CHAPITRE VI
Principales mosquées da Oitre. — L'Excellence sicili^ne vient déjeuner à VMtel royal. — Toast à Garibaldi. — Suryient il siguor Saiomone qui nous annonce que nous nous embarquerons le lendemain pour la haute Egypte.^ Premenade de Gboabrak.— Les tombeaux des Kalifes.
Je sentis le lendemain (mardi 19 octobre) de cette
soirée à la française chez le vice-roi une extrême las-
situde d'esprit et le désir impérieux de me promener seule à travers le Caire. J'avais hâte de m'arracher à l'atmosphère banale des Philistins^ où les choses puériles et mesquines usurpent l'importance deà choses vraiment grandes. Il me fallait les émotions plus larges de l'art et de la nature.
Dès sept heures du matin, j'étais en voiture; mon drogman Ali, placé sur le siège à côté de Varbadji^ lui ordonna de me conduire aux mosquées les plus célèbres. Il y a trois cents mosquées au Caire (presque autant que d'églises à Rome) ; les plus belles sont en ruines et, à part celle de Méhémet-AHj dans un état d'abandon qui atteste l'indifférence des croyants et l'incurie des ulémas.
Ia plus ancienne des mosquées du Caire et c[e
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tous les pays musulmans est la mosquée d'Amrou, fondée par Amrou-aba-Elaas, lieutenant du fameux calife Omar, Tan 642 de notre ère. Elle est située hors des murs dans le vieux Caire, nommé Fastalk. Avant d'aller la visiter, je parcours les mosquées les plus curieuses de l'intérieur du Caire ; je me rends d abord à la mosquée de Touloum. Elle est antérieure d'un siècle à tous les autres monu** ments du Caire. En traversant le quartier marchand, on voit se dérouler, à droite, au-dessus des terrasses des maisons, le couronnement aux fines découpures des murs d'enceinte de la mosquée de Touloum. On y pénètre par un passage encombré d'ordures dont des mendiants à la mine farouche vous disputent rentrée. On en est quitte en leur payant un batchiche, ce qui est préférable que de chausser de sales babouches comme à l'entrée de la mosquée de Méhé* met-Ali.
La mosquée de Touloum est désormais un lieu d'asile pour les incurables de la misère et de l'idiotisme. Ce magnifique monument, construit en 877, a été abandonné aux mendiants arabes pour y vivre en famille. Ils se sont construit des chenils à travers les exquises sculptures des ogives et des arabesques qu'ils ont respectées. La grande cour de la mosquée offre le spectacle d'une cour des miracles orientale. Dans l'intérieur de la mosquée, des enfants jouent au pied de la graude chaire de marbre, des vieillards sont entassés autour de la fontaine aux ablutions. Quels vieillards décharnés au cri guttural! quels b^iUon? as^ns indice d'étoffe ni de CQuleur positive (
Hommes ei lambeaux de vêtements semblent pétris ensemble et ne plus former qu'une chose qui participe de la statue et de Tétre. Les femmes font çà et là la cuisine sur le pavé précieux de marbre et d'albâtre. Sur les murs, au-dessus d3s fenêtres, se déroulent des versets du Koran sculptés en bois de cèdre. Au moment où je passe, une de ces inscriptions se détache et tombe à mes pieds. — Pourquoi ne Temporterions-nous pas? dis-je à mon drogman Ali. — Ahl c'est que ceux d'ici, me répondit-il, n'entendraient pas raillerie ; ils croient que la mosquée leur appartient; ils en respectent les ruines et s'en sont faits les gardiens.
