‹ Les pays lumineux: voyage en orientChapitre 5 sur 25 · I. Alfred de Vigny et Alfred de Musset · texte numérisé non relu

I. Alfred de Vigny et Alfred de Musset

10 LKS PAYS LUMINEUX.

vers trois heures, pour aller m'embarquer, au port de la Juliette, sur le paquebot à vapeur le Mœris. Le pont du navire était encombré par les passagers, se heurtant aux portefaix marseillais qui criaient et juraient, suivant leur coutume, en déchargeant çà et là nos bagages. Les plus avisés d'entre nous s'empressèrent, dès leur arrivée à bord, de faire choix d'une cabine; quant à moi, par un irréfrénable penchant, je cède d'abord à ce qui me charme avant de penser à ce qui m'est utile. Le mouvement du port m'intéressait, j'y restai pour voir défiler mes compagnons de route. Ma vie de voyage et de solitude des dernières années m'avait rendue presque étrangère à la plupart d'entre eux. Théophile Gautier, qui était venu souvent chez moi lorsqu'il eut pour la première fois la velléité d'être de l'Académie française, parut d'abord ne pas me reconnaître. Charles Blanc, récemment nommé membre de l'Institut, eut le bon goût de se souyenir qu'il m'avait vue à Londres, en compagnie de son illustre frère, resté mon ami. Nous échangeâmes quelques paroles cordiales, et il me nomma ceux des invités que je ne connaissais point, entre autres le peintre Fromentin, Tillustre chimiste Bertholet, le docteur Broca, le caricaturiste Darjou, Yung, collaborateur des Débats; Fernet, du Temps; Lambert, du Moniteur universel; Florian-Pharaon, de la France^ et Eugène Tarbé, frère du directeur du Gaulois. Dans un jeune homme énorme, à face souriante, qui me salua à ma grande surprise, je reconnus M. François Lenormant, directeur du Correspondant. Je me détournai pour serrer la

main du jeijine et svelte Pichot, fils d*Amédée Pichot*, ^lon bienveillant compatriote provençal. Filleul d*un de mes plus chers parents, chez lequel il venait de s'arrêter à Arles, et qui Tavait chargé d'une lettre pour moi, Pierre Pichot m'assura de son dévouement durant le voyage que nous allions entreprendre. — « Je compte sur vous, lui dis-je en riant, et sur Camille Pelletan pour m'étre secourables en cas de défaillance. 9 La sympathie des pères impliquait pour moi la courtoisie des fils; mais les mœurs littéraires avaient subi une transformation complète entre deux générations.

Il était difficile de se reconnaître au milieu de la cohue compacte qui se pressait en ce moment sur le pont : une douzaine de femmes élégantes s'y distinguaient à peine ; la plus jeune et la plus jolie était M™® Charles de Lesseps, qui, avec son mari et son jeune beau-frère Victor de Lesseps, allaient rejoindre en Egypte leur glorieux père, héros pacifique de la grande fêle à laquelle nous allions assister. Vive et spirituelle, cette jeune femme fut la gaieté et le charme de notre traversée. Son mari, que j'avais vu à Paris, me la présenta au moment oii le Mœris allait virer de bord.

Rien de moins imposant que la perspective du nouveau port appelé la Joliette : si l'on regarde du côté delà ville, la vue est bornée, au premier plan, par deux monuments énormes en construction. L'art

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