CHAPITRE VII
Excursion à la forêt dtfs Palmiers péirifié$; majesté du désert par une pleine lune. —- Le Kemsin — Incidents.— Récit d'un droginan. — Détails sur in mort d'Abbns, le monstrueux khédive. — Beauté des Tombeaux des Cali/e» par une claire nuit. Retour h l'hôlei. — Visite de M. Charles Blanc. — Journée de souffrance du lendemain. — Promenade dans la partie déserte de Ghoubrack.
A deux heures, Ali entre dans ma chambre m'aunoncer qu'on lui a promis la voiture à quatre chevaux. Une heure s'écoule sans qu'elle arrive ; j'envoie l'excellent Ali à la découverte. L'attente se prolonge ; enfin à quatre heures et demie, l'attelage arrive. Mais un nouvel obstacle se produit : Je cocher, un jeune Nubien aux traits superbes, qui porte ses longs cheveux crépus noués en grosse houppe au sommet de la tête, déclare qu'il y a péril si près de la nuit à s'engager dans le désert où errent les Bédouiïis vagabonds, voleurs, assassins. J'objecte qu'il n'y a pas de nuit par cette pleine lune qui se lève et dessine déjà dans l'azur son orbe énorme d'une blancheur opaque, Ali parlemente ; un second drogman armé s'offre à nous accompagner. L'arbadji, rassuré, se décide à partir, et, poussant des exclamations gutturales, il fouette ses
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quatre chevaux flanqués de deux sais vigoureux. Me voilà lancée à l'aventure sous la garde de cinq Arabes qui me sont inconnus. J'aime ces hasards qui remuent, ces émotions par lesquelles on se sent vivre. Je revois les Tombeaux des Califes splendidement illuminés par l'or fluide et la pourpre du soleil couchant. La voiture marche d'abord dans une route frayable tracée par les ouvriers qui travaillent aux carrières de Gehel'Akhmar (la montagne rouge) ; mais bientôt les sables envahissent le chemin, les chevaux s'enfoncent jusqu'au poitrail et n'avancent qu'au pas. Le soleil a disparu : une vaste lueur moniQ derrière un tertre de sable, c'est la lune qui s'éclaire et répand dans l'espace sa douce et caressante lumière. La solitude et le silence du désert sublime, ouvert devant moi, versent comme un breuvage d'opium l'apaisement d'abord, puis des visions ineffables; je ne sens plus la toux qui déchire ma poitrine : je ne vois plus les chevaux et les hommes qui s'agitent devant moi.
Tout à coup le sifflement d'une brise brûlante m'arrache à mon absorption, un tourbillon m'enveloppe; la voiture s'arrête, la route est encombrée par les sables, et le terrible vent du kemsin menace de nous ensevelir tous ; les chevaux aveuglés n'avancent plus. Le cocher est descendu de son siège ; les deux drogmans ont mis pied à terre ; les hommes doivent traîner les bêtes. Le brave Ali, m'entendant tousser, s'approche de moi et me tend la gargoulette pleine d'eau sucrée dont il s'était muni : — • Buvez, madame, me dit-il, et soyez sûre que malgré la peine et la fatigue, je vous conduirai au bois des palmiers comme je vous
Tai promis. — Puis, il reiourna pousser les roues, dégager les chevaux et rattimer les liouiuies par sa bonne humeur. En voyant les eiforts énergiques de ces pauvres êtres, je me sens prise de remords. Je me reproche d'avoir mis peut-être leur vie en péril pour satisfaire une fantaisie de poêle et me procurer une sensation nouvelle. Je distribue au cocher et aux deux sais (coureurs) toute la monnaie que j'ai sur moi. Aussitôt ils font des gambades, poussent des cris joyeux et forcent les chevaux à se remettre en marche, tandis que, honteuse de leur donner si peu, je pense tristement : Ce sont mes semblables que j'expose! Je sens en ce moment les amertumes du bon plaisir et je maudis intérieurement toutes les tyrannies sous quelques formes qu'elles s'imposent.
