CHAPITRE L
Départ de Paris, les adieux. — Antony Oeschamps.^ Embarqttement à Marseille Bur le paqoebot à vapeur le Mœris, — Les passagers français et allemands. — Morgae et raideur de quelques-uns. -« La glace est rompue par le mal de mer. » Ma compagne de cabine. — Nous longeons la Corse et l'tie de Caprera. — Messine et les c6tes de la Galabre eutrevues la nuit. — Perspective du port d'Alexandrie. — Éblouissement du ciel africain. — M. de Lesieps .vient à bord. — Triomphateur de l'idée. — Vrai roi de l'Egypte, il nous introduit dans ks Ëtats. — Séjour à Alexandrie.
Le jeudi 7 octobre au soir (1869), il y avait à la gare de Lyon un mouyement inusité à Theure du départ du train express pour Marseille. Des artistes, des littérateurs, des savants et quelques hommes du monde se trouvaient là réunis, comme dans un salon provisoire ou dans un grand théâtre un soir de première représentation. De toutes parts jaillissaient des mots vifs, frivoles ou émus; on se sentait en plein courant d'esprit parisien, de cet esprit subtil et léger qu'on peut censurer, mais qu'on est forcé de reconnaître unique au monde par sa propre qualité de conception rapide, d'expression nette et de compré <
bensio'Q subite ; Anglais, Allemands et Italiens mettraient une journée à exprimer le nombre d'idées et de sentiments que nous formulons en une* heure. Soit inspirée» soit hasardeuse et inconsciente, notre pa« rôle court comn^e si la mort nous talonnait en nous menaçant de son inexorable silence.
Lorsque j'arrivai, ce soir-là, à la gare, accompagnée de ma famille, qui était venue de Normandie ^ pour me dire adieu, tous les causeurs bruyants et brillants de cette foule d'élite se précipitaient dans les wagons, prêts à partir. J'en fis autant après avoir embrassé ma obère et unique enfant. Nous nous tenions encore enlacées, elle en dehors et moi en dedans de laportièrOi quand j'avisai M. Eugène Pelletan.
— Eh quoi, vous êtes du voyage? lui crîai-je, heureuse à l'idée d'avoir pour compagnon de route ce noble et grand esprit qui était resté un des souvenirs les meilleure de ma vie littéraire.
— Non, c'est mon fils qui part, me répondit l'émioeut écrivain, je vous le recommande.
•*<- Et vous, monsieur, intervint ma fille avec son jeune et irrésistible sourire, recommandez donc aussi ma mère, qui est soutfrante, à monsieur votre fils.
— De tout mon cœur, répliqua Eugène Pfelletan, si je puis reconnattre le wagon où il est monté, ' ^
Il courut en avant, causa quelques secondes avec un vov» j[eur penché en dehors d'un des compartiments, puis revint à moi en disant : < La chose est faite. Vous vous trouvères à Marseille sur le pont du paquebot. »
Je serrai sa main ; j'embrassai une dernière fois ma fille. Le convoi se mit en mouvement. Je sentis alors cette défaillance de cœur que j'éprouve à chaque départ.
Durant cette minute où la vapeur qui jette dans l'air son sifflement strident n*apas encore communiqué au convoi son élan irréfrénable, mou cœur indécis se cabre en arrière; tout ce que j'y laisse d'aimant et d'aimé m'y rappelle et m'y retient; en cette seconde d'hésitation, j'entrevois toutes les possibilités du malheur. — Retrouverai-je au retour ceux que je viens de quitter? Un navrant peut-ôtre se dresse devant moi. L'attraction et l'éblouissement des pays inconnus disparaissent. Les hôtes les plus chers et les plus assidus de mon foyer abandonné me disent : Songe que tu peux ne plus nous revoir et ne plus noua entendre, au jour où tu reviendras.
En cet instant de vision funèbre j'arrêterais, si je le pouvais, la vapeur qui m'emporte ; mais elle s'est transformée en élément et je subis sa force vertigineuse, esprit et corps bondissent et se raniment par l'impulsion qui les pousse en avant.
Après une heure de cette course précipitée à travers l'espace, je sens je ne sais quoi de vivaoe et de résolu succéder à l'abattement et à la timidité du départ.
J'avais passé la journée du 6 octobre (veille de mon départ de Paris) presque tout entière avec Antony Deschamps, un ami de trente ans, mon ami le plus cher et le plus fidèle dans le monde des lettres, un sincère et fier poète qui ne démentit jamais par
un acte servile la hauteur de ses inspirations, indifférent aux vaines distinctions et aux prétendus bon* neurs ardemment convoités par tous les écrivains, même les plus grands. IL traitait les décorations, tant françaises qu'étrangères, de hochets puérils devant faire pitié à qui tient le sceptre du génie et il disait dasteeple^hase incesnant des concurrents à l'Académie française, que la docte assemblée ne pouvait servir qu'à consacrer des médiocrités, vu que les vrais talents tirent d'eux-mêmes leur consécration.
La maladie nerveuse dont il fut atteint dans sa jeunesse et dont il ne guérit jamais, n'avait pas courbé le sens altier de ce libre esprit. IL avait dans l'art le mépris du charlatanisme et dans tous les sentiments la haine du faux. Tromper^ mentir, pour se parer de la grandeur ou des vertus qu'on n'a pas lui paraissait la pire des bassesses.
