I. Voltaire, Zadig
H LES PATS LUMINEUX.
faisais servir par intervalle. Je fermais les yeux pour ne pas voir ce pauvre corps près de devenir cadavre, et pour mieux entendre ce radieux esprit qui^ sans éclipse, se manifesta jusqu'aux derniers jours. J'avais le pressentiment qu'à mon retour je ne le retrouverais pas. Lorsqu'il se leva, il m'embrassa, sur le seuil de ma porte ; des larmes jaillirent sur mon visage. Feignant de m*attendrir sur moi-même : — a Si j'allais mourir là-bas I cher Antony, » lui dis-je en serrant ses deux mains comme pour le retenir.
— Vous! s*écria-t-iL Oubliez-vous que nous, poètes, en nous identifiant sans cesse aux choses éternelles, nous participons de leur vitalité et de leur durée? Nous avons deux forces en nous pour combattre la mort ; notre labeur idéal et l'amour.
Car c«lui*là bientôt sent le froid da trépaç Qui ne travaille point, ou bien qui n'aime pas.
— Ces vers soat de vous? repartis-je, vous seul savez dire avec simplicité les choses les plus grande».
Il avait msi la rampe et descendait péniblement l'escalier; arrivé en bas, il me cria': — A demain! Si je puis me tenir sur meg jambes» je tous r@ verrai à la gare de Lyon.
Le lendemain, ma fille et moi l'espérions encore au moment du départe S*il n'était pas là, l'ami Incoi" ruptible^ inséparable depuis tant d'années de nos joies et de nos peines, c'est qu'il se mourait.
VOYAGE EN ORIENT. i5
Ainsi que Bérangeret les deux Alfred^, il avait connu ma fille tout enfant; comme eux il avait appelé le bonheur sur ce petit être adorable ; il l'avait chanté dans des vers émus. L'enfant grandit, et jeune fille, puis jeune femme et jeune mère, toujours elle avait trouvé le doux poète aimant et bon, pliant sa grandeur à tous ses vouloirs, ainsi que le plus tendre aïeul eût pu le faire.
J'attache, comme autrefois les Grecs, une influence heureuse à ces parentés intellectuelles répandant leurs vœux sur une destinée qui commence. Si jusqu'ici aucun malheur irréparable n'a atteint mon unique enfant, ne serait-ce point parce que les plus beaux génies de ce siècle ont souri à son berceau, et que le plus grand de tous, Victor Hugo, l'a bénie a Guerneseyî
Il se dégage une émanation bienfaisante et une force protectrice des êtres supérieurs qui dominent l'humanité. Ce sont là les vrais saints et les sages intermédiaires auquels il faut croire.
J'arrivai k Marseille, tellement brisée par les fati* gu«8 et les émotions des jours précédents, que je dus passer toute La journée du 8, alitée. Je ne quittfti l'hôtel où j'étais descendue que le samedi, 9 octobre,