LES I'AY-AX
discours, que l'Église traitait d'impies, annonçaient du moins que œs images et les institutions dont elles étaient la figure se mouraient dans la foi des peuples. Et ces institutions, tout un monde penchait vers sa ruine
Du brisement des images au massacre desnoMes, il n'y avait qu'un pas: après s'être exercée contre des dieux de pierre ou de bois, la main des multitudes, que ne retenait plus la frayeur, se tourna vers les dieux charnels de la société.
Quand les écrivains orthodoxes accusent Luther d'avoir été la cause indirecte des troubles qui agitèrent alors et ensanglantèrent l* Allemagne, il- ne se trompent pas; mieux que Luther qui s'en défend, ils aperçoivent la logique des faits et l'enchaînement des lois historiques. Où ils se trompent, c'est quand ils se persuadent que cet édifice social pouvait être conservé. Une grande vois faisait écho dans le monde à la voix de Luther : c'était celle qu'on entendit à Home, sous Constantin, quandles dieux tombèrent. Avec eux s'en allaient les lois, les institutions et les mœurs du passé. Tristes ! oh, ces époques le sont l Sous chaque ébranlement de l'esprit nou-
veau, on sent une pierre du passé qui se détache. Plus d'une fois Luther lui-même fut pris de regret et de remords ; sa foi dans le progrès, quoique vive, n'était pas sans retours; le spectre du catholicisme se dressa plus d'une nuit devant sa raison alarmée (1). Il en était de même des autres réformateurs. A cette présence matérielle de la Divinité qui remplissait les villes, les maisons, les campagnes, succéda tout à coup le vide ; alors le monde eut peur. Il se fit dans les consciences une nuit accompagnée de tristesse et de tremblement. Il fallut que la Réforme rassemblât toutes ses forces et toutes ses espérances pour surmonter ces réactions du sentiment religieux. Jetant alors un regard hardi sur ces temples dévastés, dans lesquels se célébraient naguère les mystères de la destruction et de la mort : « Votre Dieu, criat-elle, était un cadavre; le mien seul est vivant ! »
Le mal est que les hommes intéressés à conserver ce qui est, prennent toujours l'effet pour la cause. Luther avait raison, quand, parlant de la guerre des paysans,
(i ( Voir ses Œuvres.
il disait : « On ne saurait rapporter à personne sur la terre cette sédition et cette calamité, si ce n'esta vous princes et seigneurs, à vous surtout, aveugles, stupides prêtres et moines ! Je vous ai pourtant avertis bien souvent que vous ayez à vous mettre en garde contre cette parole : Je répandrai mon mépris sur les princes. Déjà le glaive vous pend sur le cou. Des signes dans le ciel et des prodiges sur la terre, tout cela ne vous présage rien de bon. »
Cochlœus, qui cite ces paroles, traite Luther de faux prophète, parce que, ditil, ses prédictions ne se sont pas réalisées. Si Cochlteus eût vu, dans les campagnes de France, la révolution de 1793, dont la guerre des paysans fut en Allemagne la sanglante aurore, il n'eût pas dit cela.
Soit superstition, soit instinct d'une loi qui relierait les phénomènes du monde physique aux phénomènes du monde moral, les anciens historiens (sans en excepter les plus grands) attachent une importance aux signes qui paraissent dans le ciel ou sur la terre, et à la coïncidence de ces signes avec les événements qu'ils figurent. — Or, depuis plus d'un siècle, pour cette société féodale et cléricale, dont les
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croyances se bouleversaient par la base, les présages étaient mauvais. A un concile qui avait été tenu dans le quinzième siècle, la terre avait tremblé ; on l'avait même appelé, pour cette cause, conciiium terrœ motus. A un autre concile, celui de Constance, le soleil s'était voilé, et une éclipse, image de l'obscurcissement de la foi et de l'autorité religieuse, avait répandu au loin les ténèbres. Enfin, cette année-là, 1522 (l'année de la guerre des paysans), une comète parut dans le ciel, une comète qui avait la forme d'un bras tenant un glaive.
