‹ Les pays lumineux: voyage en orientChapitre 17 sur 25 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Départ. — Mes compagnons. — Embarquement le soir au port de Boulak. — Malpropreté du petit bateau à Yapcnr U Gyzeh.

— MM. Boulanger du Journal de Pari», Camille Pelletan du Rappel , Eugène Tarbé du Gaulois, — Le docteur et le capitaine. — Nos souffrances des premiers jours. — Un spectre oublié.

— Supplices endurés au bord du Gyzeh,

Cette douce promenade à Ghoubrack avait apaisé ma fièvre; mais à poine rentrée à l'Hôtel-Royal, je sentis le mal revenir et je fus prise d'accès de toux tellement violents que je dus m'ingurgiter toute une gargoulette d'eau gommée à la glace, avant de pouvoir me renseigner sur notre départ pour la haute Egypte.

Quand j'entrai dans la salle à manger, les convives habituels achevaient de dîner. Il y avait parmi eux un capitaine instructeur et un médecin militaire. Je n'ai pas parlé de ces deux personnages corrects, médiocres, entichés d'une instruction superficielle et bornée; esprits tirés au cordeau comme leur écriture

de calligraphe dont, ils alignèreni; durant toul le voyage leurs impressions^ destinées à leur famille, mais qui, en réalité, se disaient-ils Tun à l'autre d'un air gourmé, auraient intéressé le public. .

Le docteur, de haute stature, bellâtre, vulgaire, passait pour Térudit amateur et se flattait, de retour de chaque visite aux temples antiques et aux hypogées, d'avoir constaté quelque erreur de Ghampollion ou de tout autre savant dont, en se jouant, ajoutait-il, il redresserait la science. Son ami le capitaine, petit homme chétif et mécontent, faisait une sorte d'opposition àTempirequi, disait-il, n'avait pas su apprécier son mérite. Il bornait son ambition. à ce que son journal de voyage, rédigé heure par heure con amore, obtint la haute approbation de sa femme.

Le docteur et le capitaine étaient faits pour s'entendre et pour se compléter Tun l'autre.

Irréprochables dans leur tenue extérieure^ hommes convenables avant tout.

Dans mes prises à table des jours précédents avec le* gros horticulteur, ils avaient une pose d'officiers instructeurs qui tranchent in petto les questions qu'on dispute .

Cependant, quand le mari de Bichette lançait trop lourdement quelque grosse sottise, ils se permettaient de le rappeler à la tenue : — Ce qui importe d'abord, disait le docteur, c'est d'être homme du monde ! — Et avant tout, impartial ! ajoutait l'austère capitaine.

Lorsque j'entrai pâle et défaite ce soir-là dans la

salle à manger, le docteur, qui m'avait trouvé la fièvre * le matin, me tâta aussitôt le pouls, et déclara que mon départ pour la haute Egypte était impossible.

— Nous partons donc décidément ce soir ? demandai-je.

— Dans une heure, répliqua le capitaine, les voitures qui doivent nous conduire au port de Boulak sont déjà à la porte de Thôtel.

— J'espère bien, reprit le docteur, que vous ne commettrez pas l'imprudence de vous embarquer?

^J'aurai cette suprême imprudence, lui répondisse; mes bagages sont prêts, et je me suis munie d*une potion préparée à Paris qui, j'y compte, me procurera uu sommeil réparateur. Ce que l'esprit veut résolument, le corps Texécute.

— Axiome d'artiste que la science dément, repartit le docteur.

— Vous ne persuaderez pas madame, ajouta le capitaine ; elle a, comme ma femme, un tempérament de poëte.

— Savez-vous sur quel bateau nous nous embarquons? leur demandai-je.

— Sur le Gyzeh, nom des pyramides, nom de bon augure pour la solidité, dit emphatiquement le docteur.

— Y avez-vous, repris-je, choisi vos cabines?

— Oui, une seule pour moi et ce cher capitaine, j'ai promis à sa femme de veiller sur lui.

— Je pense bien qu'on aura choisi pour moi une

VOYAGE EN ORIENT. lOK

bonne cabine, et qu'on va venir pour nraccompagner.

Bichette eut un sourire narquois.

— Madame s'embarque sur le Gyzeh ? dis-je à son mari.

— Ma femme et moi sommes logés sur un autre navire, me répliqua-t-il triomphant.

— Jusqu'à présent, me dit le docteur, en me désignant un de nos compagnons de table, ancien rédacteur du Constitutionnel^ et alors attaché au Journal officiel^ monsieur, vous madame, le capitaine et moi, sommes les seuls passagers désignés

■pour le Gyzeh. Vous y serez donc à l'aise, sinon coiirortablenieiit.

— Nous n'avons plus que cinq minutes pour boire à notre bon voyage, fit le capitaine, en tirant sa montre. Huit heures moins cinq minutes ; il nous faut un quart d'heure pour gagner Boulak.

— Donc, courage, madame, puisque vous avez la folie de partir, ajouta le docteur.

Et, tandis que mes robustes compagnons puisaient des forces nouvelles en dégustant deux bouteilles de vin de Champagne, je vidai un dernier verre d'eau gommée, tout en écrivant, au bout de la table, ce billet d'adieu à ma fille :

iOÔ LES PATS LUMINEUX.

c Le Caire, jeudi soir, 7 h, 4/i, 21 oclub c 1869,

a Ma bien chère enfant,

(( Nous quittons le Caire dans un quart d'heure. Nous allons nous embarquer sur le Nil pour la haute Egypte. J'ai la gorge en feu, et la voix me manque; n'importe, je veux partir. Je compte, pour résister à la fatigue, sur ma forte cons.li lu tion ; mais avant tout, sur mon énergie morale. L'attrait puissant et si vif des choses inconnues me soutient, comme il m'aidera à mourir quand l'heure viendra; je me fais, du passage de la vie à la mort, une émouvante curiosité. A l'heure présente, je me passionne pour chaque sensation nouvelle. Du haut de la citadelle du Caire, la vue est tout ce qu'il y a de plus admirable an monde. Rome n'a rien dé comparable aux Tombeaux des Califes^ nécropole des anciens sultans d'É^'vpte, située au coiumenccment du désert.

« En revenant hier de cette excursion, j'ai acheté pour toi au bazar une ceinture, un collier et dos babouches, et pour Emile* un fez, un chibouk, etc., sans compter d'autres jolis objets pour les deux beaux enfants.

« Je vous embrasse et vous bénis tous d'un cœur attendri.

« On m'appelle, mes compagnons de route sont déjà en voiture; au revoir, mais pas adieu. »

Page 1