LES CROISADES ET LEUR INFLUENCE DANS LES CAMPAGNES
Les considérations financières ont dominé cette grande mesure, l'affranchissement des serfs. Elles ne sont pas les seules
qui aient influé sur les conseils de la couronne et sur la résolution des seigneurs. Les villes étaient plus tourmentées de l'esprit nouveau que les campagnes; mais les campagnes elles-mêmes commençaient à être atteintes par un besoin de liberté. Le joug de la conquête pesait aux larges épaules de la race agricole. Le mouvement des campagnes avait été imprimé par celui des croisades. Cette grande aventure religieuse avait tourné contre le but que les prêtres s'étaient proposé d'atteindre. Quelques écrivains ont exercé leur critique sur les croisades; il y avait malière. Je ne les suivrai point sur ce terrain. 11 me suffira de dire que, tout en faisant une large part au fanatisme, au ridicule, à la supercherie, je ne puis méconnaître les services que ces expéditions rendirent aux paysans. En leur mettant les armes à la main, et en les dégageant de la terre qui les avait absorbés jusquelà, les croisades préparèrent, à l'insu des prêtres et des seigneurs, l'affranchissement des serfs. Les frais de cette guerre lointaine épuisèrent les ressources du trésor royal, et rendirent ainsi nécessaire la crise qui valut aux habitants des campa-
gnes leur liberté. Et puis, le caractère français, ou pour mieux dire, le caractère gaulais (car Le mouvement des croisades fut tout populaire), se révéla dans cette entreprise religieuse et chevaleresque.
L'impulsion de notre race est de couvrir de son aile tout ce qui ne peut se défendre par soi-même. Nos plus grandes et nos plus périlleuses campagnes ont eu pour objet d'exercer noire protection, notre tutelle. Au prix de notre sang, nous avons été chercher de temps en temps au delà des terres et des mers le droit de réparer une injustice.
L'expédition des croisades correspond dans les temps modernes à la guerre de Troie. Ainsi qu'avec Homère, le chantre de Vlliide, nous sortons de la poésie lyrique et Baerée pour entrer dans la po profane; de même les Croisades commencent l'ère de la chevalerie et des troubadour^. La caste militaire succède à la caste sacerdotale. Gé te évolution épique, je la retrouve dans toutes 1 s sociétés, et celle du moyen âge rocommeaç/ait, sous ce rapport, l'histoire du gedre humain. La forme inspirée, dogmatique, fut remplacée par l'action. A dater des croisades, le
sentiment national se développe. Je vois moins Dieu, je vois plus l'homme.
Il arriva aux populations rurales qui faisaient voile alors vers la terre sainte ce qui est arrivé, dans ces derniers temps, à Lamartine et à d'autres pèlerins : elles partaient croyantes, elles revenaient sceptiques. Rien qui confonde et qui désillusionne la foi comme de toucher lasubstance même des mystères. La réalité tue le rêve qu'on sefait des choses. L'histoire de saint Thomas m'a toujours déplu : si, commece saint, j'eusse mis, en effet, ma main dans les plaies du Christ, loin de croire, j'aurais nié. Le merveilleux qu'on palpe n'est plus du merveilleux. De loin, les lieux témoins de la naissance, de la vie et de la mort de Jésus ont une poésie religieuse qui attire : de près, ce n'est plus rien. Les traces de l'Évangile sur le sol même qui l'ont vu naître étaient ou effacées ou douteuses ; la terre, qu'on se figurait encore toute pénétréedel'action divine et des miracles du Fils de Marie, la terre paraissait ne plus se souvenir. Toute cette nature d'Orient, berceau de notre religion, était rentrée dans l'immobile indifférence de l'antique Maya.
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Les croisades enlevèrent des masses d'habitants au delà des mers. Ce fut la migration d'un monde dans un monde.
L'Occident était devenu l'Orient. « Déjà, écrivaient les croisés établisen terre sainte, nous avons oublié les lieux de notre naissance. Déjà, pour beaucoup d'entre nous, ces lieux sont inconnus ; nous n'en avons pas même entendu parler. La langue est devenue commune entre les deux nations.
Pourquoi reviendrions-nous en Occident, puisque nous avons rencontré ici un tel Orient (1) ? » Les peuples du Nord étaient pris par cette nature magique, par ce soleil et par d'autres beautés enchanteresses. Les races s'étaient si vite et si bien mêlées, que la plupart des jeunes gens ignoraient leur origine et avaient, selon l'expression d'un contemporain, deux patries. Le mouvement des croisades amena des conséquences tout opposées à celles qu'on attendait. L'Occident fut envahi parles idées, les sciences, les arts de l'Orient. Les croisés rapportèrent de la terre sainte des mœurs plus libres. Ils en rapportèrent
[l) Quare ergo reverteretur in Occidentem qui liic invenit taliter Oritntern?
aussi le goût des initiations et des sciences occultes, auxquelles l'Église fit plus tard une guerre acharnée.
