I. DifMteur de la Revue BriUxnniqw
n'a rien de commun avec ces bâtisses vulgaires, dont Tune sera la cathédrale de Marseille et l'autre le nouveau restaurant de la fle^erre *. Les aeux monuments se valent. Je me hâte d'en détourner les yeux pour contempler l'horizon du côté de la mer. L'îlot aride du château d'If se dresse sur les eaux tranquilles ; on croit voir, aux lueurs du crépuscule, la figure indignée de Mirabeau planer, menaçante, audessus de cette vieille prison, C'est là que l'homme de caste se transforma en défenseur du peuple, et le libertin frivole en tribun formidable. Il me déplaît qu'à cet hôte immortel et véritable du château d'If, l'imagination facile et souvent banale d'Alexandre Dumas ait substitué son héros imaginaire de Monte- Cristo. Ces usurpations du roman sur l'histoire ont Tinconvénient d'attirer l'attention de la foule sur des pei*sonaages fictifs, tandis qu'elle ignore même les noms des hommes les plus mémorables qui ont illustré nos annales, Depuis la publication de ce roman, trop célèbre, tous les voyageurs, surtout les femmes, qui ont visité la geôle du château d'If, n'ont pas manqué de demander au gardien de leur ouvrir le cachot de Monte-Cristo, et, imperturbable dans la confirmation d'une légende qui lui procure d'inépuisables pourboires, le gardien obéit. Essayez de demander à ce même homme qu'il vous montre la chambre où fut enfermé Mirabeau et où il médita, au bruit des tempêtes, l'émancipation de la France et du monde, je suis certaine que vous entendrez la
1. L'ancien restaurant de oe nom se transformait à cette (^po^ue en une Tilla offerte par la yllle au prince impérial.
même réponse qui me fut faite à Naples quand je cherchai à découvrir, parmi les casemates du donjon de l'QBuf, la fosse humide et noire où Campanella a gémi pendant quarante ans : a Non se conosce questo uomo. » (Ou ue connaît pas cet homme-là], me dit 1q cicérone.
Le murmure de voix de ceux qui m'entouraient se confondait au murmure des vagues. Je me sentais seule au milieu de cette foule ; je me mis à rêver à la destinée sinistre de tous ceux qui ont combattu pour l'humanité. Je fus tout à coup arrachée à mes ré« flexions par la phrase suivante, prononcée avec cet accent marseillais brutal et perçant, intolérable à qui* conque a vécu à Paris : «c Qui, monsieur, moquezvous de moi tant que vous voudrez, disait derrière moi une jeune femme, j*ai fait hier le pèlerinage de Notre-Dame de la Garde pour en obtenir une bonne traversée, puis celui du château d'If pour y voir U chambre de Monte-Cristo. » Ces paroles s'adressaient à un gros Allemand à barbe rousse, journaliste vien* lïois. Je me mis à rire en entendant confirmer si à propos le point de départ de ma rêverie. Je tournai la tôte, et en voyant celle qui avait parlé, mon rire se transforma en sourire sympathique. C'était une jeune mère tenant par la main un gros garçon de deux ans, et en allaitant un autre de quelques mois; ce dernier était enveloppé d'un long châle de cachemire rouge, et, à sa chair rebondie, promettait de devenir aussi robuste que son frère. Ces deux enfants énormes cou* trastaient avec le corps frêle de leur mère, dont la taille ne dépassait pas celle d'une petite fille de douze
ans. Elle portait.un peignoir en étoffe de laine trèsfine rayée, rouge, bleu et noir, ouvert sur la poitrine et laissant voir un sein brun, sans relief^ auquel son nourrisson vorace semblait pourtant trouver uq lait abondant dont on voyait choir les gouttes comme des perles des coins de sa bouche rosée. Les bras fluets, à la peau bise, de la jeune femme se jouaient dans des manches larges; ses poignets mignons étaient ceints de gros bracelets arabes de Tor le plus pur. Â chaque doigt de ses mains effilées scintillaient des bagues de pierreries; ses pieds d'Espagnole étaient chaussés de bas de soie blanche et de fines mules de velours noir brodé d'or et de corail. Sa robe, flottante de toutes parts, était comme fixée autour du cou par un collier à triple rang de vrais sequins d'or sur lequel tintaient de longues pendeloques suspendues aux oreilles. La léte jaillissait de ce riche carcan, énergique, puissante et comme disproportionnée avec le corps délicat. Une bouche fraîche, toujours ouverte par un rire de contentement, laissait voir des dents un peu longues, mais inaltérées et d*un blanc de
nacre ; le grand nez busqué, aux narines frémis • santés, attestait qu'elle était de race juive portugaise croisée de race arabe. Très-mince vers le haut, ce nez, qui dans la vieillesse devient la disgrâce d'un visage, séparait à peine, à sa racine, deux yeux noirs immenses aux cils bruns frangés ; le rayonnement en était tellement lumineux qu'on était fasciné parleur flamme intense, bien que le regard exprimât plus d'avidité animale que de passion et d'intelligence. Le front bas était comme encadré par les arcs épais des
VOYAGE EN ORIENT. . il
sourcils et parla massive onJalalioii d'une chevelure splendide, relevée en une triple torsade qu'une de ces épingles italiennes, nommées spada^ assujettissait à peine au sommet de la tête. Cet échafaudage caprin cieux et savamment combiné, joint aux talons de ses mules, ajoutait un tiers de hauteur artificielle à sa stature naturelle. Un charme étrange s'échappait de tout ce petit être sans beauté réelle, sans harmonie dans les traits, sans grâce dans les formes, mais ayant des yeux comme on n'en voit pas et des cheveux uniques au monde. L'œil d'un artiste ne se serait pas trompé sur le fugitif attrait que lui prétait la jeunesse, et eût deviné l'horrible petite vieille que ce corps chétif et ce visage au nez prédominant deviendraient un jour.
En ce moment elle était si vivace et si gaie, elle couvrait de baisers si retentissants les joues de son dernier-né, que, me souvenant des enfants de ma fille, je lui souris maternellement. Elle allait m'adresser la parole, quand la cloche du dîner retentit. Tous les passagers qui s'étaient attardés sur le pont se précipitèrent vers le double escalier conduisant au grand salon du navire. A ce signal, la jeune mère saisit de son bras maigre aux muscles d'acier son fils de deux ans, et le hissa sur son épaule, tandis qu'elle pressait sur son cœur, avec des poses de madone de Murillo^, son autre bambino endormi. Dans le mouvement qu'elle fit, ses cheveux, s'échappantde Tépingle qui les retenait, tombèrent sur ses pieds comme un voile de veuve. Le journaliste allemand, ébloui, s'offrit à porter un de ses deux enfants.
