ORIGINE DE LA. GUERRE
Pour remonter aux origines de la guerre de? paysans , il faudrait remonter à la naissance et à l'histoire du régime féodal en Europe.
Depuis des siècles, nous l'avons vu, l'état des campagnes était lamentable. Les maux de la ra*e opprimée, conquise, s'é- I adoucis dans les villes avec, la fonomunes; il n'en était pas du tout de même dans les villages. L'alïïan-
chissement des serfs, tout en relevant d'un degré la dignité humaine clans certains États de l'Europe, n'avait fait que substituer une misère plus grande à la misère et à l'abrutissement primitifs.
« Comme le nombre des esclaves a diminué, dit Charron, le nombre des pauvres mendiants et vagabonds a crû ; car tant d'esclaves affranchis, sortis de la maison et subjection des seigneurs, n'ayant pas de quoi vivre et faisant force enfants , le monde a été rempli de pauvres (1).»
Les seigneurs avaient autrefois trouvé plus de profit à garder les prisonniers de guerre qu'à les tuer, d'où le servage ; ils trouvèrent dans la suite un plus gran d gain à relâcher les serfs, et à les employer moyennant salaire, qu'à les nourrir, d'où le prolétariat dans les villes et les campagnes.
La condition des gens de labeur était si triste, qu'elle touchait même quelques seigneurs consciencieux. On ne s'attendrait guère à trouver Philippe de Comines, l'historien de Louis XI, parmi les socialistes. Rien pourtant de plus hardi que
(1) De la Sagesse, par Charron.
ses plaintes, ses réflexions, sur le pitoyable étal des classes laborieuses (1) et sur les misères de son temps. — « Ce n'est pas peu de chose; dit-il, quand un roi ou un grand seigneur meurent, qui aucunes fois ont été cause de la mort de beaucoup d'hommes, lesquels sont créatures humaines comme lesdits princes et seigneurs, et je crois qu'en l'autre monde ils ont beaucoup d'affaires, et principalement pour une raison : c'est qu'un pauvre homme, lequel aura six ou sept petits enfants, et n'aura que vingt sous vaillants, et il est taxé à dix ou vingt sous pour la taille, et le récepteur viendra pour exécuter ledit pauvre homme, et il n'aura ni ne pourra nullement fournir dudit argent : ce nonobstant sera mis en prison. Je voudrois bien qu'on montrât la loi d'icelle belle raison. Dieu soit en aide au pauvre populaire (2)! »
Les causes de ce pitoyable état des tra-
(1) S'il y a une épigramme sanglante, c'est bien celle-ci, que commettent, sans le savoir, les économistes et les gouvernements eux-mêmes : Deb classes laborieuses! Il y a donc alors des classes oisives? Quel aveu! Des hommes qui consomment tout et ne produisent rien; s'il en exista ^je tels à la surface du globe, du moins ne le dites pas.
(2) Histoire de Loua XI, par Philippe de Comiaes.
vailleurs étaient déjà connues : « Cette grande et difforme inégalité de biens vient de plusieurs causes, spécialement de deux: l'une est aux prestations iniques, comme .sont les usures et les intérêts, par lesquels les uns mangent, rongent et s'engraissent de la substance des autres. L'autre est aux dispositions, soit entre vifs, aliénations, donations, dotations à cause de mariage, ou testamentaires et à cause de mort. Par tous lesquels moyens, les uns sont excessivement avantagés au préjudice des autres, qui restent pauvres. Les filles riches et héritières sont mariées avec les riches, d'où sont démembrées et anéanties aucunes maisons, et les autres relevées et enrichies. » Ce qu'il y avait, en effet, de plus désolant pour le malheureux, dans cette société où tout était censé marqué du doigt de Dieu, c'était, outre la disproportion des biens, la- stabilité des conditions. Le pauvre était destiné à être éternellement pauvre.
Malgré les effroyables moyens de compression que les grands mettaient en usage pour se défendre contre les petits, une société assise sur des bases aussi inégales ne pouvaitêtre tranquille. ((Richesse et pau-
LES TAYSANS 95
vrcté: ce soir ents et les sources
de tous désordres, (roubles et remuements qui sont au monde; car l'excessive richesse d - mis les hausse et les pousse^
ui'il, aux délices, plaisirs, dédain des pauvres, à entreprendre et à attenter; l'extrême pauvreté des autres les mène à envie, Jalousie extrême, dépit, désespoir, et à tenter fortune (1). »
Dans les campagnes surtout, où la pression du régime féodal était extrême, la mauvaise répartition des richesses avait plus d'une fois excité des prises d'armes tumultueuses. Les tronçons de la Bagaudie, renoues en France à la jacquerie, uent montrés à plusieurs reprises
us différents noms. Les rébellions étaient fréquentes. «L'an 13o8, dit IMles-Forèts, au mois de may, fut élevée une
ion tort étrange et détestable du populaire contre les nobles, laquelle s'étendit à telle furie, qu'ils ne Iaissèrenl mai- 900 noble >ans la brûler, saccager et
olir, tuant liommes et femmes indistinctement. Et sortit cet orage premièrement du pays de Leauvoisis, où les vi-
1, ïrron.
lains du plat pays firent capitaine un coquin nommé Guillaume Caillet. »
L'historien met dans la bnuche du chef (ce même Guillaume Caillet) les principaux griefs sur lesquels s'appuyait alors la guerre sociale.
