CHAPITRE n
Nous débarqnoM à Alexandrie ; aspeet da port et de la ▼itie. — Le joarnalitte Bsfèiie Tarbé et le earieauirisie Daijmi. «• Ntmter lidtil i9babital)ie. "• L'hà\^ ii»i«i«. ^ ConforUble installation k rhAUl de VEnrapê. — > EmpresMOQeiit de son propriétaire italien et de son compatriote Tonino bey ialoiiioae« nflleter de eéiémmilft #« KMdif»!*^ is% Françaùies d'AleMpdri^ et dn Caire, ^ h parcours Alexandrie. — Aiguilles de Clëopâtre. — Colonne de Pompée, — InactioB musuinane. — Le eanal Ilaha6«dieh.«» lardina
di vtoHinl et Tillaa de ni iMmu djynilainf, -^ A^peci d'AI«Modri# ail temps de Volney.
Nous laissons le Mœris à rentrée de ia rade d'AlezandriOi et montons, pour.tourner te port encombré» sur un élégant petit bateau à vapeur gui nous est amené
par M, de Bégny, secrétaire de rintendance de la
santé. Ce jeune Français au senrioe du khédive est
pour ses compatriotes d'une exquise urbanité* Je lui dois pour ma part des remerctments sans nombre
dont j'ai bien souvent regretté d'avoir été forcée de différer l'expression. Les voitures qu'on a ordonnées pour nous sont prises d'assaut au débarquement par quelques passagers du Mœm; M. de Régny, me voyant seule, me fait réserver d'autorité une calèche et m'y fait monter avec mon menu bagage, me disant
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que je trQuver^i mes malles Hôtel de VEuropê oOi un logement m'est réservé. Au moment où. mon cocher nubien, vêtu à la turque de couleurs voyantes et coiffé d'un turban blanc, va lancer au galop ses chevaux arabes, je vois accourir vers moi Eugène Tarbé ruisselant de sueur et son frétillant et inséparable camarade Darjou.
— Plus de voitures, pas même un baudet, s'écrid Tarbéi par pitié» madame, faites-nous pl^çe, je fonds liquéfié sous ce soleil africain,
«^ Bien volontiers, répliquai-joi en serrant eontrfi moi mes sacs de voyage pour faire asseoir le» deuit amis,
«« Regardes-nous comme vos chevaliers et tout A vos ordres sur la terre d'Egypte, me dit Darjou en guise de remereiment.
— Oui, à la vie et à la mort I ajoute le plantureux Tarbé.
Les chevaux partent et noua emportent k toute vi* tessa h travers des rues à l'aspect étrange qui charment nos yeux européens. Des ânes lilliputiens élégamment harnachés, l'œil vif et les oreilles droites, trottent en tous sens, emportant des cavaliers quatre fois plus groa et plus lourds que leur monture.
-"- Je te dessinerai enfourchant un de ces diminu<tib d'âne, dit Darjou.
Tous les idiomes se heurtent dans l'air, toutes les itationalitésse croisent dans Alexandrie. Sa population cosmopolite est de deux cent cinquante mille
âmes^. Les Italiens, les Grecs, les Arméniens y sont en majorité; ils sont à la tête du grand et du menu commerce, de la direction et du service des hôtels défrayés par eux.