— Laissez-moi donc, exclama-t-elle en riant, les hommes n'entendent rien à manier les enfants, si vons voulez être galant, courez à la recherche de ma négresse Norma et ditet*lui de me faire servir un bon souper tout près de ma cabine. J'ai une iaiQi de lionne, c'esUÀ-dire de nourrice*
Le Mœris était un des pluii vastes paquebots des Messageries impériales* Les soins de confort et de pro-^ prêté qu*on trouvait à son bord redoublèrent à l'occasion des fêtes auxquelles nous allions assister. Le capitaine, M. Frédéric Bigodet, mit à honneur de satisfaire les invités de toutes les nations quHl conduisait à Alexandrie. Trois rangs de tables, somptueusement servies^ se déployaient dans toute la longueur de Timmense salon de ce beau navire. La lumière des girandoles reflétée par les glaces des parois faisait scintiller les cristaux et l'argenterie. Les parfums des fleurs et des fruits groupés dans les surtouts se mêlaient à l'odeur appétissante des mets les plus rares. Le meilleur des restaurants parisiens n'aurait pu offrir un dîner plus exquis à une réunion de gourmets. Nous étions là cent cinquante convives, les Français en msyorité, puis des Allemands, des Espagnols, des Portugais, des Hollandais, des Belges, des Norwéglens, etc. Je fus placée entre M. Gharlos de
Lesseps et le capitaine du Mœris, L'air frais du soir, longtemps respiré sur le pon't, nous avait donné à tous une < faim de nourrice » qui me fit penser à la jeune mère ; je la cherchai en vain du regard et me renseignai sur ce qu'elle était.
•^ Quelle paire d*yeux et quelle étrange petite femme, me dit le capitaine en riant; c'est une juive de Marseille, mariée à un riche négociant d'Alexandrie ; elle a fait plusieurs fois la traversée sur mon navire, je vous assure que c'est une étude à faire, et puisque, à mon grand regret, je n'ai pu, ajouta-t-il, vous donner une cabine pour vous seule, j'ai pensé que sa compagnie vous divertirait.
— Mais c'est une trahison, capitaine ; ces deux marmots vont geindre toute la nuit.
— Rawurez*vous 1 la mère et les enfants seront couchés dans une heure et dormiront déjà d'un lourd somme quand vous irez vous coucher vous-même. »
À quoi bon protester! Nous goûtions tous le charme du bieil*être, Tenli^ain quedonnenlunbondî* ner et une causerie animée. Se m'abandonnais à la gaieté générale. La traversée commentait sous les plus heureux auspices. La nuit était tranquille, le ciel étoile. Après le café, le docteur Broca, en quelques brèves paroles, opina pour une promenade digestive sur le pont. Les hommes allumé^ rcnt leur cigare, les femmes s'enveloppèrent de manteaux. En allant chercher un burnous dans la cabine où Ton avait déposé mes bagages, j'aperçus à rentrée du couloir qui y conduisait la dame juive accroupie à la turquo sur un moelleux
lapis ; SOS longs cheveux qu'elle avait laissés déployés, par négligence ou par coquetterie, se déroulaient derrière elle. Elle mangeait encore d'un appétit vorace. Sa négresse, agenouillée, lui servait à j;>oîre, et tour à tour déposait devant elle les plats que lui faisait passer un domestique du navire. L'aîné des enfants, tout barbouillé d'un pudding à la crème, s'était endormi à côté de sa mère, tandis que le plus petit continuait à téter gloutonnement le lait qui jaillissait de sa mamelle brune et flasque.
Bois, mon petit roi.
Bois bien, soûle-toi!
Viande et vin en moi Font du. lait pour toi.
chantait la mère avec le même sans-gêne que si elle eût été dans sa maison d'Alexandrie.
Elle me salua comme je passais. Elle avait appris, me dit-elle, que je serais sa compagne de cabine. Elle s'en félicitait, espérant^ ajouta-t-elle, que j'aimais les enfants. — « Oh I oui, repartis-je, pourvu qu'ils dorment tranquilles. — Ils dorment déjà, répliquat-elle, ce sont deux agneaux. »
Quand je ressortis de la cabine, je trouvai près d'elle le journaliste viennois ; il. lui proposait une promenade sur le pont.
« Je mériterais d'être battue, si j'exposais mes enfants à s'enrhumer, » lui répondit-elle.
Je Bufifoquais dans ce couloir sans ai?; me voyant pâlir et chanceler, elle poursuivit : — t Mais offrez donc votre bras à madame. »
Le gros Allemand obéit, et tout en me hissant vers le pont, u murmurait machinalement : < Quels yeux I oh! quels yeux! ils ne regardent pas : ils dévorent.
— Yeux de ligresse idolâtrant ses petits, dis-je, je ne crois pas qu'il y ait place dans ce cœur pour va autre sentiment que la passion maternelle.
— Peut-être, ajouta-t-il, et ce peut-être vaut bien une tentative. »
Après m'avoir fait asseoir sur un banc, il me quitta pour aller poursuivre son mirage. Presque aussitôt je le vis revenir bredouille : < Elle dort déjà dans sa cabine ; je vous envie, me dit-il, vous qui la verrez endormie, ses longs cheveux déployés.
— Je crains fort, repartis-je, que les braillements des petits ne me gâtent cette idylle. »
Il était huit heures et demie du soir, la brise avait fraîchi, et il fallait, pour ne pas grelotter, marcher sur le pont au pas de course. Les hommes se réchauffaient avec leur cigare ou leur pipe, quelques femmes les imitaient et fumaient des cigarettes turques. Bientôt un vent plus fort se leva; les vagues se gonflèrent au-dessous du navire ; au sud-ouest, elles se dressaient à l'horizon comme des monticules.
— Allons-nous avoir une tempête? demandai -je au pilote.
— Une tempête non, mais une petite danse.
Nous entrions dans le golfô de Gênes, golfe ora«
geux, aux bruyantes clameurs, qui mugit à l'heure où j*écris ces pages (fin octobre 1873) avec la même furie qu'il y a quatre ans, quand nous cinglions vers l'Egypte.