Le vent redouble, je me sens tour à tour frissonnante et en feu ; je m'affaisse inerte en appelant Ali. Il accourt joyeux d'avoir tiré l'attelage des sables et de le revoir cheminer.
— Ali, lui dis-je, nous allons tous mourir ici.
— Non, par Allah I s*écrie-t-il, voyez cette colline noire, c'est le bois des Palmiers, nous y serons avant une demi-heure. Prenez courage !
Et il me tend de nouveau la gargoulette avec la pose de Rebecca à la fontaine. Je m'arrache à ma défaillance :
— Laissons, dis-je à Ali, se reposer ici les chevaux et les hommes, et allons à pied ensemble jusqu'au bois des Palmiers.
ie descends aussitôt de voiture et me voilà marchant
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vers la colline noire appuyée sur le bras de mon drogman borgne.
Après une course pénible, nous atteignons lé^s troncs épars des arbres pétrifiés. Il y a vingt ans, les palmiers étaient debout, découpant dans les airs leurs palmes rigides. Ce j)hénomène géologique offrait alors un curieux et saisissant spectacle ; tant de voyageurs anglais ont passé par là qu'ils ont abattu la forêt à force d'en emporter des fragments. Pas un palmier n'est resté debout. Je butine quelques branches brisées qui jonchent la terre. Ali emporte mon trésor dans la voiture, et nous ne songeons plus qu'à la joie du retour.
Nous avons mis trois heures pour venir, mais le cocher jure à Ali qu'en moins de deux heures, il nous ramènera au Caire. Il ne laisse que deux chevaux à la voiture, décidant de les relayer quand ils seront fatigués ; il fait monter les deux autres par les deux coureurs. Ceux-ci s'élancent en avant ; Ali et l'autre drogman se placent devant moi dans la voiture. Le vent s'est calmé ; des milliers d'étoiles constellent l'éther et font cortège à la lune. Je remercie Ali et son compagnon de l'appui qu'ils m'ont prêté; je m'émerveille de l'énergie du cocher et des deux saïs adolescents ; puis je m^étonne qu'une race si forte subisse le joiig depuis des siècles.
— Les Arabes savent pâtir , me répond Ali; mais ils ne sauront jamais s'affranchir, si Allah ne leur envoie un grand chef.
Je m'excuse d'avoir causé un surcroit de labeur et de peine à des hommes dont les jours sont si rudes*
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— Ce n'est pas votre faute, madame, répliqua l'autre drogman; si nous étions partis à deux heures', comme vous l'aviez demandé, la route eût été plus facile; le kemsin ne se fût pas levé avant notre retour au Caire. Mais le chef des cochers étant en prison, il nous a été impossible à Ali et à moi d'obtenir une voiture à quatre chevaux' à l'heure dite.
— Et pourquoi le chef des cochers est-il en prison? demandai-je.
— Pour n'avoir pu donner des renseignements sur ce qu'était devenu un des jeunes sais de ses voitures?
— Ce coureur avait donc commis quelque crime?
— C'est à savoir, reprit le drogman ; m'est avis dans mon humble jugement que le colonel seul est coupable.
— De quel colonel parlez- vous donc ?
— C'est une histoire diflBcile à raconter, et pourtant elle est publique ; on n'a parlé que de cela dans tous les cafés arabes.
— Voyons, contez-moi cette histoire.
— J'obéis, reprit le drogman en s'inclinant; je saisqne les étrangers et surtout les Français veulent tout connaître. Ce colonel était ivre, dit-on ; il est monté dans une voiture ouverte ets'est fait conduire à la promenade de Choubrack. Tout à coup, il avise le plus jeune de ses deux saïs et lui fait signe de monter près de lui. Ce que fit alors le colonel, je n'oserais jamais vous le dire. On m'a assuré, madame, que cela faisait horreur en France, mais ici c'est chose ordinaire chez les Turcs.