Je ne sais depuis quand ces truands arabes sont en possession de la mosquée de Touloum; mais, à coup sûr, il eût suffi de moins d'un quart de siècle à des mendiants français pour ne pas y laisser pierre sur pierre. Les versets du Koran, découpés en bois de cèdre, leur auraient servi à faire bouillir leur marmite, la fontaine aux ablutions à laver leurs guenilles ; la chaire précieuse fût devenue un séchoir et une tribune aux harangues pour proclamer leurs malandries. L'Arabe silencieux et volontiers immobile n'insulte rien et ne dévaste rien; il se contente de regarder tomber ce qui périt, sans souci de Tétayer ou de le relever. Ce peuple s'est comme pétrifié dans l'islamisme. Il n'est plus un levier, mais un instrument très-fort par sa passivité même entre les mains de l'homme de génie qui saurait s'en servir. On sort le cœur serré de ce magnifique édifice dont un auteur arabe a dit de son fondateur ; « Achmet-Ebi-Touloum
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€ fit faire la cornicbe qui régnait tout autour avec de « Tanibre pétri, pour flatter l'odorat de ceux qui « viendraient y prier. »
La mosquée du sultan Hassan que je visite ensuite, la plus vaste et la plus belle du Caire, menace ruine; on la restaure en ce moment. On y arrive par un escalier aux marches brisées. Sous les vestibules de la mosquée sont pratiquées des sortes de lits de pierre où de pauvres familles se reposent. Ici, en place de sandales, on enveloppe mes pieds de sales chiffons de toile bleue noués avec une ficelle. J'entre dans l'enceinte sacrée dont la longueur est de 150 mètres. La mosquée d'Hassan fut construite en 1356 ; elle est, ainsi que son minaret (qui a 80 mètres d'élévation), un chef-d'œuvre d'architecture arabe ; la coupole est d'un art merveilleux. Ses parois et celles de la nef sont incrustées de marbres de diverses couleurs. Le rouge, le vert, le bleu, l'or s'harmonisent sur de grands panneaux à fond de pierre lisse faisant ressortir les dessins des arabesques les plus variées, alternées avec les versets du Coran sculptés en lettres gigantesques. Le travail des grillages, des portes et des fenêtres est exquis ; ce sont des œuvres patientes d'une délicatesse et d'un fini inimaginables. Le tombeau vénéré du sultan Hassan s'élève au milieu de la nef complètement déserte : pas un marabout, pas un fidèle en prières. Mon drogman Ali me demanda la permission de prier un moment, avant de sortir de ia plus sainte des mosquées du Caire. Et quand je lui réponds : « Priez, si vous avez vraiment la foi ! » il me dit en souriant : « C'est un usage, une habitude. »
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Il me rappelle ces bons paysans de Gaserte qui m'offraient de renoncer à leur récréation d'aller à la messe le dimanche, si je voulais leur donner un carlino pour aller boire au cabaret où les prêtres trinquaient du reste avec eux, une fois la messe dite.
Après les deux magnifiques mosquées de Touloum et. d'Hassan, celle d'El-Azhar mérite à peine d'être mentionnée. Fondée Tan 967 de notre ère, mais plusieurs fois reconstruite jusqu'au xyiii® siècle, son architecture a perdu le caractère d'ancienneté de la belle architecture arabe. Ce qui intéresse dans cette mosquée, c'est qu'elle est restée Tasile de la science, une sorte d'institut musulman^ où l'on enseigne non-seulement le Eoran, mais l'histoire, la poésie, la grammaire et la législation civile, religieuse et criminelle. Des milliers d'élèves y viennent de toutes les parties de l'Egypte, de la Turquie, même de la Perse ; ils y sont instruits et hébergés gratis. Cette enceinte delà science orientale renferme aussi un hospice pour les aveugles et de vastes logements où l'hospitalité est accordée aux pèlerins qui se rendent à la Mecque.