86 LES PATS LUMINEUX.
Vers neuf heures un quart, la bourrasque et le froid nous forcèrent à descendre dans le grand salon, brillamment éclairé, où nous avions dîné. Les plus éprouvés s'étendirent sur les divans, les plus courageux, commencèrent à écrire les lettres qui devaient être mises à la poste à Messine. Les correspondants des journaux combattaient vaillamment leur malaise. MM. Yung et Feyrnet écrivaient à la même table. M . Eugène Tarbé, un joufflu garçon de vingt ans, imberbe, chantait joyeusement au piano sans se préoccuper des renseignements qu'il devait adresser au Gaulois^ et dont il se déchargea durant presque tout le voyage sur le caricaturiste Darjou. MM* Fiorian- Pharaon et Lambert alignaient prestement et sans désemparer leur prose. Le jeune Pierre Pichot venait de me montrer Camille Pelletan qui, dans un des angles les moins éclairés de la salle^ formait comme un tableau vivant de Técole flamande; son corps grêle et long semblait flotter dans un pantalon large et dans une veste étrange retenue à la taille par une ceinture de laine brune, sa chemise était ouverte et froissée et sa cravate nouée à l'aventure ; d*un grand béret fantastique d'un blanc sale qui, comme un sala* dier de faïence, couronnait sa tête expressive, sortaient les boucles soyeuses de ses cheveux bruns. Son front intelligent, lisse et pur, était éclairé par deux yeux noirs superbes (les yeux de son père); son nez au vent e* ses lèvres déprimées, serrant une de ces pipes dite brûle^ueule^ formaient le plus bizarre contraste avec le haut de son visage d'une beauté grecque. Vhumour et l'esprit pétillaient dans cette physioniH
mie unique, on y devinait le style de ses articles du Rappel, dont la verve endiablée et la fantaisie en font à vingt ans un des plus brillants rédacteurs de ce journal. Il écrivait en ce moment avec une rapidité vertigineuse sa première lettre sur le voyage en Egypte.
De si terribles événements se sont passés depuis cette époque, que je n'ai pu lire aucune des eorrespondances publiées dans les journaux par mes corn* pagnons de route. J'ignore même si elles ont été réu« nies en volume. Mais je suis certaine que celle de Camille Pelletan a dû reproduire avec un vif relief toutes lesétrangetés de cette terre biblique. A chaque feuillet qu*il remplissait dune main fébrile, il se versait un petit verre de cognac, refoulant ainsi les haut-le^CŒur que lui donnaient les oscillations du navire. Derrière lui, Tencourageant de son regard tranquille, Théophile Gautier, affaissé sur un tas de coussinà, était d'une pâleur morbide ; au gonflement des paupières et à la boursouflure des traits, on eût dit un masque de cire ; il n'écrivait point, il ne parlait pas, et ses lèvres semblaient ne plus avoir la force de tenir son cigare; tout à coup il se leva sans se plaindre, et, avec cette marche lente et cette sobriété de mouvement qui le caractérisaient, . il marcha vers l'escalier conduisant aux cabines. « Je vais dormir, » dit-il en passant près de quelques amis.
Il était dix heures, j'écrivais fiévreusement les der^ niers feuillets de ma première lettre, autour de moi presque tous avaient terminé leur besogne. Les uns s'étaient endormis en fumant sur les divans circu-
laires, d'autres avaient regagné leurs cabines. Les plus jeunes s'obstinaient à lutter contre le sommeil et le mala'^se précurseur du mal de mer qui nous mena? çait, riaient, chantaient, gambadaient. Eugène Tarbé, toujours au piano, exécutait un pot pourri étourdis* sant où se confondaient l'air de la Marseillaise et celui de Partant pour la Syrie. Il héla tout à coup Camille Pelletan qui venait de clore sa lettre et étirait ses longues jambes et ses bras pour se remettre d'aplomb, c Un tour de valse avec Darjou, » exclama la voix claire de Tarbé, en passant à une modulation de la Marseillaise. Le svelte Camille saisit le caricaturiste, dont le sommet de la tête efOeurait à peine son épaule, et le força à faire le moulinet. Mais en ce moment le roulis devint si fort qu'il les lança tous deux sur le divan. Camille Pelletan se remit à fumer et à boire philosophiquement. Darjou, évidemment ému de la bruyante hilarité qui salua sa chute, redressa sa taille et boutonna majestueusement son vesloii.
Le journaliste viennois et Pierre Plchot étaient assis à la table où j'écrivais. Je dis à ce dernier : — Amenez-moi donc Pelletan, que nous fassions connaisr sance et que je lui serre la main; vous savez bien qu'en cas de péril je compte sur vous deux au nom de vos pères.
Sans lever son béret fantastique, le jeune Camille vint à moi en deux enjambées. •— Je ne sais pas, me dit-il, si nous nous entendrons en littérature; n'importe, comptez sur moi, quoique je sois demimort ; et il retomba sur le divaii.
-* Les littérateurs français manquent de tenue ,
VOYAGE EN OUIENT. 29
murmura le joiinialiste viennois, toujours correciement cravaté de bleu et dont les cheveux pommades et alignés en boucles indéfrisables gardèrent leur irréprochable symétrie à travers les tempêtes de la traversée.
Tout à coup les clameurs de plusieurs voix montèrent vers nous du côté de l'entrée du salon qui conduisait aux cabines. M. Florian-Pharaon accourait en nous disant, efifaré, et pourtant gaiement : — Vous êtes là bien tranquilles ; vous ne savez donc pas ce qui est arrivé I Théophile Gautier vient de se démettre la clavicule !
— Et vous riez, repartis-je, de ce triste accident?
— Je le déplore, reprit-il, mais un détail tellement burlesque s'y trouve mêlé, qu'il est impossible de ne pas en être égayé. C'est un tableau tragi-comique, jugez plutôt. En nous quittant tantôt, poursuivit-il,^ Gautier a été renversé par le roulis sur l'escalier qui mène sRix cabines ; il s'est relevé sans sentir d'abord sa blessure, et avant d'aller dormir il est entré dans un certain cabinet. Mais quand il a voulu rajuster cette partie de notre habillement que ne nomment pas les Anglaises, il lui a été impossible de mouvoir le bras.
Je passais en ce moment près de la porte du cabinet, je l'entends crier : — A moi, Lambert! Ehl Lambert !
Je crus qu'il répétait la plaisanterie populaire dont tout Paris a retenti. — Eh I Gautier! lui ai-je crié, qu'avez-vous donc à rire? — Mais je ne ris pas, je suis blessé ; j'appelle Lambert ! Entrez donc 1
Je compris qu'il s agissait de Lambert du Moniteur ^ et j'envoyai à sa recherche tout en aidant Gautier à se reboutonner et à se remettre debout. En ce moment le docteur Broca bistourise notre grand poète.