Au ciel et sur la terre la vengeance 1
THOMAS MUNZER.
La guerre des paysans était préparée par d'antiques souffrances, par les germes que le sentiment du droit avait déposés dans la conscience des masses, par la réformation religieuse, ou comme on disait dans ce temps-là par l'Évangile re-
trouva, lorsque une occasion la fit éclater dans presque toute L'Allemagne.
La chronique raconte qu'une comtesse de Lupfen. Hélène de Rapolstein, non ttte âesuroharger les paysans de travaux pendant la semaine, voulut les contraindra', le dimanche et les jours de fête, à un nouveau genre de corvée. Elle les envoyait ramasser des coquilles pour en faire des pelotes, ou cueillir des fraises dans les bois pour les dames de la cour. Ce caprice de femme gâta tout. La patience des paysans était lasse ; elle ne tint pas contre une si frivole exigence, et bientôt après la guerre éclata.
A ce mouvement un homme donna sa forme : Thomas Mùnzer.
11 était né à Zwikau, viiie de Misnie. A seize ans, il disait la messe. Allant de ville en ville, depuis son enfance, il avait mené la vie errante des réformateurs, ces pèlerins d'idées nouvelles. Sur son front la destinée avait écrit : « Eris vagus et profagns super terram; tu seras errant et fugitif par la terre. » Chassé, il l'avait été de Zwikau, de Prague en Bohême, de Gutterborch, de Halle, et de quelques autres lieux. Dans chacune de ces villes.
il avait laissé derrière lui l'agitation populaire. Prêtre, ses discours étaient incroyablement hardis. Il conseillait aux chrétiens de renverser les magistratures civiles et religieuses. Son rêve était l'abolition de toute autorité féodale (1). Mais avant de s'attaquer aux magistrats, ces simulacres vivants de la Divinité, comme on disait alors, il aguerrissait la main des populations en les poussant contre les images des saints, contre les templeset les monastères qu'elles dévastaient. Ami de Garlstad, il possédait encore à un plus haut degré que lui cette force de caractère qui tire les conséquences pratiques d'une idée. Dire et faire, c'était l'homme.
A Alstedt. où il avait prêché, il s'était répandu en discours amers contre les autorités ; il avait gémi sur la liberté perdue, il avait pleuré sur le misérable état du peuple, dont les ressources étaient la proie des magistrats affamés. Expulsé de la ville pour ses discours, il avait couru tout d'un trait à Nuremberg, à Bâle, à Clakovie.
Esprit inquiet et audacieux, il ne connais-
(!) Principibus omnem gubernandi potestatem eripere conebatur. (Cochlœus.)
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sait point la fatigue ; nul péril ne l'effrayait. Allant toujours, il semait ses doctrines, soulevait partout le peuple contre le clergé d'abord, contre les princes et les magistrats ensuite. Sa parole était entraînante. Sur son visage, il portait un air de candeur et une gravité singulière. Quelques écrivains modernes, abusés sans doute par le caractère d'une révolte qui mit tout en cendres et en sang, ontdonnéà Miinzer des traits farouches. C'est une erreur : les violences ont été le plus souvent excitées dans le monde par des hommes doux.
Thomas Mùnzer avait le teint pâle, la barbe longue, les cheveux longs, les yeux ornés d'une grâce pénétrante et inévitable. Le magnétisme de sa parole était égal à celui de son regard. C'est par des discours qui avaient la douceur du miel et du sésame (1) qu'il attirait les cœurs dans son parti.
Sa nature était plutôt délicate que sauvage. 11 avait connu l'amour. Épris de la beauté d'une jeune fille, il déclara dans une ville, où il venait enseigner le peuple,
(1) Verbis mdle acsesamo conduis animosad suas partes pelleifit. {Spéculum anabaptistici furoris.)
que si cette jeune fille ne consentait point à le connaître, il ne pourrait annoncer dignement la parole de Dieu. Il l'épousa.