« D'où vient, dit-il, que nous soyons si sots et abestis que de nous laisser ainsi enchevestrer par l'arrogance et tyrannie de ceux qui se disent nobles? D'où vient cette différence d'états, que de notre bêtise et de notre simplicité? Qui les a mis en tel degré de grandeur qu'ils pompent le travail et la sueur de nous, misérables que nous sommes? Que s'il est ainsi que la vertu et les armes ennoblissent les hommes, ne sommes-nous pas de même pâte que ces beaux gentilshommes qui nous tiennent en captivité? N'avons-nous pas le cœur posé en même lieu qu'eux pour aller en guerre? Nos bras ne sont ils pas aussi accoutumés au travail et nos corps à la tolérance de la faim, soif, froid et chaud, que les corps de ces braves? Mais mieux encore, mes bons amis; eux sont douillets et délicats, nourris et élevés mignardement, plus adroits à faire l'amour qu'à manier les armes. Et quand
bien ce seraient des diables, nous combattons pour notre Liberté, pour nous délivrer de ce joug et servitude en laquelle la noblesse nous détient. Est-ce pas pitié de voir qu'un seul commande à tant d'hommes, qu'il dispose d'eux à sa volonté et à sa fantaisie? La condition des bestes est plusheuivusequela nostre, d'autant qu'on ne les contraint pas plus au labeur que leur force ne porte. Et nous, pauvres asnes, sommes chargés et rechargés sans qu'on ait égard si l'on peut supporter le fardeau seulement. Il suffit de dire que c'est Monsieur qui le commande ! Or , sus , qu'on g'éveille, mes bons amis : montrons que nous sommes hommes et non bestes, francs et non esclaves, endurcis au travail, pour leur faire sentir et notre force et la conduite sage de ceux que vous avez faits vos chefs et vos capitaines, lesquels mourront pour votre salut et pour la liberté de ce pauvre tiers état, ainsi foulé par la tyrannie et cruauté de la noblesse de France. »
Ce Catilina rustique fut pris et décapité à Clermont.
Entre les races agricoles de la Gaule et de l'Allemagne, il y avait solidarité de souffrances et d'intérêts. D'un bout à
fcES PAYSANS.
l'autre de l'Europe, la terre poussait' un long cri de détresse. La révolte de Luther trouva des mécontentements tout formés dans les campagnes du Nord (1) ; si même elle se répandit tout de suite de chaumière en chaumière, c'est que derrière la réforme religieuse plusieurs entrevoyaient l'aurore d'une réforme sociale.
En Allemagne, l'agitation se compliquait d'un autre élément. Il y avait alors deux noblesses, dii majores et dix minores. La petite noblesse avait des intérêts distincts et des délicatesses d'amour-propre qui l'animaient contre la grande ; en beaucoup d'endroits elle se mit à la tête de la tourbe populaire. Cette petite noblesse se rangeait autour d'un chef, Frantz de Sickingen. Sa cour était le rendez-vous de tous les proscrits et de tous les hommes remuants. C'est de cette cour que partit le signal des hostilités. Le joug de la féodalité pesait autant sur la noblesse du second ordre que sur la classe moyenne : la haine des princes et des évêques était
(t) Au Grutly, l'esprit de liberté apparat pour sanctifier ! le serment des trois libérateurs contre la maison d'Au- ,
tri:ue.
même plus vivacc dans le cœur des chevaliers que dans celui des bourgeois.
Frantz de Sickingen était l'homme qui convenait à cette croisade contre la tyrannie féodale et cléricale. Il personnifiait dans son caractère chevaleresque le désintéressement, L'héroïsme et les talents militaires de Zisca (1). La guerre religieuse et soci; e «'luit sur le point de renaître; mais, cette fois, elle ne devait pas se restreindre à un petit pays comme la Bohême; elle devait couvrir tout le nord de l'Europe.
Frantz de Sickingen était aidé, dirigé même dans ses projets par un des esprits les plus forts de s »n siècle.