Il ne nous fut pas donné d'assister ce matin-là à un cours de langue arabe; la mosquée d'£l-Azhar était déserte^ quand nous y entrâmes. En en sortant, nous tournons la citadelle, passons la porte de Corafuh aux vieilles tours massives et nous rendons à la nécropole de Tlman Chafify, un des descendants du prophète sous la protection duquel est placé ce vaste champ de sépulture qui, du sud de la citadelle, se déroule jusqu'au désert (c'est là que sont ensevelis
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les corps des Mamelouks morts à la citadelle), où à des tombeaux innombrables se mêlent des coupoles et des minaret^. La plupart de ces tombes furent érigées par les beys mamelouks qui gouvernèrent rÉgypte au nom des sultans de Gonstantinople postérieurement à la conquête de Sélim !•', en 1517. Dans un groupe plus moderne se trouve une petite mosquée renfermant les tombes de Méhémet-Ali. (Son fils Ibrahim-Pacha y repose dans un sarcophage en marbre, enjolivé d'or et peint de couleurs vives. On voudrait à ce héros une tombe plus austère.) Là sont aussi plusieurs princes et princesses de la famille du khédive actuel. Tandis qu'on nous ouvre les portes du monument, je considère les murs d'un harem aux fenêtres grillées qui lui est adossé. En avant de ce logement de femmes, trois négresses font la cuisine sur une terrasse et nous regardent passer. En Orient, comme dans l'antique Grèce et dans l'antique Rome, les habitations se mêlent aux tombes. La vie coudoie la mort sans terreur et sans dégoût. Je pénètre dans le Saint-Denis des vice-rois d Egypte et je ne puis m'empêcher de sourire. Qu'on s'imagine un amas d'énormes cornets de bonbons de la rue des Lombards en papier doré, bariolés de couleurs vives de toutes dimensions, couchés et pressés les uns contre les autres ; le rouge, le bleu et l'or dominent dans ces peintures sur marbre, sans goût et sans style. Nous sommes loin des arabesques et des ciselures merveilleuses delà mosquée d'Hassan; ici le grand art arabe est tombé en papillotes. Pas de recueillement possible devant ces sarcophages enjolivés et ces grilles
voyantes. Ces petits tombeaux d^entaiits, ces étroits cercueils de femmes recluses,- oubliées du harem^ m'attendriraient si ces malencontreux couvercles qui semblent en carton peint ne riaient et ne criaient sur leurs cadavres. G*est insulter la mort que de la draper de clinquant. Le faux goût est un sarcasme barbare. Je traverse le champ funéraire et j'admire une fois de plus ces amas de tombes en pierre blanche, en plein azur, se déployant sur la voie publique et jusqu'aux lointaines sinuosités du désert.
Je rentre enchantée de cette excursion matinale à travers les mosquées et les sépultures. Âli me dit que je le serai plus encore des tombeaux des kalifes, dont nous fixons la visite au lendemain matin (mercredi). Tout en regagnant mon hôtel, j'achète dans les bazars des babouches et autres objets. J'ai pour six francs une jolie ^mandoline en bois de palmier incrustée de nacre. Je trouve à VHôtel royal où je rentre à midi l'excellence italienne qui m'attend dans la salle à manger. L'hôtesse s'empresse auprès de l'important personnage, fait doubler le menu du déjeuner pour honorer un favori du khédive. Le gros horticulteur et sa bichette qui ont entendu que ce haut fonctionnaire m'avait demandée, me saluent avec le plus aimable sourire quand j'entre dans la salle.
— Ehl bonjour, carissima^ s'écrie Tostensible Sicilien, vous voyez que je vous tiens parole! Si même j'avais prévu que vous fussiez aussi matinale au lendemain d'une fête, je serais venu vous prendre
avec ma voiture pour vous accompagner dans vos excursions.
— Dans ces excursions d'art, repartis-je, je préfère ]a solitude au compagnon le plus aimable et au guide le plus savant. Pour bien voir, apprécier et décrire avec quelque nouveauté, il faut être seul et juger sans parti pris, d'après ses impressions personnelles.
— Donc, j*ai bien fait, reprit-il, de n'être venu qu'à rheure du déjeuner. Le voilà servi, mettonsnous à table. Et, avec cette désinvolture que donnent en Egypte un titre et la fortune acquise, il s'assit au haut bout de la table à la place d'honneur et me fit placer à sa droite : — J'ai recommandé, reprit-il, le vin de Champagne à l'hôtesse ; j'espère qu'il sera digne du toast que nous devoiTs porter,
— Je vous rendrai raison, répliquai-je, avec ceitte excellente eau de ma gargoulette que je préfère à tous les vins du monde.
— Et moi, monsieur, avec tous les vins francs et généreux de la France, dit l'énorme horticulteur, saisissant au bond l'occasion de s'insinuer auprès d'un des courtisans du khédive ; si c'est le toast du glorieux souverain de TÉgypte, que vous allez porter, je boirai plutôt dix fois qu'une à notre hôte glorieux et magnifique, à l'allié, que dis-je, à J'ami de notre grand empereur Napoléon III et qui, d'ici quelques jours, recevra notre belle impératrice Eugénie comme une déesse.
