‹ Les pays lumineux: voyage en orientChapitre 18 sur 25 · Mon gendre · texte numérisé non relu

Mon gendre

Le docteur, le capitaine et moi, nous nous assîmes dans le môme fiacre. Une autre voiture suivait, emportant nos bagages.

Nous traversâmes, pour nous rendre au port de Boulak, de curieuses ruelles arabes, dont la construction remontait aux plus anciens monuments du Caire. Les maisons, à moitié ruinées, habitées par des. ouvriers teinturiers et tailleurs, avaient des fenêtres à treillis et des portes aux sculptures fouillées, qu'on eût dites, par leur finesse et leur élégance, enlevées à la mosquée de Touloum.

— Quels sales réduits I s'écria le docteur, irréprochablement cravaté.

— Sales, peut-être ! repartis-je, mais à coup sûr ravissants fragments de Tart mauresque. Si j'étais destinée à vivre au Caire, je préférerais une de ces maisons-là, à Tombre de ces ruelles, à un des palais européens de TEsbékieh, où Ton grille en plein soleil africain.

— Madame est de l'école romantique ! dit sentencieusement le capitaine. Ma femme adore aussi Victor Hugo, et je ne saurais nier qu'il y a du bon dans ce puissant novateur. *

— Non, madame doit être classique, de par la gratitude qu'elle doit à l'Académie française qui l'a plusieurs fois couronnée, repartit l'ancien rédacteur du Constitutionnel, intraitable sur cette question d'é<!ole.

Nous étions arrivés au bord du Nil, couvert en ce moment comme la Tamise d'un brouillard intense. L'abondante rosée qu'amène toujours en Egypte le QrépuscuJe nous pénétrait et nous faisait frissonner.

— Je ne suis qu'une pauvre infirme qui se recommande à vos soins, répoiidis-je.

La toux que je m'efforçais de comprimer me coupait la parole.

— Vite, une gorgée de votre potion que j'approuve, exclama le docteur, qui tenait la fiole que j'avais emportée.

J'obéis machinalement.

— Et maintenant, courage I ajouta-t-il, nous voici arrivés en face du Gizeh; il nous faut monter en barque pour aller à bord.

Des canots souillés du limon du Nil étaient amarrés à la rive ; nous nous entassâmes, avec nos malles, dans le premier venu. La nuit tombait rapide, des milliers d'étoiles s'éclairaient au ciel. Dans un canot voisin, Bichette et son jeune époux, partis plus tard que nous de l'hôtel, causaient avec le signer Salomone qui déployait un tapis pour faire asseoir la dame.

— Eh I galant Salomone-Bey, m'écriai-je, j'espère bien que vous allez venir vous installer à bord du Gyzeh ?

Ma voix resta sans écho.

Quelques minutes après, nous étions hissés sur le pont du Gyzehj où je devais, durant près d'un mois, subir tous les supplices. En mettant le pied sur le pont, j'avisai avec surprise le jovial Eugène Tarbé, que je n'avais pas revu depuis sa fuite à Alexandrie. Son inséparable ami Darjou n'était pas près de lui, et malgré ses joues bouffies, la mine du rédacteur du Gaulois était devenue soucieuse.

— Abl madame, exclama-t-il, quel bonheur (Je

VOUS retrouver I vous allez me donner du courage comme sur /e Mœris t

— Avez-vous perdu votre ami Darjou? lui demandai-je.

— Tenez, le voilà qui s'embarque sur le Beni-Souef^ le vapeur en avant du nôtre, avec Thomme aux jardins et sa jeune épouse ; il m'a promis de noter ses observations pour les articles que je suis tenu d'adresser au Gaulois. Quant à moi, j'hésite à partir, je suis tenté de vous attendre au Caire, comme le fait sagement Théophile Gautier. .

— Dites forcément, ô plantureux Tarbé! riposta la voix mordante de Camille Pelletan. Un pôëte tel que Théo ne renonce pas pour une rougeur à l'œil h ce voyage de la haute Egypte.

* — Mais je suis menacé d'une ophthalmie,- répliqua Tarbé, geignant et riant.

— Et moi d'une bronchite aiguë qui étrangle ma voix, répondis-je. A demain la causerie, je vais m'enfermer dans ma cabine et tenter de dormir.

— Vous n'y réussirez pas, madame, médit M. Boulanger, du Journal de Paris, qui montait l'escalier que j'allais (descendre ; les cabines du Gyzeh sont des nids à ordures, sans compter les odeurs d'alentour. Mieux vaut passer la nuit sur le pont à la belle étoile,

— Dites à la rosée ûw^amn^, repartis-je, cette rosée qui mouille déjà nos vêtements engendre les pleurésies, les ophthalmies et autres maladies mortelles. . .