En apprenant ce fâcheux accident, nous quittâmes tous le salon pour aller savoir des nouvelles du blessé. Le docteur Broca venait de lui poser un premier appareil ; un peu de fièvre s'était déclarée, compliquée du mal de mer. Le docteur opinait qu'il faudrait débarquer le poète à Messine.
— J'y débarquerai aussi, gémissait le gros Tarbé, pris tout à coup de vomissement.
La bourrasque éclatait. Nous chancelions tous I Les garçons de chambre ne savaient à qui répondre et tendaient aux plus malades les vases opportuns.
— J'en" ai assez de la terre d'Egypte! criait une voix entrecoupée d'un hoquet,
— Eh I les Pyramides ! exclama Darjou.
— Quarante cuvettes nous regardent 1 exclama Tarbé.
Les plus atteints cherchaient à s'étourdir par des bouffonneries. A grand'peine, en m'étayant aux parois du couloir, j'étais arrivée dans ma cabine. J'y trouvai la jeune mère juive endormie avec ses deux enfants, l'un à son sein et l'autre à ses pieds, sur la même couchette.
Je m'étendis dans un des lits parallèles, cherchant à échapper à ce mal abrutissant par une immobilité de cadavre : je pensais à ma fille et à mes chers petits-
enfants, et j'étais attendrie en regardant dormir cette jeune mère. Prête à me dévouer à elle, je m'imaginai qu'elle serait de son côté secourable. Je commençais à m'assoupir quand l'atné des enfants s'éveilla en beuglant : — Tais-toi, Nini, dit la mère, tu vas réveiller Coco. — Je veux mon pantin, je veux du nanan^ criait Nini, en battant de ses petits pieds mignons le giron maternel. Il atteignit son petit frère qui, brusquement éveillé, poussa à son tour des cris de paon.
— Vous êtes bien heureuse de pouvoir dormir tranquille, me dit la juive.
J'aurais éclaté de rire à cette hyperbole, si je n'avais été comme paralysée par le mal de mer.
La rafale qui redoublait imprimait au paquebot des oscillations terribles.
' — Je veux mon pantin I répétait l'obstiné Nini d'une voix stridente, et se hissant sur l'épaule de sa mère, il cherchait à saisir la ficelle du jouet. Mais à peine y eut-il réussi qu'il lança le pantin dans la cabine en criant plus fort : •— Je veux du nanan; j'en veux! j'en veux!
— Tais-toi, Nini, la boite aux bonbons n'est pas là, répliqua la mère,
— Va la chercher I J'en veux I j'en veux I
•— Si vous ne m'aidez pas à le calmer, me dit-elle, cela peut durer jusqu'au jour,
— > Ehf qu'y puis-je? Je suis incapable de faire un mouvement, madame.
— Si VOUS avez des bonbons, repartiUelle, donnezles-lui pour gu*il se taise.
— Oh ! de tout mon cœur I murmurai-je. Prenez mon sac de voyage au pied de mon lit, vous y trouverez des pralines et des petits fours de Castelmuro.
— lU sont bien meilleurs que ceux de Paris, reprit-elle, et, si vous permettez, j'en mangerai quelques-uns, car voilà que la faim me revient.
— Prenez-les tous, les sucreries me font horreur, répliquai-je entre deux spasmes suivis de vomissement.
J'étais retombée inerte sur ma couchette tandis que cette mère modèle et son enfant dévoraient, sans se gêner, les friandises que m'avaient offertes mes amis de Marseille.
Quand Nini fut repu il demanda à boire.
— L'eau pure lui fera mal, me dit-elle, il me semble avoir vu dans votre sac une bouteille de sirop î#
— C'est un flacon de vin de Malaga.
— Vous permettez? fit-elle,
— Comment donc I
•Elle déboucha le flacon avec prestesse et remplit jusqu'au bord une timbale d'argent qu'elle vida à moitié avec Nini.
— Oh ! maintenant, je suis certaine qu'il va dormir comme un charme, et couchant l'enfant à ses pieds : Au tour de Coco; celui-là, poursuivit-elle tout en ballottant à droite et à gauche le petit être, qui suçait son sein comme une sangsue, ne s'endormira qu'avec la chanson qu'il aime. — Alors, d'une
voix fraîche et vibrante, elle entonna ce stuptide re« frain de nourrice :
Coco a son sabot.
Papa a son rabat.
Je ne me charge pas de deviner le sens de cette idiote ritournelle qui durant une semaine harcela mon sommeil et irrita mes nerfs ; elle bourdonne encore à mon tympan tandis que j'en écris les paroles.
Enfin Coco cessa de geindre et la mère cessa de chanter. Elle ferma ses grands yeux noirs, seul rayonnement de son visage. Ses longs cheveux emprisonnés dans un bonnet de percale qui lui messeyait ne voilaient plus ses traits incorrects ; je fus alors frappée de la disgrâce de sa physionomie : le menton pointu, la lèvre pendante, le nez recourbé, le front bas, exprimaient toutes les convoitises de l'égoïsme ; en dehors d'elle et de la tendresse charnelle et bestiale qu'elle concentrait sur ses rejetons, on comprenait qu'aucune pitié pour les détresses humaines n'avait jamais pénétré dans ce cœur. Elle devait battre sa négresse Norma,. et abuser de la barbarie des lois turques pour maltraiter les fellahs à son service ; fastueuse et sensuelle comme une créole, elle aimait les bijoux et la bonne chère ; la vanité la rendait prodigue; mais tout appel de la misère à l'aumône faisait éclater sa lésine. Je lisais clairement les instincts de cette femme sur son visage immobile. L'observateur superficiel n'eût vu en elle qu'une bonne mère. La bonté pour les nôtres n'implique
di liBS PAYS LUMINEUX.
pas la bontë pour tous. Les iatérôts de la famille s'exercent presque toujours au détriment des intérêts généraux. Pour être vraiment grand et sacré, le foyer d'amoup maternel^ dont la première expansion est pour nos enfants, doit s'étendre et se dilater sur Tim* mense famille humaine.
J'avais pu mesurer le degré de sensibilité de cette femme vulgaire pendant mes tortures du mal de mer,
— Grâce à Dieu, me disait-elle, je n'ai jamais souffert de ce vilain mal. Je ne me porte jamais mieux qu'en mer et mon appétit redouble.