L'inspiration parla femme : c'est là ce que Miïnzer voulut témoigner dans cette circonstance de sa vie, si fort dénaturée par les historiens. Plus tard, comme tous les esprits souffrants et convaincus, il se pétrifia dans son idée. Sa femme étant accouchée d'un fils, il ne montra aucune joie : «Vous voyez, dit-il, rien ne m'émeut plus ; la nature est morte en moi... » Cet homme ne vivait plus que pour son œuvre.
Voyant qu'il n'avait rien à faire dans les villes, où son nom et ses doctrines étaient mises à l'index, Thomas Miïnzer se retira dans les campagnes. Là, il se fit aimer des paysans. A sa voix, ces hommes simples s'émurent. Ils l'écoutaient avec surprise parler de Dieu, de l'univers, de l'homme, des sociétés, des droits et des devoirs, en des termes qui n'étaient dans aucun sermon. Les femmes surtout l'admiraient. L'Évangile avait dans sa bouche un parfum nouveau. Il mettait lui-même en action cette parole naïve, dont le charme indéfinissable se marie si bien à la
pui-sanee dos éléments. C'est sur le bord des fleuves, à l'ombre imposante des forêt-, -tu Les montagnes, en face des troupeaux couchés dansla plaine, que Thomas Miinzer prêchait ses doctrines. A la lettre morte de l'Évangile, il donnait pour commentaire la nature et les souffrances vivantes qui l'entouraient. Pour l'entendre, le laboureur quittait sa charrue, les femmes venaient avec leurs fuseaux. Miinzer donnait au sentiment d'attente et de régénération qui était dans tous les cœurs une voix éloquente, un regard inspiré, des traits vifs, mais graves. En lui, le peuple des campagnes se reconnut avec ses misères, ses espérances, ses besoins; mais il ■> onnut agrandi par la science et par la culture de l'esprit. Le prophète (car déjà pour eux Miinzer n'était plus un humme avait surtout une manière à lui de pencher la tête sur l'épaule droite; Quand il laissait pendre tout d'un côté ses longs cheveux ou qu'il élevait les yeux vers le ciel comme pour le prendre à témoin des maux que les hommes avaient introduits sur la terre, de l'ivraie qu'ils avaient semée dans le champ de la société, des servitudes qu'ils avaient mises sur le travail,
un éclair de justice courait dans tous les regards de son auditoire rustique, et la terre poussait, en quelque sorte, sous les pieds de ses enfants, un soupir de colère.
Couvert d'un habit grossier, il fréquentait les lieux déserts, comme pour recevoir de Dieu et de la solitude l'inspiration. Cette manière de vivre accrut dans le peuple son autorité morale. Poussé par un instinct divin (1), il vaguait ainsi dans l'Allemagne. Ce fut un prodige de voir quelle multitude, en peu de temps, afflua vers lui de tous côtés. Le peuple des environs accourait par bandes à Alstedt. De cette bouche, qu'il croyait remplie de l'esprit de Dieu, il recevait avidement les préceptes de la nouvelle foi. A ceux qui chercheraient Dieu d'un cœur pur, Thomas Miinzer promettait la liberté. Il engageait les habitants des villes et des campagnes à se délivrer des taxes, des tributs dont ils étaient chargés outre mesure, et à former de ces revenus une masse commune, qui leur permît de vivre tous en frères.
« Nous sommes tous fils d'Adam, leur disait-il; il n'est donc pas juste que les
(1) Divino instinctuper Germanium vagabaiur.
uns meurent de faim, tandis que les autres se délectent dans l'abondance. Les apùtrcs n'eurent rien en propre; dans la primitive Église, tous les biens étaient communs. Si c'est vrai (et les monuments sont là qui nous l'attestent), jusques à quand tolérerons-nous les exactions des princes? Combien de temps traîneronsnous dans L'ignominie une vie chargée de privations et de misères? Si la nature nous a fait naître libres, pourquoi cette servitude? La fortune a répandu des biens sur la terre, elle veut que nous en jouissions; elle ne veut pas que ces biens que nous travaillons à produire nous accablent de maux! Debout! Si vous cherchez la liberté, si vous vous souvenez des écritures et de la parole de Dieu, vous secouerez le joug (1). »
C'est par le lyrisme de ses discours (2) que, comme Jésus-Christ, il attirait autour de lui les pauvres, les enfants malades de l'esprit et du cœur. Pour lui la parole évangélique était un testament de liberté, non de résignation muette. Aux
(1) MeshoTiu3.