— Qui ne sauraient être pires que Tasphyxie qui yo^s attend en bas, répli(][ua M, Boulanger en s'élaq*

çant sur le pont, tandis que je m'enfonçais dans le couloir des cabines.

J'y fus reçue par le maître d'hôtel du bateau, un révérencieux Italien qui me traita aussitôt de princi^ pezza^ tout en n'hésitant pas à introduire uno altesse dans une de ces infectes loges piteusement alignées en face d'une monumentale latrina. Ce mot était écrit en toutes lettres au-dessus du fronton enjolivé de la porte. Comme je me plaignais au majordome du Gyzeh de ce voisinage intolérable :

— Principezza, me dit^il, nous n'allendions Votre Altesse et les autres passagers que demain matin, et le cameriere avait ordre de nettoyer les cabines et la latrina dès la première heure. Patience pour une nuit, principezza^ et demain, demain le Gyzeh sera reluisant de propreté et de magnificence. Il m'introduisit dans une sorte de bouge, aux lambris primitivement dorés qui suintaient la crasse, y alluma deux bougies roses, et me dit en se disposant à sortir :

— Puis-je servir à Son Excellence une tasse de thé ou un verre de vermout ?

— Jamais aucune de ces boissons, repartis-je ; mais à Tinstant de l'eau dans le lavabo, deux fraîches gargoulettes et des draps blancs à cette couchette sur laquelle je vais dormir.

— Subito I répliqua-t-il en se retirant. Et je l'entendis crier : Gaetano l ah I Gaetano 1 agua fresca^ biancaria polida alla principezza I

Un coup d'oeil me suffît pour constater la saleté et le délabrement de la cabine qui m'avait été réservée. Elle était presque entièrement remplie par deux cqu-*

cbettes sur une desquelles avaient été déposés mes bagages. L'autre était encore couverte d'un drap froissé, maculé de taches de vin. Le plancher était jonché de miettes de pain, d'écorces d'orange et de fragments de charcuterie. Les éclaboussures des savons et pommades de toutes les parfumeries d'Europe avaient enduit le pot à l'eau en porcelaine de Chine et la toilette en palissandre d'une croûte noirâtre, indélébile. On devinait que le Gyzeh avait été un de ces bateaux de luxe achetés à grands frais par Saïd- Pacha. Aujourd'hui ces vestiges de magnificence à travers la saleté étaient aussi repoussants que les oripeaux fanés d'une courtisane réduite à la misère.

Mon premier soin avait été de fermer la porte pour intercepter les émanations de la latrina et d'ouvrir la lucarne d'où montait du Nil un air respirable. Aussitôt des nuées de moustiques, s'engouffrant par cette ouverture, bourdonnèrent autour de la flamme des deux bougies roses et vinrent s'abattre sur mon visage, mes bras et mes mains. Les essaims de mouches noires collées aux parois s'agitèrent. De grots rats, de ceux de l'espèce nommés mulots, traversèrent la cabine, et allèrent se blottir sous ma couchette. J'eus un geste désespéré en pressentant la nuit de tortures que j'allais subir. En ce moment on heurta à ma porte.

C'était le cameriere Gaetano, un grand gaillard de Vénitien, à la figure superbe, dont j'aurai occasion de reparler plus tard. Il entra, tenant un arrosoir plein d'eau trouble et une gargoulette. Et quand je

20É LÈS PATS LUMINEUX.

lui réclamai des draps et des serviettes, il me répL |

qua :

— Mais, Excellenza, le linge a été changé hier ! |

— C'est possible I quelqu'un qui n'est pas moi s'en est servi la nuit dernière, et j'attends de votre obligeance de m'en mettre d'autres. En parlant ainsi, du bout de mon ombrelle, je jetais sur le plancher les draps et les serviettes pêle-mêle avec le reste des victuailles, disant à Gaetaiio de pousser le tout dans le couloir, afin d'y attirer de gros rats dont la compagnie n'était pas précisément délectable. La promesse d'un fort bahschisch pour la fin du voyage le détermina à m'obéir vraiment subito. Il ne mit que le temps de chanter d'une voix claire et juste un couplet de barcarolle à travers le couloir; puis revint avec du linge à peu près blanc, et s'offrit à faire mon lit et k polir e la stanza.

— Bastal bastat lui dis -je, n'en pouvant plus, et remettant au lendemain un nettoyage complet.