Dans sa satisfaction d'échapper à la souffrance» elle avait en me regardant le rire barbare du sauvage, et cependant sa première pensée avait été de me plaire.
— Je suis très*£lattée, m'avait^elle dit, de partager votre cabine, cela me fera honneur & Alexandrie d'avoir connu une romancière.
Quand je constatai sa dureté inconsciente envers moi, qu'elle compCttit pour quelque chose, je me demandai ce que devait être cette dureté envers ceux qu'elle traitait en inférieurs.
La préoccupation incessante du mot non-8eule*> ment circonscrit Tesprit et Taveugle, mais elle atrophie le cœur : c'est le point de départ de toutes les tyrannies humaines ; en s'exerçant sur une grande échelle et impunément, c'est l'usurpation d'od dérivent les royautés et les castes éternellement consacrées, étayées par les religions.
Ainsi je songeais durant cette nuit d'insomnie.
J'entendais dans les cabines voisines comme des rugissements d'animaux dominés par le grand bruit du mugissement des vagues. Je pensais à ce merveilleux poète de la forme, tout à coup terrassé par un mal humiliant. Je me disais : Son esprit fléchit, son inspiration succombe sous cette blessure inutile; inutile comme toutes les souffrances physiques qui entravent le développement intellectuel, et partant la moralisation progressive de l'humanité.
Oh ! ils le savaient bien, ces tourmenteurs de l'intelligence qui, au nom d'un Dieu auquel ils prêtaient leur propre férocité, broyaient les os et brûlaient les chairs pour éteindre, dans l'obscurité des mythes, les premières et vives lueurs de la science.
Toute torture du corps produit une éclipse dans nos facultés ; une halte forcée dans les labeurs de l'idée. Ces interruptions fatales sont le désespoir de l'artiste. A quoi bon ces jours retranchés de nos jours si bornés f
A quoi bon les tourments sans trêve déchaînés sur l'humanité tout entière? Combien d'hécatombes ignorées s'accomplissaient à cette heure! Pauvres ôtres sans puissance, abandonnés au hasard des té« nèbres I
Mes nerfs vibraient ; mon cerveau était en feu. Vers le milieu do la nuit, je m'endormis enfin d'un lourd sommeil plein de visions sombres. Mais, aux premières blancheurs de l'aube , la voix tyranhique de Coco fut pour moi le chant du coq. Je tentai en vain de ne pas l'çntendre en cachant ma tête sons les oouvertures, La mère implacable me dit d'uu
3d I^ES PAYS LUMINEUX.
accent criard : — J'espère que vous ne vous plaindrez pas ; nous vous avons laissée reposer bien tranquille. Maintenant suivez mon conseil : je sais ce qui convient en mer; levez- vous, mangez et promenezvous sur le pont.
Tout en parlant, elle tendit son bras noir et velu et poussa le bouton de la sonnette. La femme de chambre entra : la tendre mère lui commanda d'éveiller sa négresse et de faire apporter le bain de ses enfants. Cette fille, comprenant mon irritation muette, lui fit observer que la cabine était trop étroite pour y disposer une baignoire quelque petite lût-elle.
— En ce cas nous les baignerons dans la cuvette.
Avant de sortir, la femme de chambre s'informa si je n'avais rien à lui ordonner. Je demandai une tasse de chocolat à Teau qui me fut appartée quelques minutes après. La féroce juive choisit comme à plaisir le moment oiXj''en approchais mes lèvres pour ouvrir les langes de Coco. Ils étaient pleins d'un autre liquide d'une couleur à peu près semblable, mais dont lodeur me fit aussitôt rejeter celui que je venais de boire.
Coco se débattait, en hurlant, dans la cuvette d'eau froide où le plongeait sa mère ; tandis que Nini, furieux, égratignait et mordait la négresse, qui tentait de le contraindre aux mêmes ablutions. D'un bond il lui échappa, puis, attiré par le sac aux bonbons, il s'élança sur ma couchette. Nu, mouillé et les cheyeux ruisselants, il se blottit, glacé, sous ma couverture.
— Est-il futé, ce petit diable ! exclama la mère. N'est«ce pas, madame, qu'il aura de Tesprit 7
Assourdie par cette importune qui me contraignait à la réplique : — £h ! madame I m'écriai-je, laissezmoi donc la paix I gardez vos enfants I
Elle eut un mouvement de panthère^ et m'arrachant Nini cramponné à mes jambes : — Ohl ces femmes auteurs, vociféra-t*elle, on a bien raison : elles n'entendent rien à Tamour des mères.
J*éclatai de rire, quoique j'y fusse peu disposée, et, sans lui répondre, je regardai ma montre pour constater combien durerait le supplice de sa compagnie.
Il ne lui fallut pas moins d'une heure pour achever de pomponner ses enfants et de s'attifer ellemôme. Quand elle eut peigné ses longs cheveux, lissé ses sourcils, agrafé ses colliers et ses pendeloques, et mis des bagues à tous ses doigts, elle sortit, enveloppée de son grand châle de cachemire rouge, avec ses deux enfants groupés dans ses bras. On eût dit une zingara de théâtre ; elle lança sur moi, en fermant la porte, un regard mélodramatique de jettatore.
Gomme toujours, l'énergie me revint en me retrouvant seule. Je me sentis ranimée par Tapaisemen t du silence. La rafale avait cessé presque instantané* ment; les rayons d'une chaude journée d'automne éclairaient en plein la cabine. Une bise salutaire y pénétrait par la lucarne ouverte. Je me hâtai d'en sortir pour me renseigner sur les victimes du mal de mer. Eugène Tarbé et Camille Pelletan avaient été
38 LES PATS LUMINEUX.
deux des plus torturés ; chacun de nous se hissa péniblement jusqu'au pont pour y respirer un peu d'air vital. Quelles mines blafardes I quelles allures d'hôpital nous avions tous ! Les fils de M. de Lesseps et sa charmante belle-fille nous apparurent seuls riants et dispos, tels que la veille. On eût dit que leur glorieux père les avait rachetés des fureurs du vieux Neptune en accomplissant l'union des deux mers. Des groupes se formaient autour de Théophile Gautier qui, le bras en écharpe, vint s'asseoir, soutenu par deux amis, sur un fauteuil, La sérénité habituelle de son visage était doublée» ce jour»là, par une pA^ leur marmoréenne. Il avait souffert sans se plaindrai s'était abandonné aux mains du chirurgien avec cette superbe tranquillité dont il s'était fait une habi* tude. La douleur qui se trahit par les cris ou la con* traction des traits lui semblait humiliante.
