CONJURATION DU BUNDSCHUH (SOULIER FÉDÉRATIF
Les campagnes de l'Allemagne étaient depuis quelques temps soulevées par des sociétés secrètes.
L'impulsion était certainement venue de la réforme religieuse. Les générations nouvelles, en exhumant l'Évangile, lui demandèrent le sentiment de leurs droits et ces éternels principes de justice que l'homme se révèle à lui-même dans ce qu'il appelle la parole de Dieu. Mais, il faut le reconnaître, les causes de l'agitation politique étaient indépendantes de la foi. Ces causes il faut les chercher, croyezmoi, dans le sentiment national, dans les désordres et les excès de la féodalité, dans la tyrannie des seigneurs et des évêques, dans les sentiments de haine et de jalousie que faisait naître au cœur du paysan la comparaison de son triste sort avec celui de ses maîtres.
Ce fut la conjuration des souliers contre les bottes (1).
La guerre des paysans se rattache à un sentiment tout humain : si les chefs parlaient sans cesse un langage mystique, c'est que, étant prêtres pour la plupart, ils obéirent en cela aux habitudes de leur vie passée et aux nécessités d'une époque théologique, où l'ordre civil étant enveloppé dans l'ordre religieux, il fallait émanciper l'un par l'autre. Autrement, pensée et action, tout dans cette tragédie appartient au peuple. C'est le sentiment démocratique, joint à d'anciennes souffrances, qui souleva les masses agricoles contre les privilèges féodaux. Ces Titans du Nord, durs et robustes enfants de la terre, poussés par la conscience de leur force et de leurs droits, essayèrent d'ébranler le ciel féodal et clérical, dans lequel les dieux d'outre-Rhin formaient, liés
(1) Il était défendu aux paysans et aux hommes-liges de porter des bottes ou des brodequins; ils devaient se contenter de souliers. Ce signe de servitude devint un signe de ralliement. Une des sociétés secrètes qui embrassaient la Suisse, l'Alsace et les contrées de la Forêt- Nuire était connue sous le nom de Bundschuh (soulier fédératif). Elle avait pour blason un grand soulier peint ou brodé sur un, champ rouge.
les uns aux autres, la grande chaîne de l'autorité, et régnaient à l'ombre du César germanique, le Jupiter de ce nouvel Olympe.
Les paysans auraient d'ailleurs eu beau tourner les yeux vers la Réforme, vers le nouvel Évangile, comme on disait alors, qu'ils n'y auraient guère trouvé de soulagement à leurs maux. « Luther soutenait qu'au paysan il suffit d'un peu de paille et de foin comme à l'âne ; que s'il secoue la tête, il faut employer le bâton ; s'il rue ou donne du pied, faire siffler la balle (1). »
Heureusement tous les hommes de la Réformation ne pensaient point comme Luther.
Vers l'an 1521, il s'éleva en Saxe, sur les bords du fleuve Saale, une secte d'enthousiastes dont Nicolas Stork était l'âme. « Le monde, disait-il, devait être purifié par son entremise. Il était envoyé de Dieu pour tirer des ténèbres la doctrine du Christ. » Le fait est qu'il donnait à la parole évangélique un sens profond qui remuait les entrailles. On ne se lassait point
i) Vie de Calvin, par M. Audin. Voir les œuvre» da
Luther.
de l'entendre expliquer les grandeurs et Les félicités du nouveau règne. C'est ainsi qu'il désignait l'avènement de Dieu dans l'humani forme du Saint-Esprit.