— Felice notte^ principezza I exclama Gaetano, tandis que je verrouillais la porte de ma cabine, étuve étouffante où le thermomètre s'élevait à 32 degrés durant cette nuit du 21 octobre.

Je me dépouillai de mes vêtements et fis des ablutions à l'eau froide, ou pour parler plus juste, à l'eau naturellement tiédie par la tempèi*ature. Puis m'étant aspergé les membres de poudre de riz et d'eau de Cologne, j^eus la force défaire à ma couchette la même toilette qu'à ma personne. J'étendis un mouchoir de batiste sur mon oreiller^ et après avoir oint mon visage d'huile.de glycérinej je le couvris d'un de ces

VOYAGE EN OUIËNT. 203

voiles de gaze bleue dont les moustlifues et les mouches nous avaient déjà rendu au Caire l'usage itidispeusable. Ces affreux moustiques au long dard et aux ailes diaphanes formaient autour de moi comme une seconde gaze compacte, de sorte qu'on aurait pu dire que les cousins s'étaient transformés en cousinière. L'huile de glycérine qu'ils ont en horreur me faisait braver leur piq&re ; mais leur bourdonnement agaçait mes nerfs. J'éteignis ma lumière pour ne pas les voir. C'était assez de les eutendre et de les sentir frôler mon visage. Je doublai en vain la dose habituelle de ma potion opiacée ; le sommeil ne vint pas. Il était à peine neuf heures du soir. Nous ne devions nous mettre en marche qu'à l'aube du lendemain. On ne peut naviguer la nuit sur le Nil à cause des sinuosités du fleuve et des changements soudains de son lit. Notre flottille devait s'arrêter chaque soir au point du rivage où la nuit viendrait la surprendre. Outre cela, sept stations avaient été fixées à l'avance dans les principales villes de la haute Egypte pour le renouvellement de la provision de charbon; et d'autres stations plus nombreuses, pour les visites des monuments antiques.

Cette première nuit à bord du Gyzeh^ stationnant au port de Boulak, eût pu nous être évitée. Il eût suffi de nous embarquer de grand matin le jour suivant. Ces heures de répit pour les passagers auraient été mieux employées au nettoyage des cabines et à compléter le confort et l'approvisionnement des bateaux ordonnés dans tous leurs détails par la munificence du viceroi ; mais sur les bateaux^ comme dans les hôtels du

f04 LES PAYS LUMINEUX.

Caire, laspéculation des fournisseurs égyptieas trahit les intentions du khédive. Rien ne fut prévu pour notre installation à bord et pour l'éventualité que quelques-uns des passagers pouvaient tomber ma« lades. Aucun des bateaux n'était pourvu d'une de ces pharmacies portatives qui se trouvent sur tous les navires; et, pour suppléer aux sinapismes Rigolot absents, pas même un peu de moutarde autrement qu'à l'état liquide de celle de Dijon qu'on servait à table. Même pénurie de simples, de sirops et de toutes boissons rafraîchissantes et calmantes. En revanche, profusion de vins, de liqueurs, de cognac et de condiments; prodigalité de salaisons, de pâtes d'Italie rances, de conserves de toutes sortes plus ou moins frelatées : viandes, gibiers, poissons, légumes, foie gras truffé, figuraient chaque jour sur le menu du dîner, qui, à peine sortis des boîtes de fer-blanc qui les contenaient, se liquéfiaient en putrides brouets instantanément. C'était à donner le scorbut ; mais n'anticipons pas.

Ignorant la cause de l'immobilité du Gyzeh dans le port encombré et puant de Boulak, je m'en alarmai tout à coup et voulus me renseigner auprès de mes compagnons de route que j'entendais parler et marcher sur le pont, au-dessus de ma tête. J'essayai de me lever; mais je retombai sur mon lit comme un bloc inerte. Je m'imposai alors à moi-même l'immobilité du navire, espérant qu'elle amènerait l'apaisement de ma fièvre qui était revenue plus intense que le jour précédent.