Il mit toujours sa fierté à dissimuler comme uns déchéance l'altération des organes et la décroissance des forces. Il avait souvent dit à ses amis : « Je mourrai sans grimace, sans délire et sans rAle* » Il « tenu parole. Ce jour-là il nous étonna tous par la fermeté rayonnante imprimée sur son visage; tes longs cheveux, peignés avec soin par un ami, encadraient son front lumineux. Ses regards voilés avaient plus d'éclat que la veille. Les chairs molles et gon« fiées de son visage, qui depuis quelque temps altéraient la pureté de ses traits, s'étaient comme tendues sous l'effort de la volonté et l'angoisse de la souffrance. La lumière du matin, en se jouant sur la tôte du poète, lui rendait, en cet instant, un reflet de sa
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beauté prlmitiye. Il en est ainsi de ces raerreilleux marbres grecs, tout à coup exhumés sous le ciel caressant de l'Attique, ils se dépouillent au contact du jour de la terne poussière du temps et nous ap* paraissent encore dans leur immortel éclat.
Les grands poètes et les chefs-d'œuvre de Tart ont seuls le privilège de ces rajeunissements merveilleux ; mais fugitif à Tendroit de la beçtuté humaine qui tôt ou tard se décompose et pér^, cet éclair garde la durée dans les créations du^ génie.
Comme s'il eût deviné l'intérêt attendri qu'il nous inspirait et le charme dominateur qu'il exerçait ce jour-là sur tous, Théophile Gautier eut pour chacun un sourire de bienvenue. Moi-méme> qu'il avait dé< daigné de reconnaître la veille, j'obtins de lui un legard sympathique, et il me tendit sa main restée libre quand je lui dis que je serais allée lui offrir mes soins si j'avais pu me mouvoir et me tenir debout durant cette nuit de bourrasque si rude pour tous,
-—Excepté pour moi, me dit^il gaiement, cap, depuis le pansement magique que m'a fait Broca et la potion qu'il m'a administrée, je n'ai plus senti qu'un calme divin.
— - Et votre blessure?
«- Je l'oublie dans le bien-être du reste du corps.
— Alors vous ne songez plus à nous quitter à Mes* sine?
«— Partir pour le Caire et n'y pas aller, ce serait trop béte, répliqua-t-il ; je me suis juré de voir la mosquée d'Hassan, et je la verrai.
Ces quelques paroles échangées entre nous rom-
pirent la glace. Oa faisait cercle autour du poète. Journalistes, artistes et écrivains causaient hruyamment et fumaient à outrance. La vapeur du tabac enveloppa bientôt la tête de Théophile Gautier, impassible comme celle d'un dieu égyptien. On se tutoyait, on se blaguait^ suivant l'expression de l'argot adopté chez une princesse qui eut la prétention, durant les dernières années de l'Empire, de se faire 1 Egérie et la protectrice de ces néo-romantiques doublés d'un réalisme brutal. Elle avait recruté Théophile Gautier et quelques autres qui, cédant à des considérations diverses, s'étaient faits les flatteurs de l'Empire
Le poêle doit avoir
pour objectif idéal de planer bien au-dessus de toutes les royautés de la terre. Voilà ce que j'eus la fran-* chise de dire souvent, durant ce voyage d'Egypte, au jeune Camille Pelletan, dont l'enthousiasme aveugle pour Théophile Gautier ne tolérait pas qu'on distinguât entre son talent et son caractère. Né d'un père républicain, et en train de le devenir lui-même, Ca* mille Pelletan, en défendant certaines actions qu'il se fût bien gardé de commettre lui-même, ne cédait qu'à son engouement littéraire. Moins désintéressés dans leur culte pour le poQte rallié à l'Empire étaient les journalistes de la presse officielle embarqués sur le Mœris. Pour eux Théophile Gautier était un pavillon glorieux dont ils couvraient leur triste marchandise, lambeau de pourpre éclatante drapant leur humble servitude. Jaloux de cette recrue inespérée.
ils faisaient le guet auprès de sa personne et ne permettaient pas qu'un libre esprit l'approchât et l'attirât dans les régions plus pures de Tart inaccessibles à leur bassesse. Amuser, servir, flatter obséquieusement et bichonner leur Théo^ dont ils s'étaient fait les gardes du corps, telle fai la fonction de ces littérateurs subalternes. A quoi servirait d'écrire ici leurs noms, qui pour la plupart ont disparu dans la débâcle de l'Empire? Ces noms ne diraient rien au souvenir des lecteurs, et ils raviveraient seuls dans le mien les impertinences gratuites dont ils me harce-lèrent en toute occasion sur ces étroits théâtres de navire, où l'on est à chaque instant en contact. ' J'avais publié récemment, dans le journal le Siècle^ ma satire Paris-Matière^ qui flagellait les vices de la cour. La majorité des invités à l'inauguration du canal de Suez appartenait au monde impérialiste et à la presse officielle. On s'étonnait de me voir comprise dans le petit nombre des écrivains libéraux conviés à cette fôte des intelligences. J'ai dit que je devais cette faveur à l'amitié de M. Louis AUoury et à la courtoisie de M. de Lesseps ; mais pour -les journalistes officieux, qui ne voyaient dans ce triomphe du génie persévérant d'un homme que l'occasion d'aduler l'impératrice, j'étais un témoin gênant ■qu'il fallait tenter de tenir à distance. Les Français excellent, quand leurs intérêts ou leurs vanités sont en jeu, dans ces impertinences tacites que rien ne désarme. Les premiers signes de cette hostilité secrète se manifestèrent bientôt envers moi, dans cette matinée, tandis que je causais avec Théophile Gautier,
il LES PATS LUMINEUX.