— Prenez garde, monsieur, vous vous enferrez
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dans votre lyrisme, m*écriai-je en riant aux éclats ; le toast que va porter monsieur, qui se souvient d'avoir été un patriote italien, s'adressera au héros de sa patrie. . .
Le Sicilien gouailleur intervint, et remplissant impassible la coupe de vin de Champagne : — A Garibaldi, exclama-t-il d'une voix vibrante ! au héros qui a rendu une âme à l'Italie I Je m'adresse aux Français intelligents qui m'écoutent et ce toast que je porte ici, je le porterai à la table même du vice-roi , prince libéral, et je le, dirai bien haut, l'un des plus éclairés de la terre. Donc, messieurs, à Garibaldi I que j'honore comme un père intellectuel ; mais aussi à Ismaïl-Pacha, mon bienfaiteur, qui a décrété l'affranchissement de son peuple par la civilisation, en appelant auprès de lui toutes les lumières modernes, en invitant, sans acception de doctrines, tous les hommes émiuQnts à cette solennité de l'inauguration. Ce prince éclairé, unique en son espèce, vous prouve, messieurs, sa sincérité. Il ne craint point d'être discuté et jugé par vous : c'est un réformateur convaincu, décidé d'aller en avant et réunissant luimême le jury appelé à se prononcer sur ses actes. Donc, messieurs, buvons tous à Ismaïl-Pacha I
— Et à Garibaldi, ajoutai -je, en voyant toutes les coupes levées : pas une ne s'abaissa.
L'horticulteur fit patte de velours, et se tournant vers le Sicilien qu'il voulait conquérir par une flatterie directe : — A vous, monsieur, dit-il, en vidant sa coupe I à vous, qui, par vos paroles conciliatrices, avez apaisé les opinions au lieu d'attiser nos querelles*
L'entrée du signor Salomoue coupa le speech embarrassé du pauvre homme. Après avoir baisé la main de Bichette et m'avoir salué cérémonieusement, Salomone-Bey nous annonça que notre départ pour là haute Egypte était 6xé au surlendemain, à neuf heures du soir. Les invités qui logeaient à rHôtel royal devaient, 'nous dit-il, être embarqués sur le Gyzeh, petit bateau à vapeur faisant partie de la flottille qui va nous faire remonter le Nil. M. Salomone nous engagea à aller le lendemain visiter les cabines qui nous étaient destinées. Ma journée du lendemain devait être prise par une double excursion aux fombeaux des califes et au bois de palmiers pétrifiés.
J'ai l'imprudence de m'en remettre à la promesse de M. Salomone pour me réserver la meilleure cabine sur le Gyzeh. ÉiaiU d'ailleurs la seule femme, avec Bichette, désignée pour ce bateau, il me semble impossible de ne pas y avoir un bon gite. Toujours l'illusion de ce qui devrait être et de ce qui n'est pas ! toujours l'oubli de l'égoïsme et des vanités qui mènent le monde, et violent impudemment les sentiments naturels. De là l'étonnement naïf et bête des esprits généreux et droits qui, dans les questions les plus, intimes, comme dans les plus grandes, ne se déterminent jamais que d'après la justice. Or, l'équité étant absente de presque toutes les actions humaines, une duperie éternelle est le lot des esprits confiants. Parmi ces esprits, les faibles se courbent, les forts se redressent et protestent sans dissimuler leur mépris. Esprits (querelleurs et insocie^bles, diçent
les natures effacées, les cœurs aplatis en qui le calcul a remplacé Télan.
Quand je dis que j'étais certaine qu'on me continuerait dans la Haute-Egypte le dévouement spontané dont on m'avait comblée depuis Alexandrie, il' me fut répliqué par un sourire ébahi.
Je poussai le coude au Sicilien qui, redoutant d'ailleurs le jugement que je pourrais publier sur les Italiens (établis en Egypte, se hâta d'ordonner à Salomone de veillera mon installation au Gyzeh. Celui-ci s'inclina devant le Sicilien qui le dominait, en répétant par trois fois : Siete sicuro^ amico mio.