Je fus pendant plusieurs heures la proie d'une hal-

lucinatioa étrange et indéfinissable. Limage morte d'un être aimé dans mon aveugle jeunesse, ensevelie dans mon cœur depuis plus de vingt ans, s'y ranima tout à coup dominatrice et brutale. Sa stature de géant se penchait vers moi comme pour me ressaisir, et d'une voix douce, mais froide, ainsi que Tair qui sort d'une sépulture fermée durant des siècles, le spectre me disait :

< Prends garde I tu n'as plus la force de marcher aujourd'hui à travers le calvaire que jadis je t'ai fait parcourir. Tu pourrais bien y laisser ton corps comme tu y laissas ton cœur en lambeaux dans tes efforts désespérés pour attendrir le mien, dur mêlai battu et comprimé entre la double enclume de la science et de la débauche. »

Ma voix, étouffée par la souffrance, lui répondait indifférente :

« Que me veux-tu î que rn 'importe ce qu'est ton cœuri tu n*as plus d'empire sur moi; ton fantôme s'est englouti dans le néant des choses révolues. »

Mais, opaque et lourde comme une masse animale, la larve obstinée s'asseyait sur ma poitrine brûlante. La lucarne ronde à travers laquelle scintillaient deux grandes étoiles, figurait sa tête aux yeux effarés, tantôt éclatants et tantôt éteints sous une ombre noire. Je fermai mes yeux pour ne pas la voir ; car depuis longtemps j'ai maudit ce spectre malsain, dont l'apparition a toujours abattu ma force vitale et paralysé mes élans généreux.

Mais ne le voyant plus, je le sentis encore importun et rude : n'était-ce pas ses mains qui étranglaient ma

2Ô6 LES PATS LUMINEUÏ.

gorge sifflante? et sa bouche souillée qui imposait ses moraures à mou corps alangui ? J'entendis audessus de ma tête un mouvement continu semblable à celui de pieds qui trépignent sur un parquet. Aux morsures succéda un prurit insupportable, comme si ses ongles m'avaient déchirée; je poussai un cri de douleur plus que d'effroi, car je ne crois pas aux fantômes, et me mettant sur mon séant, je rallumai une des bougies éteintes que j'avais placées sous mon oreiller à côté d'une boîte d'allumettes. J'aperçus aussitôt rampant sur ma chemise blanche, tels que des crabes noirs, cinq à six de ces horribles insectes nommés cafards, d'autres cheminaient lentement et procèssionnellement sur les nervures dorées du soubassement de la cabine ; je me mis debout par un mouvement d'épouvante, et secouant celles de ces bétes que j'avais sur moi, je les écrasai sous la semelle de mes pantoufles. Une puanteur intolérable s'exhala de ces corps morts, visqueux et gluants comme des cloportes. Je saisis un flacon dans mon sac de voyage et en répandis çà et là toute l'essence embaumée. Tout à coup deux rats s'élancèrent du sac qui renfermait du* sucre et des pastilles ; j'éclatai de rire à la vue de ces deux pillards, imitant Coco et Mirai. Oh 1 que n'aurais-je pas donné à cette heure pour me retrouver en compagnie de la Juive et de ses marmots^ dans la bonne cabine du Mœris propre et salubre I J'éclairai la seconde bougie. L'idée d'être livrée dans l'obscurité au contact des mulots, des cafards^ deis moustiques et des mouches me terriûait. Qu'eùt-ce été si j'avais soupçonné les myriades de punaises^ de

puces et de poux blancs dont réclosion encore invisil.le devint les jours suivants effroyablement perceptible î

Je regardai ma montre, il était deux heures du matin ; encore quatre à cinq heures à passer avant que le jour parût, et que le'Gyzeh se mît en mouvement; pas un bruit du dehors n'arrivait jusqu'à moi; à bord, passagers et matelots s'étaient sans doute endormis ou résignés à une insomnie silencieuse.

Cette tranquillité m'était devenue impossible. Je compris que le seul moyen d'échapper à l'envahissement de ces horribles animalcules était de forcer ma pensée à s'exercer et mon corps à se mouvoir; continuant d'écraser et de chasser les bêtes, j'ouvris ma malle qui contenait mes livres et mes notes de voyage, je posai un cahier et une écritoire sur ma toilette, et chaque fois que la marche bornée à travers l'étroit espace de la cabine me ramenait devant la toilette, je notai fiévreusement les impressions de cette longue nuit. Je trouve encore sur une page presque illisil)le les lignes qu'on va lire :

c< Mais pourquoi donc l'apparition subite de cet être oublié? Ah ! c'est bien simple, rien de surnaturel et partant d'idéal «dans l'évocation de ce spectre oublié. Hier, parmi les motifs qui m'ont déterminée à cette excursion dans la haute Egypte, j'ai pensé tout à coup qu'il serait curieux d'y retrouver à l'état de momie vivante une de ces séduisantes aimées qui lui servirent à déchirer et à révolter mon cœur dans ses récits de voyage. De cette idée est éclos le cauchemar cie tantôt, sans trou|)le, sans attendrissement, san^

réveil possible de sentiments morts et de cendres. A moins pourtant que le fait seul d'y avoir songé soit une palpitation persistante au contact d'un sépulcre percé à jour, et qui étale en public ses pierres disjointes.