L'inauguration du canal de Suez a attiré en Egypte un grand nombre d'industriels et de domestiques français. Ce sont des laquais parisiens, stylés à la cour impériale, que nous rencontrons, les jours de fête, dans les palais du vice-roi. Notre arrivée met en émoi, ce jour-là (vendredi 15 octobre 1869), toute la population d'Alexandrie, les rues étroites sont encombrées de curieux, chacun veut voir les passagers du Mœris, les invités du khédive. Sur la porte des hôtels où des logements ont été retenus pour nous, les garçons, en habit noir râpé, se tiennent, une serviette à la main, pour nous arrêter au vol. Avisant un hôtel de second ordre dont les garçons nous convient : « C'est là que nous devons loger, s'écrie Tarbé, et si vous m'en croyez, madame, vous y descendrez avec nous. Vous y aurez du moins nos soins et notre protection, si ?lle vous est nécessaire. — Mais, objeclai-je, ce n'est point là VHôtel de VEurope où une chambre m'est réservée et où mes malles ont été portées. » Un garçon parlant à peu près français intervient et s'écrie : « Vous serez mieux ici qu'à VHù* tel de VEurope où il n'y a plus un seul lit à donner à celte heure; un des commissaires du vice-roi vient de nous en faire avertir. » La lassitude m'accable, le soleil torride qui tombe d'aplomb sur nos têtes para-
1. Cette population n doublé depuis rouYerlure du canal de Sues/ (Note écrite en 1874.) I
lyse le peu de forces que la traversée m'a laissées. Je sens qu'un bain et quelques heures de sommeil me sont impérieusement nécessaires et j'ai la faiblesse de croire aux promesses du cameriere et aux protestations courtoises de mes compagnons déroute. A peine avions-nous fait Tascension d*un rude escalier en bois conduisant à d'affreuses petites chambres sales, sans Persiennes, sans lavabo et où les rayons d'un ciel de feu sç répercutent sur les murs blanchis à la chaux, que je comprends combien je me suis fourvoyée. Je proteste de l'impossibilité pour une femme de passer une seule nuit dans une telle auberge, je veux d'ailleurs aller à la recherche de mon bagage. Je redescends l'escalier en chancelant; ces messieurs me suivent. Arrivés dans la cour couverte d'une tente et transformée pour le moment en salle de restaurant et en buvette, Eugène Tarbé m'engage à m'y reposer et à le laisser avec son ami aller à la découverte de mon bagage et d'un meilleur gîte pour moi. La calèche qui nous a amenés stationne encore devant la porte, ils y remontent en me promettant d'être de retour avant une demi-heure. Je les crois, ne pouvant m'imaginer une de ces plaisanteries en certaines occasions irritantes à l'égal d'une insulte. Je m'assieds sur une chaise dans cette cour où l'on respire une certaine fraîcheur, je me fais servir une orangeade à la glace. Au bout de deux heures d'attente, comprenant que j'ai été dupe et que les deux amis ont profité de la calèche pour aller visiter la ville, je somme l'hôte (un Italien qui m'exaspère à force de me répéter avete patienza) d'en-
voyer cbarcber uacommisïaira du vice-roi. Au bout d'une nouvelle beure d'attente, arriva nn officier turc aux manières douces et polies, mais entendant à peine le français. Je parvins à lui faire comprendre ma fatigue qui touche à Tépuisement et la nécessité immédiate de me conduire h une meilleure auberge* Il m'engage h monter dans sa voiture et me rassure sur mon bagage déposé, à coup sûr, Hùtel d^ t'Eu^ r9pe où une bonne obambre m'avait été réservée. Ne me voyant pas arriver, on a donné cett^ chambre à un autre invité ; mais le lendemain elle sera libre, plusieurs passagers du Mmrù devant partir de grand matin pour le Caire. En attendant, me dit^il, il va me conduire dans un bon hôtel suisse, en face môme de celui de l'Europe, où je pourrai me reposer,
ym suis arrivée h, c^ degr0 de lassitude où ia perspective à^in lit où l'on puisse s'étendre fêsume toutes les convoitises du bien-être. Les paroles de ce brave Turc, sans protestation et sans phrase, me don* nent confiance, Après m'avoir recommandée aux soins du propriétaire de l'hôtel suisse, il me quitta en me disant que le lendemain matin il viendrait se mettre à mes ordres.
Une grande chambre d'une exquise propreté, à ri-^ deaux de toile perse e( aux persiennes vertes bien closes, fut mise h ma disposition; j'y obtins sur l'heure un bain d^eau tiède où je me plongeai, La chaleur, la poussière et les insectes des rues d* Alexandrie m'auraient rendu tout sommeil impossible sans ces ablutions ; en portant du bain je ne fis qu'un bond vers le lit bien blanc qui me conviait, et je m'en*
dormis instan^nément d'un sommeil réparateur et exquis. Vers cinq heures je fus éveillée par des voix mélodieuses qui chantaient sous ma fenêtre des airs italiens; aux voix succédëi^ent l'Hymne de Garibaldi et la Marseillaise joués par des orgues-harmonicas. On eût dit que la ville turque me donnait une sérénade. Charmée et surprise, je voulus savoir d'oCi venait cette musique; j'entr'ouvris une de mes fenêtres et j'aperçus la vaste place des Consuls ^ la plus belle d'Alexandrie. Cette place, ombragée par de grands arbres, est ceinte de maisons d'architecture mauresque ; elle est décorée de deux immenses vas*ques de granit dont les eaux jaillissantes vivifient Tair. Le soleil déclinait et la fraîcheur du crépuscule » qui succède si brusquement à la chaleur du jour sous le ciel africain^, me parut délicieuse; les fleurs des balcons se ranimaient et répandaient leurs parfums. Il y avait sur la place un grand mouvement de piétons et de voitures; les magasins et les bazars commençaient à s'éclairer; les musiciens ambulants stationnaient par groupes devant les hôtels. De l'autre côté de la place, en face de mes fenêtresi une bande de chanteurs arabes attira mes regards. Ils chantaient sous un gratid balcon au-dessus duquel on lisait :. Hôtel de VEurope. Voyant que je n'avais que quelques pas à faire pour me renseigner moimême sur mes bagages et sur l'itinéraire des autres invités, je me déterminai aussitôt à sortir. Je n'avais
1. Cette transition soudaine de ratmosphère, trôs-pernicieose an Caire, a moins de danger à Alexandrie où la brise de mer assainit l'air.