(2) His et similibut strophù.,
haillons dont la société recouvre la nudité de ses membres souffrants, il comparait, dans un langage biblique, le vêtement dont la nature habille le lis des champs et les autres fleurs. Quelquefois il citait les textes: «Voici le moment où le prince du monde va être chassé dehors. — Que celui qui gouverne soit comme celui qui sert. — Vous êtes tous frères et vous n'avez qu'un père qui est là-haut. — Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous délivrera. » — Il racontait l'histoire des dix lépreux qui, « se tenant de loin sur la route, criaient : Jésus-Christ, ayez pitié de nous! » Jésus les ayant vus, leur dit: «Allez!
montrez-vous aux prêtres. Et pendant qu'ils y allaient, ils furent guéris.» Le ministère des prêtres, concluait Munzer, est donc inutile, puisque la vertu de la foi agit sans eux. — Il aimait encore à parler du nouveau règne qui allait naître. «Il faut que je m'en aille, disait Jésus- Christ, afin que le Paraclet vienne vers vous. Il vous instruira de toutes choses ; car il sera et demeurera en vous. Il parlera par votre bouche. . . » Dans ces textes Munzer voyait l'annonce d'un nouveau Messie qui devait être l'humanité tout
entière. Le principal caractère de cet avènement était, disait-il, l'illumination du gens intime. Dans la nouvelle Église, — l'Église du Saint-Esprit,. — tout homme (1 >vait être directement enseigné de Dieu, il aurait mêi e u i Dieu en lui. La conséquence de cette doctrine des Enthousiastes l'abolition de toute servitude morale:
plus do prêtres, plus de docteurs, plus de magistrats, puisque tous les hommes participeraient également à l'inspiration divine.
Au fond, rien de moins religieux que la doctrine de Thomas Miinzer, si par religion on entend le catholicisme. Comme toutes les croyances, dites révélées, le catholicisme s'appuyait sur les faiblesses de l'homme, sur ses ténèbres, sur son néant. La base de toutes les anciennes jrionsaétéle sentiment de notre dépendance vis-à-vis du monde extérieur.
Chez les divers peuples de l'antiquité, le culte consistait dans la personnification des forces atterrantes; elles tenaient ainsi l'homme sous la domination de la nature. La mort étant la plus haute expression de notre dépendance, c'est aussi de la crainte de la mort que toutes les castes sacerdo-
taies se sont servies pour attacher le croyant au dogme et aux pratiques extérieures. L'Église du moyen âge mettait sans cesse le fidèle en présence de sa destruction, de sa poussière : — Mémento, o ho/710, quia pulvis es!... Comme, d'un autre côté, les institutions religieuses faisaient bloc avec les institutions civiles, il se trouvait que le sentiment de dépendance, base des rapports de l'homme avec l'Église, était aussi le fondement de ses rapports avec l'État.
La doctrine des Enthousiastes venait briser ce lien de subordination qui avait jusque-là maintenu l'ordre dans les sociétés. A l'Église qui faisait peser Dieu sur l'homme, Thomas Mùnzer et sa secte opposaient cette force d'expansion qu'exerce l'homme sur la nature. Au premier rang des actes religieux ils posaient le travail, modificateur des lois de l'univers. C'était l'autel renversé par l'atelier.
Luther était venu apporter un mot devant lequel les puissances de la terre furent prises de convulsions et de tremblement : «liberté! » Miinzeren apportait un autre qui devait exciter bien d'autres
orages et ouvrir, de son temps même, des abîmes: « égalité!» Si, en effet, tout homme a un dieu en soi ; si la solidarité des membres entre eux n'en fait qu'un seul et même corps, tous les hommes ont également droit à l'existence et au bienêtre. Cette conséquence, les Enthousiastes la tiraient hardiment. « Quand, dans la société, disaient-ils, l'un vit au détriment de l'autre, quand la main droite ravit le pain à la main gauche, c'est comme si un homme mangeait la chair de son propre bras. »
Pour fortifier la secte, Thomas Miinzer s'associa Nicolas Stork.
