs labeurs, de larmes d'immolation de tous pour un tissu d'or et de soie révélant le corps dégradé d'un maître I Pas
une pierrerie rayonnant sur un front d'idiot qui n'ait coûté la vie à des milliers de victimes, supérieures par l'intelligence et par la beauté à ces fatidiques despotes !
L'amour même s'alimente pour eux par la mort ; il s'impose par la violence et par la sépulture, s'exerce par la douleur et aboutit au féroce et hâtif abandon. Tous ceux que cet amour a souillés s'éteignent dans l'épuisement des factices voluptés du harem. On n'oserait pas dénombrer la foule de jeunes esclaves profanés des deux sexes qui meurent chaque année de langueur dans les pays musulmans. Pour que l'assainissement circule à travers ces monstruosités bibliques, il faut se résoudre au sacrifice de la poésie de la forme, et préférer à ce qui éblouit et séduit ce qui attendrit et moralise.
Dans les forêts vierges de l'Amérique, les bêtes fauves et les reptiles venimeux s'ébattaient parmi les fleurs magnifiques d'une flore inconnue et des arbres chargés de fruits délectables. Les audacieux pionniers qui, les premiers, pénétrèrent dans ces solitudes vertigineuses, ne cédèrent pas à l'ivresse de leurs arômes exquis. La saveur des fruits, les chants des oiseaux voltigeant tels que des escarboucles vivantes, l'irradiation de la lumière palpitant dans le fouillis des lianes enlacées n'amollirent pas leur courage. Conquérir ces antres merveilleux, en chasser les monstres, dompter la terre, la rendre nourricière et clémente, devint le but de ces hardis travailleurs. La beauté primitive de ces zones sauvages fut détruite par leur défrichement; elles ont perdu en pittoresque ce qu'elles ont
gagné en sécurité. D^immenses troupeaux y paissent aujourd'hui ; de vastes moissons y mûrissent ; toutes les cultures utiles s'y développent; les hommes s!y alimentent, moins misérablement et moins abandonnés qu'autrefois. Rachetés par le travail, le seul libérateur vrai de l'humanité, ils sont devenus plus forts et meilleurs.
Je fus arrachée à ma rêverie par le mouvement bruyant et hâtif de l'auditoire sitôt que les chants eurent cessé ; enfin, délivrée de la contrainte, la foule se précipita à la suite du khédive, qui, donnant le bras à la duchesse d'Aoste, passa de la salle de concert dans la galerie où le souper était servi.
Le buffet somptueux rappelait oeux des fêtes impériales. Candélabres, surtouts, argenterie, porcelaines et cristaux, mets et vins, menu imprimé en lettres d'or, laquais poudrés en livrée rouge, tout était à la française. Pas un seul serviteur arabe coiffé d'un turban blanc, pas un plat à la turque, pas une de ces sucreries de 'Gonstantinople dont quelques-unes sont pourtant exquises ^. Le Vin de Champagne pétillait sans trêve dans les coupes de Baccarat; mais impossible de se procurer une de ces vulgaires gargoulettes (vulgaires comme tout ce qui est utile et bienfaisant) dans lesquelles les flots bourbeux du Nil m purifient et se glAiMBUt instantanément.
Quand je demandai ttn verre d'eau à l'empressé ttmitre d'hôtel» qui se hâtait de remplir mon assiette
1. iCntrë âuttes» lé loakotiiu, pkie à la rose» à là vahill(«, à la lleor ll'ërâiifer ou au éëdratt
des plus rares conserves parisiennes, il me fit apporter une splendide carafe pleine d'une eau trouble, et comme je réclamais une gargoulette, il répliqua avec majesté : — Comment madame peut-elle croire que je manquerai à ce point au respect dû à Son Altesse, d'introduire sur sa table une de ces grossières poteries qui coûtent vingt-cinq centimes I
— Bien dit ! monsieur, francisons le Caire, soutenons nos industries, nos vins, nos usages, exclama tout près de moi le gros horticulteur, sablant le Champagne.
Comme je l'observais, je vis venir à moi un personnage coiffé du fez égyptien, et portant sur sa re« dingote la plaque énorme en diamants de l'ordre du Medjidié. Des tas de breloques tintaient à la chaîne de sa montre et de gros brillants scintillaient à ses doigts.
-— Eh quoil me dit-il, carisslma signera, vous ne me reconnaissez point? — Et comme je le regardais surprise, il se nomma. C'était un ancien député sicilien que j'avais rencontré en 1861, à Naples, chez mon ami l'illustre Carlo Poério. Il avait quitté l'Italie depuis quelques années, et était venu chercher fortune en Egypte. Il occupait, me dit-il, de hautes fonctions à la cour du vice^roi. Les personnes qui le saluaient en passant le traitaient d'Excellence; il m'offrit son bras pour me conduire à un petit dalotl réservé ou le khédive soupait Avec le duo et la duchesse d'AostB; Ce réduit somptueux, meublé h Teilropéenne, était resplendissant de l'éclat des lustres répercuté de toutes parts dans des glaces iûamenâes t^ui
couvraient les parois. Uii paravent de toile d'or de Syrie formait une sorte de niche à Tentour d'une salle dans laquelle étaient assises les trois personnes royales. Cette salle était éblouissante ; on eût dit d'un joyau énorme au centre du salon. Toute la vaisselle était d'or agrémentée de pierreries; la nappe et les serviettes turques rayonnaient de broderies merveilleuses 011 se mêlaient des perles fines et des rubis : l'Excellence s'extasiait sur ce luxe oriental et portait aux nues la magnificence du khédive. Je lui rappelai avec un sourire la simplicité héroïque de Gari« baldiy et Thumble chambre qu'après ses victoires, nous l'avions vu habiter tour à tour à Naples et à Caserte.
— Cette grandeur morale vous enflammait alors, lui dis-je ; elle resplendit toujours pour moi bien au-dessus de la grandeur d'emp;'unt de tous les potentats du monde. Ce héros voua a refait une patrie, et je vous avouerai que je m'étonne un peu qu'aujourd'hui, où grâce à lui Tltalie est libre, vous l'ayez quittée pour l'Egypte.
Il me répondit avec une sorte de naïveté cynique : — L'Italie est pauvre, et je n'y aurais jamais fait la fortune rapide que j'ai faite en Egypte.
— Le plus gros diamant, répliquai-je, ne saurait m'éblouir à l'égal de la plus humble étoile de Garibaldi...
— ... Elle est restée l'étoile de mon cœu r, interrompit le Sicilien avec une emphase théâtrale. Je vous le prouverai demain en allant déjeuner avec vous à V Hôtel Royal, et en portant le toast du grand homme
à la barbe de tous vos Français qui rinsultent depuis Mentana.
En ce moment, la foule des invités se pressait autour de M. de Lesseps. La puissance du vice-roi était effacée par cette puissance idéale. L'homme de génie élaitle rayonnement de cette soirée.
Les salons se vidèrent vers une heure du matin. Le khédive nous distribua à tous de cordiales poignées de main.
L'Excellence italienne m'accompagna jusqu'à ma voiture, en me disant sous forme de salut : — A demain , carissima, et viva Garibaldi !
En traversant les avenues et la campagne qui séparent le palais de Kars-el-Nil du Caire, je vis des bandes de pauvres fellahs "couchés et endormis au pied des arbres ; d'autres, rangés tout le long de la route, agitaient des torches de résine pour nous éclaireV jusqu'à la place de l'Esbékieh. La lune et des milliers d'astres versaient une lueur caressante sur le Caire silencieux, qu'enveloppait leur sidérale tranquillité.