qu'à me louer de mes hôtes suisses, mais aucun des passagers du Mœris ne logeait chez eux; malgré la promesse de rofl5cier turc, j'étais inquiète de ma solitude, je me disais que je pouvais être oubliée dans celte ville étrangère et manquer le départ pour le Caire; mieux valait courir de suite aux informations que de les attendre jusqu'au lendemain; je m'habillai en hâte, et sans prévenir personne je traversai la place en quelques enjambées.
Arrivée sous le vestibule de V Hôtel de VEurope, je reconnus mes malles qui s'y prélassaient. Ce me fut d'un bon augure. Je n'avais pas franchi la moitié de l'escalier que le propriétaire de l'hôtel, à qui uu domestique avait dit mon nom, vint à moi, accompagné de M. Tonino Salomone, officier de cérémonie du khédive, envoyé à Alexandrie pour y recevoir les invités et qui devait les escorter au Caire, puis dans la Haute-Egypte; ces messieurs, tous deux Italiens, me firent l'accueil le plus cordial. Rien de meilleur, lorsqu'elle est sincère, que la nature italienne; ce qu'elle a de caressant et d'enthousiaste dispose aussisitôt à la confiance. L'empressement que me témoignèrent ces deux messieurs venait d'un sentiment national ; ils gardaient sur la terre d'Egypte un amour passionné pour leut patrie. Ils avaient lu mon livre : r Italie des Italiens, et j'étais pour eux une compatriote intellectuelle. Le propriétaire de l'Hôtel de V Europe, M. P..., grand et bel Italien, à la figure ouverte, avait servi sous Garibaldi et connu Mazzini. Les portraits de ces deux vrais patriotes décoraient le salon où il me fit asseoir en disant chaleureusement
à M. Salomone : « Il faut fetor madame plus qu'une princesse, elle est l'amie de notre Italie et de ces deux grands hommes qui nous entendent et nous regardent. »
M. Salomone se confondit en protestations de dévouement. Quant à M. P..., ses attentions délicates ne se démentirent pas un instant durant mon séjour en Egypte. Ce jour-là, il fit pour moi l'impossible. II supplia un voyageur italien de me céder sa chambre et il y fit transporter instantanément la partie de mon bagage laissée à l'auberge suisse. « Je tiens, me dit-il, que vous soyez du dîner qui sera servi dans une heure aux invités du khédive ; vous direz un jour à nos amis d'Italie comment je traite nos alliés les Français, et pourtant, ajouta-t-il, je n'aime guère votre empereur. »
A six heures, je me trouvais assise à une immense table somptueusement servie, qui réunissait la plupart des passagers du Mœris, entre un député espagnol et le comte de Montmort, membre du Jockey- Club, qui faisait en amateur le voyage d'Egypte; j'écris ce nom parce qu'il me rappelle un homme' bien élevé, aux manières courtoises, qui ne se départit jamais envers moi des égards dus à une femme. Je retrouvai M. de Montmort dans notre excursion dans la Haute-Kgypte.