Les vrais grands hommes sont ceux qui personnifient les caractères de leur temps : à ce compte Ulric Hutten est une création rare. Le seizième siècle était poète, artiste, orateur, théologien et guerrier; Hutten fut porte, artiste, orateur, théologien et guerrier. Les cheveux flottants, la poitrine couverte d'acier, la main armée
(1) Chef de la révolte des paysans en Bohême. C'est un antre épisode de la g ,erre sociale que nous raconterons r.eut-èire dans un antre volume.
d'une de ces longues et lourdes épées que le bras humain ne soulèverait plus aujourd'hui, il frappe, il rit, il chante, il noit, et à travers les trous de son pourpoint comme à travers les déchirures de cette vie prodigue , on entrevoit , par instants, tantôt la plaie de son cœur, tantôt l'idée régénératrice qui le ronge. Cet homme a dans son style inégal des soubresauts de génie. Le rire, fils de la souffrance et du doute , ce rire dont Molière fera Tartufe, dont Voltaire fera Candide, dont Béranger composera la partie la plus corrosive de ses chansons, ce rire que la Réforme apportait à la surface du monde religieux et politique, ce rire qui tue, vous le trouvez plus fou, plus dilaté encore sur les lèvres de Hutten que sur celles de Luther ; c'est le rire du peuple, le rire des générations jusque-là sérieuses, qui tout d'un coup échappent, Dieu aidant, à la sainte tristesse cléricale, à la solennelle compression du dogme.
On raconte que la famille de Hutten avait voulu le marier à une riche et belle héritière. C'était le moyen de rentrer en grâce avec sa mère et avec la société ; de mettre un terme à une vie orageuse, pros-
LES TAYSANS 101
crite, vagabonde, dénuée. Il hésita. L'image du repos, les tendres joies domestiques, les charmes de la beauté; pour être insensible à tout cela, il faudrait ne pas avoir de cœur, et Hutten en avait un, même très-inflammable. Il avait alors trente-deux ans. La lutte intérieure fut rude. « Je me roule sur moi-même, écrivait-il è son ami Frantz, comme un serpent qui se mord la queue. Je n'ai plus ni commencement, ni milieu, ni fin. » Quand ce vertige le quitta, Hutten se vit tel qu'il était, avec sa nature d'artiste, qu'il avait reçue de sa mère, avec sa mission de réformateur qu'il croyait tenir de Dieu.
Prenant alors dans sa main la main de sa fiancée: « Ma belle enfant, lui dit-il, je vous demande pardon de vous affliger, mais c'est pour votre bonheur que je ne me marie pas. Vous êtes digne d'un autre époux dont le cœur libre puisse répondre entièrement au vôtre. Je ne m'appartiens pas, j'appartiens aune idée. Il serait d'un malhonnête homme d'épouser une femme qu'il aimerait, s'il ne croyait pas s'en faire aimer. Or, je sens que je vous rendrais malheureuse. Je ne pourrais supporter votre vie, et vous ne sauriez partager la
mienne. Vous avez besoin de repos, moï de mouvement, d'inquiétude, de luttes, de courses... » Alors la fiancée : « Je vous suivrais ! — Me suivre !... Y songez- vous? Souvent, en mes voyages, je passe les nuits dans les granges, dans les bois et dans les cabanes des paysans : après avoir pris une mauvaise nourriture, je poursuis ma route. — Je ferais comme vous, murmura-t-elle. — Oh ! non, ce serait impossible. Tous n'êtes pas faite à endurer la misère, les privations, peut-être la prison et une mort infamante. Être ma femme, mais savez-vous que c'est épouser l'opprobre, la haine du monde.., Vous le feriez, dites-vous, mais ce serait un sacrifice, une abnégation, et croyez-moi, jeune fille, l'amour se lasse bien vite de ces dévouements-là. Adieu. Le pauvre Hutten ne doit avoir qu'une femme sur la terre : la liberté. » Puis, le cœur déchiré, mais victorieux, il quitta sa mère et sa fiancée qui pleuraient.
Pendant que les princes et les États de l'Empire étaient réunis à Nuremberg, la conjuration contre les nobles, dont Hutten était Fâme, et Sickingen l'épée, éclata. Le plan des conjurés, parmi lesquels on
1 BS PAYSAN? 1 03
nomme QEcolampade, Bucer et quelques moines défroqués, était de saisir teî bi< os des seigneurs ecclésiastiques, i ser les pouvoirs, de délivrer les petite nobles el les bourgeois do joug de leurs ;iins. de rétablir à l'ombre du nouvel Évangile la liberté el l'unité de l'Allemagne.
eu ouvrit les hostilités le 1er septembre 152^; il commença par déclare!
la guerre à l'archevêque de Trêves. 11 venait, disait-il, délivrer les habitants du joug odieux et antichrétien du clergé.