Samuel Baker a dit, dans son beau livre sur la Haute-Egypte, qu'on ne saurait trop citer, que, si la Grèce devenait une grande puissance, elle était appelée à civiliser TÉgypte. Comme Thypothèse de l'agrandissement de la Grèce peut être encore bien des années à se réaliser, je crois que c'est plutôt l'Italie, déjà grande puissance, qui est appelée à une haute influence dans la marche des événements en Egypte. Ses enfants y sont nombreux et y concourent, je l'ai déjà dit, à toutes les branches de l'administration. Intelligents, souples, actifs, d'un espritplus politique et plus pratique que les Grecs et que les Arméniens* qui ne songent guère qu'à s'enrichir à Alexandrie par le commerce et la banque, ces fils de l'Italie affranchie contribueront plus qu'aucun autre peuple (j'entends avec le concours de leur
i. Ces derniers affluent à Alexandrie et au Caire depuis que Nut b^r-Pacha est premier ministre,
patrie) à l'indépendance, au progrès et à la liberté de rÉgypte.
Comptant sur le Sicilien, et par ricochet sur il signor Salomone, je ne songeai plus qu'à mettre à profit les deux jours qu'il nous restait à passer au Caire pour y poursuivre mes excursions solitaires.
Tous les invités français et étrangers, réunis sur le Mœris de Marseille à Alexandrie, avaient été disséminés au Caire dans divers hôtels; ils s'apercevaient à peine en courant dans le chassé-croisé des voitures qui les emportaient suivant leurs fantaisies, ou leurs instincts artistiques. Chacun vivait pour soi en égoïste, en affairé à qui le temps manque pour tout voir et pour bien voir. Les membres de Tlnstitut, les importants, les officiels se groupaient et complotaient déjà de faire bande à part durant le voyage de la Haute-Egypte.
Ignorante et encore plus insoucieuse de ce qui se tramait, à l'issue de cet interminable déjeuner à YHôtel royal qui se prolongea jusqu'à trois heures, laissant les convives attablés et discuter à l'aise, je quittai la salle et, sans avertir le Sicilien qui m'en garda rancune, je montai en voiture, impatiente d*air et d'espace. Je me fis conduire à la promenade de Choubrack qui est une des plus belles du monde, ombragée d'énormes sycomores. Elle part du débarcadère du chemin de fer et se prolonge jusqu'à la rive droite du Nil. Les pachas, les riches, les heureux ont là de riantes villas entourées de frais jardins pleins d'ombre. Le khédive et sa famille y ont des
palais d'une architecture fantaisiste, moitié arabe,
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moitié européenne. Un des plus jolis est habité depuis quelques mois par la duchesse d'Aoste qui est venue rétablir sa santé au Caire.
Gomme cela se pratique aux cascines de Florence et au bois de Boulogne à Paris^ il est d'usage au Caire que le beau monde qui se rend à une heure à la promenade de Choubrack n'en parcoure qu'un espace borné. Les femmes y étalent en calèches les modes frauçaisds fraîchement débarquées, les hommes caracolent à cheval ou sur des ânes de prix à côté des portières. On se salue, on s'accoste, on jase des nouvelles du jour; les femmes des harems, parées et enveloppées de leurs longs voiles, passent comme des visions mystérieuses en coupés et en landaus. Vers la moitié de l'allée, montures et équipages tournent sur eux-mêmes. Il est fort difficile d'obtenir d'un co* cher arabe bien dressé d'aller au delà de cette partie de l'allée où la fashion se rencontre.
J'insistai en vain dès ce premier soir pour faire aller ma voiture en avant ; ce ne fut que le surlendemain que, par un ordre formel et réitéré, je pus parvenir jusqu'au tableau merveilleux qui termine la promenade de Choubrack.
Le jour suivant (mercredi 20 octobre), j'étais suf pied comme la veille dès sept heures du matin pour aller visiter les tombeaux des califes; c'est le nom impropre donné par les Européens à la plus majestueuse des nécropoles qui soit au monde, où furent enterrés les rois de la dynastie circassienne des Mâmdouks(de 1382 à 15 H).