« Voilà vingt ans que cet élu de l'amour a brisé et souillé de ses mains grossières le piédestal éblouissant abrité dans un temple ignoré ; aussi beau, aussi pur, aussi rare qu'un de ces temples de la Grèce antique resté intact et enfoui durant des siècles. Voilà vingt ans que lui-même a ouvert le temple aux reptiles im* mondes, aux ronces envahissantes, aux vents destruc* teurs, aux poussières des chemins qui rongent et ternissent les marbres les plus divins. Lui-même a violé le mystère de la passion sainte, les pudiques délicatesses de l'intelligence, le respect des choses éternellement respectées : de Tamour, du génie, de la sincérité. Lui-même s'est chassé de l'enceinte sacrée en la souillant des débauches du corps, et ce qui est pis, des débauches de VAme et des bassesses de la vanité.

« Comment! toi qui gardes à travers les temps toute ta jeunesse et ta vigueur d'esprit, craindrais-tu rappawtion de ce spectre? Il est impossible qu'il t'émeuve encore et qu'il te ressaisisse, donc impossible qu'il t'épouvante. Oh ! c'est lui qui doit avoir peur quand tu rayonnes dans ta conscience 1 Pourtant, hélas ! regarde-toi dans ce miroir, comme te voilà pâle, défaite et presque mourante ! Est-ce son souvenir qui t'abat et te revêt de cette apparence spectrale I Non, c'est une tristesse immense de tes plus hautes croyances perdues, détruites, profanées .par lui. Mais quoi !

il ii*â pu entamer ton âme, restée entière comme un bloc de Paros immaniable attendant son Phidias idéal et refusant de tressaillir sous le souffle énervant d'un Pygmalion vulgaire. Sois incorruptible ! Tu vis, tu vivras de ta propre force et non par les galvanisations d'emprunt qui font son orgueil I Cet orgueil inquiet, tu \e domines par ta silencieuse tranquillité dans la solitude. Tu le domines par ta soif de la justice, par ton mépris de ce qui est fourbe et bas, par ta conviction des candeurs sublimes et ton intarissable attendrissement de toutes les souffrances humaines. La mort morale dont il t'enveloppa ne t'a pas atteinte. La vie circule en toi et le défie, la mort est en lui et le terrasse à travers ses agitations mondaines. Les sympathies qu'il inspire aux journaux putrides n'auront pas d'écho dans l'avenir; il le sent, il s'en effare ; victime, tu as reçu tous les outrages; bourreau, on lui décerne toutes les glorifications ; mais l'heure de la réparation est certaine ; il n'échappera pas au châti* ment.

(( Si un homme a tué en secret^ Vherhe des champs le dira. Souviens-toi de ce grand proverbe ,^rabe. — Cette herbe justicière qu'il a piétinée lâchement dans ce même désert africain où il a traîné ton âme, prend corps à corps l'assassin de ta jeunesse et le montre dans sa hideur barbare.

« Gravis sans fléchir ce secret calvaire, près de ce larron polluant les voluptés ineffables qu'il t'a dérobées. Du récit attendri de tes longs supplices, la réprobation du malfaiteur sortira. 11 triomphe à l'abri de sa triple armure d'emphase, de cynisme et de du-

210 LES PATS LUMINEUX.

reté. Mais une larme est parfois plus acérée qu*un glaive 1 Emeus ! tu vaincras I

a De toute l'œuvre de Walter Scott, fleuve abondant mais infécond, où chaque adolescent s'abreuve, il n'est resté dans mon cœur qu'une figure de femme; elle flotte dans les froides brumes de TËcosse qu'embrasent les mélodies brûlantes de Donizetti. Cette musique, auréole empourprée et apothéose d'une âme, est sortie d'un cri déchirant du vieux Caleb, lorsque Lucie, accourue au signal de son amant, croyant tomber dans ses bras, tombe s'engloutir dans la trappe assassine. — Ohl c'est faire bouillir f agneau dans le lait de sa mère t s'écrie le vieillard éperdu. Naïf et éloquent sanglot sur une fosse sanglante. La femme est perpétuellement cet agneau supplicié par l'amour; mais Tcigneau làche.iient poignanJé en secret peut guérir de ses blessures, il se ranime et devient lionceau, il mord à son tour le meurtrier impuni,, et devient l'instrument de la justice éternelle,

« Être éphémère qui seras poussière demain, que parles-tu de ces vengeances bibliques I endors-toi dans la paix d'une pitié universelle ; la mansuétude est à Tâme ce que l'opium est au corjis. »

Ce furent là les derniers mots que j'écrivis celte nuit.