La réforme de Luther était regardée par lui comme insuffisante. Luther faisait de la lettre écrite la limite de l'esprit humain: selon le moine saxon, tout était dans la Bible; celait l'alpha et l'oméga du propres religieux. Il croyait, avec l'Église, que les prophètes et les prophéties avaient reçu leur accomplissement dans le Christ, coinpletiK" otque cunsummatum. — Les juifs, reprenait Nicolas Stork, en disaient autant de la loi de Moïse, les Perses de la doctrine de Zoroastre, les Indiens des rê- 3 de Bndda. Non, le monde n'est point arnHé à la parole écrite. La révélation est permanente et successive. Le Ver! ne tous les jours dans l'Hu-
manité. Nous touchons à des temps nouveaux: il faut que la chair et l'esprit se régénèrent pour entrer dans les vues du Consolateur. Les religions sont les berceaux des peuples; elles sont aussi leurs tombeaux, quand, s'ideutifiant à l'immobilité du dogme et (]<^ formes sacerdotales, les peuples refusent de se renouve-
1er dans le courant de la vie universelle. Ce Nicolas Stork ne se contentait pas de se poser en face des docteurs ; couvert d'un habit grossier, il allait s'asseoir dans les cabanes des paysans. Et là il parlait avec feu des changements à introduire dans le monde. Il y avait, selon lui, deux ordres à retrancher du troupeau chrétien, les prêtres et les magistrats (4). « Par eux, disait-il, comme par les loups rapaces, les classes agricoles sont opprimées et déchirées. » Il se faisait aussi une idée considérable du mariage , qu'il regardait comme la base de l'édifice nouveau. A l'entendre, il ne suffisait pas que la main du prêtre eût béni l'union de l'homme et de la femme pour que cette union fût sainte. Sous beaucoup de mariages légitimes, il voyait persister entre les sexes les rapports des entreteneurs avec les courtisanes (2). Lui, joignant l'homme et la femme dans l'ordre de leurs affinités
(1) Ambobus hisce ordinibus gregi christiano subductis, reliquiœ a lupis rapacibus quant facile opprimuntur ac discerpunlur. (Spéculum anàbaptistici furoris.) Petit ouvrage très-rare, avec les portraits des hérésiarques ariens, anabaptistes et sociniens. Voyez Vogt, CataL, lib. rar., p. 290.
(2) Matrimonia infldelium ac libidinosorum cum polluta, eum mcretrica ac diabolica asserebat, (IbidJ.
spirituelles, il voulait faire du mariage un moyen de régénération sociale. Quelquefois sa voix, naturellement douce, s'animait; son visage rayonnait d'un feu sombre, étrange; à la vue des maux qui régnaient sur la terre, il se sentait pris d'une subite aidenr de vengeance contre ceux qu'il accusait d'être les auteurs de cette misère publique. « Supprimez par le fer et le feu, s'écriait-il, les magistrats et les princes, ces tyrans qui ne devraient exercer aucune autorité sur les élus de Dieu ; quant aux évêques et aux pasteurs, chassez-les de leurs paroisses, saisissez leure biens comme injustement acquis ; renversez les monastères ; anéantissez tous les abus ; c'est la volonté du Père, auquel nul des mortels ne doit résister (1). »
Sa doctrine, à en juger par le témoignage, d'ailleurs fort suspect, des historiens, était un mélange de colère et d'amour : elle était animée par les deux forces qui se disputaient alors le monde, la Renaissance et la Destruction. Quand Nicolas Stork suivait son cœur, ses aspirations, ses lumières, il rendait hommage
(I) Meshovius, Historiée anabaptisticoe.
au principe nouveau, à la vie; quand il écoutait le cri de sa conscience indignée, il sacrifiait au principe ancien, et, dans ses emportements, il eût voulu couvrir le monde d'un voile de mort.
Nous voyons plus d'une fois les hommes d'avenir chercher leurs moyens d'action dans le passé, c'est-à-dire dans la force.
Nicolas Stork avait contribué avec Carlstad au brisement des images. Il existait un lien entre la démolition des statues dans les églises et la révolte des paysans contre les privilèges ecclésiastiques et féodaux.
Ces saints étaient la personnification des tyrannies locales. Les arguments dont les Enthousiastes de la Réforme se servaient pour animer les hordes populaires à la destruction des images étaient absolument les mêmes que les premiers chrétiens employaient contre les idoles. « Parmi ces dieux de bois, disaient-ils, que vous entourez d'adoration et d'honneurs, en est-il un seul qui ait la puissance de se soustraire au feu : ne les avons-nous pas vus, dans maints incendies, muets, subir tristement le supplice des flammes ? » De tels