Quoique le roulis fui moins rude que la veille, il était impossible de se tenir debout sans un horrible malaise. Nous avions tous résolui pour échapper au mal de mer, de passer la journée en plein air. Les fauteuils et les pliants manquèrent à ceux qui survinrent les derniers sur le pont. Je fus de ce nombre, et pas un de ces Français, que je nommerai les officiels, ne m'offrit un des sièges sur lesquels ils reposaient leurs pipes ou s'étiraient les jambes^ en se prélassant autour du poète blessé. Je m'assis en riant sur le plancher et m'accoudai à mon sac de voyage plein de sels et de cordiaux. La cloche du déjeuner sonna' sans attirer personne dans le salon. On avait peur de changer d'atmosphère; pourtant la faim nous gagnait; tous les domestiques ne suffisaient pas à nous apporter à manger ; les plus jeunes et les plus dispos des officiels leur vinrent en aide avec un joyeux empressement. Ils allaient à l'assaut des mets et en rapportaient des portions qu'ils offraient aux personnages les plus importants. Pour eux l'importance et le mérite consistaient à être en crédit, n'importe à quel titre, dans le monde impérialiste; ils choisissaient les plus fins morceaux pour les fonctionnaires de l'État, et leur offraient à boire tout en trébuchant. Ils s'épuisaient en petits soins auprès de deiix femmes vulgaires (que nous retrouverons dans l'excursion de la haute Egypte), n'ayant de titre à leur obséquiosité que d'être bien en cour.
La façon dont je les vis procéder ce jour-là me rappela un mot sanglant fait sur un des leurs qui avait débuté dans la presse libérale, puis bruyamment
revêtu la livrée de César. Il fut, jeune encore, nommé sénateur, en récompense de sa versatile faconde. En lisant un joufi dans le JUoniteur, sa nomination inattendue au Sénat, Lamartine^ qui l'avait protégé lors de ses débuts, s'écria : — Et dire que c'est moi qui ai mis la plume entre les mains de ce monsieur-là ! «— Non pas la plume» mais le plumeau, riposta un interlocuteur bien connu.
C'est de ce plumeau d'antichambre, dont les journalistes gagés époussetaient les ordures de l'Empire, qu'ils osaient menacer les esprits altiers.
Je fus mise en gaieté et en verve ce jour-là, en voyant ces subalternes officiels exercer en pleine mer leur domesticité littéraire. Mais presque aussitôt rassasiée de ce spectacle infime, à moitié raffermie par l'air salubre du matin , je montai sur le haut pont aidée du journaliste allemand qui était accouru vers moi pour s'enquérir de la jeune juive« Au récit de ma nuit de supplice et des incongruités de Coeo^ îl se mit à rire immodérément en répétant : -^ La mère à Coco I la mère à Coco I Oh ! désormais c'est le seul nom qu'aura dans mon souvenir cette jeune femme dont les yeux*, j'en conviens, m'avaient agité*
Après m'avoir fait asseoir sur un banc, il me quitta, riant toujours, et rejoignit un groupe de ses compatriotes auquel il communiqua son hilarité. Je le crus guéri de son attraction sensuelle, mais en le surprenant le soir et tous les jours suivants aux trousses de ma persécutrice, je ne pus douter d'une de ces affinités bestiales qui dominent chez l'homme
toutes les répulsions de l'esprit. Tout en raillant la m mère à Coco , » il s'était fait son chevalier furtif , et dans mes courses à travers Alexandrie, je le surpris se promenant avec elle et dorlotant ses enfants.
La brise encore très-vive qui soufQait sur le haut pont et la rareté des sièges en avaient éloigné les passagers. A peine quelques-uns des plus vaillants 8*y promenaient-ils à grands pas, essayant de raffermir leurs jambes et de reprendre l'équilibre. Je n'eus pas la prétention de les imiter, et, sentant l'impossibilité de me tenir debout, je restai immobile et frissonnante sur le banc étroit ou je m'étais affaissée. Cependant à la proue du pont, sous les clairs rayons du chaud soleil d'automne, se détachait l'attrayant tableau d'un groupe de femmes élégantes. A leur physionomie rieuse et à la gaieté de leur eau* série, on devinait qu'elles avaient échappé au mal terrifiant. Elles étaient gracieusement assises ou étendues sur ces fauteuils à ressorts qui atténuaient le mouvement des vagues et dont elles avaient eu soin de se pourvoir avant de s'embarquer* Un seul de ces fauteuils était vide; une belle enfant de douze ans l'avait abandonné pour courir sur le pont; ses splendides cheveux noirs flottaient au vent ; à sa distinction native et à son ravissant costume, on eût dit une petite Parisienne s'ébattant dans le jardin des Tuileries. En passant devant moi elle s'arrêta et m'engagea, toute rougissante, à aller occuper son fauteuil où je serais mieux , me dit-elle, que sur ce vilain banc. Elle ajouta que ces dames seraient charmées de
"me voir auprès d'elles. Et comme j'objectai ma crainte de ne pouvoir marcher jusque-là sans tomber : a Je vous soutiendrai, me dit-elle gaiement, j'ai le pied marin. » Pais , d'un mouvement plein de grâce, elle me tendit son épaule et son bras mignon; c'est dans cette pose guindée du Bélisaire de Gérard que je m'approchai de ces dames : elles se levèrent pour me faire accueil; Tune d'elles, M"*® Chailan, femme du directeur des télégraphes du Caire, qui emmenait en Egypte ses trois sœurs, jeunes et charmantes Marseillaises, m'apprit que l'aimable enfant venue à moi se nommait Ziba et était la fille de Nubar-Pacha, premier ministre du vice-roi. Elle me .fit asseoir sur le fauteuil à côté de sa mère, puis reprit sa course à travers le pont. C'est ainsi que je fis connaissance, sans présentation, avec M°^® Nubar- Pacha, gracieuse et intelligente Arménienne, qui devait, de concert avec son mari, me donner au Caire des preuves d'intérêt dont le souvenir reste ineffaçable. Ce jour-là, au début du voyage , je ne remarquais que l'amabilité de ces dames.
Vivifiée par une causerie sympathique et par un beau soleil d'automne dont les rayons s'irradiaient autour de ma tête, je résolus d'élire domicile sur le pont jusqu'à la nuit. Ces dames me quittèrent vers midi pour aller déjeuner et faire un bout de toilette. Je restai seule en possession de ce doux fauteuil-dormeuse, d'oii je pus contempler commodément les montagnes dénudées de la Corse qui se déroulaient à gauche du navire, étagées en plans monotones. Vue de la mer, la Corse est fort laide ,
ê» LES PATS LUMINEUX.
ses moatagaes n'ont pas les postures superbes des chaînes de la Sardaigne, qui plus tard et jusqu'au déclin du jour se découpent à notre droite dans la pourpre du soleil.
A rile de Corse succèdent les lies ou plutôt les récifs de la Madêlaine et de Caprera. Tous ces grands blocs déchirés qui jonchent la mer d'azur attestent un cataclysme volcanique.