Le malheur voulut, pour le colonel, qu'une des femmes du vice-roi, qui se promenait à Choubrack, à la même heure que lui, vit en passant l'acte impur qu'il commettait; elle courut aussitôt porter plainte à Son Altesse. Le colonel a pris la fuite et le petit coureur en a fait autant. On a rendu le chef des cochers responsable de ce qu'était devenu l'enfant, et, à l'heure où je vous parle, on lui administre la courbache pour le forcer à parler.
J'avais écouté ébahie le récit du drogman.
— Mais c'est le. colonel qu'il faudrait bâtonner, lui dis-je, si on le rattrape.
— Le bâton o'est que pour les pauvres fellahs, répliqua-t-il, il n'atteint jamais les beys et les pachas.
Cette histoire me rappelle une sorte de dithyrambe que j'avais lu la veille dans le Progrès égyptien rfM lexandrie dont j'extrais ce passage :
« Hier, je suis revenu du Caire, et je comprends maintenant la punition que Dieu a infligée à Sodome et àGomorrhe. Et je ne serais pas étonné quand on viendrait me rapporter que le Manè, Thecel, Phares est de nouveau apparu en lettres de feu sur les murailles de quelque palais. »
— Heureusement, reprit le drogman conteur, que le prince qui nous gouverne aujourd'hui a horreur de ces mœurs-là. Il ne ressemble pas aux deux derniers khédives. Saïd*, le dernier; était bon et capable
1. Sald-Pacha, surnommé à Paris le roi-riee, fut aussi corrompu qa'Âbbas, mais il n'était pas sanguinairi. Prodigne et généreux, disait-on, sa mémoire est restée chôre aux Egyptiens. C'était une sorte de Valois musulman, fastueux et aimable.
Remarquons eq'passaqt qqe ce n'est cju'iiu^ç tôtes couronnées que
d'humanité malgré ses indignes mœurs ; mais Abbas, prédécesseur de Saïd, poursuivit le drogman, fut un monstre exécrable, dont la mort sanglante fut une juste punition d'Allah. Sans doute, vous en avez entendu parler en France?
— Vaguement, répondis-je, nos journaux ont fait des allusions comme ils en font sur tous les scandales, mais n'ont pas donné de détails.
— Ici, reprit le drogman, les journaux se taisent, ils ne publient que les dépêches télégraphiques et les bulletins commerciaux. Jamais un mot sur les scènes intérieures des harems et sur les exactions de ceux qui nous gouvernent; et pourtant nous connaissons leurs actes les plus cachés. La nombreuse domesticité qui les entoure répand leurs faits et gestes dans la cité. Les eunuques, témoins de tous les crimes des grands, en gardent rarement le secret. A peine l'assassinat d' Abbas fut-il commis, que le Caire entier en sut les circonstances. Il fut poignardé par deux de ses plus chers maphrousas^. Abbas résidait dans son palais de Benha, près du débarcadère, en compagnie de son harem de maphrousa^ qui le suivait dans toutes ses résidences. Deux de ses favoris circassiens, qu'il avait failli faire expirer sous la courbache pendant huit jours, résolurent de se venger la première nuit qu'ils seraient appelés près de sa personne. L'occa-
Ton se permet d'accorder des cireonstances atténuantes dans le mépris de rhistoire; comme si les actes infâmes ne l'étaient pas à un plus haat degré lor8qu*ils souillent les couronnés , la vie d*UQ prince.
i. Maphrousa, galampara ou paqcht, mignon, sodomtte, e^
sien ne tarda pas h se présenter/ et à peine le virentils endormi, qu'ils le frappèrent résolument au basventre de quatie coups de yatagan. Le gros Abbas râla et ne put pousser un cri, comme étouffé par son agonie. L'esclave de garde, endormi à la porte, n'entendit rien, et les deux meurtriers, familiers du palais, s'échappèrent sans être soupçonnés.
Vers huit heures du matin (heure habituelle du lever d' Abbas), on s'étonna du silence de sa chambre; l'esclave de garde alarmé y pénétra, et trouva sur le lit le cadavre déjà froid. Les assassins avaient pris la fuite depuis plusieurs heures. On sait leurs noms, mais on n'a jamais pu découvrir dans quel pays ils se sont réfugiés *.