Mets délicats, poissons énormes, vins rares, fruits magnifiques, sorbets exquis, rien ne manquait au dîner de l'Hôtel de rEurope. Le gouvernement égyptien donnait soixante-dix francs par jour pour la nourriture et le logement de chaque invité. M. P...
tint à honneur de nous faire trouver Thospitalité du vice-roi vraiment fastueuse. Ge preniier soir de bonne chère et de confort nous offrit le mirage d'un pays de cocagne. Combien de fois, dans les détestables auber ges du Caire ou durant les repas écœurants des bateaux à vapeur, le souvenir de ce dîner princier nous osl revenu. Rien ne manqua à l'abondance et à la qualité des mets ; tandis qu'au Caire les maîtres d'hôtel, exploiteurs cyniques, n'eurent qu'un but, s'enrichir à nos dépens et escamoter la générosité du souverain transformée par eux en lésine apparente. Français, Grecs ou Italiens, ces exploiteurs étaient la lie et l'écume de leur nation qui les avait tous chassés pour quelque méfait ; insolents et ridicules dans leurs habits étriqués et se targuant du titre de chrétiens^ quand je les voyais rire en face des pauvres fellahs auxquels, pour le plus léger délit, ils infligeaient la courbache, je pensais et je disais parfois tout haut que cette correction brutale eût été plus justement appliquée sur Téchine de ces Européens avilis par tous les vices. Mais n'anticipons pas sur des réflexions (jue le lecteur fera de lui-même d'après la mention lies faits.
J'appris ce soir-là par M. Salomone que les importants parmi les invités, membres de Tlnstitut et hauts personnages officiels auxquels une heure avait suffi pour visiter Alexandrie, composeraient la première fournée qui devait partir pour le Caire le lendemain matin. Le but réel de ce départ précipité était de s'assurer au Caire les meilleurs gîtes. Lies jour* nalistes, obligés de faire leur courrier, remirent leur
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départ au surlendemain, je fis comme eux, n'ayant encore rien vu de la grande cité que les trois hôtels où j'avais forcément stationné.
L'excellent M. P. .. exprima à l'officier d'ordonnance sa crainte que je fusse mal logée au Caire» Celui-ci le rassura et lui promit d'adresser le soir même un télégraoAne à V Hôtel-Royal pour y arrêter pour moi la meilleure chambre, c L'hôtel n'est pas grand, ajouta-t-il, mais il est admirablement situé sur la ^\a,ced' Esbekieh; l'hôtesse est justement une Française, elle nous a promis tous ses soins pour les compatriotes que nous lui adresserions ; d'ailleurs je veillerai à ce qu'elle tienne parole, j'aurai l'honneur d'accompagner madame après-demain au chemin de fer, et je ne la quitterai au Caire qu'après l'avoir installée. »
Tant de bonnes grâces me rendaient le repos d^esprit qui est le complément indispensable au repos du corps.
Le lendemain matin (samedi 16 octobre), après avoir déjeuné en compagnie de deux journalistes français, l'un directeur du Progrès Égyptien d'Alexandrie, et l'autre du journal VÉgypte du Caire, qui, les premiers, me donnèrent d'étranges détails sur les mœurs turques et sur quelques personnages importants de la cour du khédive, je montai à onze heures dans une voiture mise à ma disposition pour toute la journée \ un drogman arabe, attentif à toutes mes questions et prêt à satisfaire tous les caprices de ma curiosité, prit place sur le siège à côté du cocher.
— Oà madame veut-elle d'tibord qu'on la conduise? me demanda-t-il.
— Aux aiguilles de Cléopâtre, répliquai-je, cédant comme tous les voyageurs à Tolernel attrait do ce nom.
Les aiguilles de CléopAtre sont deux obélisques en granit rose dont un est couché sot le sol jonché de décombres. Ces deux aiguilles, selon la tradition, faisaient partie du palais magnifique que la royale magicienne éleva en l'honneur de César dans le quartier d'Alexandrie nommé Cesarium. Celui des monolithes resté debout, brillant, élancé, avec des lueurs de chair purpurine, ligure Cléopâtre dans sa toute-puissance de reine et de femme, jeune, ardente, amoureuse; l'autre, gisant à terre, enveloppée d'une épaisse croûte de poussière comme une momie de ses bandelettes, nous représente la maîtresse d'Antoine, vaincue, échappant par la mort à Thumiliation d'être conduite, comme Zénobie, reine de Palmyre, dans le triomphe orgueilleux d'un implacable vainqueur.