Bur une colline, à l'oriient du Caire, aU toii fauve
qui, du nord de la citadelle, s*étend eu plein désert, se groupent sept à huit mosquées abandonnées, d'une incomparable beauté; elles renferment les sépultures royales désigaées sous le nom de Tombeaux des califes. Des tombeaux sont disséminés entre les mosquées. On ne saurait s'imaginer Teffet de tous ces tombeaux sur cette immense plate-forme.
Les minarets et les coupoles dorées par le soleil détachent sur le fond de Tair leurs formes variées. Les plus fins détails des sculptures fouillées par la lumière se découpent nettement. Ces grands édifices, dans la solitude du désert, saisissent Tâme tout ea«* tière. C'est beau et désolé comme le forum romain, plus vaste, plus imposant, plus profondément mélancolique par risolement de tout contact avec la cité, par Tabsence absolue de tout bruit humain, et aussi par Toubli et le néant qui ont submergé la mémoire de ces sultans fastueux dont le nom n'a pas même d'écho dans leurs magnifiques nécropoles.
Le veut du désert souffle à travers ces sépulcres, rongeant lentement leurs murs dentelés, chefs-d'œu* vre de l'art arabe et dont un jour la poussière ira grossir les sables mouvants qui les environnent comme des linceuls inexorables.
J'entre dans la plus belle de ces mosquées aban* données : il faudrait vingt pages pour en décrire les tombes ceintes de sveltes colonnettes, les parois en marbre précieux, les fenêtres aux treillis capricieux enchâssant des roadellos de vert jauaii qui brillent GOinmé de grosses topazes. Je voudrais emporter une dé tisB rondelles^ mais mou drogman Âli ne peut y
atteindre. Il m'offre, comme compensation, un beau morceau de rouge antique, détaché d'un sarcophage royal.
Je remarque en sortant de la nef profanée que quelques soldats en jaquette blanche sont de garde devant la porte d'une autre mosquée isolée. Âli m'apprend que ce temple a été transformé en magasin de poudres ! Éternelle raillerie des inutiles efforts que l'homme fait pour se survivre. La mort emporte la vie, et le temps balaye les plus orgueilleuses sépultures; poussière sur poussière et néant sur néant! N'importe, ces néants, qui luttent et protestent, nous attachent.
Je ne saurais dire l'attraction qu'exerce sur moi cette merveilleuse nécropole en plein air. Je pense au jour où la voix des muftis s'élevait du haut de ces minarets désormais silencieux, pour bénir les cent mille pèlerins qui partaient pour la Mecque. C'est sur la plate-forme des tombeaux des kalifes que les pèlerins se réunissaient au départ et faisaient leurs prières et actions de grâces au retour. Quel mouvement dans ce grand caravansérail d'hommes, de femmes voilées , de chameaux , de dromadaires , d'ânes , d'esclaves , d'Arabes à cheval ouvrant la marche! Aujourd'hui le pèlerinage de la Mecque s'accomplit sans grandeur et presque sans pompe.
Il part annuellement du Caire dix à douze mille pèlerins : la plupart sont de pauvres diables qui vont demander à Mahomet une vie moins dure, ou bien des femmes du harem, heureuses d'échapper pour un temps à l'ennui monotone et à la solitude claustrale
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que la polygamie, jointe à renvahissement des mœurs infâmes, font à ces malheureuses.
Combien de ces pauvres créatures^ composant les harems des riches pachas, qui n'ont vu leur seigneur et maître qu'une fois en leur vie, et d'autres qui n'en ont pas même été regardées I
Pour ces hommes blasés aux sens morbides, un harem n'est plus qu'un objet de luxe, un jardin où brillent des fleurs humaines, qu'ils cueillent ou qu'ils oublient sans souci de leur dépérissement. Tout mouvement est un bienfait pour ces femmes alanguies, soumises, ou désespérées selon leur nature. Le pèlerinage à la Mecque est la plus puissante distraction de leur triste existence.