1. Le récit du drogman avait éveillé ma cnriosité^ et fut complété pour moi à mon retour de la Haute -Egypte, pendant les trois mois que je résidai au Caire, par de hauts personnages qui avaient vécu sous le rogne d'Abbas. Les détails qu'ils me donnèrent sur ses débauches et ses cruautés me rappelèrt^nt les récits de Sué!one et de Tacite dans la vie des plus infâmes Césars. Caligula nommait son cheval sénateur romain; Abbas élevait les plus jeunes et les plus ignares de ses maphrousas aux grades de général, ou de grand cheik de n'importe 4|uelle magistrature ; ce qui ne l'empêchait pas de leur faire donner lacourbache sous le plus petit prétexte. Son harem infâme, chaque jour plus nombreux, le suivait dans les nombreux palais qu'il s'était fait construire aux environs du Caire et dans le désert. 11 habitait de prérérence ce dernier. Comme aux tigres, le désert lui plaisait; les malheureux qu'il souillait n'avaient pas la fortune en perspective, comme sous^ son successeur Saïd, mais souvent une mort violente et secrète. Cependant il est douteux que des êtres aussi dégradés eussent eu le courage de se débarrasser de ce maître exécrable s'ils n'y avaient été poussés.
Dans les pays musulmans le vice inocule à ceux auxquels il s'impose la bassesse et la torpeur. Puis, le mirage abrutissant de participer aux richesses des maîtres enlève tout ressort à ces âmes putrides, pétries de fange. On m'assura que les deux maphrousas, meurtriers d'Abbas, n'auraient jamais exécuté le meurtre qui les
Comme le drogmàn achevait son récit, je fus arrachée à mes réflexions par un cri perçant. Un des coureurs qui caracolaient en avant de la voiture venait de tomber de cheval. L'animal le traînait par Tétrier, puis tout à coup s'affaissa sur lui. L'enfant poussait
délivrait d*Qn joug odieux et arrachait TEgypte à cette abjecte domination, s*ils n'avaient été armés et payés par Neslé-Hanen, fiUe de Mehemet-Ali, et tante d'Abbas, princesse débauchée et sanguinaire à l'égal de son neveu. Celui-ci avait voulu la tuer sous le règne de llehemet-Ali et en montant sur le trône d'Egypte l'avait exilée et avait confisqué tous ses biens. Retirée à Constantinople, celte prin-. cesse y résolut la mort d*Abbas. Elle choisit deux beaux esclaves circassiens qu'elle lia à son dessein par de magnifiques promesses et par la crainte d*une mort violente s'ils faiblissaient. Elle les envoya au bazar du Caire, certaine qu'ils y seraient achetés pour le harem de maphrousas d'Abbas. La chose arriva comme elle l'avait prévu. La lante perverse à l'égal du neveu avait bien calculé Tentrainement et la logi {ue du vice. On a vu que le meurtre accompli, les deux assassins prirent la fuite, mais tous deux ne restèrent pas impunis ainsi que le croyait le drogman. Abbas, qui détestait les femmes et les tuait volontiers après les avoir souillées, avait eu pourtant, par hasard, un fils; ce fils nommé Elami- Pacha (qui devint gendre du sultan), rencontrant un jour un des assassins de son père, à Constautinople, le tua d'un coup de pistolet. On ne sut jamais ce que l'autre était devenu.