Il avait voulu rattacher à sa cause, qu'il croyait être celle de l'humanité, Luther lui-même. Il eut une entrevue avec lui à Wittembcrg et lui découvrit ses desseins que le maître désapprouva.
Cette entrevue devait faire de ces deux hommes deux ennemis irréconciliables.
Luther repoussa Miinzer, non sans hauteur. A ses yeux, ce n'était qu'un fou, un rêveur, un esprit chimérique. — «Vous croyez avoir fait la révolution religieuse, lui dit Miinzer, vous l'avez à peine commencée. »
Ils se séparèrent furieux l'un contre l'autre.
Mûnzer avait établi, à Alstedt, une imprimerie et le siège de son influence : « Ne vous commettez point, s'écriait Luther, avec l'esprit d'Alstedt, cet esprit séditieux et assassin. » Enfin, voulant flétrir d'un mot les doctrines scélérates de Mûnzer, il appelait Mûnzer lui-même un fantôme vivant du diable. — « Et toi, lui répondaiton, tu n'as jusqu'ici offert aux adorations du monde qu'un fantôme de Dieu. Tu célèbres un principe muet, comme celui que les catholiques célèbrent dans leurs froides basiliques ; nous seuls, adorons un principe vivant et parlant. Tu n'as fait, crois-moi, qu'une demi-réforme. Par toi, le pape a été frappé au cœur : le bel sffort, si tu laisses vivre dans ton Église les abus, les désordres, les injustices dont le pape n'était que la personnification sacrée ! Achève ou renonce à t'appeler réformateur. Ce qu'on laisse subsister du passé dans les institutions et les croyances, le ramène bientôt tout entier sur la terre. Il n'y a point de milieu : dans une société où l'ordre religieux est soudé à l'ordre civil, on ne saurait réformer les rapports
de l'homme avec la divinité, qu'on ne réforme en même temps les rapports des citoyens avec L'État »
Et Miinzer avait raison: toucher aux dieux d'une société, c'est toucher à ses lois, à ses institutions, à ses mœurs; mieux que cela, c'est toucher à l'idéal, d'après lequel s'organisent les lois, les institutions et les mœurs. Il y avait donc de l'inconséquence de la part de Luther à détruire le pouvoir dans l'Église et à ménager ce même pouvoir dans l'ordre politique.
Ce que les réformateurs détestaient le plus, c'étaient les réformateurs. Thomas Miinzer et rsicolas Stork ne s'emportaient pas moins contre Luther que contre le pontife romain ; ils déclaraient la doctrine de l'un et de l'autre vicieuse, impure : une graisse de ventre, venfris sagina.
Une église célèbre par le grand nombre de pèlerins qui s'y rendaient, ayant été dévastée h Witterbach et livrée aux flammes, Luther profita du bruit que luisait cette attaque des paysans pour stimuler la haine du duc de Saxe. Averti parles siens du danger qui le menaçait, Mûnzer chercha son salut dans ia fuite.
Pendant plus d'un an, il demeura caché chez les Noriques. Ce sont ces alternatives de bruit et de silence, ces apparitions, ces retraites, qui détachent dans les masses la figure des agitateurs : leur présence se grave par leur absence même.
Nous retrouvons, au bout d'un an, Thomas Miïnzer àMulhouse (1).
En peu de temps, il conquit le droit de parole, et par la parole, la cité.