La colonne indestructible, improprement nommée colonne de Pompée, qui depuis tant de siècles domine Alexandrie, s'élause d'un tertre dénudé et monte, superbe, dans Tazur. La colonne Trnjane et la colonne Vendôme sont des pygmées près de cette géante. A ses pieds s'étendent, à droite, deux cimetières turcs d'*un aspect morne et désolé ; des femmes accroupies sont là, pleurant sous leur voile. A la base de la co* lonne et s'y appuyant pour dormir, se tassent de vieux fellahs' devenus mendiants. On ne saurait oublier la beauté sinistre de ces têtes fatidiques et ces
haillons frémissants où les mouches et la vermine s'agitent à travers les déchirures. A gauche de ce tertre poudreux que le soleil diamante d'étincelles sont , disséminés les logements des femmes des soldats ; des enfants nus grouillent sur les seuils de ces cahutes sordides: du même côté s'étendent au loin des massifs de palmiers cl^iirgés de grappes de dattes rousses et mûres, se découpant avec une netteté sculpturale sur la transparence de l'air. A Tentour de la ville les routes effondrées et poudreuses sont bordées de tamaris dont le feuillage menu ne donne aucune ombre.
La végétation abonde au bord du canal Mahmoudieh gui amène les eaux du Nil à Alexandrie. Là sont les. jardins du khédive et les villas de ses principaux fonctionnaires. Je m'oublie jusqu'à la nuit dans les parterres en fleurs du vice -roi, Tatmosphëre tiède et embaumée m'y caresse. Des jardiniers^ en robe flottante, m'offrent un gros bouqu«t de roses et de jasmins d'Espagne. Le soleil qui décline suspend et déchire sa pourpre aux cimes aiguës des palmiers. J aime cette lueur d'incendie, la vie y circule en puissantes effluves. Au moment où je sors des jardins, le chef des jardiniers me présente une branche chargée d'exquises mandarines en me demandant le batchiche (pourboire) sacramentel. Pour la première fois j'entends retentir ce mot attristant et honteux : attristant dans la bouche du pauvre fellah, qui le murmure à la dérobée comme un cri de sa misère aux abois, honteux dans celle des fonctionnaires qui depuis les plus élevés jusqu'aux plus humbles prélèvent, sous toutes
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les formes, la dlme des batchiches. C'est la buona mano des employés italiens» ce sont nos pot$^ de'^in^ plus Âpres en Egypte et plus éhontési servilement et tyranniqueitnent prélevés en toute occasion.
Je donne de tout cœur, ce jour«là, mon premier batchiche^ regrettant de ne pouvoir le multiplier en pluie d'or sur les malheureux fellahs dont déjà la lamentable détresse assombrit pour moi cette nature splendide. La nuit vient et le temps me manque pour visiter ce jour-là le palais de Basset, construit à pilotis sur la mer et qui fait planer à l'entrée de la rade le ;spectre de Méhémet-Ali, le grand vice-roi, aventurier audacieux, mélange de barbarie et d-intelligence, d'astuce et de bravoure ; hardi fondateur d'une dynastie, il transmit à ses héritiers la viceroyauté d'Egypte, et leur transmit aussi l'intuition civilisatrice qui lui fit rechercher les alliances euro<^ péennes et protéger les étrangers de mérite. Cette politique suivie par son fîls Ibrahim et par son petit*fils, le khédive actuel, Ismaïl-Pacha, a eu pour couronnement les grands travaux du canal de Suez dont Tinauguration attirait à cette heure le monde entier.
Je remets à mon retour à Alexandrie, lorsque je reviendrai m'y embarquer pour l'Europe, ma visite au château de Basset.