Cette attaque fut repousséepar des forées considérables. Depuis ce jour, la fortune de Sickingen ne fit plus que décliner. Lui qui, jusque-là, s'était illustré par de hauts d'armes et par des sue tant»,
il se trouvai! réduit à se défendre. Tout espoir néanmoins n'était pas perdu; quelques nobles, qui étaient entrés dans la coalition, pouvaient eue. m- se joindre à lui avec des bandes de soldats et de mais, en outenant le siège d'une place r rte, il fut tué.
Avec lui s'éteignit la guerre des nobles .contre les nobles.
Luther avait désapprouvé cette conspi-
ration : à la nouvelle du désastre, sa colère se répandit à la fois sur les conjurés et sur les princes. « Il faut, s'écria-t-il, que ces princes soient ivres et fous, pour ne pas voir de quel côté pour eux est le danger. On ne plaisante pas avec Dieu. Si Luther n'existait pas, nul de vous ne serait assuré de sa vie ni de son domaine ; nia mort serait pour vous tous la plus grande des calamités. » A son point de vue, Luther disait vrai : après avoir été pour les puissances établies un objet de crainte et d'inquiétude, le grand réformateur en était venu à les couvrir de sa popularité, à peu près comme, dans les derniers temps de sa vie, Mirabeau sauvegardait de son nom et de son éloquence orageuse le trône qu'il avait déraciné.
A la fin, Luther s'emporte : « Poursuivez, princes, tuez et brûlez, je ne céderai pas si Dieu le veut; tué par vous, je ressusciterais dans un autre, que je ne vous conseillerais pas de retuer. »
Voici le secret de cette grande colère : Luther regrettait quelques nobles de sa secte tués dans cette guerre, et d'un autre côté, il craignait que la haine de ses ennemis ne s'armât de cette sédition contre
lui-même. Les violences du moine montent jusqu'il l'empereur : « Ce misérable mortel, ce sac à vers, César qui n'est pas môme sûr de vivre un clin d'œil, se vante impudemment d'être le vrai et suprême défenseur de la foi catholique... » Qui avait jamais parlé ainsi des souverains? Luther était de l'espèce de ces conservateurs révolutionnaires qui, à chaque pas, ébranlent sans le vouloir ce qu'ils croient raffermir.
Mais remontons à la cause qui fit échouer l'entreprise de Sickingen. Ce ne fut point la noblesse du second ordre qui manqua à l'appel de la liberté; ce fat la bourgeoisie; la classe moyenne craignit d'être débordée par le mouvement des campagnes, et, dans ses égoïstes terreurs, elle sépara sa cause de celle des paysans. Ainsi échoua l'unité politique de l'Allemagne, entrevue par Hutten dans l'unité religieuse de la réformation.
A la nouvelle de la mort de son ami, Hutten tomba, renversé par la douleur.
K Avec Frantz, dit-il en se relevant, mon âme est morte. »
Sa vie ne fut plus, en effet, qu'une lente agonie. Pauvre et fugitif, il erra de village
en village, de bois en bois, de cabane en cabane. A Zurich, il se souvint qu'il avait un ami, Érasme. Il alla frapper à sa porte. Érasme ouvrit; mais quand il vit et reconnut le proscrit Hutten, il lui défendit l'entrée de sa maison. Il fit mieux : craignant que la présence de cet homme, qu'il avait connu, ne fût de nature à le compromettre, il le dénonça sans bruit aux autorités delà ville.
Pauvre Hutten! Il mourut de misère un an après la mort de son ami Frantz de Sickingen. Ses derniers mots furent :
« Malédiction aux traîtres ! » Il avait trente-cinq ans.
Jusqu'ici l'histoire avait beaucoup parlé de Luther et peu de Hutten A la veille de sa régénération sociale, l'Allemagne (et je l'en loue) s'est souvenue de l'homme qui avait poursuivi dans le mouvement religieux l'affranchissement de sa race. — « Jeunesse allemande, s'écrie l'historien Zimmermann, va à Uffenau verser une larme sur Ulric Hutten, qui seul fut plus grand que tous les réformateurs ensemble. Hutten a été méconnu des Allemands, et il est presque inconnu de l'étranger. Souvent Û n'avait pas de quoi se vêtir, lui qui
délaissa sa propre fortune pour se vouer à la prospérité de son pays; et maintenant qu'il est mort, sa tombe est encore veuve d'un monument digne de lui... L unité et la liberté de notre pays, voilà ce qu'il ambitionnait. »
11 est iuste que les nations se souviennent des hommes qui se sont dévoués pour eiles; mais Ulric Hutten, comme réformateur, n'appartient pas à l'Allemagne, il appartient à l'histoire du peuple et de l'humanité !
Il en est des ébranlements de l'histoire comme des tremblements de terre : les premiers mouvements donnent naissance à des cercles de commotions qui s'étendent de couche en couche ; ainsi, la conjuration des nobles, en agitant les ma populaires et bourgeoises, imprima le signal à la révolte des paysans.