Ayant, pour ainsi dire, escaladé la chaire, il exposa sa doctrine sur la magistrature, sur le nouveau pacte social, sur les moyens d'améliorer les conditions de la vie pour la classe la plus souffrante et la plus nombreuse. Les citoyens, à ces paroles, s'enflammèrent. Effrayé, le sénat écrivit à Luther pour lui demander conseil sur cet homme. La réponse de Luther fut passionnée. Il prévint par lettres le sénat que Mulhouse eût à se garder de ce loup dangereux. Puis il accumulait les images : «C'est un arbre qui, pour fruits, donnera le tumulte et tous les
(1) « Qui a une fois humé l'esprit de sédition, dit Meshovius, ne peut plus ensuite être tranquille, M&u**r, au bout d'un an, comme le chien qui revient à son vomissement,
eicita de nouveaux désordres. ■
fléaux de la guerre civile. » Cette prédiction était écrite en lïrli.
Toute la question est de savoir si la guerre civile relata parce que Miinzer était là. La réformation religieuse avait créé des besoins , des forces qui, plus tard comprimées par elle-même, devaient faire explosion. Miinzer n'était pas la cause des troubles, il n'en était que l'accident. La cause, elle était dans le vieux monde, elle était dans la Réforme qui, après avoir agité les esprits, s'arrêta, mais qui ne put, en s'arrôtant, immobiliser les faits sous sa main.
Le sénat de Mulhouse suivit les conseils de Luther: il voulut imposer par force à Miinzer le silence. Ce fut l'origine de mouvements dans la ville. Des citoyens soulevèrent le peuple contre le sénat, comme ayant chassé de la chaire le prédicateur de la liberté. Les magistrats résistent: ils sont renversés. Alors la révolution suit son cours: les portes des églises sont forcées, les autels détruits, les images et les reliques foulées aux pieds ; les monastères envahis, les couvents de vierges occupés; les religieuses ou chassées ou mariées. Un gouvernement provisoire
est installé à Mulhouse. Aux magistrats déposés par l'émeute on en substitue d'autres qui étaient partisans des doctrines de Mùnzer. Lui, maître spirituel de la cité, ne cesse de pousser à la réalisation du nouvel Évangile. Une réforme religieuse qui, comme celle de Luther, laissait en dehors de ses calculs la réforme sociale, est déclarée insignifiante, illusoire, illogique, criminelle. Miïnzer hante le nouveau sénat; à titre de prophète, il lui donne des conseils, il propose des lois qui garantissent à chacun son droit; il exhorte tous les citoyens à mener la vie apostolique, à faire de leurs dons et de leurs libéralités une masse commune ; il déclare que venir au secours de ceux qui souffrent la pauvreté est un devoir commandé par l'Évangile. En peu de temps, la ville change de face : hier c'était une cité; aujourd'hui, c'est une famille.
De jour en jour, l'autorité morale de Thomas Miinzer s'étendait dans les campagnes : tous d'une seule voix l'acclamaient prophète. Une multitude d'hommes et de femmes affluait à Mulhouse.
Thomas Miinzer leur montrait dans le
lointain les montagnes d'or de la terre promise; mais, sans arrêter leurs yeux sur ces mirages d'une félicité future, il leur : indaii d'agir. « Dieu m'a
révélé, lei r disait-il, que le moment vient où les ernements et les pouvoirs se-
ront : le glaive de Gédéon est
dans ma main; ce glaive détruira tous les tyrans (1) ; la république chrétienne va reconstituée. C'est la volonté divine, que les élus abrogent la volonté des maats et qu'ils retirent d'entre les mains de ces hommes une liberté qui leur a été ée contre le droit. »
En l'ait d'épée de Gédéon, Thomas Mùnzer (ce qui valait un peu mieux, à son point de vue) fit fabriquer des armes et changer le monastère des franciscains en une fonderie de canons. Le but des Enthousiastes était le même que celui des Thaborites, établir sur la terre un r de paix, de lumière et d'amour; mêmes
(IJ Lep'e de Gédéon I C'est au passé biblique, c'est à un Dieu sanguinaire et brutal que Mùnzer, l'homme du progrès religieux, demande des armes pour réformer la terre! Ce mélange de deux principes, d : l'ancienne et de ja nouvelle loi a frappé d'impuissance la doctrine des Eatbuuoiaates.
étaient leurs moyens : dissoudre le principe destructeur par la destruction, l'autorité par l'autorité, la guerre par la guerre.