Fatidique ironie ! Ma volonté fut brisée par une toux brutale; je retombai sur mon lit de supplice. Rappelée à la réalité de l'heure présente, je n'eus plus qu'un désir : l'oubli ! l'oubli de la souffrance, le mot opium que je venais d'écrire bourdonnait dans mon cerveau. Là est l'oubli, l'oubli, répétais-je

avidement, et cédant à riiisliact delabéte malade, je bus à longs traits la moitié de ma potion opiacée. C'était trois fois la quantité de la dose prescrite. Soit que l'agitation extrême des organes eût modifié l'effet de ce réactif, soit que la. nature bienfaisante me vînt en aide comme elle Ta fait jusqu'ici dans ces crises où le corps importun entrave l'esprit, je gagnai mon lit, et tombai instantanément dans un lourd sommeil sans rêves, sans perception de vie et de sensations poignantes^ Peut-être la mort n'est-elle que cela? Ne plus sentir les déchirements de l'être I...

Le jour émergeait à peine dans ma cabine en blanches lueurs quand je fus brusquement éveillée par des voix qui s'appelaient et se répondaient le long du couloir ; je reconnus la voix d'Eugène Tarbé et eelle de Camille Pelletan. Le premier gémissait :

— Je ne veux pas mourir sur ce sale bateau,

— Hâtez-vous de lui dire adieu, car il va partir, ricanait Camille Pelletan. Le coup d'œil sera curieux sur le pont.

Ces derniers mots me mirent debout instantanément comme l'appel d'un clairon. Ravie de constater que mon pesant sommeil ne m'avait pas engourdie, et n'avait produit dans mes idées a^ucune altération de lucidité, je me hâtai de revêtir une longue mante à capuchon qui m'enveloppait tout entière et ne laissait; voir du visage que le nez et les yeux. Je sortis de ma cabine et me disposais à monter sur le pont lorsque Eugène Tarbé, tout de blanc habillé, le crâile protégé par un grand abat-jour vert ombrageant ses joues roses, m'arrête au passage en disant :

fit LES PATS LUMINEUX.

— - Ce n'est pas le Nil mais la Tamise que vous allez voir, ou plutôt ne pas voir à travers uu brouillard opaque et glacial. Hier, j'avais peur d'un coup de soleil, aujourd'hui je crains une fluxion de poitrine.

— Tu crains tout, cher Tarbé, mais n'as-tu pas d'autre crainte ? lui répliquai-je en parodiant un vers d'Athalie. — A propos, votre terreur d'ophthalmie s'est-elle dissipée en dormant ? lui demandai-je.

— Dormir, dormir! peut-on dormir en sentant un charbon ardent qui nous ronge et nous rend aveugles? Regardez plutôt avant de me railler, ajouta-t-il d'un accent navré, et soulevant son abat-jour, il me montra ses lourdes paupières sous lesquelles disparaissaient ses petits yeux étincelants.

— Mais ce sont les moustiques qui vous ont mordu ! m'écriai-je. Votre chair fraîche les afiriande.

— Madame pourrait bien avoir raison, dit M. Boulanger qui sortait de sa cabine le visage voilé d'une gaze verte. Quoique ma carnation soit moins attrayante que la vôtre, ils n'en ont fait qu'une plaie ; et, soulevant son voile, il nous montra son visage criblé comme un tamis d'ardentes piqûres.

— C'est tout simple, vous avez dormi sur le pont, reprit Tarbé; mais moi, qui me suis prudemment couché dans ma cabine, je comprends bien que mon mal est interne. J'y succomberai ou j'y perdrai la vue, belle alternative I

— Dormir à côté de cette infecte latrina est un problème insoluble, riposta M. Boulanger.

— Et pourtant je l'ai résolu, repris-je, ainsi que celui de repousser les moustiques par un antidote

certain, et, rejetant mon capuchon en arrière, je leur montrai mon visage pâle et amaigri mais intact.

— C'est pourtant vrai, dit Tarbé. Nous ferez-vous part de votre antidote ?

— Oui, à tous deux, tantôt, quand j'aurai vu le départ de notre flottille.

— Partir ! exclama Tarbé, indécis et flottant. Mieux vaut, croyez-moi, nous jeter dans un canot et regagner le Caire. Quant à moi, j'y suis décidé, je vais refaire ma malle.

— Vous ne commettrez pas cette lâcheté, lui criaije. Prenez plutôt sur ma toilette les deux flacons de mes antidotes. L'huile de glycérine apaisera vos paupières et la potion vous fera dormir.