Du plateau des Tombeaux des Califes^ on voit à l'est la montagne rouge, Gebel-Akhmar^ qu'on exploite en ce moment pour les nouvelles constructions du Caire. Il faut passer au pied de ce mamelon pour se rendre à la forêt des Palmiers pétrifiés qui se trouve en plein désert. J'ordonne à Ali d'y faire marcher la voiture, ainsi que nous en sommes convenus la veille au soir, en fixant mes excursions du lendemain. Le cocher résiste obstinément, prétendant qu'on ne peut se rendre au bois des Palmiers pétrifiés qu'avec une voiture attelée de quatre forts chevaux : Ali se range de son avis. J'insiste en vain. Ali, pour calmer mon impatience, me jure par Allah qu'à deux heures précises l'attelage voulu sera à mes ordres. Pour mettre le reste de la matinée à profil, je me fais conduire au vieux Caire.
Après avoir franchi les faubourgs du Caire actuel,
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nous traversons le Khalig (canal) sur un beau pont de pierre. Ce canal fut l'œuvre de Trajan ou d'Adrien, la tradition varie. Il allait s'embrancher au grand canal qui menait le Nil à la mer Rouge. Un peu au delà du pont du Khalig, nous passons au pied des premières arches (il y en a 289) de l'immense aqueduc qui conduit les eaux du Nil à la citadelle. Nous entrons ensuite dans le vieux Caire qu'on appelait autrefois Babylone, et que les Arabes ont noiâmé Fostâtt. Il fut la capitale de l'Egypte dès le temps d'Amrou (640). Peu à peu Fostâtt céda son rang à une autre ville que Touloum fonda (876) dans son voisinage et qui^ un siècle plus tard, devint la capitale définitive de l'Egypte sous le nom de Masz^l-Kahirah, c'est-à-dire le Caire.
Le vieux Caire possède, comme le Caire nouveau, sa citadelle, nommée Château de lumière. Elle fut autrefois la résidence des premiers princes musulmans qui gouvernèrent l'Egypte. Cette citadelle est le seul débris authentique de l'ancienne Babylone ; elle a ses rues et ses marchés ; elle est principalement habitée par des Coptes et des Grecs qui y exercent paisiblement leur commerce.
Je suis la rue du Bazar du vieux Caire qui se déroule parallèlement à la rive droite du Nil. Un grand nombre de barques marchandes sont amarrées au rivage. En face, sur l'autre rive, se dressent les pyramides de Ghyzeh. Je suis frappée de la propreté relative du vieux Caire due, sans doute, au voisinage du fleuve; les maisons y sont lavées et les" guenilles des fellahs n'y suintent pas la croisse et" la vermine. Je
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remarque à lu maison d'an marohaad de blé un magnifique encadrement de porte en marbre blanc où sonl sculptés des pampres chargés de raisin ; on dirait d'une fantaisie de Tart grec. La grande curiosité du vieux Caire est la mosquée d'Amrou : c'est l'aïeule de toutes les mosquées du monde musulman. Elle fut fondée par Ararou, lieutenant du fameux calife Omar, Tan 642 de notre ère : c'est le spécimen primitif de Fart arabe. Quoiqu'elle tombe en ruines, la mosquée d'Amrou garde un caractère de grandeur et de simplicité; c'est l'antique Memphis qui a fourni à sa nef imposante ses colonnes de granit et de porphyre. Selon les historiens arabes, le Coran tout entier était gravé en lettres d'or sur des plaques de marbre incrustées aux murailles de la mosquée. Toute trace d'ornementation et de sculpture a disparu ; le temps n'a respecté que les colonnes indestructibles de Memphis en granit et en porphyre qui s'élèvent encore sur trois rangs disposés le long de la nef. Trois colonnes plus hautes sont debout et se dressent comme des sentinelles inflexibles. Cette cour, habitée par de pauvres fellahs, s'est transformée en fabrique de gargoulettes. L'entrée de la mosquée d'Amrou est jonchée de bienfaisantes gargoulettes^ J'en achète deux pour un sou^ après avoir distribué des batchiches aux pauvres ouvriers qui les fabriquent, sans se soucier de la renom* mée .dii temple d'Amrou.
Je rentre à l'hôtel pour reprendre haleine et me disposer à faire à deux heures l'excursion de la forêt des Palmiers pétrifiés i