Toute la famille d'Abbas se réjouit de sa mort : ses plus proches parents comme ses plus intimes favoris étaient menacés de perdre la vie tant que dura sa domination; on découvrit après sa mort qu'il avait fait miner une des sailes du palais de la Citadelle où il devait réunir sa famille et ses courtisans, dans un grand repas, puis s'esquivant à un moment donné, mettre le feu aux poudros et les faire sauter tous. Ses familiers parlèrent après sa mort et ne laissèrent aucun doute à ce sujet. Ce fut sans doute à ces révélations, sur le Néron égyptien, quj plusieurs de ses anciens favoris durent l'indulgence avec laquelle ils ont été traités par Ismaïl-Pacha» successeur d'Abbas, qui leur a laissé leur fortune. Plusieurs exercent encore des emplois à la cour. Un proche parent du khédive actuel auquel je demandais, un jour, si les détails qui m'avaient été donnés par quelques-uns de ces fonctionnaires -là sur la mort d'Abbas, étaient vrais, me répondit en riant : « Parfaitement vrais; ils ont été à même de tout savoir, car tous furent plus ou moins m^phrou-» sas d'Abbas t.. . «
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des hurlemenls, je le crus blessé à mort. Je dis aux deux drogmans de courir le dégager et de l'apporter dans la voiture; mais il se dégagea lui-même instantanément, et partit d*un éclat de rire. Il venait de voir son compagnon, qui montait l'autre cheval de relais, lancé à son tour à travers l'espace, par une ruade de sa monture. C'était là la cause de son hilarité. La chute de Tautre saïs, plus grand et plus fort, lui fut comme un dictame. On peut mesurer le degré de misère de ces malheureux fellahs à cet endurcissement do leurspropres souffrances et de celles d'autrui.
Nos deux saïs ayant réenfourché gaiement leurs chevaux, nous atteignîmes bientôt, sans autres incidents, les Tombeaux des Kalifes. Ils m'apparureut comme des monuments d'albâtre, d'une beauté fantastique sous les rayonnements de la lune. Les étoiles scintillaient telles que de gros diamants au-dessus de la blancheur des dômes et des minarets.
Il était neuf heures et demie quand je rentrai à l'Hôtel-Royal ; j'y trouvai M. GharlesBlanc ^ui m'attendait. Il s'excusa de ne m'avoir pas convoquée pour la présentation collective de l'avant- veille au khédive.
— Cette présentation, me dit-il, avait été improvisée.
Il m'avertit que nous nous embarquerions le lendemain jeudi (21 octobre), à minuit, sur les bateaux qui devaient nous conduire dans la haute Egypte. — Mais il m'apprit que chacun avait déjà retenu sa cabine, qu'on s'était classé par catégories, et que des exclusions avaient été faites.
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Rompue de fatigue et n'ayant plus de voix, je ne songeais qu'à me reposer, m'en remettant à la courtoisie de M. Salomone et du galant Sicilien.
Le lendemain je m'enfermai pour faire mes malles et pour écrire une seconde lettre au Siècle, gui est contenue presque en entier dans les chapitres qu'on vient de lire. Vers quatre heures, je fus prise de vertige et d'une fièvre assez forte; j'étouffais dans ma chambre brûlante. Je montai en voiture et me fis conduire à Ghoubrack. Cette fois j'exigeai de mon arbadji qu'il parcourût jusqu'au bout, dans sa partie solitaire, la longue allée d'arbres abritant les villas. Bientôt je côtoyai le Nil, et je fus émerveillée de me trouver seule dans un des lieux les plus beaux et les plus recueillis du Caire. La promenade se termine par une sorte de petite presqu'île qu'entoure le fleuve, couverte de palmiers et de mimosas à fleurs jaunes. En ce moment, les eaux tranquilles, dorées et rougies par le soleil couchant, reflètent leurs images dans un miroir Lumineux. Les dentelures des arbres, les linéaments des herbes se découpent à la fois dans les eaux éclairées et dans la transparence de l'atmosphère empourprée. Au loin, au-dessus des cimes des palmiers, les pyramides de Gyzeh pointent dans le ciel radieux. Je m'oublie dans la contemplation de ce tableau immuable, plein de grandeur et de tranquillité. Des fellahsy montés sur des chameaux, regagnent leurs champs et leur village. Je suis le seul promeneur attardé dans la longue allée de Ghoubrack que bientôt la nuit remplit d'ombre. Ce beau lieu m'attira et m'enlaça ce soir-là comme si j'avais pressenti qu'à
travers ces ombrages m'apparaî traient, à mon retour au Caire, deux jeunes princesses turques cachant dans la solitude du harem leur beauté, leur cœur et leur esprit.