Il avait puisé, dans la fréquentation assidue du génie du Dante, l'usage des mots concis et des brèves sentences qu'il employait pour flageller tout ce qui est vil. Aucune réputation ne l'éblouissait, aucuns dehors ne lui cachaient le fond des êtres et des choses.
Nul ne mesura et ne jugea mieux que lui les personnages qui ont figuré dans la longue parodie de TEmpire; il perçait d'un trait les cyniques et monstrueux repus de la fortune de la France qui escomptèrent l'honneur et la gloire de la patrie contre les satisfactions de leurs appétits et de leur gloriole.
Je transcrirai un jour quelques anecdotes recueillies par lui sur les hommes de ce temps en me gar-
dant d altérer la touche hardie et Thonnéte brutalité avec lesquelles il mit en relief les vices de ces énervés !
Je raimais pour cette franchise et cette hauteur d'allure; mais aussi par gratitude personnelle. Depuis trente ans que nous étions liés d'une pure amitié, il m'avait constamment donné la preuve du dévouement le plus rare à trouver dans le monde littéraire ; chaque fois que j'avais été trahie dans une de ces relations intellectuelles ob, imprade(nment, Je mettais tout mon cœur, mais qui d'homme à femme ne sont souvent qu'un jeu de vanité et de galanterie, j'avais trouvé en lui un défenseur courageux. Car il faut du cwirage dans une société corrompue pour donner raison aux vaincus de l'amour, de Tamitié ou de la gloire. Qui eût préféré leur douloureuse défaite au triomphe acquis par la violation secrète du bien et du beau ?
Gomme il fut le témoin presque journalier de ma vie ouverte à (oute heure à son affection vigilante, il put constater dans ces ruptures navrantes (où l'ami et le confident de la veille devient l'ennemi et le calomniateur du lendemain) de quel côté fut la trahison. *
Il jugeait avec son inflexible droiture les calculs d'intérêt et de vanité des hommes au cœur sec qui se glorifient de duper un cœur ému, et quelles que fussent leur fortune et leur position dans le monde, il n*en était Jamais ébloui. Il restait le juge intègre et redouté de leurs actions cachées, se tenant à distance des succès hâtifs et bruyants que leur décernait une camaraderie intéressée. .
10 LES PATS LTTMINETTX.
Mes longs séjours en Italie dei dernières années n'avaient fait que resserrer cette fidèle amitié. Ses lettres ^mplacèrent alors les fréquentes visites qu'il me faisait à Paris, Il se passionnait pour la résurrection de l'Italie; il avait été Tami des plus célèbres proscrits italiens exilés en France. Tout jeune, en pleine Restauration (1822)« il vécut à Rome» dans cette Rome licencieuse et vraiment papale qu'on ne reyerra plus. Les mœurs romaines étaient encore, à cette époque, celles décrites par le président de Brosses, et plus récemment par Stendhal. Il avait logé à Rome, ainsi que son ami Alexis de Tocqueville, chez un^ honnête veuve de la bouigeoisie dont les deux filles, jeunes et belles, étaient les maltresses, Tune d'un cardinal et l'autre d'un monsignor. Celle qui était échue au cardinal» quoique fort glorieuse des soins que lui rendait un prince de l'Église, se plaignait au jeune poëte français de l'avarice del ricco vecchio. Si bien qu'aux fiites du carnaval, n'ayant pu obtenir de Son Éminence une robe de gala qu'elle convoitait depuis longtemps» elle eut recours au giovane straniero et fit un beau matin une saignée de cento sçudi à sa bourse.
Il fallait entendre ce grand et libre esprit évoquer à quarante ans de distance cette scène érotico-burles* quel C'est en apportant le chocolat au jeune podte que la brune et ardente signorina lui fit un jour cette prière» Il était au lit, encore fatigué d'une excursion de la veille h travers les ruines. Il eut un élan d'émotion et d'attendrissement qui lui conqui* rent la belle romaine ; il se leva instantanément e(
VOYAGE EN ORIENT. a
courut chez le banquier Torlonia prendre sur le crédit qui lui était ouvert les cento scudi désirés par la jeune fille. — « carissîmol s'écriait celle-ci, en l'embrassant : Niente di più gentile neWamore che la gioventùt »
Le cardinal apparaissait dans le fond du tableau avec son grand nez souillé de tabac liquéfié, coulant sur son camail violet en larmes putrides.
Puis c'était à Naplês l'étonnement et la répulsion de ces deux jeunes voyageurs français : Antony .Deschamps et Alexis de Tocqueville, l'un qui fut le pur traducteur de Dante et l'autre l'historien philosophique de la grande république américaine, en voyant s'étaler le long de Tolède dans sa terrifiante nudité la prostitution des deux sexes. Tandis que plus dépravés et plus cyniques que ceux de Gonstantinople et du Caire, les rufflani napolitains demandaient aux étrangers ébahis : — « Signorini, voleté una bella ragazza o voleté un abatino? » Et cela en pleine tyrannie bourbonienne et papale, au temps où Grégoire XVI ' enfermait au fort Saint- Ange les patriotes romains et oà le vieux roi Nasone ^, veuf de l'infâme Caroline, à peine réinstallé & Naples par une armée autrichienne, condamnait à l'échafaud, à l'exil ou au bagne, les libéraux napolitains auxquels il avait juré, l'année précédente, une constitution; c'étaient sous ce ciel radieux, après di^-huit siècles de catholicisme , les vices