J'avais en vain espéré retrouver quelque imposant vestige des monuments grecs et romains qui décoraient cette merveilleuse cité, fondée par Alexandre. La barbarie turque et les fouilles inintelligentes ont fait disparaître ces girandes ruines. Il n'y a pas un
VOYAGE EN URIENT. 7i
siècle, Volney, qui visita Alexandrie (en 1783), nous a tracé le tableau suivant :
« Parmi les lieux qui frappent de surprise et d'adc miration un Européen, il en est peu qui réunisft sent autant de moyens pour produire ce double effet c qu'Alexandrie en Egypte. Le nom de cette ville « qui rappelle le génie d'un homme si étonnant ; le « nom du pays qui tient à tant de faits et d'idées ;
< l'aspect du lieu, qui présente un aspect si pitto* «c resque; ces palmiers qui s'élèvent en parasol; ces
< maisons à terrasse qui semblent dépourvues de
< toit; ces flèches grêles des minarets, qui portent « une balustrade dans les airs, tout avertit le voya*
< geur qu'il est dans un autre monde. Descend-il
< à terre, une foule d'objets inconnus l'assaillent par
< tous ses sens; c'est une langue dont les sons barc bares et l'accent acre et guttural effrayent son
< oreille; ce sont des habillements d'une forme bi* c zarre, des figures d'un caractère étrange. Au lieu
< de nos visages nus, de nos têtes enflées de cheveux, . « de nos coiffures triangulaires et de nos habits
« courts et serrés, il regarde avec surprise ces visages c brûlés, armés de barbe et de moustaches ; cet amas c d'étoffe roulée en plis sur une tête rase; ce long
< vêtement qui, tombant du cou aux talons, voile le « corps plutôt qu'il ne l'habille ; et ces pipes de six « pieds, et ces longs chapelets dont toutes les mains c sont garnies ; et ces hideux chameaux qui portent « l'eau dans des sacs de cuir ;.et les âAes sellés et
< hfidés, qui transportent légèrement leur cavalier « en pantoufles ; et ce marché mal fourni de datte
« et de petits pains ronds et plats ; et cette foule imc monde de chiens errants dans les rues, et ces esc pèces de fantômes ambulants qui, sous une dra-
< perie d*une seule pièce, ne montrent d'humain « que deux yeux de femme. Dans ce tumulte, tout
< entier à ses sens, son esprit est nul pour la ré» i flexion ; ce n'est qu'après être arrivé au gîte si dé- « siré quand on vient de la mer que, devenu plus <r calme, il considère avec réflexion ces rues étroites « et sans pavé, ces maisons basses et dont les jours « rares sont masqués de treillages, ce peuple maigre
< et noirâtre, qui marche nu-pieds et n'a pour tout « vêtement qu'une chemise bleue, ceinte d'un cuir « ou d'un mouchoir rouge. Déjà l'air général de mi*
< sère qu'il voit sur les hommes, et le mystère qui
< enveloppe les maisons lui font soupçonner la râpa* « cité de la violence et la défiance de l'esclavage, c Mais un spectacle qui bienlôtaltire toute son atten* « tion, ce sont les vastes ruines qu'il aperçoit du côté « de terre. Dans nos contrées, les ruines sont un ob-
< jet de curiosité : à peine trouve-t-on, aux lieux « écartés, quelque vieux château dont le délabre-
< ment annonce plutôt la désertion du maître que la « misère du lieu. Dans Alexandrie au contraire, à c peine sort-on de la Ville-Neuve dans le continent, c que l'on est frappé de l'aspect d'un vaste terrain c tout couvert de ruines. Pendant deux heures de « marche, on suit une double ligne de murs et de c tours, qui formaient l'enceinte de Tancienne « Alexandrie. La terre est couverte des débris de « leurs sommets; des pans entiers sont écroulés ; les
« voûtes eufoncées, les créneaux dégradés et les i
« pierres rongées et défigurées par le salpêtre. Ou |
< parcourt un vaste intérieur sillonné de tbuillest
« percé de puits, distribué par des murs à demi en- \
« fouis, semé de quelques colonnes anciennes, de
« tombeaux modernes, de palmiers, de nopals, et où
<K Ton ne trouve de vivant que des chacals, des éper-
« viers et des hiboux. Les habitants, accoutumés à ce
« spectacle, n'en reçoivent aucune impression ; mais
« l'étranger, en qui les souvenirs qu'il rappelle,
« s*exaltent par Teffet de la nouveauté, éprouve une
< émotion qui souvent passe jusqu'aux larmes, et qui ce donne lieu à des réflexions dont la tristesse attache « autant le cœur que leur majesté élève Tâme. »
Je ne répéterai point les descriptions faites par tous les voyageurs, .des antiquités remarquables d'Alexandrie. On trouve dans Norden, Pococke, Niebuhr, et dans les Lettres que vient de publier M. Savary, tous les détails sur les bains de Gléopâtre, sur ses deux obélisques, sur les catacombes, les citernes et sur la colonne mal appelée de Pompée^. Ces noms ont de la majesté; mais les objets vus en original perdent de l'illusion des gravures. La seule colonne, par la hardiesse de son élévation, par le volume de sa circonférence et par la solitude qui l'environne, imprime un vrai sentiment de respect et d'admiration.
1. On devrait l'appeltr (]ë>ormais colonne de Sévère, puisque M. Savary a prouvé quVIIi*. appartient à cet ompcrcur. Les voyageurs varient sur les proportion;! de cette co!onno ; mais le calcul le plus suivi à Alexandrie porto la linuteur du fût, y compiis le chapiteau, à 96 piedd, et la circonférence à 28 pieds 3 pouces.