Cependant Nicolas Stork courait, avec d'autres envoyés, les bourgs et les villages de la Thuringe : ses discours entraînaient les citoyens et les paysans dans la révolte. Il leur prêchait l'abolition du culte extérieur, des temples et des ordres monastiques. En plus d'un endroit, les églises et les couvents furent dépouillés. Ces richesses oisives, ce matériel dormant que la piété des âges avait entasses sur les autels, on les employa aux frais de la guerre. L'impulsion venait toujours de Miïnzer et de ses paroles tonnantes, tonantia verba. Les comtés de Mansfeld, de Hohenstein, de Swartzbourg, de Stolberg, dont les seigneurs, si j'en crois la chronique, avaient fait pendre le père de Miïnzer, touj remuait.
Çà et là les châteaux furent rasés.
Le fer et le feu se faisaient les ministres des vengeances populaires. Les privilégiés crièrent à l'oppression, au scandale, au meurtre. Les classes nobles ont l'habitude de se croire opprimées, quand on leur
ravit les moyens d'opprimer les classes inférieures.
Mulhouse était le centre de cette vaste organisation souterraine. Dans les villages et les bourgs, on enrégimentait surtout les mineurs, race vigoureuse et entreprenante. Ces hommes dont la société avait confisqué le soleil, roulaient au milieu de ténèbres, dans les entrailles de la terre, de sombres vengeances. Intrépides buveurs, ils faisaient en outre dans les campagnes la propagande des cabarets.
De Mulhouse, partirent des conseils aux mineurs de l'Erzgebirg. « Chers frères, Dieu s'est manifesté! Les nobles partout sont désespérés ; ils tremblent comme des daims qui ont vu le loup. Pas de retard! toute l'Allemagne esl en mouvement; les frontières de la France et de l'Italie s'ébranlent : levez - vous ! n'ayez aucune commisération du sort qui va fondre sur vos ennemis. Mon unique crainte est qu'ils ne vous attirent dans une feinte conciliation. Saisis de frayeur, ils vous supplieront doucement, ils pleureront, ils joindront les mains comme des enfants; pas de grâce ! je les connais : si vous ne
les tuez pas, vous serez tués. Dieu l'a dit à Moïse : Frappez (1) ! »
A Mulhouse, chaque jour arrivait la nouvelle de quelque château enlevé parles paysans, de monastères pris et démolis, de nouveaux soulèvements. Dans la Forêt- Noire, trente mille hommes étaient sous les armes. D'un instant à l'autre, Miinzer attendait l'arrivée de ces bandes qui avaient promis de le suivre où il voudrait. Il n'avait plus qu'un mot à la bouche : « Faites vite ! » Puis, reprenant le ton inspiré : « Dieu est votre général ; Dieu vous commande : marchez ! Sus, sus, sus ! Que votre glaive bouille dans le sang! Sus, sus, sus ! Allons, combattez le combat du Seigneur. Partout où vous serez trois réunis au nom de Dieu et confiants dans
(1) Toujours Moïse ! Mûnzer, cet esprit avancé qui trouvait déjà, en théorie, la lettre de l'Évangile trop étroite et trop bornée, reculait dans ses moyens d'exécution jusqu'à l'Ancien Testament, jusqu'à Sabaoth, le dieu des armées, le dieu qui a la figure d'un glaive. A la guerre civile, qui s'organisait dans toute l'Allemagne par des motifs humains, il voulait donner une forme révélée. Moins raisonnable en cela que Luther, qui disait : « Je ne suis pas prophète, » il ramenait le monde à la croyance en un ordre surnaturel, principe et source do toute autorité absolue parmi les hommes. — Combien il est difficile aux docteurs d'être conséquents avec leurs propres doctrines 1
son aide, vousne craindrez pas cent mille hommes ! Sus. sus, sus! »
El ces paroles de feu couraient comme la lav." par toute l'Allemagne.
La vit- et le caractère de Thomas Miinzer peuvent se résumer dans un mot qu'il a pris pour titre d'un de ses ouvrages : Protestation.