Les croisades influèrent, par divers côtés, sur l'affranchissement des serfs. Le besoin d'avoir des soldats pour résister aux infidèles et de l'argent pour subvenir aux frais de la guerre détermina les seigneurs à faire des hommes moyennant pécune. L'émancipation des serfs a été un acte tout politique. Mais cette liberté ne put aller, dans les campagnes, jusqu'à la commune. Les paysans, témoins des heureux effets de l'association dans les villes, voulurent aussi se conjurer. Les seigneurs s'y opposèrent absolument et constamment. Ils voulaient bien renoncer pour de l'argent à la personne du serf, mais, dans les chartes, les grands défendirent aux serfs ruraux de former des communes. Les seigneurs savaient bien que le secret de leurforceétaitdans l'organisation, et que si ce secret leur était ravi par la classe agricole,les privilèges de la conquête s'évanouiraient un à un. Ils attachaient une grande importance à entretenir la division et l'isolement parmi les ouvriers de la terre. Ce besoin d'association, dont les villes
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étaient possédées, avait saisi, quoique plus lentement, les campagnes. Les racines des municipes romains, abattus par la conquête, cherchaient à repousser sur le sol gaulois, jusque dans le fond des hameaux. L'exemple dés villes avait démontré que l'association était une barrière à l'asservissement. Cette barrière, les campagnes dés i raient fortement l'élever contre les châteaux.
Les seigneurs exercèrent une police inquiète et tracassière contre les ligues des paysans, qui voulaient mettre leurs libertés sous la sauvegarde de l'union. Les communes rurales ne purent se fonder, tant elles avaient à lutter contre do terribles obstacles. La main des féodaux s'appuyait, bien lourde, sur la race agricole et comprimait, dans les hameaux, les germes d'association, de liberté, qui com- Ktonçaient à se développer clans les villes. Le- bourge as pouvaient se défendre derrière leurs maisons et leurs murailles ; mais le moyen de résister, en rase cam- ■ mhres châteaux qui, debout snides rocher- inaccessibles, vomissaient dans la plaine des hommes bardés de 1er et montés tur des chevaux aux écai
d'acier? Les campagnes avaient beau vouloir, comme les villes, se gouverner par elles-mêmes ; elles avaient beau se revendiquer elles-mêmes au nom du droit, elles ne purent soulever le lourd couvercle d'autorité sous lequel étouffait la liberté. Regardée nuit et jour par l'œil de l'oiseau de proie qui rentrait sanglant dans son nid de rochers, la démocratie agricole dut renoncer à ces institutions derrière lesquelles s'abritait la démocratie des villes.
L'avortement des communes rurales, telle est une des causes auxquelles se rattache, dans notre histoire, la supériorité intellectuelle des villes sur les campagnes. Quoique les serfs eussent racheté leur liberté par le travail, ils restèrent sous la dépendance des seigneurs qui les avaient affranchis. Comme il est dans le tempérament des petites tyrannies de jeter l'injure aux faibles, la race conquérante ne négligea rien pour verser le ridicule et le mépris sur les mœurs de la race agricole. Le mot de rustique devint synonyme de barbare.
Rusticité, dit le glossaire, voyez G?'ossièreté.
On traita leshabitants de vilains, de vas-
saux, de paysans (1), de bêtes de somme. La poésie du moyen à-e les blesse, les injurie. Les habitants des villes les maltraitent. On leur adresse les accusations les plus extraordinaires : « Ils sont farouches; ils refusent de montrer le chemin aux étrangers ; ils ressemblent aux cerfs dans leurs fourrés, etc., etc. »
Et voilà ce qu'on est convenu d'appeler le « bon vieux temps ! »
(1) Pagani. On appelait ainsi ceux qui n'étaient point inscrits dans le catalogue des soldats, et qui, pour cette raison, étaient censés esse in paganico, suivant le terme de la loi, c'est-à-dire relégués aux champs et éloignés du grand monde.
Paganus vient de pagtts, village, ou de «xyx, une source, parce que les villages étaient construits auprès des fontaines. On donna ce nom aux païens, selon Morelli, non parce qu'ils se retiraient à la campagne, mais parco que les chrétiens s'étant d'abord attachés à prêcher dans les villes, ceux qui y habitaient furent convertis avant que ceux, de la campagne le fussent.
Ce titre de \ aïen (d'où nous avons fait paysan)u'cn resta pas moins attaché comme une défaveur sur la race agricole, même quand le paganisme eut cessé d'exister.
Nous allons maintenant transporter le terrain de la lutte dans un autre temps et dans un autre pays. Ce n'est plus la France, c'est l'Allemagne que nous choisirons comme théâtre de faits historiques. Qu'importe ? Les paysans sont frères à travers toute l'Europe ; leurs intérêts se tiennent, et ce qui s'est passé sur un point du glohe n'a pas été étranger à l'ensemble de leurs conquêtes ou de leurs défaites. Les ouvriers de la terre forment une grande famille, dont tous les membres se trouvent liés entre eux par une solidarité universelle.
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