L'Ilot désormais sacré par le nom de Garibaldi n'est qu'une plage affaissée et pierreuse. Je reconnais la maison, dont je possède un dessin, juchée blanche sur une colline verdoyante ; étroite oasis dans le désert mornOi où une grande âme resplendit. J'envoie, en passant, un salut mental profondément ému à ce grand vaincu de Montana «
La mer se calme à la sorlie du détroit, la brise 6st douce, je m'oublie sur le pont, quelques étoiles pointent au firmament; je ne me lasse pas de voir se dérouler les côtes variées de la Sardaigne, le croissant de la lune couronne un mont qui a l'aspect du grand Golisée romain, largement ébréché. Le phare du cap s'allume et fait serpenter sur les flots un long courant de rayons.
La nuit vient. Nous nous retrouvons presque tous à table , un peu raffermis par le calme relatif de ce second jour de traversée. La veillée au salon ne se prolonge que jusqu'à dix heures. Plus ou moins brisé par les rudes secousses de la veille, chaque passager cède au sommeil. Je regagne ma cabine, tandis que le navire file enti*e les lies Lipari et se dispose à franchir le détroit de Messine. Je m'étends tout ha*
billée sur ma couchette et, malgré les beuglements de CocOi ja m'endors lourdement jusqu'à deux heures du matin. L arrêt subit du mouvement du navire me réveille. Je comprends que nous faisons halte devant Messine et je me hâte de monter sur le pont. En . face du port de la vieille cité sicilienne, que bordent des palais à galeries ouvertes, se dressent de l'autre côté du détroit les. montagnes de la Calabre, noires sur le fond laiteux d'une claire nuit où poudroient des myriades d'étoiles. Ces dernières ramifications de l'Apennin sont dominées par la jîroupe* de l'Aspromonte qu'a rendu célèbre ^fière défaite de Garibaldi. Ce mont formidable fut soûl^é et rompu dans le sinistre tremblement de terre qui bouleversa les Calabres en 1783. Plus de cent miMe hommes périrent durant le cataclysme dont les phases durèrent plu* sieurs mois. Des villes entières furent englouties, des lacs surgirent à la place même où les montagnes s'effondrèrent. Toute la configuration du sol changea durant ces scènes d'horreur. Le duc de Scylla , qui était parvenu à sauver dans des barques quinze cents de ses vassaux, gagna la mer et se crut en sûreté. La mer se souleva et lança des flammes. Quinze cents cadavres furent rejetés aux rivages que bouleversaient de toutes parts les feux souterrains.
Quand les éléments s'en mêlent, ils sont encore plus barbares que les hommes. Quelles guerres font , d'aussi énormes hécatombes que ces cataclysmes nommés par les dévots les fléaux de la vengeance divine? Tandis que je rêve à cette fatidique catastrophe, si voisine de notre époque et déjà oubliée, le
tt LES PAYS LUMINEUX.
paquebot stationne en regard du port de Messine, (k>at les palais éclairés par les fanaux de gftz décrivent un large et lumineux demi-cercle que reflète la mer. Des barques se détachent du rivage et voguent vers le Mœris : une vient chercher nos lettres et nos dépêches; d'autres apportent des provisions au navire; plusieurs nous amènent des marchands de coraux, de bijoux en coquillage et en lave, de bonnets phrygiens, de ceintures de laine pourpre et autres objets de Tindustrie sicilienne. Un grand mouvement se fait sur le pont;Jes vendeurs déguenillés se heurtent, s'apostrophent, s'injurieat. Quels gestes I quels éclats de voix ! quelte âpre ardeur au gain I Hélas ! signes évidents d'une cruelle misère, car on se bat souvent et fon jouerait volontiers du couteau pour quelques baïocci. Eugène Tarbé^ un des plus atteints du mal de mer, est tenté de s'arréter à Messine. Je le raille d'être moins brave que Théophile Gautier qui avait dominé sa souffrance. J'ajoute à ma remontrance le conseil d'un cordial qui le ranime soudain et lui rend son humeur joviale.
Vers trois heures du matin, le Mœris se remet en route. Adieu ce détroit mémorable où du rivage de Reggio je saluerai, au retour, l'Etna sublime. Je le cherche en vain du regard, tandis que le vaisseau vire de bord et marche à toute vapeur vers la mer africaine. Adieu la terre; nous ne la reverrons plus qu'à Alexandrie!
Je rentre dans ma cabine décidée à dormir, là je trouve Coco et iH/tmî eu traii) d'escalader ma cout
VOYAGE EN ORIENT. i9
chette et demandant à grands cris les bonbons de mon sac, mangés par eux les jours précédents. Je les rudoie sans pitié et la peur les fait taire. — La juive, ébahie de ma détermination à repousser la tyrannie de sa progéniture, prend une attitude de mère martyre , et s'écrie en pressant les deux enfants dans ses bras : « Vous voyez bien , mes chers agneaux , qu'elle n'a pas de cœur ; c'est une louve. » — J'éclate de rire, et finis par m'endormir d'un bon somme.
A mon réveil, la mer était calme, le soleil radieux,
le temps printanier. Tous les passagers se retrouvent
à table; on mange, on cause, on rit. Aguerris à la
mer, on raille les tortures de la veille. Le soir de
cette bonne journée du jeudi (14 octobre), dernière
nuit que nous devons passer à bord, le vaste salon du
Mceris retentit d'une gaieté folle. Le jovial Eugène
Tarbé lient le piano, il chante d'une voix pleine et
fraîche des chansons bouflbnnes, et joue tour à tour
Tair de la Marseillaise et celui de Partant pour la
Syrie. Assis près de moi, à l'angle d'une des tables,
Camille Pelletan écrit sous ma dictée une complainte
que j'improvise sur les tortures du mal de mer. La
fille de Nubar-Pacha, cette belle enfant dont j'ai
parlé, et la charmante M""® Charles de Lesseps, nous
arrachent les couplets; elles en exigent la lecture
immédiate. Tarbé les déclame d'une voix tonnante
avec des inflexions et des gestes (][ue lui envierait Le-
vassor ^.
1. Voici cette complainte, telle que je la relrouye dans mes cahiers de voyage :
60 LES PATS LUMINEUX.
Le couplet suivant, bissé frénétiquement et repris en refrain par toute l'assistance , donne le ton, le caricaturiste Darjou bat la mesure i
lamentables ripailles, OA le siDistrè élément Goayre des tas de mangeaillet De flots de vomissements!
Rabelais, lorsqoe ts failles, Tb dis Trai 8aperbement«
L'autre couplet qui obtient les honneurs du bU est celui sur le célèbre écuyer Raimbeaux, qui a eu la