— Oh I si c'était vrai! je serais le plus dévoué de vos serviteurs.

— Oh ! oh I oh I comme à Alexandrie, repartis-je en éclatant de rire ; prenez toujours, je vous donne quittance.

Il disparut dans le fond du couloir, tandis qu'appuyée au bras de M. Boulanger, je montais l'escalier où s'engouS'rait Tair frais du matin. Nous atteignîmes le pont. Moins vaillante que je ne l'avais espéré, je m'affaissai sur un banc. Le cameriere Gaetano vint y déposer un plateau contenant des tasses de café noir fumant, une bouteille de cognac et des petits verres.

— Que fait Tarbé ? me demanda Camille Pelletan.

— Il dort, repartis-je, à moins qu'il ne boucle sa malle pour s'en retourner au Caire,

— Quelle citronille ! exclama le nerveux Camille eu piroiieUaiit sur le pont.

— Tout le mou Je n'a pas vos muscles d'acier, dit M. Boulauger.

— Ses muscles, on les aiguise par la décision, ré* plique Camille Pelletan. Hier soir, quand je suis allé dire adieu à Théophile Gautier, et que j'ai vu son amère tristesse de ne point nous suivre dans la haute Egypte, qu'eût si bien pu décrire le grand poète, je me suis promis que, mort ou vivant, j'accomplirais ce voyage.

— J'ai fait le môme serment, repartis-je.

— Mais alors, de la vigueur ! Fortifiez vos bronches, et, comme j'approchais de mes lèvres une tasse de chocolat que venait de m'apporter Gaetano :

— Liquide pâteux, ricana-t-il, on ne tend les ressorts amollis de la machine humaine que par les spiritueux.

— Et on les brise avant l'âge, comme Alfred de Musset, lui dis-je.

— La question est de savoir s*il est préférable de vivre jusqu'à quatre-vingts ans empêtré dans un catarrhe avec des 'organes avachis, un esprit prudent, ou de mourir à quarante, ailé, fulgurant, et encore imprégné des frais souvenirs de la jeunesse ? Les deux lots sont la souffrance et l'angoisse, héritage de tout être; ne pouvant- supprimer la douleur, oublions-la, reprit-il. Ne donnons pas à l'Inconnu, tyran inexplicable, la joie de nos lamentations.

Çonjour, docteur, bonjour, capitaine; bonjour,

ponctuel et irréprochable ami"! Vous voilà à votre poste, sans phrases, sans plaintes, comme il convient à ces hommes ofBciels qui forment le cortège d'honneur d'un enterrement. Tarbé est mort, madame agonise, mais vous donnez l'exemple de la tenue et du devoir.

Tandis quePelletan saluait parces paroles la venue de nos trois compagnons, rasés et cravatés de frais, le docteur vint à moi et me tâla le pouls.

— Imprudente! quelle décroissance de force depuis hier I et, tirant sa montre, il compta les pulsations de Tartère.

— De grâce, patience, pas de pronostic alarmant, aimable docteur I t<e juge épargne au condamné à mort l'addition des heures qui lui restent à vivre. Moi, je veux finir au hasard, comme j*ai vécu,

— Mais vous n'avez pas dormi? dit- il.

— Moins bien que vous, c'est visible à votre airdispos et à vos yeux émerillonnés.

— Le capitaine et moi, nous n'avons fait qu'un somme, aussi avons- nous pu noter au réveil nos premières impressions de voyage. La régularité est notre mot d'ordre: vertu militaire...

— Vous aviez donc le bonheur d'avoir des cabines habitables ? demanda M. Boulanger.

— La vie militaire rend indifférent à la fatigue, répliqua le capitaine en redressant sa petite taille.

— ^ De vrais soldats se contentent de peu, ajouta le docteur.

-^ Mais encore il faut que ce peu ne soit pas une

torture, reprit M. Boulanger. La cabine qui m'a été hier soir impunément assignée joint à tous les autres agréments l'impossibilité de s'y tenir debout.

— Et moi, monsieur, lui dis-je, j'ai dû me courber comme un cerceau pour pénétrer dans la mienne et pour en sortir.

— Et moi, fit Pelletan, savez-vous qu'avec mes jambes d'échalas, mes épaules ont servi de cariatides au plafond, et que si j'oubliais que j'avais une tête, je la heurtais à la fendre en deux comme une grenade. Et vous, mon bon et silencieux camarade, étes-vous bien certain de n'avoir pas laissé aux parois de votre cabine quelques débris de votre cervelle I Epanchons tour à tour nos plaintes et nos griefs , comme le chœur de la tragédie antique, puis, qu'il n'en soit plus* parlé, car, vous en conviendrez, rien n'est moins récréatif.

— Et j'oserai dire, reprit le rédacteur du Constû tutionnelj que rien n'est plus ingrat et plus incon* venant envers le khédive qui nous comble de ses fa« veurs.

— Voilà une parole de sage, exclama le docteur.

— Une parole que je noterai comme devant nous servir de règle, ajouta le correct capitaine.

Puis, accompagné du docteur, il nous laissa et se dirigea vers la proue du navire, tandis que Camille Pelletan, que nos émotions impatientaient, causait avec le pilote.

— J'avoue mon incapacité, dis-je à M. Boulanger, mais on ne me fera jamais concevoir comment nous manquons de respect au vice-roi en nous récriant sur

VOYAGE EN OBIENT. 217

la saleté eiriafection du Gyzeh, à moias d*éteadre ce respect à la domesticité de Son Altesse, qui était tenue de Tapproprier.

— Et qui l'aurait fait, repartit. M; Boulanger, si Tofficier d'ordonnance qui nous accompagne dans la haute Egypte avait daigné inspecter ce pauvre Gyzehy comme il l'a fait du grand vapeur leBéhera, que vous verrez tantôt marcher à la tête de la flottille. Le Béhera porte les membres de l'Institut, Miller, Quatrefages, Charles Blanc, etc., les personnages officiels français et étrangers, et quelques journalistes favorisés : Lambert de Lacroix du Moniteur universel^ Appleton de la Presse, Laleu de VUniverseL Hier matin, on me dit qu'Yung des Débats, Kaempfen du Temps, avaient place sur l'arche réservée ; je m'y rendis vers quatre heures avec mes bagages, et je pris possession d'une cabine fort propre ; mais, à sept heures, quand je revins à bord d\i Béhera, TolBcier d'ordonnance m'annonça qu'il avait été forcé de céder ma place au duc de T...; mais qu'une cabine meilleure m'attendait sur le Gyzeh, où, ajouta-t<il^ il allait me faire transporter à l'instant avec mes malles. Je protestai et demandai d'être reconduit au Caire. L'intendant se confondit alors en protestations de dévouement et d'impartialité, et il ne me faisait déloger, prétendait-il, que parce que le duc de T..., fort souffrant, avait à bord du Béhera de ses amis et de ses compatriotes, et, pour me convaincre combien le Gyzeh était confortable, m'affirmait vous y avoir installée... installée...

— - Ohl traître, m'écriai-je en aparté; mais ce

S18 LES PAYS LUMINEUÏ.

que je ne m'explique pas, répondis-je à M. Boulanger, c'est que nos compagnons, qui ont tous les titres par la régularité de leur attitude et de leurs opinions d'être admis sur le Béherades élus, se soient contentés d'une place sur le ponton pénitentiaire du Gyzeh ?

~- Mais cette place est le salon du navire qui d'ordinaire appartient à tous les passagers, et dont ces messieurs ont fait leur domicile exclusif ; ils y couchent et ils y travaillent... J*ai vu clair dans ce prétendu hasard qui nous a réunis sur ce ponton infect; vous, madame, correspondante du Siècle, Camille Pelletan, l'incisif écrivain du Rappel, moi, rédacteur du Journal de Paris, trois journaux mis au ban de l'Empire. Il n'est pas jusqu'à ce jovial Tarbé, qu on n'ait voulu châtier, en l'embarquant sur le Gyzeh, d'un article indépendant que, m*a-t-on dit, il a envoyé au Gaulois, Je suis bien résolu, pour ma part, poursuivit M. Boulanger, à ne pas accepter cette correction égyptienne, et demain, à la station de Minieh, qui est notre premier arrêt, on fera droit à nos réclamations, ou bien je prendrai le chemin de fer pour le Caire, et dans dix jours, je serai à Paris. Si le canot du Béhera^ qui m'a apporté ici avec mes bagages, ne s'était pas éclipsé malgré mes protestations, je ne serais pas prisonnier à bord.

— Prisonnier I cela ne peut être, m'écriai-je.

— Essayez de vous faire entendre de ces Arabes et d'obtenir d'eux une embarcation sans le consentement et Tordre de leur cheik.

Voyage en orient. iii

— Eh bienl j'avoue que cette contrainte me plaît, et que, libre de retourner sur mes pas, je n'y consentirais point. Songez au spectacle inouï qui va commencer pour nousl

Page 1